‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 87 sur 133 · Immortalité · texte numérisé non relu

Immortalité

(Cicéron, Songe de Scipion , 5-7.)

€ Mais pour que tu te mettes avec ardeur au service de l'intérêt public, sache bien ceci: à tous ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur patrie, un lieu spécial est réservé dans le ciel, où ils jouissent d'un immortalité bienheureuse. » Alors malgré mon effroi, j'osai lui demander s'il était lui-même vivant, ainsi que mon père Paul-Emile et d’autres que nous considérions comme morts. « Mais justement, répondit-il, ceux-là seuls vivent vraiment, qui se sont échappés des liens du corps comme d'une prison. Quant à ce que vous appelez, vous autres, la vie 1 , c'est réellement une mort. Tiens, regarde^ ton père Paul-Emile, qui vient à ta rencontre. » En le voyant, je me mis à pleurer abondamment; mais lui, me serrant sur son coeur et m’embrassant, s'efforçait d'arrêter mes larmes. Quand 2 , cessant de pleurer, je pus parler, je lui dis: « Je t'en prie, ô mon vertueux et excellent père, puisque la vie qu'on mène ici est la vraie vie, à ce que m'assure Scipion l'Africain, pourquoi demeurerais-je plus longtemps sur la terre ? Pourquoi ne me hâterais-je pas de vous rejoindre? » — « Non point, me répondit-il; il faut que le dieu auquel appartient ce séjour te délivre lui-même des liens du corps, pour que tu puisses y avoir accès. Les hommes en effet sont créés exprès pour gouverner ce globe que tu vois situé au milieu de cet espace et qui s'appelle la terre. Ils ont reçu une âme extraite de ces feux étemels, que vous appelez astres et étoiles et qui, animés par une intelligence divine, exécutent leur course circulaire et leurs révolutions avec une rapidité étonnante. Par conséquent, il faut, Publius, que toi, ainsi que tous les hommes religieux, vous gardiez votre âme enfermée dans la prison du corps et que vous ne sortiez pas de la vie terrestre sans l'ordre de celui qui vous l'a octroyée. Autrement vous paraîtrez déser-

tu

ter le poste que la divinité vous a assigné parmi les hommes. Mais plutôt, Scipion, à l’exemple de ton grand-père et de moi, pratique les devoirs de la justice et de la piété. Cette piété est fort importante quand il s’agit de parents ou de proches, elle l’est surtout quand il s'agit de la patrie. Cette manière de vivre est le moyen de parvenir au ciel et de se faire admettre parmi ceux qui, après avoir achevé leur existence et s’être débarrassés des liens du corps, habitent le séjour que tu as sous les yeux. *

Notes. — 1. Votre vie, cjui est appelée (vie) = ce que vous appelez votre vie; vetre vie, comme vous l’appelez. — 2. Ut pnmuin , aussitôt que.

Commentaire grammatical. — 1. Quo (afin que) sis alacrior (Gr. § 290). Il y a en effet un comparatif dans cette proposition finale. — 2. Habere, considérer comme, penser; sic habeto, sache bien que. — 3. Conservaverint . au subjonctif par attraction modale (Gr. § 341, 2°); par ailleurs, cette proposition relative a le sens consécutif : à tous ceux qui sont tels qu’ils ont été (Gr. § 329, 3"). — 4. Ubi fruantur, attraction modale, mais cette proposition relative a aussi le sens final : afin qu’ils y jouissent de, etc. (Gr. § 329, 2*). — 5. Hic est souvent adverbe : ici ou à ce moment.

— 6. Arbitraremur, attraction modale (Gr. § 341, 2°). — 7. Immo ou quin immo, bien plus, bien au contraire; ces mots se mettent au début d’une réponse, pour contredire fortement; immo vero enchérit, en corrigeant ce qui précède. — 8. Quin , pourquoi ne... pas?; c’est un encouragement ou un ordre donné sous forme d’interrogation. — • 9. Quem ut viài pour et ut eum vidi (Gr. § 144). — 10. Equidem est un quidem renforcé : certes, assurément.' Les classiques l’emploient surtout avec un verbe à la première personne. — 11. Vis signifie souvent quantité, grande quantité.

