‹ Vertu et temperamentChapitre 15 sur 18 · CHAPITRE ZZTI · texte numérisé non relu

CHAPITRE ZZTI

Il n'est qu'une femme au monde pour qui je me senlejcapable de faire toule espèce de sacrifice, même celui de ma vie , même celui de ma part du paradis.

Francisque Michel, Job.

Ce qu'elle a de plus cher au monde, c'est l'honneur! Emmanuel Arago, Vers,

Courage.

Il était quatre heures du matin ; une nuit calme et étoilée enveloppait d'un crépuscule diaphane le paysage montagneux de la frontière d'Espagne; on voyait dans le lointain la route qui conduit à Irun se dérouler blanchâtre, se perdre et reparaître parmi les masses noires de rochers et de forêts; une odeur balsamique d'alocs et de chênes verts s'exhalait sur les bords de la Bidassoa, petite

rivière profonde et limpide qui sert de barrière naturelle aux deux royaumes; un pont de bois au milieu duquel s'élève un poteau à double face , portant les armes de France et d'Espagne, a été construit aux frais des monarchies limitrophes : en i8a3, l'Espagne avait ajouté à la démarcation de son territoire un écriteau indiquant l'ère de la constitution ; mais la pluie et le soleil avaient presque effacé cette inscription nationale, avant que les royalistes du général Quasada et du baron d'Eroles l'eussent remplacée par leur cri de ralliement : Vive le roi absolu, et mort aux negros !

Les échos de la Navarre française envoyaient à ceux de la Biscaye espagnole les sons distincts de la diane , et ces rumeurs vagues qui annoncent le réveil d'un camp. Cependant la rive gauche de la Bidassoa restait sombre et silencieuse sans être troublée par le qui-vive d'une vedette ou d'un douanier; tandis que de la rive droite ombragée de peupliers et couronnée de sommets boisés, partaient à tout moment des signaux militaires, des bruits d'hommes et de chevaux. C'était la position

que venait d'occuper le bataillon sacré qui avait promis d'empêcher le passage des Français. La lueur rougeâtre des feux circonscrivait l'étendue de ce bivouac placé à la tête du pont.

Ce bataillon sacré , qui devait jouer un rôle si important dans la guerre de l'indépendance espagnole, était un assemblage incohérent de volontaires de différentes nations, surtout de Napolitains; il avait été formé à la hâte et sans choix; beaucoup d'élémens impurs s'étaient glissés dans cette association d'hommes généreux et intrépides ; le temps avait manqué pour l'organisation définitive, et la discipline , impossible dans un corps franc , ne liait pas entre eux tant d'amours-propres et d'intérêts hétérogènes; les grades et les distinctions de commandement avaient causé une division perpétuelle parmi cette multitude de rangs, de prétentions et de capacités réunis dans un même but. Voilà pourquoi l'espérance fondée sur les services que le bataillon sacré pouvait rendre à la liberté échoua devant la première rencontre armée; on croyait n'avoir à opposer qu'une résistance morale.

Le principal noyau de ce bataillon était

une élite de réfugiés français que des condamnations ou des persécutions politiques avaient exilés du sol de la patrie : quelques uns, jeunes adeptes du libéralisme , étaient venus se rallier sous le drapeau tricolore , et tenter un dernier effort de sympathie pour la cause des peuples déjà morte en Italie et en Piémont, mourante en Portugal et en Espagne. Les vieux militaires qui avaient pris les armes contre l'expédition absolutiste de la saintealliance , étaient d'honorables débris des champs de bataille de Napoléon , et ils allaient combattre du côté le plus faible en nombre , mais le plus riche en dévouement. On comptait dans cette famille de braves plusieurs soldats de fortune qui depuis se sont illustrés sur un théâtre moins malheureux, et qui ont prêté leur épée glorieuse à l'affranchissement de la Grèce. C'est là que s'étaient donné rendez-vous la plupart des officiers et sous-officiers accusés, condamnés ou réformés lors delà conspiration du 19 août 1820; la cour des pairs, après s'être égarée dans le dédale de ce mystérieux complot qui poussait de si fortes racines sous le trône et la dynastie des Bourbons ,

