Hercule et Gacua
(Tite-Live, I, 7)
On raconte qu'Hercule, après avoir tué Géryon, amena en cette contrée des bœufs d'une rare beauté et qu'il se coucha non loin du Tibre, dans un lieu plein d'herbe, pour laisser reposer et paître son troupeau. Gorgé de nourriture et de vin, il tomba dans un profond sommeil 1 . Alors un berger, nommé Cacus, qui habitait près de là, et que ses forces rendaient redoutable, tenté par la beauté de ces bœufs, résolut de les dérober 2 . Mais il se dit que, s'il dirigeait ces animaux 8 vers sa caverne, leurs traces conduiraient aisément leur maître en cet endroit, quand il les chercherait. Il choisit donc les plus beaux bœufs et les tira à reculons ,par la queue dans sa caverne. Dès l'aurore, Hercule s'éveilla, parcourut des yeux son troupeau et s'aperçut qu'il lui en manquait une partie 4 . Il va aussitôt vers la caverne voisine s'assurer si les pas de ses bœufs conduisaient de ce côté. Les voyant tous s'en éloigner 5 , embarrassé et ne sachant que résoudre, il se mit à chasser 6 son troupeau hors de ce lieu dangereux. Au départ, certains bœufs, regrettant
d’abandonner leurs compagnons, poussèrent des mugissements; ceux qui étaient enfermés répondirent de la caverne et firent ietoumer Hercule. Comme il revenait vers la caverne, Cacus voulut l'en écarter de vive force, mais un coup de la massue d 'Hercule lui donna la mort 7 . Evandre gouvernait alors cette contrée. Cet Evandre, attiré par le rassemblement tumultueux des bergers autour de l’étranger, qu’ils avaient pris en flagrant délit de meurtre, se fit raconter le fait et ses causes. En voyant dans le héros des traits augustes et une taille qui semblaient dépasser 8 la nature humaine, il lui demanda qui il était. Quand il connut son nom, son père et sa patrie: « Fils de Jupiter 9 , ô Hercule, dit-il, je te salue. Ma mère, interprète infaillible des dieux, m’a prédit que tu serais mis au nombre des habitants du ciel, qu’en ce lieu te serait consacré un autel, que cet autel serait un jour 10 appelé très grand par la plus puissante nation du monde et que les cérémonies tfy feraient selon tes indications.
Notes. — 1. Le sommeil l’avait accablé. — 2. Avertere , dérober. — 3. Agendo, en le poussant devant lui. — 4. Une partie manquer au nombre. — 5. Foras versa , tournés vers le dehors. — 6. Agere porro , pousser plus loin. — 7. Morte occumbere, succomber par la mort, mourir. — 8. Aliquantum , passablement. — 9. Né de Jupiter. — 10. Olvm se dit parfois de l’avenir.
Commentaire grammatical. — 1. Boves mira specie, ablatif descriptif (Gr. § 114). Nomine Cacus , ferox viribus , ablatif de relation : au point de vue du nom, au point de vue des forces (Gr. § 189). Remarquer le latinisme nomine Cacus, pour nommé Cacus, du nom de Cacus. — 2. Avertere , détourner (de sa direction) puis, comme en français, dérober. Aversus , le participe, est devenu un adjectif qui équi vaut souvent à une locution adverbiale : par derrière, en arrière ; au sens moral : hostile, qui répugne à. — 3. L’ablatif du gérondif marque le moyen (Gr. § 239) : agendo , en les poussant droit devant lui. — 4. Deductura erant (ces traces) étaient destinées à conduire = auraient conduit. Cette forme périphrastique est ici plus claire et plus affirmative que deduxissent. C’est dans les proportions à l’infinitif et au. subjonctif que le participe en urus rend surtout notre conditionnel (Gr. § 342). — 5. Eximium quemque , tous les plus remarquables. Eximtus , à cause de son sens,
est facilement assimilé à un superlatif (Gr. § 136). Cette apposition est limitative : les bœufs (non pas tous, mais seulement) tous les plus beaux. — 6. Excitus somno , appelé hors du sommeil (réveillé), ablatif d’éloignement (Gr. § 179) ; excitus concursu , appelé (attiré) par le rassemblement, ablatif de cause (Gr. § 186). — 7. Si forte vestigia ferrent , « pour le cas où, pour voir si » par hasard les traces se dirigeaient (Gr. § 256, note IV). Eo est un adverbe de lieu de la question quo (Gr. § 90, note I). — 8. Foras , adverbe à forme d’accusatif, marque le mouvement, la direction : vers le dehors; foris, forme d’ablatif, répond à la ques tion ubi : dehors (sans mouvement), Gr. § 87, note. — 9. Animi est considéré comme un génitif-locatif (Gr. § 194, note) : dans son âme, dans son cœur. — 10. Ad indique