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Cicéron en Grèce et en Asie

(Cicéron, Brutus , XCI)

J'étais alors extrêmement maigre et d'une complexion fort délicate, j'avais le cou long et mince: or, ce tempérament et cette conformation passent pour mettre en danger la vie elle-même 1 pour peu qu’on y joigne le travail et de grands efforts des poumons 2 . -Ceux qui m'étaient attachés s’en alarmaient d'autant plus que, dans mes discours, je ne baissais jamais la yoix, je gardais toujours le

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même Ion, je parlais de toutes mes forces dans un élan de tout le corps. Aussi, amis et médecins me conseillaient de renoncer à la plaidoirie. Mais j’estimai qu’il valait mieux courir tous les risques 8 , que de renoncer à la réputation d’éloquence que je commençais à entrevoir. Toutefois, persuadé que je pouvais éviter le danger en baissant le ton, en modérant ma voix et en modifiant mon élocution, je résolus de transformer la manière qui m’était devenue habituelle et ce fut la raison pour laquelle je partis pour l’Asie. Ainsi, après avoir plaidé deux ans et acquis déjà au barreau une certaine notoriété, je quittai Rome. Arrivé à Athènes, je passai six mois avec Antiochus, le plus illustre et le plus docte philosophe de l’ancienne Académie; je ne laissais pas dans le même temps, à Athènes, de m’exercer avec ardeur à la parole sous la direction de Démétrius Syrus, maître d’éloquence, dont l’expérience était déjà ancienne et la renommée bien établie. Ensuite je parcourus toute l’Asie. J’allai aussi à Rhodes, où je m’attachai à ce même Molon, dont j’avais déjà suivi les leçons à Rome, maître consommé dans l'art d’observer et de censurer les défauts. Il s’efforça de. réprimer mon exubérance excessive et de contenir cette sorte de débordement qui m’entraînait comme un torrent hors de ses rives 4 . Aussi je rentrai à Rome deux ans après, non seulement mieux exercé, mais presque transformé. Eta. effet, mon débit, autrefois trop véhément, s’était calmé; mon style était devenu plus paisible, mes poumons s’étaient fortifiés et j’avais acquis un embonpoint convenable.

Notes. — 1. Ne pas être éloigné du danger de mort (périeulum vitaé). — 2. Latus , eris , n. côté = poumon. — 3. N’importe quel danger devoir être abordé par moi. — 4. En quelque sorte coulant hors des rives.

Commentaire grammatical. — 1. Qui habitus = hic au tem habitus; quae figura = et haec figura (Gr. § 144). — 2. Abesse ab , aiscedere ab , au sens propre ou au sens figuré, pour marquer l'éloignement (Gr. § 176). — 3. Eo magis d’autant plus; eo est un adverbe à forme d’ablatif de différence (Gr. $ 137) ; hoc est an nominatif neutre, sujet de

commovebat ; pour l’emploi de eo... quod au lieu de eo... quo , Cf. G-r. § 333, 3° exemple. — 4. Cum hortarentur , quoiqu’ils m’exhortassent (Gr. § 299) ; cum censerem , comme (= du moment que, sens causal, Gr. § 286) je pensais. — 5 . Dans periculum mihi adeundum , mihi est au datif comme complément du passif : devoir être affronté par moi (Gr. § 185) ; on remarquera que le datif en pareil cas se justifie parce qu’il s’agit de marquer à qui incombe l’obligation: il y avait obligation pour moi d’affronter. — 6. Avec potius quam , le subjonctif peut être remplacé par l’infinitif ( disce • aendum esse ) si le verbe précédent est lui-même à l’infinitif (adeundum esse), Cf. Gr. § 334 et note. — 7. Ea causa par attraction (Gr. § 103) id fuit causa : cela fut le mojsif, etc. ; id ne fait que rappeler la proposition finale ut mutarem. L’auteur aurait pu se contenter de dire ut mutarem , profectus sum. — 8. Biennium et plus loin sex menses, sont des accusatifs de durée (Gr. § 198) . — 9. Avec les noms propres de ville, on supprime la préposition aux trois questions de lieu ubi ( Athems ), quo (Athenas, Rhodum ), unde (Roma) ; à la question ubi on a le locatif : Romae (Gr. § 193-194). — 10. In notandis = in notando ( vitia ), quand il s’agissait de, pour ce qui est de. In s’emploie souvent ainsi pour délimiter le champ auquel s’applique une affirmation : in illis qui , quand il s’agit de ceux qui. — 11. Dare opérant ut, donner son soin pour que, revient à « s’efforcer de, faire en sorte que ». — 12. Ut reprimeret, coerceret, en vertu de la règle de concordance des temps (Gr. § 250). — 13. Biennio post, ablatif de différence (Gr. § 137 ; 200, note) ; on pourrait dire post biennium.