n'avait pas osé se tremper dans un sang qui renaîtrait tôt ou tard en vengeurs, et, malgré l'éloquence draconienne de M. de Peyronnet, procureur-général qui s'asseyait au ministère, les contumaces avaient seuls assumé la peine capitale : l'arrêt n'avait appliqué aux présens que la réclusion à temps, et bientôt après le gouvernement, honteux de ces innocentes satisfactions accordées à ses froudoyans réquisitoires, avait gracié ou fait évader les incarcérés: Bellart et Marchangy devaient obtenir des tribunaux un résultat plus exemplaire à La Rochelie et à Colmar. La légitimité semblait affermie sur sa base teinte de sang, et le drapeau blanc était toujours sans tache. Louis XVIII, qui ne partageait pas la confiance des princes et de ses féaux serviteurs que la naissance du duc de Bordeaux avait rassurés, accepta du congrès de Vérone la mission de faire la guerre à l'Espagne constitutionnelle pour étouffer les germes de révolution continentale, pour réconcilier la restauration avec l'éclat guerrier de l'empire, et surtout pour faire une hécatombe de tous les patriotes exaltés qui se précipitaient dans le parti des libéraux espa-

gnols : il s'agissait en un mot de tailler en pièces l'opposition française sur un terrain étranger, et de faire taire l'immortelle voix du règne de Napoléon.

Autour d'un feu nourri de branches vertes qui dégageaient une fumée odorante , l'étatmajor du bataillon sacré était groupé sur des amas d'herbes et de mousses : les uns debout, les autres assis ou couchés, dans un ensemble immobile, que les reflets de la flamme vacillante et les ondulations de la colonne de fumée revêtaient d'un coloris pittoresque. Ces uniformes de l'ancienne garde impériale, ces épaulettes qui luisaient dans l'ombre, ces jeunes visages et ces vieux fronts cicatrisés; ce cercle pressé tour à tour, bruyant et muet: tous ces détails d'un tableau militaire étaient merveilleusement encadrés dans l'atmosphère transparente d'une nuit de printemps, et les sites agrestes du Guipuzcoa. Le comte Dorand, qui avait le grade de colonel dans le bataillon sacré, présidait la veillée de ses compagnons d'armes qu'il s'était conciliés, malgré son âge peu avancé, par son zèle, son courage et ses talens ; il prononçait de temps

à autre quelques paroles graves , quelques avis spontanés qu'on écoutait avec déférence ; ensuite il retombait dans sa rêverie , la tête dans ses mains , et regardant pétiller la flamme. Un officier, d'une figure fine et séduisante, portant les insignes d'aide-de-camp, était appuyé sur ses genoux, et le considérait avec un sourire amical. C'était Maria qui n'avait pas voulu se séparer de la fortune bonne ou mauvaise d'Edouard : mais son caractère gai et fougueux avait pris une teinte de tristesse et d'indifférence depuis le suicide de Jules de Remicourt, qu'elle ne pouvait oublier dans les distractions journalières de sa vie aventureuse.

— Messieurs, disait Guidai, qui, comme Saint-Just , s'était consacré à la cause perdue de la liberté, et qui continuait le rôle magnanime de son père en se sacrifiant à une idée, nos amis de France ont meilleure opinion que nous du résultat de cette guerre ; ils se souviennent que l'Espagne a été le tombeau des armées de Bonaparte, et qu'un peuple qui combat pour l'indépendance est invincible; d'ailleurs le climat, le pays, les événemens inn. 17

térieurs de la France, tout secondera notre triomphe.

— Bah, camarades! reprit légèrement Nantil qui était capitaine dans les rangs des constitutionnels, et qui supportait cet exil volontaire avec son insouciance habituelle; il ne faut jamais désespérer d'une nation assez bien organisée pour comprendre la Marseillaise et la Tragala ; vous savez que la musique est sœur de la bravoure.

