Le lever du paysan
(Virgile, Moretum , début.)
Déjà dix heures de la nuit d’hiver s'étaient écoulées, quand Simulus, paysan qui cultivait un petit domaine, se mit à soulever peu à peu ses membres allongés sur un pauvre grabat. Sa main explore prudemment les ténèbres qui paralysent ses mouvements; il cherche en tâtonnant son foyer; s'y étant heurté, il le trouve enfin. Un peu de fumée s’exhalait encore d'une souche consumée et la cendre cachait l'éclat du charbon qu'elle recouvrait. U se baisse et penchant sa lampe, il l’approche du feu languissant, qu'il attise en soufflant à plusieurs reprises. Enfin, la flamme jaillit 1 et chasse les ténèbres. Il place sa main devant sa lampe pour l'abriter des courants d’air et va ouvrir, avec sa clé, la porte close qu'il voit maintenant devant lui. Un maigre tas de blé gisait sur le sol. U en remplit sa mesure, s’en retourne et se rend auprès de sa meule. Sur une petite tablette, il place sa lampe fidèle. Puis après avoir dégagé de son vêtement ses deux bras et mis en guise de tablier une peau de chèvre velue, il nettoie avec un balai de crin la pierre et l’intérieur des meules. Ensuite, il se met à l'ouvrage, donnant à chaque main son rôle 2 : la gauche se contente d'aider, tandis que la droite travaille; de temps à autre, la gauche, prenant la place de sa soeur fatiguée, travaille à son tour. Tantôt Simulus, fredonnant un air rustique, allège sa fatigue en chan-
tant d'une voix rude, tantôt il crie: Cybalél C'était la seule servante de la maison, une Africaine dont tout l'extérieur 3 révélait l'origine: cheveux crépus, lèvres épaisses, teint noir, jambes grêles, mais pieds largement développés. Simulus l'appelle et lui commande de mettre du bois sur le foyer pour l'allumer.
Notes. — 1. Fulgore concepto , 1» flamme étant allumée; cf. Concivere ignem , prendre feu. — 2. Ayant réparti (le travail) ae chaque côté. — 3. Figura , c’est l’ensemble de la forme extérieure.
Commentaire grammatical. — 1. La division de la nuit en quatre veilles est surtout militaire. Les douze heures de nuit vont du coucher du soleil à son lever le lendemain. Dix heures écoulées nous amènent donc à deux heures avant le lever du soleil en hiver, soit cinq heures environ du matin. On n’oubliera pas que les heures de nuit en hiver sont pour les Romains plus longues que celles d’été. — 2. La conjonction cum est rejetée dans Simulus exigui cultor cum ; la conjonction et dans excitât et; le pronom relatif dans laesus quem. — 3. Il faut ranger dans l’ablatif proprement dit, les ablatifs d’élQignement : défendit ab aura; veste libérât ; danB l’ablatif instrumental les nombreux abla* tifs de moyen : sollicita manu t crebris flatibus t opposita manu, clavi, cinctus tergore f cauda t agresti voce , tota figura , ainsi que les ablatifs de point de vue : labro tumentem, crurïbus exilis , spatiosa vrodiga planta; dans l’ablatif remplaçant le locatif les ablatifs de lieu : vili grdbato , terra , parva tabella et les ablatifs absolus : exusto stipite , summissa fronte, concepto fulgore. — 4. Les datifs dans admovet his ( prunis ) adsistit molae t advocat operi t imponere focis s’expliquent tous selon la règle § 170, comme compléments d’un verbe composé d’une préposition. Il faut se garder de prendre en pareil cas les datifs pluriels pour des ablatifs ; cette erreur est fort commune. — 6. Scandez : crurïbus | exi | lis spati | osa | prodiga | planta. — 6. L’éli sionse rencontre dans inde abit et dans dextra est.
Commentaire littéraire. — 1. Nous avons ici un exemple curieux de réalisme. L’écrivain prétend reproduire la réalité sapa autres modifications que celles dont les lois mêmes de l’art font * l’artiste une nécessité. Le réalisme le plus intransigeant, en effet, suppose toujours un choix parmi le réel, car il est impossible d’atteindre dans la description la richesse inépuisable de la réalité dans le plus humble sujet. Ici, par exemple, l’écrivain ne peut suivre tous les gestes du paysan, il choisit les plus caractéristiques, ceux qui rendent superflue l’énumération interminable des autres moins importants. Mais U condition of»
lentielle du réalisme, c’est qu’aucune modification n'intervienne au nom d’un idéal préconçu, qu’il procède de l’imagination ou de la sensibilité. Ainsi Coppée n’est pas réaliste, même en décrivant le plus banal des paysages de banlieue, parce gu’il le regarde « rêveur et plein d’émoi ». Ici rien de pareil. Le poète enregistre la réalité sans commentaire : if n’est pas plus question d’admirer l’activité de Simulus, que de prendre en pitié sa vie misérable. Tl est presque fatal qu’un auteur délibérément réaliste, tende, pour mieux éviter tout soupçon d’idéalisme, à nous mettre sous les yeux les objets les plus communs, les plus vul-
gaires, qui, par leur platitude même ou par l’habitude que nous avons de les voir, paraissent incapables de provoquer
la moindre réaction esthétique ou sentimentale. De là vient la préférence de certains réalistes pour le trivial, pour le laid même. Il s’agit, par exemple, ici, des gestes d’un pauvre paysan, gestes sans poésie, sans beauté, uniquement voués à la vie physique la plus étroitement utilitaire. De là aussi l’absence de tout trait psychologique : tout est vu de l’extérieur, avec une indifférence absolue. C’est le plaisir de voir et de décrire, dépouillé de toute autre in-
tention, indépendant même du degré d’intérêt que peut offrir le sujet; c’est, en un mot, ici, le réalisme le plus ri-
f oureux. — 2. Cette sorte de réalisme ne se retrouve guère ans les écrits authentiques de Virgile. Ce n’est pas qu’il
dédaigne les petites gens ou les petits sujets; mais ils sont toujours relevés chez lui par un sentiment délicat ou une idée élevée. S'il décrit minutieusement les mœurs des abeilles, il sait ce que ce spectacle peut provoquer d’admiration : admiranda tibi levium spectacula rerum . ( Geor . IV, 8). Quelle différence entre le paysan fruste du Moretum et le vieillard de Tarente, ami des fleurs, si fier et si heureux dans son petit jardin qu’il a conscience de valoir un roi : regum aequabat opes animis ( Gêor . IV, 132). Dans ce passage nous ne trouvons aucune trace des dons essentiels de Virgile : l’imagination gracieuse et souriante, la sensibilité toujours prête à palpiter du triple amour de la nature, de la patrie et de l’humanité.