— 12. Prohibebat , il essayai d’empêcher (Gr. § 208, imparfait de tentative). — 13. Haec est vita, pour hoc est vita, puisque cela (ce que je vois ici) est la (vraie) vie (Gr. § 103). — 14. Quia moror , pourquoi tardé- je (Gr. § 164). — 15. Hue est l’adverbe de lieu marquant le mouvement (Gr. § 90, 2*) ; le nom aditus est construit comme le verbe adiré dont il dérive. — 16. Hac lege , ablatif de circonstance (Gr. § 188) : avec cette condition (à savoir), afin de (qui— ut ii). — 17. Tuerentur au subjonctif parce que cette relative a le sens final (Gr. § 329, 2°). — 18. Dans quato terra dicitur , l’accord du relatif est fait non pas avec l’antécédent globum , mais avec l’attribut terra (Gr. § 108, note 2*). — 19. Celeritate mirabili, ablatif de manière (Gr. § 188). — 20. Tibi reti mendus est comme mihi colenda est virtus (Gr. § 185) : doit être retenu par toi. — 21. Injussu , ablatif de manière : sans

Tordre de. — 22. Migrandum est , passif impersonnel (Gr. § 203). — 23. Cwn... tum t d’une part, d’autre part; non seulement, mais encore. — 24. In avec l’ablatif précise une affirmation, « quand il s'agit de >. — 25. Vixerunt , ils ont vécu, ils ont fini leur vie, ils sont morts (Gr. § 207).

Commentaire littéraire. — 1. Les anciens n’ont jamais eu d’idées bien arrêtées sur le sort des âmes après la mort. D’après Homère, au delà de l’Océan se trouve la terre des ténèbres et de la mort. Ulysse qui y est parvenu creuse une fosse, dans laquelle il fait couler le sang des victimes. Les morts accourent en foule. Ulysse revoit ceux qu’il a connus dans le monde des vivants. Les morts sont confondus tous ensemble et l’on, ne voit pas que leur état diffère selon leur conduite sur la terre de la lumière et des vivants. Selon Virgile les enfers sont souterrains; les mânes ou ombres, gardant l’apparence qu’avait le corps au moment de la mort, habitent des régions différentes : les méchants sont châtiés dans le Tartare, les bons récompensés dans les Champs-Elysées — 2. Les idées de Cicéron sur la destinée des âmes manquent de précision. S’agit-il d’une âme immatérielle? d’un corps apparent ou réel? L’Africain apparaît à son petit-fils semblable à ses « portraits »; le père de Scipion « vient » vers son fils et le « tient embrassé ».

Et quel est exactement cet empyrée où s’entend l’harmonie des sphères célestes? — 3. Dès la première phrase de ce passage on comprend qu’il s’agit des âmes des grands hommes, mais que deviennent les autres? Cicéron a du moins le mérite, au milieu d’un siècle épris de gloire humaine, où les hommes se disputaient la puissance dans les discordes civiles, d’avoir compris que la vie terrestre, n’est pas le tout de l’homme. « Il s’efforce d’arracher la politique aux mesquines querelles de César et de Pompée, de Clodius et ae Milon, et de l’élever jusqu’aux régions célestes et divines » (Pichon). - — 4. Un passage de Macrobe nous apprend comment cette question de l’immortalité de l’âme pouvait se poser dans un traité de politique. « Lélius (dans le De republîôa) se plaignait qu’on n’eût pas élevé de statues à Scipion Nasica. Scipion lui répond et termine ainsi: la vertu des sages aspire à une récompense plus solide et

Î dus durable. • — Laquelle ? dit Lélius ». Scipion raconte alors e songe qu’il avait eu en Afrique. Mais ce n’est là que la transition littéraire. Le véritable lien qui rattache la métaphysique à la politique, c’est le désir de Cicéron de fonder sa cité idéale sur des aspirations supérieures aux besoins de luxe et de domination qu’il voyait grandir autour de lui. — 5. Cicéron se trouve avoir ici sur le suicida des idées qui s’opposent à celles des stoïciens. Ceux-ci crovaient comme lui que l’homme est placé ici-bas par la divinité comme en un poste où il a des devoirs à remplir; mais ils pensaient que quand « les raisons de vivre » venaient à manquer à un homme, c’était comme « un signal je congé » donné par les dieux eux-mêmes. Mourir ajorp

volontairement, ce n’était plus un abandon de poste, c'était se montrer empressé à obéir à la volonté céleste.

| 85. La pêche dans la Moselle

| (Ausone, La Moselle , 240-282.)