— Messieurs , dit la comtesse Dorand en relevant ses cheveux flottans, les cortès ne valent pas notre Convention de la république, et les généraux ne s'improvisent point comme les soldats ; l'Espagne n'a qu'un Mina et un Riégo ; le comte de FAbisbal est le digne pendant du duc d'Angoulème , et les autres chefs ne sont que trop connus...

— Maria, interrompit le colonel Dorand avec sévérité, pourquoi éveiller la défiance et le découragement? Ceux qui ont fait la révolution de 1820 sont capables de la soutenir. Mais l'armée française n'a pas encore mis le pied sur le territoire espagnol , et il est possi-

COURAGE. d5q

ble qu'elle ne le mette pas; la trahison ou l'incurie des ministres arrête totalement sa marche; les subsistances manquent déjà, et le prince généralissime n'aura pas l'entêtement de venir mourir de faim sur la route de Madrid. L'esprit de ses troupes est loin d'être favorable à l'expédition , et, des murmures, on passe vite à la révolte ; j'espère beaucoup de ces dispositions hostiles à la royauté des Bourbons , et le camp de Bayonne n'est plus un cordon sanitaire.

— Le tyran est arrivé à sa prison de Cadix, répliqua l'avocat Ribac qui avait échangé sa robe contre un équipement de lieutenant; cet imbécile Ferdinand cache ses griffes et sa férocité; mais malheur aux imprudens qu'il a le plus caressés, s'il parvient à sortir de sa cage. Les Cortès, comme madame Paide-decamp l'observait tout-à-1'heure , auraient dû imiter l'énergie de la Convention de 92, et juger leur cafard de roi, au lieu de le prome* ner par toutes les villes de l'Andalousie , en guise de relique. C'est bien la peine de proclamer la constitution ou la mort ! Nous n'aurions pas battu les Prussiens, si les décrets de l'as-

semblée nationale eussent été contresignés par un roi.

— Colonel, vint dire un sous -lieutenant napolitain, la nouvelle de l'approche des Français s'est répandue ici, et la désertion commence d'une manière dangereuse; plusieurs soldats ont passé la frontière avec armes et bagages; le poste que j'occupe à la tète du pont n'a pas d'ordres précis à cet égard , et je n'ai que six hommes harassés.

— Pas d'ordres ! s'écria le comte Dorand avec plus d'indignation que de colère ; n'estce pas le capitaine italien du deuxième bataillon qui devait pourvoir à la garde du pont ? En vérité , il y a un génie malfaisant qui entrave nos opérations. On déserte! comment ne pas craindre pour le sort de l'Espagne, s'il existe des traîtres dans nos rangs !

— Colonel , repartit Ribac qui ne s'était point dépouillé de ses allures de palais, dans une situation critique telle que la nôtre, un déserteur est aussi coupable qu'un espion ; par son exemple , il corrompt les plus purs dévouemens, il jette dans tous les coeurs l'inquiétude et la peur; je demande qu'il soit

puni de mort. Qu'on me donne soixante hommes de bonne volonté, et je réponds sur ma tète que personne, par force ou par ruse, ne franchira la Bidassoa. On sait que je ne transige jamais avec un devoir , en véritable républicain.

Ribac obtint à l'unanimité l'honneur qu'il revendiquait, et trouva sur-le-champ plus de volontaires qu'il n'en avait demandé pour défendre le passage de la frontière. Le comte Dorand lui serra la main en signe d'approbation; et, suivi de sa femme, que chacun respectait et admirait, il se rendit lui-même dans la tente de Pétat-major , où des dépêches et des rapports venaient de lui être transmis. Il ouvrit et parcourut les lettres dont plusieurs arrivaient secrètement de Bayonne et du camp français; il secoua la tète d'un air affligé , et parut en proie à des réflexions douloureuses. Maria , qui suivait sur sa physionomie austère les inspirations de sa pensée, ne l'interrogeait pas.

— C'en est fait! dit-il en s'agitant; mes espérances sont trompées: l'armée qui s'intitule

libératrice, entrera demain en Espagne; Ouvrard est munitionnaire général !