Commentaire littéraire. — 1. Cicéron avait défendu, dans le Pro Roscio, un jeune homme accusé de parricide par Ciorysogonus, favori de Sylla (Cf. n* 54). Cette affaire avait fait quelque bruit et Cicéron, simple chevalier, qui aspirait à se faire connaître par l’éloquence, avait obtenu un beau succès. Mais, malgré les éloges prodigués à Sylla, ïl pouvait redouter la vengeance du dictateur, tout au moins de Chrysogonus. Aussi, prit-il la résolution de voyager en Grèce, sous prétexte de santé. Ce qu’il dit ici n’est point faux,

mais on peut supposer qu’il ne dit pas tout. On a d’ail-

leurs parfois contesté cette crainte de représailles en faisant observer qu’il était resté près d’un an à Rome après

ce procès et que, par conséquent, la menace ne devait pas être très pressante. — 2. On distinguait alors trois écoles d’éloquence, Y école asiatique, exubérante et fleurie ; Yècole

rhodienne, d’un goût plus sobre et plus sévère, qui n’excluait pas pourtant une certaine abondance; enfin Yècole attique (ou mieux nêo-attique ) qui s’efforçait de reproduire la netteté et la concision des orateurs athéniens, de Lysias surtout. On voit qu’il est ici question des pays qui ont donné leur nom à ces trois écoles : Athènes, Rhodes et l’Asie. (Il faut entendre ici, bien entendu, le littoral de l’Asie Mineure.) — g. Çicéron se défendait d’appartenir à l’école asiatique et se

réclamait de l’école rhodienne. Mais les néo-attiques, qui avaient pour idéal la précision et la sobriété de Lysias, 1* accusaient de se rapprocher des rhéteurs d’Asie par le mauvais goût et par l’emphase. Ils exagéraient, mais il est certain que, de ce côté, Cicéron prête un peu le flanc A la critique. Aussi ses traités de rhétorique renferment des passages apologétiques. Nous le voyons reconnaître ici, que ses premières tendances le dirigeaient vers l’école asiatique, mais il se défend d’avoir persévéré dans cette voie. Ce voyage, selon lui, l’a entièrement transformé. — 4. Cicéron nous donne ici sur lui-même, un renseignement qui explique en grande partie sa carrière. Il nous apprend que la gloire qu’on peut acquérir par l’éloquence, a été la passion de sa jeunesse. On peut ajouter qu’elle a été la passion de toute sa vie. C’est un trait bien romain, car le Romain est orgueilleux; mais tandis que, chez les contemporains de Cicéron, ce désir de notoriété se tourne en ambition sans scrupule, Cicéron reste honnête. H a voulu la gloire acquise par le talent et le travail et l’on voit ici avec quelle ardeur il poursuivait cette légitime ambition. — 5. C’est qu’en effet à Rome, comme en Grèce, à défaut d’une naissance illustre, le moyen de parvenir aux plus hautes charges était de cultiver l’art de la parole. C’est en s’imposant danr ces joutes oratoires en plein air qu’on obtenait la notoriété nece^aire pour se faire élire par le peuple et qu’on acquérait ensuite le prestige et l’influence nécessaire pour jouer un rôle au Sénat.

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