‹ Vertu et temperamentChapitre 12 sur 18 · METAMORPHOSES · texte numérisé non relu

METAMORPHOSES

pas peur, on ne te fera pas de mal; mais je te conseille, en ami, de filer sans quenouille; tu m'as tout l'air d'un bon bougre au lieu d'un mangeur d'ognons; pour lors je serais fâché qu'il t'arrivât malheur, car, sacrénom, j'ai flairé la poudre de Fleurus, d'Iéna, d'Austerlitz et de Wagram, comme tous les hommes libres de la terre; je t'avertis que les blancs sont en majorité et que tu cours risque d'avaler un feu de peloton. Quand le Petit sera grand et que l'aigle aura des plumes aux ailes , on peut compter sur André ! Ah ! si monsieur le comte revenait avec les amis • crécoquin, quelle jouissance, dieu de dieu!... Bonsoir.

— J'ai vu cette moustache-là quelque part, ruminait l'homme aux proclamations; tiens, c'est le cocher de ma respectable fille, le même qui m'a tant roulé auprès de Nantes, il y a trois ans; un crâne qui ne voulait pas me céder sa place sur le siège. Est-il heureux que je sois sans rancune et le moins fort ! je l'aurais mené à mon tour.

Pendant ce monologue, les cavaliers s'éloignaient, les chariots vides se succédaient, et il

se disposait à rentrer dans sa cachette pour y tarir son outre; lorsqu'il laissa tomber son espingole et son manteau, de surprise; il considérait dans le fond de la route une espèce d'officier d'ordonnance vêtu d'un riche uniforme, qui, pendant le passage du convoi, était descendu de cheval pour se reposer sur un lit de mousse et visiter les provisions de sa valise qu'il consommait de vif appétit, sans songer que dans ce vallon désert il pût rencontrer quelqu'un de connaissance à qui faire partager son repas. L'autre, qui l'avait reconnu, le regardait toujours avec une expression mobile de joie, de rage et de menace; il s'assit contre un bloc de granit sans quitter des yeux le sybarite retardataire qui prolongeait sa collation sans se mettre en peine de rejoindre l'avant-garde du convoi, dont le bruit s'éloignait avec les chansons des muletiers; alors seulement il se leva en bâillant, détacha son superbe alezan et voulut remonter en selle; mais en tournant la tête pour découvrir les dernières voitures qui s'effaçaient à l'horizon , il vit au dessus de lui, entre les genêts, un canon d'espingoie dirigé

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contre sa poitrine, et une figure d'homme qui riait; un nuage obscurcit sa vue; il étendit les bras vers cette apparition de mort, et implorant grâce dans un cri étouffé, il plia les genoux et glissa par terre en se cachant la face pour ne rien voir: il tremblait, pleurait et gémissait en lâche.

— Te revoilà donc, mauvaise graine! lui cria aux oreilles une voix qu'il redoutait d'entendre : au moment de te cracher trois ou quatre balles, il m'est venu comme du remords de te tuer sans confession à la façon d'un chien rogneux. Diable ! récite-moi tes peccadilles et tes noirceurs, mon ami Lamoureux, avant de recevoir ta paie.

— Est-ce bien toi , mon cher Bias ? reprit Lamoureux qui frissonnait en affectant de sourire, et qui se redressa sur les genoux, les traits décomposés. Quel bonheur de te revoir en bonne santé! Ce pauvre Bias, comme j'ai souvent pensé à lui ! Parole d'honneur, je t'ai écrit dans les quatre-vingt-six départemens, poste restante.

— Oui, poste diablement restante, vas-y voir ! Mais tous ces beaux contes ne te ren-

dront pas la jambe mieux faite, et il y a dans mon fusil de quoi te laver la conscience.

— Qu'est-ce que c'est que cette plaisanteterie, méchant ? Embrasse-moi plutôt, et causons d'affaires. Ce bon , cet excellent Bias , on dirait qu'il a rajeuni!

— Diable ! pas de bêtises et de paroles inutiles! Lamoureux, tu es un gre lin fini, un traître de mélodrame ; j'ai juré de te casser la tête, et nous n'avons pas trop de temps à perdre. Je ne plaisante pas de ce style-là , mon garçon , et si j'ai voulu savoir tes raisons avant ta culbute, c'est en mémoire de notre défunte amitié.

— Tu m'as l'air d'un crâne, sauf ton respect , répliqua Lamoureux qui avait la bouche sèche, les yeux égarés et la voix éteinte, car le visage sévère de Bias lui laissait peu d'espoir de grâce. Mon pauvre Bias, tu as été bien malheureux en cour d'assises, c'est vrai; mais une contumace ne pèse pas une once ; es-tu devenu brigand ?