— Comment donc entrera-t-elle , si le bataillon sacré lui barre le chemin? s'écria la comtesse avec cette chaleur de conviction si communicative chez les femmes. Demain ? jamais !

— Je voudrais pouvoir m'abuser encore sur l'issue inévitable de notre tentative ; mais les nouvelles que je reçois m'ouvrent les yeux. Depuis que le duc d'Angoulême attend à Bayonne le moment de commencer les hostilités, je savais le peu d'enthousiasme des troupes, la négligence inouïe des commissaires du ministre, l'insuffisance des approvisionnemens de toute espèce. J'espérais que les retards causés par cet état de choses permettraient à l'ooinion de se décla rer en France contre une guerre d'intervention , et à la tribune législative de foudroyer les conseillers de cet attentat aux droits d'un peuple. Mais on a compris , autour du prince généralissime , qu'il fallait à tout prix entamer la campagne pour prévenir les contre-ordres, et des marchés ont été passés avec Ouvrard, qui a de-

mandé vingt-quatre heures pour organiser tous les services. Ouvrard va trancher au vif dans le budget; l'argent et les moyens ne lui coûteront pas , mais il réparera les fautes du ministère, et l'armée sera dans l'abondance. Déjà on m'apprend que les transports arrivent au camp de tous côtés , et qu'on a distribué quatre jours de vivres au soldat; l'armée entrera le 7...

— Elle n'entrera, te dis-je, qu'en foulant aux pieds les cadavres des amis de la liberté ! Edouard , aie foi au succès pour nous y faire croire. Eh bien ! nous périrons en braves!

— Plaise à Dieu que notre sang soit fécond pour la sainte cause que nous avons embrassée! Mais as-tu pensé que je voulusse tourner mes armes contre des Français? je leur tendrais plutôt ma poitrine ! Non ! j'ai compté encore une fois sur la puissance du drapeau tricolore et du nom de Napoléon; j'appellerai mes compatriotes à l'indépendance et à la gloire, j'essaierai de réchauffer leurs âmes au souvenir de vingt ans de conquêtes, je leur montrerai l'aigle impériale! S'ils refusent, s'ils sont sourds à la voix de l'honneur.

je gémirai sur leur erreur déplorable sans avoir un crime à me reprocher, sans m'ètre couvert du sang de mes compatriotes! Pauvre Espagne!

— Oui, pauvre Espagne, si un étroit préjugé empêche les gens de cœur de repousser la plus injuste agression ! Qu'importe la patrie, auprès de la liberté? Toi-même, philosophe , qui subis l'influence de ces mesquines illusions, n'es-tu pas en guerre avec la France, où les lois te condamnent à mort pour porter les armes contre ton pays ? N'existe-t-il point un arrêt de la cour des pairs qui t'applique la peine capitale comme contumace dans la conspiration d'août 1820? J'espère beaucoup, ainsi que toi , de la vue des trois couleurs et des cris de ralliement sur les troupes françaises : mais si la valeur doit décider du passage de la Bidassoa , nous avons un devoir cruel à remplir; nous le remplirons.

— Enfant , veux-tu te battre aussi ? Ah ! je ne doute pas que Remicourt n'eût partagé ce que tu nommes mon illusion! Cher Jules, s'il vivait encore , Maria , il serait là-bas avec sa garde royale, plein d'ardeur et de confiance :

et il me rencontrerait à la tête des ennemis ! C'est un préjugé sans doute, mais je sens que je suis Français!

— Mon ami, ne me rappelle point des douleurs et des regrets qui me poursuivent sans cesse; je ne suis pas innocente de sa malheureuse fin! Noble jeune homme!... — O mon Dieu ' quel nouveau coup de foudre ! Ai-je bien lu? il doit être fusillé! hâtons-nous, il est peut-être encore temps...

— Calme cette agitation dont j'ignorelle motif; Maria, remets-toi ,?je"t'en conjure. Fusillé ! l'émissaire de Chappuis ? C'est le sort des espions. Mais je conçois que la lecture du rapport où l'on m'annonce la prise de cet homme t'ait fait mal à toi ,^chétive femme qui a échangé ton boudoir contre un camp de réfugiés...

