‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 98 sur 133 · Agésilas · texte numérisé non relu

Agésilas

(Cornélius Népos, Agésilas , VU.)

La nature avait favorisé 1 Agésilas sous le rapport des qualités de l’âme, mais elle s’était montrée peu généreuse au point de vue physique: il était de petitç taille, çbétif et boitait (J 'un pied. Tout çela lui

donnait un aspect assez disgracieux et ceux qui ne le connaissaient pas en concevaient, à le regarder, une médiocre estime. En revanche, ceux auxquels ses qualités étaient connues ne pouvaient se lasser de les admirer. C'est ce qui lui arriva, quand, à l’âge de quatre-vingts ans, il se rendit en Egypte pour porter secours au roi Tachus. Il était campé sur la plage avec ses soldats sans aucun abri; son lit se réduisait 2 à un peu de paille jetée sur le sol, sans autre chose qu'une peau pour le recouvrir; il portait 3 le même vêtement, grossier et usagé, que ses compagnons, en sorte que leur aspect non seulement ne dénotait pas la présence d'un roi parmi eux, mais donnait à penser qu'il s'agissait d'hommes peu fortunés. Quand la nouvelle de leur arrivée parvint aux officiers du roi 4 , on leur apporta rapidement des présents de tout genre. Aux envoyés qui demandaient Agésilas, on eut bien de la peine à faire admettre 5 qu'il était un de ceux qui campaient là. Quand ils lui eurent remis au nom du roi 6 ce qu’ils apportaient, Agésilas n’accepta que de la viande de veau et des aliments de ce genre 7 . Quant aux parfums, aux couronnes et aux friandises, il les distribua à ses esclaves et fit remporter tout le reste. Cette conduite le fit d’autant plus mal juger par les barbares qu’ils s'imaginaient que c'était par ignorance qui’il avait préféré aux choses de valeur les objets les plus communs.

Notes* — 1. De même qu’il avait eu la nature favorable dans le fait d’accorder (dans l’octroi de) les qualités de l’âme, de même il la rencontra défavorable, etc. — 2. Il avait un lit tel que (fait de manière que). — 3. Rodent vestitu , avec le même vêtement. — 4. Regii , les officiers ou amis du roi. — 5. Vix fides facta est t la certitude fut difficilement donnée. — 6. D’après les paroles dn roi. — 7. Ejus modi = talia : de semblables catégories de provisions

Commentaire grammatical. — 1. In tribuendis virtutibus est l’équivalent de in tribuendo vtrtutes, qui équivaut à in ( tri buere) virtutei , dans le fait d’accorder les qualités; de même in fingendo corpore , dans le fait de façonner son corps (Gr. $ 62, 235 et 241 note). — 2. Statura humili , corpore exiguo pont des ablatifs descriptifs (Gr. § 114). — 3. Altero pede

est un ablatif de relation (Gr. § 189) ; il marque de quelle partie du corps il s’agit. — 4. On trouve ici de nombreux relatifs de liaison : quae res = haec autem res ; quod ex usu venit = hoc autem et usu venit; qui cum régis verbis = cum ii autem; quo facto — eo autem facto . — 5. Nonnullus, quelque; les deux négations se détruisent en donnant une affirmation restreinte (Gr. § 94, 2°). — 6. Noverant a la forme d’un plus-que-parfait, mais se traduit par un imparfait (Gr. § 85, 1° et note). — 7. Annorum octoginta est un génitif d’évaluation qui se rattache au pronom is t sousentendu : celui-ci étant de quatre-vingts ans (cf. Gr. § 114, ex. 3) ; on peut dire en latin vir octoginta annorum , un homme de quatre-vingts ans aussi bien que octoginta annos natus (Gr. § 198, 2 # ). — 8. Ire subsidio alicui est un double datif (Gr. § 174). — 9. Hue marque le mouvement (Gr. § 90, 2 # ) ; il est pour in ea ( stramenta ), sur cette litière de paille. — 10. Eodem vestitu est un ablatif descriptif (Gr. § 114): (étant) du même vêtement = ayant le même vêtement. — 11. Les expressions suspicionem praebere, fidem facere t suggèrent l’idée de penser et d’affirmer, de là leur construction avec l’infinitif (Gr. § 281). — 12. Cum doit être replacé en tête de sa proposition : cum fama perlata esset , etc. On observera qu’en pareil cas la conjonction n’est pas précédée d’une virgule et qu’on doit la ramener jusqu’à la ponctuation précédente. Cum est ici construit avec le subjonctif selon la règle § 319. — 13. Eo est un adverbe de lieu de la question quo et signifie là (oh il était), avec mouvement. Ne pas le confondre avec le datif ei. — 14. Certains adjectifs deviennent des noms parce que le nom lui-même est sousentendu aisément : vitulma ( caro ), viande de veau; frigida (aqua) t eau froide; merum ( vinum ), vin pur. — 15. Fidem facere produire la conviction, faire croire ; usu venir e (venir à usage), arriver, se produire (ici usu est un datif, Gr. § 24) : regis verbis , au nom du roi ; secundam mensam , le second service, c’est-à-dire la seconde partie du repas, le dessert.

Commentaire littéraire. — 1. Cornélius Népos veut ici nous faire entendre deux choses ; d’abord que les qualités physiques sont sans importance en comparaison des qualités morales; ensuite que l’homme vertueux et énergique, au lieu de rechercher le bien-être matériel doit s’en défier, car il amollit les âmes. — 2. Agésilas est le type même du Spartiate, habitué à une vie simple et rude. Sparte n’avait d’autre but que de faire de ses citoyens des guerriers. Les enfants^ avaient la tête rasée, les pieds nus; le même vêtement servait pour l’été et pour l’hiver; ils couchaient sur la dure. Les hommes partageaient leur temps entre l’exercice militaire et la chasse. Une simple tunique, avec un manteau de laine rouge, formait leur vêtement. Un banquet, où paraissait le fameux brouet noir, les réunissait sur la place publique. Us parlaient peu; de là le mot « laconisme ». — 3. Le mot < barbare » est pris ici dans le sens où le prenaient les Grecs. Ce mot désignait proprement tous ceux qui ne par-

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laient pas la langue grecque. Il est donc synonyme d* « étranger » et non pas de « cruel » ou « non-civilisé. C’est justement pour montrer qu’une civilisation trop raffinée a amolli les barbares, que l’historien insiste sur leur étonnement devant l’attitude d’Agésilas. — 4. Ce fragment nous donne une assez juste idée de la manière dont Cornélius Népos entend l’histoire. Il ne s’agit pas pour lui de raconter les faits essentiels et d’en montrer l’enchaînement; il s’agit de raconter des anecdotes instructives où le lecteur pourra puiser quelque leçon morale. Souvent l’auteur signale lui-même avec une pédanterie maladroite l’enseignement pratique que l’on doit retirer de son récit. (Cf. Thrasybule, n # 11.) En somme Cornélius Népos est un médiocre écrivain et ses idées morales, louables en elle-même, sont sans originalité et sans profondeur.

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