— Non, monsieur, je reviens en France pour avoir le plaisir de vous faire condam-

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ner comme moi à perpétuité. Et toi, voleur, es-tu millionnaire et général?

— Je suis fournisseur, répondit Lamoureux qui commença à espérer lorsqu'il eut ébloui Bias par ce titre pompeux ; oui , mon vieil ami, juge maintenant la joie, le bonheur, l'ivresse que j'ai de te retrouver pour t'enrichir. Va, je sais bien comme tu agirais à ma place, et je veux que tout soit commun entre nous.

— Hein ? reprit Bias ébranlé dans ses projets de ressentiment, mais suspectant la générosité et la bonne foi du prometteur; si tu ne mentais pas comme un arracheur de dents !... Je ne suis pas inconstitutionnel , tu le sais , et je ne demande pas l'impossible ; mais tâche de te blanchir un peu et de me justifier ta conduite, ingrat.

— Je te donnerai toutes les explications que tu peux désirer ; mais j'ai les jambes engourdies, et je serais bien aise de marcher. Suivons les voitures que j'amène à M. Ouvrard mon patron , qui sera demain munitionnaire général de l'armée; tiens la. bride de mon cheval, et raisonnons crânement.

— -Diable! tu as un charmant bidet, reprit Bias que l'opulence deLamoureux avait adouci par degrés; je ne suis pas maladroit écuyer, et je veux une bête dans ce goût-là. Mais ce n'est . pas difficile de promettre; je te prie de me rendre tes comptes sans tortiller, sinon je te lâche des prunes dans le ventre.

— Bon Dieu! que tu es mal élevé, mon cher! répliqua Lamoureux qui s'était précautionné contre une surprise en saisissant la crosse de l'espingole ; nous te formerons l'éducation. Tu arrives donc d'Espagne, que tu es armé comme un chef de voleurs ? Je t'achète ton fusil et ce couteau mignon qui sert à faire joujou.

— Lamoureux, tu m'as tout l'air d'un mauvais farceur, interrompit Bias appuyant le canon de son espingole contre le flanc de son compagnon qui recula effrayé; je t'ai accordé un pourvoi, parce que tu m'as parlé de réparation et d'argent ; mais si tu crois me jouer par dessous jambe, c'est inconstitutionnel, c'est même impolitique. Je me fous de la guillotine, pourvu que je me venge d'un mou-

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chard qui m'a trompé; ainsi tu feras bien de laver ton linge sale avec le blanchisseur.

— Tu as besoin de vivre dans le grand monde pour t'accoutumer aux. belles manières , répliqua Lamoureux , qui , renonçant à éluder les questions si péremptoires, eut l'idée de se débarrasser pour toujours d'un complice dangereux et importun ; ce n'est pas bien , mon ami, de douter de ma franchise après mes offres qui méritaient plus de reconnaissance ; je suis aujourd'hui riche et puissant; je t'ai proposé la moitié de ce que je possède; que demandes-tu de plus?

— Je ne demandais pas tant , milord , répondit Bias, qui secoua cordialement la main de son associé et abjura toute intention hostile avec un regret d'en avoir eu à l'égard d'un si honnête homme : — C'est dit; je t'accompagne , je ne te quitte pas , nous jouons ensemble, nous buvons ensemble , enfin tout comme au bon temps.

— Je l'entends bien ainsi ; je me rends à Bayonne pour mon service, et tu me suivras dans mes tournées administratives, n'est-ce pas? Délicieux : allons-nous faire des farces et

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séduire des Espagnoles! Je te conterai mes aventures et mes bonnes fortunes ; nous serons comme deux frères. Ah çà , qu'est-ce que tu fais ?

— Beaucoup de choses , monseigneur ; depuis qu'ils m'ont appliqué la perpétuité comme un emplâtre de graine de niais, pour notre besogne chez le comte Dorand, j 'ai traîné la savate en France , j'ai trimé dans les villes à la barbe des gendarmes ; j'aurais fait de brillantes affaires , si j'étais économe; mais je perdais d'un côté ce que je raflais de l'autre , et le hasard me volait comme dans un bois... A propos, Leborgne m'a écrit de tes nouvelles qui ne sont pas jolies du tout : Finard et toi m'avez évanoui ma tabatière du ministre , qui m'eût sauvé de gros rhumes de cerveaux; ensuite le pécheur qui avait découvert notre pot aux roses de cent quatre-vingt mille francs sous le Pont-Royal, c'est toi, mon enfant, c'est encore toi qui m'a flanqué le paquet sur le dos en cour d'assises , où j'ai attrapé une contumace au perpétuel que je ne tirerai jamais. Diable! ce ne sont pas là des procédés délicats.