— Tu ne sais donc pas , Edouard ?... interrompit-elle en sortant de son abattement. Oh! j'irai , je le sauverai, comme j'ai déjà fait plusieurs fois! Cet espion qu'on fusille, c'est mon père !

— Quoi! "reprit le comte qui arracha le rapport des mains de sa femme, Bias! il se

nomme Bias : chère et pauvre amie! le misérable! il cherchait cela!

— Ce rapport est daté du cinq; le jugement et l'exécution n'ont pas toujours» lieu immédiatement. Si tout n'est pas fini, j'aurai sa grâce. Puisse-t-il ne pas être trop tard!

— Maria , où veux-tu aller ? Tu vois qu'il n'y a plus rien à tenter ? Le chagrin t'égare , ma pauvre femme : le malheur est sans remède , et tu n'as qu'à pleurer celui qui éprouva trop souvent ta tendresse héroïque.

— Edouard, tu ne m'empêcheras pas, personne au monde ne m'empêcherait de partir; je vais au quartier des Français pour n'y trouver peut-être qu'un corps sanglant et inanimé ! Non , ne m'arrête point; chaque minute de délai est une chance de moins pour la vie de mon père. Adieu. Fais ton devoir comme je fais le mien.

Le comte Dorand s'efforça de retenir Maria par la persuasion et par des caresses; mais, dans l'exaltation de son dessein généreux, elle n'entendit aucun conseil de prudence et d'amitié. C'est en vain que son mari désespéré voulut presque employer la force pour la re-

tenir; elle parvint à se délilivrer de ses embrassemens dans lesquels il espérait l'emprisonner, et elle s'enfuit hors de la tente, sans qu'il se levât pour courir à sa poursuite; car il savait bien qu'il ne vaincrait pas la volonté de Maria.

Ribac, drapé de son manteau comme d'une toge romaine, veillait lui-même à l'observation de la consigne qu'il avait donnée à ses soldats échelonnés au bord de la rivière, avec ordre exprès de tirer sur quiconque ferait mine de la passer d'un côté ou de l'autre ; il était appuyé contre le poteau du pont, et méditait quelque déclamation républicaine, sans songer que deux jours après l'armée de la foi reprendrait possession de la terre native d^s moines et de l'absolutisme. Tout à coup il se sentit touché au bras par une main qui n'avait pas la rudesse soldatesque; et lorsqu'il apprêtait un juron et la batterie de son pistolet, il reconnut Paide-de-camp du colonel, pâle, échevelé, éploré et suppliant devant lui.

— Ribac, mon ami, dit la comtesse qui fixait ses yeux hagards a l'iuorizon blanchi par

l'aube , j'implore votre secours pour traverser le pont que vous gardez. Il le faut !

— Madame, répondit-il brusquement, ne tendez pas un piège à mon incorruptibilité ; c'est un caprice de jolie femme qui veut des victoires impossibles : mais les caprices ne conviennentpasà un aide-de-camp', et je vous prie de m'indiquer un autre moyen de vous plaire moins extravagant et plus utile pour tous deux : vous m'entendez.

— Ribac, plût à Dieu que ce fût un caprice! vous en auriez bon marché ; mais c'est ma vie , mon cher Ribac! c'est le salut de mon père que je réclame de vous; il faut que je passe.

— Vous ne passerez point, ni vous, ni personne; j'ai promis de garder le passage de la rivière, et quoiqu'il m'en coûte de vous contrarier, je serai fidèle à ma promesse jusqu'à la mort: un républicain ne transige point avec sa parole. Je vous le répète , madame : je voudrais pouvoir; mais je tiens plus à mon serment qu'à tout le reste.