Aux endroits où la rive offre un abord facile, une foule dévastatrice fouille tout le lit de la rivière. Pauvres poissons, mal défendus par les profondeurs 1 de l’eau 1 L’un, au loin, vers le milieu du fleuve, traîne ses filets humides et balaie les troupes de poissons surpris par les mailles 2 . Cet autre, là où le fleuve coule d’une allure plus paisible, traîne des rets 3 que des morceaux de liège maintiennent flottants et signalent à la surface. Un autre encore, penché du haut de la rive escarpée sur les eaux qu’il domine, incline l’extrémité arrondie de sa ligne flexible pour lancer des hameçons dissimulés eous un appât mortel. La troupe vagabonde des habitants des eaux, sans soupçonner le piège, se jette, gueule ouverte 4 , sur cet appât. Dès qu’ils ont senti, trop tard, au fond de leur gosier dilaté 5 , la blessure du fer dissimulé, ils s’agitent et ce mouvement ) ee trahit à la surface; le roseau, en se courbant par secousses 6 , obéit à la vibration tremblante de la soie . ! qui frissonne. Aussitôt l’enfant, d’une secousse qui fouette l’air, jette hors de l’eau son butin en tirant obliquement vers la droite... J’ai vu moi-même des poissons, saisis déjà par les derniers frissons de la mort, rassembler un reste de vie, puis s’élancer en l’air 7 et aller retomber à pic, en bas, dans le fleuve, retrouvant ainsi les eaux qu’ils ne pensaient plus revoir. L’enfant, exaspéré de cette perte, sans réfléchir, se jette sur eux du haut de la rive et essaie sottement de les rattraper en nageant... Dominant ce spectacle, en longue file le long des ondes azurées, s’accrochent aux rochers des fermes dont le toit qui semble surplomber les eaux. Les

méandres de la rivière vagabonde passent entre elles et des maisons de plaisance ornent -alternativement les deux rives.

Notes. — 1. Par le fleuve profond, en entendant : par la profondeur du fleuve. — 2. Nodosis plagis , les filets aux mailles nouées : nodosa tollite lina (Ovide). — 3. Il tire des rêts flottant grâce à des signes d’écorce (de liège). — 4. Rietibus, avec les gueules ouvertes. — 5. La gorge ouverte jusqu’au fond (per intima ). — 6. Le roseau s’inclinant (à plusieurs reprises) obéit au tremblement sinueux de la soie qui vibre. — 7. Lancer ( dare ) à pic ( praeceps ) leurs corps précipités ( cernua ) dans le fleuve placé au-dessous.

Commentaire grammatical. — 1. Qua est l’adverbe relatif de la question qua (Gt. § 90, 1*). Les adverbes de la question qua s’emploient parfois au lieu de ceux de la question ubi ; le lieu est alors indiqué avec moins de précision. — 2. L’accusatif exclamatif est employé dans male defensos pis • ces (Gr. § 100, note, 2*). — 3. Tranquillo agmine est un ablatif de manière : d’un cours paisible (Gr. § 188). — 4. Scopulis (- in scopulis). C’est surtout la langue poétique qui emploie, pour marquer le lieu, l’ablatif sans in dV tiom qui n’est pas accompagné d’un adjectif. — 5. Le génitif en um pour ium est fréquent en poésie où il facilite la versification. — 6. Sera dans sera vulnera équivaut à un adverbe qui se rattacherait au verbe : sentir des blessures tardives pour sentir trop tard les blessures. Cet exemple est à rattacher à la règle § 117. — 7. Nec mora (est), et il n’y a aucun retard = aussitôt. — 8. Stridentiy instanti sont des participes employés comme adjectifs (Gr. § 58, note). — 9. Dexter est employé aussi, par analogie avec la règle § 117, au lieu d’une locution adverbiale : ad dexter am, vers la droite. Cf. Virgile : quo tantum mihi dexter obis ? (Æn. V, 162). D’ailleurs, dexter ne signifie pas adroit, mais favorable : Rem ita dexter egit signifie non pas : si adroitement, mais si heureusement. Ici (en tirant) vers la droite dans une direction oblique. Dextera est une variante, mais peu heureuse. — 10. Sub marque le temps : sub noctem, vers la nuit ; sub profectione , au moment (précis) du départ. Le sens change donc avec le cas employé : sub fine leti f au dernier moment de la mort. — 11. Praeceps à l’accusatif neutre, comme un adverbe (§ 164) ; on dit > couramment /acïle, pour facilement. — 12. La construction régulière de potiri est l’ablatif en dehors de l’expression potiri rerum , s’emparer du pouvoir. — 13. On dit imvos on impotent sut , qui n’est pas maître de lui-même, violent, impatient. Par analogie l’auteur a dit impos damni an sens de impatient damnt, incapable de se résigner à cette perte. Ponr le g^ nitif, Gr. § 118, note. — 14. Captare prend ici le sens de « essayer, tenter » et se construit avec l’infinitif : quid me çqptQS latdere (Phèdre) , — 15. Lpngo tractu est nn ablatif

de circonstance (Gr. § 188) : en longue rangée. — 16 . Saxiê est à l’ablatif; la construction plus ordinaire est pendere de, ex ou ab. On dit en latin pendre de et non pendre à. — 17. ïnstanti culmine peut être pris pour un ablatif descriptif : des fermes au faîte surplombant.