souvent « en présence de », « à l’occasion de » quel fait ou de quel sentiment; il se rapproche donc de l’ablatif de cause (Gr § 186) ; Tite-Live dit de même : ad metum , ad spem , ad exspectationem. — 11. Bos fait au pluriel boves , boum, bobus ou bubus (Gr. § 27, 6 # ). — 12. Dans quem cum vadentem, quem est un relatif de liaison (Gr. § 144' comme s’il y avait : et cum eum vadentem. — 13. Qui vir esset, quelle sorte d’homme il était, subjonctif de l’interrog. indir. (Gr. § 254). — 14. Accipere a très souvent le sens d’apprendre (recevoir un renseignement) oralement, ou par la lecture, la tradition. — 15. Aucturus, sur le point de, dans l’intention de, destiné à augmenter (Gr. •§ 68, note). Le participe futur est actif et il est transitif si son verbe est transitif; il n’a jamais le sens passif; ici : destiné à augmenter le nombre, des dieux (en te réunissant à eux). ■ — 16. Dans dicatum iri, dicatum est un supin, donc invariable (Gr. § 68, 3°). Dans cette forme iri est le passif du verbe ire. — 17. Dans quam vocet , colat. le subjonctif est dû au style indirect. En pareil cas, on néglige souvent d’exprimer l’idée du futur (Gr. § 342, 1°).
Commentaire littéraire. — 1. Le génie romain, plus froid, plus positif que le génie grec, était peu apte à la création des légendes, surtout de celles où le merveilleux prédomine. Il ne semble pas que le peuple romain, peuple de laboureurs et de soldats, ait jamais possédé la fraîcheur d’imagination nécessaire à l’éclosion des récits épiques (Cf. hy pothèse de Niebuhr). Les monuments de l’ancienne langue latine révèlent une grande sécheresse au point de vue de l’invention. — 2. Il est vrai que les commencements de l’histoire romaine sont pleins de faits qui semblent en grande partie légendaires, mais ces déformations populaires d’événements réels sont peu de chose en comparaison de la merveilleuse éclosiom de la mythologie grecque. Les légendes authentiques du Latium . sont peu nombreuses, pauvres et dénuées de tout sens poétique, comme celle de la la ie ap erçue par Enée avec ses trente marcassins ( Enéide , Vill, 82). Celle de Cacus racontée ici est probablement due aux Grecs; c’est de l’Hercule grec, vainqueur de Géryon, qu’il s’agit;
Si4
le nom d’Evandre est grec; ce sont d* ailleurs les Grecs qui ont inventé de toutes pièces la légende d’Enée qui fl’est surajoutée & celle de Romulus. Aussi les poêles latins ont-ils généralement cherché leurs inspirations,. non pas dans la mythologie nationale, mais dans celle, inépuisablement variée, de la Grèce. — 3. Tite-Live nous explique lui-même pourquoi il n’a pas voulu passer sous silence ces antiques légendes auxquelles il ne semble croire que médiocrement : «. S’il est permis à quelque peuple de faire remonter son origine aux dieux, ce doit être le peuple romain en raison de sa gloire. Mais je n’attribue pas une grande importance à cette question; qtron s’applique plutôt à examiner quelles vertus ont mérité au peuple romain l’empire du monde. » Son patriotisme s’attache donc au côté moral plutôt qu’au merveilleux. — 4. Cette disposition n’est peut-être pas la plus favorable pour mettre en valeur ces vieilles légendes. Le récit que nous donne ici Tite-Live est sans grand intérêt parce qu’il représente la position un peu fausse d’un écrivain qui s’arrête à mi-chemin entre l’acceptation complète et la négation pure et simple. Son Cacus n’est plus qu’un berger voleur, qu’Hercule assomme sans peine. Tout autre est le Cacus de Virgile, sorte de monstre énorme et malfaisant, qui vomit des flammes et terrorise les environs. Et le combat est une lutte épique entre géants. Virgile a bien davantage le sens de ces vieilles légendes et semble retrouver la spontanéité d’imagination qui les avait fait éclore. — 5. Tite- Live, comme écrivain, garde encore l’ample période cicéronienne. Il la construit avec moins d’aisance et de spontanéité, mais parfois avec plus de science que Cicéron lui-même. Aussi le français lutte difficilement avec cette complexité. La période qui commence ici par les mots iti cum eum cibo , sans être longue, est pourtant remarquable par la subordination de ses propositions : cum vellet , quia , si compulisset t deductura erant. La phrase française qui serait calquée sur cette période serait fort lourde et à peine correcte.