— Je vous ai cru mon ami , Ribac , et vous avez eu les preuves de mon attachement; vous êtes trop galant homme pour me refuser la

seule grâce que je vous aie demandée ; vous savez que je ne suis ni un déserteur ni unespion ; j'ai besoin de me rendre au quartier des Français pour sauver mon père qu'on va fusiller : par humanité, sinon par l'amour que vous avez eu pour moi et que vous m'aviez juré aussi, je vous implore, Ribac , mon cher Ribac, je me jette à tes genoux, je les mouille de mes larmes...

— Maria , je t'implore à mon tour, aie pitié de ma vertu; je te résiste encore, et mon cœur se soulève contre mes refus. Non, madame ; je serais un lâche , un infâme , un traître. Que ne vas-tu prendre un sauf-conduit ? On te l'accordera sans difficulté , et je n'aurai plus à t'opposer un devoir inexorable. Votre obstination est un horrible supplice.

— Un sauf-conduit? me l'accordera-t-on ? mon mari est contraire au projet que je veux achever. D'ailleurs le temps s'écoule, et, je te l'ai dit , les jours de mon père dépendent de cet instant. Ribac, je me ferai tuer, mais j'aurai l'espoir d'échapper à vos balles; tu veux donc être mon assassin , après avoir été mon amant ? je me noie à tes yeux.

l'JO VERTU ET TEMPÉRAMENT.

— Maria, madame, arrêtez! vous me réduisez à la plus atroce alternative. Mais non , ma parole avant tout; si je ne puis vous empêcher de passer, j'ordonne le feu !

— Merci, Ribac ! si je meurs, je te pardonne de m'avoir tuée, je te pardonne tes incroyables rigueurs. Laisse-moi passer : je ne crains rien pourvu que j'aie le temps d'arriver !

La comtesse repoussa Ribac qui lui disputait mollement le passage, et courut au delà du pont. Au bruit de ses pas, et à la rapide apparition de son ombre sur la rive opposée , les vedettes crièrent qui vive ? et firent feu dans différentes directions ; la lueur de cett e décha rge permit à Ribac , frappé de stupeur , d'apercevoir un uniforme d'officier qui disparaissait derrière les sinuosités de la route.

OEAFITHE ZZVII

Oh! pitié pour elle, monsieur; pitié pour un homme qui vous a cruellement blessé peut-être, mais qui vous a fourni du moins cette horrible occasion de revanche. C'en est assez, c'en est trop ; laissez-vous tléchir!

Brucker, Elisabeth Levasseur*

Deu* coeurs îie femme.

Dans l'enceinte du camp d'une division de l'armée française qui se préparait à se mettre en mouvement , deux pelotons des soldats de la ligne attendaient, rangés en haie, que le conseil de guerre eût rendu sa sentence, après le rapide exposé du capitaine rapporteur. Bias , les mains attachées derrière le dos , la figure bouleversée et les lèvres blanches d'écume, sortit de la tente où sa condamnation venait h. 18

-l^[\ VERTU ET TEMPÉRAMENT.

d'être prononcée, d'après les pièces de conviction trouvées sur lui, et les charges qui l'accablaient comme espion au service des deux partis; il n'objecta pour sa défense que des dénégations, des prières et des récriminations contre Lamoureux, qu'on ne connaissait que sous le nom du chevalier de la Coupinière, et qu'on dispensa de comparaître, les faits allégués par Bias étant étrangers à la cause. Lorsque celui-ci eut entendu son arrêt, il entra dans tin violent accès de fureur qu'il épuisa en cris, en menaces et en injures; puis il tomba dans un découragement passif et silencieux, qui ne cessa qu'à l'aspect du fatal bandeau; il ne vit qu'un instant les soldats alignés, l'arme au bras, et les curieux en foule , accourant au roulement du tambour : aussitôt un voile épais lui intercepta la lumière; il eut beau hurler et s'agiter; on le jeta sur ses genoux, on le lia de fortes cordes, et les baguettes sonnèrent dans les canons des fusils, au commandement de l'officier.