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— On a raison de dire que les objets s'augmentent vus de loin , et que les souris deviennent des éléphans. Leborgne est un cafard et un blagueur; il s'est amusé, sur son départ pour Toulon, à envoyer des poissons d'avril aux anciens...

— Non , puisque j'ai reçu e^ décembre la lettre et le journal qui contenait la relation de mon procès. Comment madame de Rochebonne, ma gueuse de fille , a-t-elle pu cacher que j'avais l'honneur d'être son père légitime, tandis que le journal nommait tout au long ma fille naturelle que j'aime comme une poule, et que nous avons volée? J'aurais donné une pièce de six francs pour colloquer dans ma cause cette princesse qui me renie : fichue orgueilleuse d'Henriette !

— Cela t'étonne , qu'elle n'ait point paru ? elle est femme d'un général , pair de France et gentilhomme de la chambre. Je reprends ma justification pour te forcer à me rendre toute ton estime : c'est Finard seul qui s'est approprié la tabatière de diamans, et je suis honteux pour toi que tu aies oublié mon dé-

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vouement lorsque j'allais t'inviter à décamper; on reconnaît les vrais amis dans certaines circonstances : et moi, je ne te pardonne pas , Bias , d'avoir ajouté foi aux calomnies de ce misérable Leborgne. Quant à notre butin enterré, j'ai cherché inutilement ces pauvres cent quatre-vingt mille francs , et à moins que les poissons de la rivière ne les aient mangés, j'ignore où ils ont filé. Enfin je me garderai bien de nier que j'aie déposé contre toi dans ton affaire : mais je t'observerai que tu étais contumace et à l'étranger, au lieu que j'avais les mouches au derrière, et le boulet quasi au talon; entre voleurs , c'est chose convenue que l'absent pâtisse pour le présent. Au reste, tu n'a pas à t'en plaindre : j'ai fait crânement travailler la roulette, et tu me retrouves retiré du commerce périlleux...

— Il faut avouer que tu es un gentil garçon. Diable! en as-tu fait sauter, des banques! J'aurais donné quelque chose pour voir ça ! Je suis dans mes jours de bonheur, et nos actions vont hausser avant l'entrée en campagne. Tu as donc des rentes, des fonds placés,

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des trésors? Nous tiendrons à nous deux un jeu d'enfer.

— Ce n'est pas sûr de jouer, même en trichant; je ne joue plus guère : mais je suis fournisseur, et cela est plus avantageux ; je gagne sans risques; j'avais amassé une centaine de mille francs; on m'a soufflé de les employer en fournitures militaires, et j'ai entamé des relations avec l'intendance générale de la guerre. Mais les services ayant manqué, par défaut de prévoyance, au moment de commencer la campagne, M. Ouvra rd, qui a le génie des spéculations , s'est présenté au prince généralissime pour créer de nouveaux marchés et remplir l'énorme charge de munitionnaire général; il sera sans doute agréé, et déjà je fais partie de son administration qui va rivaliser avec celle du ministère. Je reviens d'une tournée pour rassembler des moyens de transports, et j'aurai cent louis de pot-devin.

— Diable ! il n'y a pas que de l'eau à boire dans tes pots de vin, Richard ; les louis et les pièces de cent sous me coûtent plus de peines et plus de dangers à gagner. Pour te

continuer ma sacrée histoire, j'ai été traqué à Toulouse; et bienheureux de filer en Espagne , où j'ai trouvé la révolution , les cortès, les guérillas et tout le bataclan; par manière de faire quelque chose , je me suis enrôlé avec de bons sujets comme moi: etqu'est-ce que je rencontre dans l'état-major? mon gendre le comte et sa petite femme...

— Madame la comtesse Dorand ? charmante. Je me souviens d'elle avec un remords de l'avoir manquée, dans notre chambre, rue Tibeautodé. Sacristie! Pavais-je belle, ce jour-là.

— Tais-toi, satyre! Elle est encore diablement ragoûtante, et l'état-major s'en lèche les doigts. Au contraire, mon cher gendre est plus ours et plus maussade; il n'a pas été flatté de la rencontre : mais pour obéir à madame, il m'a poussé dans le civil. C'était trop ennuyant, et j'ai repris ma liberté pour jouir de la vie. Mais ils sont si gueux ces Espagnols , qu'on perd son temps à les plumer. Ma respectable fille me fourrait par-ci par-là de la monnaie du gouvernement; je ne mourais pas de faim. Cependant la guerre allait me procurer d'autres profits, quoique j'aie refusé

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