‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 88 sur 133 · Le destin des grands orateurs · texte numérisé non relu

Le destin des grands orateurs

(Cicéron, De oratore , III, 2-3.)

Ce discours fut pour cet homme de génie comme le chant du cygne. Et nous, comme si nous espérions Tentendre encore, nous venions au Sénat après sa mort, contempler l’endroit où il avait pris place pour la dernière fois. En effet, pendant qu’il parlait encore, il ressentit, nous dit-on alors, une vive douleur au côté ; il transpira ensuite abondamment ; après quoi, un frisson le saisit et il rentra chez lui avec la fièvre. Six jours après, il succomba à ce mal de côté. Ce fut une perte cruelle pour les siens, douloureuse pour sa patrie, pénible pour tous les gens de bien; mais telle fut ensuite la destinée de la République, qu’il me semble que les dieux ne l’ont pas privé de la vie, mais que plutôt il lui ont fait présent de la mort. Il n’a pas vu l’Italie en proie aux fureurs de la guerre, le Sénat en butte & la haine, les principaux citoyens accusés de haute trahison, le deuil de sa fille, l’exil de son gendre, la fuite douloureuse de Marius, les proscriptions d’une cruauté sans pareille qui suivirent son retour; en un mot, il n’a pas vu la déchéance complète de cette République 1 , qui, au temps de sa prospérité, l’avait mis au premier rang des hommes illustres. En effet, comment ne pas trouver heureuse* la mort de Licinius Crassus, quand on se rappelle 3 le sort

de ceux qui s’entretinrent alors avec lui presque pour la dernière fois. Nous nous souvenons 4 en effet que Q. Catulus, homme si estimable à tous égards, qui demandait en grâce qu’on lui laissât, non point la jouissance de tous ses droits, mais seulement la liberté de s’exiler et de fuir, fut réduit à se donner la mort. Bien plus, la tête de Marc- Antoine, de cet homme, qui avait lui-même sauvé la tête de tant de citoyens, fut placée sur cette tribune même où comme consul il avait si fermement défendu la république, et que, comme censeur, il avait embellie avec sa part du butin fait sur l’ennemi. Vraiment, celui qui n’a pas assisté à de telles scènes^ on peut bien dire qu’il a vécu avec la République et qu’il a disparu en même temps qu’elle.

Notes. — 1. In omni généré deformatam , souillée de toute manières, sous tous les rapports. — 2. Qui n’appellerait pas à bon droit heureuse. — 3. Cum recordatus sit , alors qu’il se rappelle, s’il se rappelle. — 4. Tenere memoria . se rappeler.

Co aiment aire grammatical. — 1. Illud (pour ilia , Gr.§ 103) fuit tanquam (en quelque Borte) vox et oratio cycnea ho minis divini; le mot vox est mis simplement pour préparer oratio parce qu’on dit couramment cycnea vox, le chant du cygne. — 2. Quam = et eam (Gr. § 144) : et quasi exspec • tantes eam ( vocem et orationem) ; pour l’emploi de quasi , Gr. § 232 et note. — 3. In quo institisset , attraction modale (Gr. § 341, 2*). — 4. Postremum , accusatif adverbial : pour la dernière fois (Gr. § 33 et 164). — 5. Audire avec la proposition infinitive : entendre dire; audiebamus revient donc à : on nous racontait. — 6. Sudorem est sujet de consecutum esse , qui a le sens intransitif ici : une transpiration abondante (multum, adjectif) s’ensuivit. — 7. Ex quo cum— et cum ex eo : à la suite de cette sueur; ex quo signifie parfois « depuis que » ou « par suite ». — 8. Die

septimo , ablatif de date (Gr. § 199). En pareil cas, il faut

retrancher une année pour passer du nombre ordinal au nombre cardinal (Gr. § 198, 2* et 199, 1*, exemple 3). — 9. Dans « reipublicae casus, is prend le sens de talis ; c’est un cas fréquent (Gr. § 329, 3°). — 10. Dare, donner, en

général; donare , toujours au sens favorable de « faire un

présent ». — 11. Flagrare , ardere, brûler, être en flammes, se disent souvent pour « être violemment en proie à » ; le feu symbolise & la fois la violence et la destruction. — 19. Reus avec le génitif s celeris, par analogie avec les verbes