— Sacrebleu! c'est inconstitutionnel ! criait le patient qui se meurtrissait en efforts inutiles ; fusiller un homme parce qu'il a ramassé

DEUX COEURS DE FEMMME. Q.nB

des proclamations , des chiffons de papier qui ne valent pas un centime! Que diable ! on écoute les raisons des gens ! Oh! mes amis, ne me tuez pas ! grâce , attendez un moment : un calotin, s'il vous plaît! Envoyez-moi aux galères à perpétuité, je suis contumace , et j'en appelle ! M. le capitaine , je veux me pourvoir en cassation? Me fusiller, moi! Des révélations, et de fameuses ! laissez-moi seulement le temps de révéler !

Il ne trouva pas la force d'en dire davantage , et sa bouche remua sans articuler aucune parole, quoiqu'il s'imaginât parler encore ; ses dents claquaient l'une contre l'autre parmi des flots de salive écumeuse; ses oreilles tintaient avec d'atroces battemens. Il était à demi mort quand on ordonna un sursis à l'exécution pour recueillir les aveux et les révélations qu'il avait promis afin de retarder l'instant fatal. On le détacha du poteau, on le releva presque évanoui, on le porta sans résistance ; et lorsqu'il rouvrit ses yeux que ne comprimait plus le bandeau du supplice, lorsqu'il se réveilla de ce cauchemar réel , il t.e trouva toujours au milieu des soldats, mais

dans la tente du général devant qui on l'avait amené. Il eut peine à se convaincre qu'il vivait, et ses doutes à cet égard furent bientôt remplacés par un étonnement inespéré : il aperçut M. de Rochebonne assis près d'une table couverte de dépêches , et à côté de ce général, que distinguaient son costume, ses croix , et son air d'autorité militaire , une femme, Henriette non moins hautaine et impassible. Tous deux reconnurent Bias et n'échangèrent qu'un coup d'œil de surprise, qui fut le seul signe extérieur de leurs impressions réciproques. Bias les regardait avec un sourire de joie hébétée; et il fallut qu'on expliquât le motif de la suspension de l'arrêt du conseil de guerre; car Bias, se croyant sauvé, ne se souvenait plus des révélations qu'il avait annoncées dans son délire convulsif : M. de Rochebonne fit retirer tout le monde.

— Condamné! dit-il d'un ton solennel, qu'avez-vous à déclarer avant de passer par les armes? Votre repentir, pour être tardif, ne sera pas moins efficace pour votre salut éternel.

— Diable! à qui en a t-il, le papa? repar-

tit Bias avec un rire nerveux qui faisait mal à voir. Faut avouer que je suis plus heureux qu'un honnête homme, de vous trouver là, mes chers enfans. Viens donc, que je te baise, madame Henriette. Suis-je fier d'avoir une fille Générale? C'est un fait exprès, un miracle, quoi? un quaterne à la loterie; j'en deviendrai fou de joie!

— J'excuse les propos insensés que vous arrache un pareil moment , reprit M. de Rochebonne, sans que son visage ni celui de sa femme annonçât la moindre émotion; cependant je vous exhorte à faire un acte de contrition, à révéler ce que vous savez d'important : demandez à Dieu la grâce de vos péchés. Eh bien! j'attends ces révélations?

— Qu'est-ce qu'il nous chante là avec ses révélations? se récria Bias en s'éventant avec un lambeau de mouchoir. Mon général , vous prêchez comme un curé. Ah ça, vous allez diablement tancer ces enragés qui m'auraient fusillé comme un chien pour des bêtises qui ne méritent pas de fouetter un chat. C'est-d inconstitutionnel ?

— En vérité, vous êtes trop indulgent de

2^ 6 VEilTU ET TEMPÉRAMENT.

donner audience à un misérable de cette espèce, dit madame de Rochebonne à son mari que l'assurance de Bias pétrifiait.

— Un misérable ! répliqua Bias rapprochant à grand bruit le siège où il s'était jeté. Ce n'est pas beau, ma fille, de traiter sans révérence notre paternité. Ils m'accusent d'être un espion et un émissaire des réfugiés français : je ne dis pas non ; et il n'y a pas de mal à ça : on vit comme on peut, et je ne me vante pas d'avoir les émolumens d'un prince du sang r sacrebleu !

