Discours d'Alexandre
(Quinte-Curce, VIH, VIII, 8.)
La clémence des souverains et des chefs militaires te dépend pas uniquement d'eux-mêmes; elle dépend aussi des dispositions de leurs inférieurs. L'au r torité s'adoucit quand on ne lui résiste pas; mais quand la soumission disparaît des cœurs, quand tous les degrés de la hiérarchie sont confondus 1 , nous sommes bien forcés de repousser la violence par la violence. «Mais pourquoi m'étonner que ce jeune homme m'ait reproché d'être cruel, puisqu'il a osé m'accuser de cupidité? Je" ne veux pas faire appel au témoignage de chacun d'entre voue: je craindrais 2 que mes largesses ne devinssent un argument contre moi, si je vous humiliais en les rappelant. Mais regardez tous nos soldats. Naguère encore ils ne possédaient que leurs armes. Aujourd'hui, ils s'étendent sur des lits d'argent, la vaisselle d’or couvre leurs tables, ils ont de véritables troupes d'esclaves; ils succombent sous le poids des dépouilles enlevées à l'ennemi. Mais, dira-t-on, les Perses, que nous avons vaincus, sont entourés par moi de tous les égards. Je donne précisément là une preuve palpable de ma modération, en n'exigeant même pas des vaincus une soumission humiliante. Si j'ai envahi l'Asie, ce n'était pas pour ruiner de fond en comble les peuples, ce n'était pas pour faire de la moitié de la terre un désert, mais en désirant que les vaincus m'eussent pas trop à regretter ma victoire. Aussi, vous les voyez dans nos rangs, ils versent leur sang pour maintenir votre empire ; tandis qu'une domination orgueilleuse les aurait tournés contre nous. Un pouvoir fondé sur la force des armes 3 ne saurait durer longtemps; la reconnaissance, au contraire, dure toujours. Si nous voulons garder l'Asie et ne pas nous contenter de la traverser, il faut que notre bonté agisse aussi 4 en faveur de ses habitants. G 'est leur attachement qui donnera à notre empire une base h jamais imébran-
VERSIONS LATINRÉ
labié. Mais on me reproche de pousser les Macédoniens à adopter leurs mœurs. Si je le fais, c’est que je vois chez bien des peuples des usages 5 qu’on peut adopter sans rougir. D’ailleurs un si grand empire ne peut être administré convenablement que si nous donnons aux Perses certaines de nos habitudes et si nous empruntons quelque chose des leurs.
Notes. — 1. Quand les choses (situations) d’en haut sont confondues avec celles d’en bas. — 2. De peur de rendre ma générosité défavorable pour moi, si je la rend gênante pour votre fierté ( pudor , honte qui part d’un sentiment de fierté et de dignité). — 3. La propriété, dans laquelle nous sommes introduits (dont nous sommes mis en possession) par le glaive. — 4. Communicare t mettre en commun. — 5. Quae , des choses (usages) que.
Commentaire grammatical. — 1. Mirer doit être expliqué de préférence comme un subj. délibératif (pourquoi faut-il que je m’étonne) plutôt que comme un simple conditionnel (pourquoi m’étonnerai- je) (Gr. § 214, 216). — 2. Ausus sit est au subjonctif pour deux raisons : par attraction modale (Gr. § 841, 2°) et parce que cette relative a le sens causal : qui , lui qui, puisqu’il (Gr. § 329). — 3. Totus , tout entier; omnis , tout, chaque; universus , tout (considéré dans son ensemble); cuncti t tous ensemble, tous à la fois; ceteri = omnes alii t tous les autres. — 4. Quod impero , ce fait que je commande (Gr. § 280) ; cette proposition complétive avec quod joue le rôle de sujet : ce fait que... est une preuve. —
6. L’imparfait dans cent ut everterem est réclamé par la concordance des temps (Gr. § 250). — 6. En mettant le verbe principal au présent, on aurait : venio enim in Asiam , non ut funditus evertam gentes t nec ut ... solitudinem faciam, sed ut illos , quos bello subegero , victoriae meae non paeniteat. Subegissem , ne signifie donc pas < que j’avais soumis », mais « que j'aurais soumis ». — 7. Pro signifie : devant, à la place de (en guise de), pour la défense de, en proportion de. — 8. Superbe habiti est l’équivalent cT’une proposition conditionnelle, si superbe habiti essent (s'ils avaient été traités avec dédain, (Gr. § 227). — 9. On a l’indicatif, comme en français, dans si habere volumus , parce que la condition ! est supposée réalisée : s'il est vrai que (Gr. § 301). — 10. Dans quae non erubescamus , le relatif équivaut à talia ut ; ce sens consécutif amène le subjonctif (Gr. § 329, 3 # ) : des usages tels que nous n’avons pas à rougir. — 11. Non aliter (non autrement) quam (que) ut (de manière que) : tout cela équivaut simplement à : «ans que ou à si... ne... pas, avec la négation dans la proposition principale.
Commentaire littéraire. — 1. Alexandre se défend d’abord du grief de cruauté, en répondant que la sévérité est parfois
rendue nécessaire par l’indiscipline des inférieurs. En second lieu il repousse l'accusation d’aimer trop les richesses : sa libéralité envers ses amis le justifie amplement. Il explique en troisième lieu que s’il a ménagé les Perses, c’est qu’il est nécessaire de gagner leurs sympathies si l’on veut rendie durable la conquête. Enfin le reproche qui lui a été adressé de faire adopter aux Macédoniens les usages des peuples vaincus est écarté pour la même raison d’utilité politique. — 2. Ce discours est certainement tout entier de l’invention de Quinte-Curce. Il a pu d’ailleurs en trouver les éléments dans les historiens grecs où il a puisé. Il est peu probable qu’Alexandre, brusque et autoritaire comme il était, ait prononcé tous les discours que lui prête Pauteur et particulièrement qu’il ait parlé si longuement dans cette circonstance. Les historiens anciens n’ont aucun scrupule à cet égard (Cf. numéros 105, 106, 119, etc.). — 3. La tendance romanesque de l’œuvre de Quinte-Curce est encore rehaussée par le caractère qu’il donne à son héros. Alexandre est chevaleresque. Ici, avant de sévir, il tient à se justifier et à convaincre de déloyauté ses adversaires. Il le fait avec dignité et modération. Un tel discours ne paraît répondre ni au caractère réel d’Alexandre, ni à la sentence sévère qu’il va prononcer et par laquelle il envoie a la torture et à la mort non ssulement les conjurés, mais en outre Callisthène qui est innocent. — 4. On ignore la biographie de Quinte-Curce, mais il est certain que son éducation a été toute oratoire. Le souci de l’ordonnance parfaite des arguments est poussée jusqu’à l’excès : aussi les transitions sont-elles mises fortement en relief : sed quid ego mirer... ? At enim Persae... I Verumtamen eorum mores... ! Il y a dans ce court passage une maxime sur la discipline, d’autres sur la manière de rendre durables les conquêtes et d’administrer un vaste empire ; on y trouve aussi des « pointes ». Ainsi, pour dire simplement qu’il ne veut pas B*alié ner la bienveillance de ses amis en leur rappelant les bienfaits qu’ils ont reçus de lui, il s’exprime de cette façon compliquée : « je ne veux pas rendre ma libéralité gênante pour votre dignité de peur de la rendre défavorable pour ma cause ». (Cf. n* 44, l’Inde au temps d'Alexandre. Comm. litt. 4).