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signifiant « accuser » (Gr. § 168) ; de même manifestus , insons , noxius , innoxius ; pour certains, le génitif, avec ces adjectifs, indiquerait participation (Gr. § 118). — 13. Gloria praestitisset , ablatif de point de vue ou de relation (Gr. § 189). — 14. Quis dixerit , subjonctif à sens de conditionnel, pour affaiblir une affirmation (Gr. § 220) ; cum recor datus sit, subjonctif par attraction modale (Gr. § 341, 2"). — 15. Omni lande praestantem , ablatif de relation (Gr. § 189). — 16. Coactum ut se privaret , ut avec les verbe» d’effort (Gr. § 273, note II, 3*). — 17. Jam ou jam vero , comme quin etiam indique, au début d’une phrase que l’on veut renchérir : de plus, en outre, bien plus. — 18. Ornarat , forme syncopée pour omaverat (Gr. § 63, 2*). — 19. Caput étant un nom de chose, ne devrait pas semble-t-il être représenté par a quo près du verbe passif (Gr. § 183) ; mais on observera que caput représente Antoine lui-même, la tête étant considérée comme le siège de l’activité intellectuelle dont il est question ici (Gr. § 184, note). — 20. Ut ille, qui haec non viait : en sorte que (Gr. 291) celui-là (Crassus) qui (en fait) n’a pas vu. Ille ne désigne pas un homme quelconque, autrement ou aurait qui non vident au subjonctif.

Commentaire littéraire. — 1. Cicéron né en 106 avant J.-C. avait 15 ans quand Crassus mourut (91) ; en 90, il commence à aller au forum écouter les orateurs en renom. Antoine ne meurt qu’en 87 et Cicéron a alors 19 ans. C’est Cotta qui lui aurait raconté dans sa jeunesse la conversation qui fait le sujet du De oratore et qui fut tenue l’année même de la mort de Crassus. — 2. Avant Cicéron, les seuls orateurs importants sont les Gracques, Antoine et Crassus. Son contemporain Hortepsius jouit d’une grande réputation. Après lui, l’éloquence est paralysée par le manque de liberté. Le fond s’appauvrit ae plus en plus et la forme semble préoccuper exclusivement les orateurs. En un mot, Cicéron résume à lui seul l’éloquence romaine, et Quintilien a raison de dire : « Cicéron n’est pas le nom d’un homme, mais celui de l’éloquence. » — 3. Toute la phrase M. Antonii , in iis ipsis rostris... positum ca'put fuit , etc., s’applique à la lettre à Cicéron (cf. Mort de Cicéron, n* 53). Oh rapproche, la mort de Cicéron de celle de Démosthène, qui fut réduit à s’empoisonner pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis (Cf. Juvénal, Sat. X, vers 118): Eloquio sed uterque périt orator , utrumque largus et exun dans . leto dédit ingenii forts). — 4. Cicéron étâft revenu d’exil en 57, presque triomphant. Mais sa joie fut courte; on l’indemnisa parcimonieusement de l’incendie de sa maison (cf. n* .63). Clodius continuait à provoquer des désordres; l’ambition de César et de Pompée grandissait. Cicéron s’éloigna alors de la politique active et s’enferma dans une retraite studieuse. Il écrit le De oratore en 55. Son découragement se montre ici à mots couverts. Quand il parle de déchéance de la république, il entend bien qu’elle ne s’est pas relevée depuis. — 5. Il est d 'ailleurs clairvoyant

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dans son pessimisme. Les deux rivaux Pompée et Césaï ont l'air de s’accorder encore, mais une sourde rivalité grandit qui va bientôt éclater et provoquer la guerre civile. Il est patriote aussi, car il estime qu’il vaut mieux mourir que de survivre à la liberté de sa patrie. — S. La pensée de Cicéron, dès qu’elle s’élève ou qu’elle s'émeut, s’enferme instinctivement en une forme oratoire. Son éloquence n’a d’ailleurs rien de monotone; elle s’adapte toujours exactement à la pensée. On remarquera la chute harmonieuse de la dernière phrase avec la c clausule » préférée de Cicéron : esse videatur.

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