Commentaire littéraire. — 1. Cette description de la Moselle nous révèle une civilisation prospère. Les Gaulois s'étaient dé bonne heure ralliés à leurs conquérants romains, et ceux-ci, de leur côté, les avaient mis rapidement sur le pied d’égalité avec eux-mêmes. Les cinq premiers siècles de l’ère chrétienne sont pour la Gaule une époque de développement matériel et intellectuel extrêmement rapide. On y trouve des poètes et des écrivains renommés, des écoles célèbres, de belles villes (Lyon, Bordeaux, Lutèce, Autun, Marseille, Trêves), un réseau de routes très développé. Le poème de la Moselle est un document qui prouve que cette prospérité s’étendait jusqu’aux frontières, même les plus menacées. Des fermes nombreuses et des châteaux bordent la Moselle du côté de Trêves; la navigation est intense sur cette rivière ; un chemin de halage permet de remonter le courant ( nusquam cessante remulco) ; des vignes s’étagent sur les coteaux; une population pacifique s’adonne aux plaisirs de la pêche. — 2. Ausone a le tort d’avoir été professeur et de garder un souvenir trop fidèle des auteurs classiques. Il a même composé, avec des hémistiches de Virgile des centons, qui témoignent, à défaut d’autres qualités, d’une adresse merveilleuse. Le salut que dès le début de son poème (v. 23) il adresse à la Moselle : salve, amnis îaudate agris , laudate colonie , rappelle trop le beau mouvement de Virgile faisant l’éloge de l’Italie (Géorg. H, 173) : Salve, magna parens frugum . Ici même des réminiscences se rencontrent : amne trahens humentia lina , c’est le pelagoque alius trahit humida lina ( Gêor . I. 142); vaga turba natantum , c’est le genus omne natantum (Gêor. ILE, 641) ; vidi egomet commence un vers de l’Enéide. Ovide avait dit en parlant des filets : nodosa tollite lina ; un vers de Juvénal (VU, 241) se termine par in fine trementes , trop semblable à sub fine trementes. Aussi a-t-on pu dire d’Ausone : v La mémoire des grands modèles et une virtuosité incomparable de versificateur lui tiennent lieu de talent. » (Berthaut). — 3. Cette mémoire pourtant ne saurait lui tenir lieu d 'inspiration : aussi cherche- t-il, autour de lui, dans les plus minces détails l’occasion de déployer sa virtuosité. Le tiujet du poème sur la Moselle n’était point & dédaigner. Il pouvait s’y rencontrer un fort sentiment de la nature : ftaturae mirabor opus, dit-il lui-même (vers 51) ; Claudien n'aurait pas manqué de célébrer, à cette occasion, les bienfaits de Eome; Ausone dit aussi ailleurs : diligo Burdiga- Ittm, Romam colo ; mais . il n’a pas pour la ville civilisatrice la ferveur de Claudien : Haec est in gremium victos quœ sola recepit, etc. En bourgeois qui a des loisirs, il s’est ttBmsé à regarder et & peindre des détails infimes. Il énu-

mère tous les poissons de la Moselle, depuis le goujon ( gobiù ) jusqu’à l’esturgeon ( silurus ). Son tableau des pêcheurs ne manquerait pas d’agrément si chaque geste n'était comme regardé à la loupe et décrit à grand renfort de pléonasmes (crispus, tremor , vibrare, nutare; cernua, prœceps). Il ra* conte l’agonie du poisson sur l’herbe, en douze vers que nous avons supprimés après raptat puer. C’est un défaut presque inévitable dans la poésie descriptive, c’est-à-dire qui décrit pour décrire : Rémi Belleau n’y échappe pas en nous décrivant fort inutilement l’huître et l’escargot, pas plus que Delille en nous expliquant ingénieusement la manœuvre du moulin à café (Calvet, More, chois ., p. 627).

Page 1