— Pour la dernière fois , je vous invite à parler , répondit M. de Rochebonne qui craignait de rendre quelqu'un de ses subordonnés témoin de l'affront qu'il recevait en face.

— Est-ce que je ne parle pas, monsieur? riposta Bias que cette allocution sévère ramena dans les bornes du respect. En deux mots , voilà mon affaire : Lamoureux qui en apprendrait à Cartouche d'auguste mémoire , un voleur fini qui vendrait la peau de son bisaïeul, un méchant mouchard tout fier d'avoir fait son temps , enfin le dernier des hommes

— Tous ces détails ne nous importent pas et ne servent qu'à gagner du temps; encore une fois que vouliez- vous révéler ? Faut-il que j'ordonne de vous emmener? Officier de service....

— Non, diable! mon général, dit Bias effrayé , qui pourtant ne se persuadait pas que ses jours fussent encore en péril. Où ça, m'emmener? Non, sacrebleu! je reste avec vous, monsieur mon gendre; je ne quitte pas ma chère fille ; seulement empêchez ces buveurs de sang de me tirer au blanc ni plus ni moins qu'une oie , et faites assaisonner Lamoureux au gros sel.

— Cette scène est intolérable , monsieur , dit madame de Rochebonne au général retenu par la peur d'une esclandre; souffrirezvous qu'on vous insulte? Cet homme abuse de votre longanimité; il n'a supposé des révélations que pour suspendre l'arrêt qui le condamne. Faites-le interroger, s'il vous convient : mais éloignez-le; il me répugne à voir.

— C'est possible , madame ma fille , répondit Bias qui sentait renaître ses craintes par degrés. Eloignez-moi donc, vous m'oterezunc

diable d'épine du pied. Il est vrai, je n'ai pas l'ombre de révélation à faire, sinon à dénoncer ce mauvais coucheur de Lamoureux, qui fait ses orges dans les fournitures et qui a déjà mis du foin dans ses bottes. Henriette, mon Benjamin, prie monsieur ton époux de m'envoyer quelque part où l'on ne fusille pas ; le jury est moins inconstitutionnel que les conseils de guerre; je suis contumace, je m'en honore, et je demande Rochefort pour mes invalides. Mais bien sûr que Lamoureux sera pincé. Oh le voleur ! oh le fournisseur ! C'est tout de même un diable de hasard , de vous rencontrer ici!

— Nous en avons assez entendu, reprit madame de Rochebonne , qui, suppléante l'incertitude de son mari, courut elle-même avertir le piquet d'ordonnance qui se tenait à l'entrée de latente. — Cet homme ose injurier le général ! vous pouvez le reconduire à sa destination.

— Oui, ajouta M. de Rochebonne à qui la présence de plusieurs témoins rendit son caractère officiel, ce personnage paraît imbu des principes révolutionnaires. Je désire qu'on lui donne les consolations de la religion. Man-

dez à cet effet un de messieurs les aumôniers; il ne faut rien épargner pour le salut des âmes. Allez, à midi on se mettra en marche. — Une minute, monseigneur! cria Bias qui, environné par les soldats, saisit le bras de l'aide-de-camp que le général avait chargé de ses ordres, Où me mène-t-on ? C'est que je me défie de ce vieux patelin qui pourtant a l'avantage d'être mon gendre, et je ne suis pas plus satisfait de ma fille aînée qui me traite en chien ; je suis le beau-père du général.

— Emmenez donc cet imposteur, interrompit madame de Rochebonne outrée de dépit et de honte; je suis fâchée qu'on ne l'enferme pas au lieu de le fusiller. C'est un fou furieux.

— Vous voyez bien qu'elle plaisante , camarades, disait Bias entraîné par les fusiliers; respectez un peu le propre père de madame la générale. Sacrebleu! lâchez -moi, ou je mords, ou j'égratigne! Oh les lâches! ils se mettent dix contre un; vous n'êtes pas Français, vous êtes des Prussiens et des cosaques. Monsieur de Rochebonne, empêchez- les de

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m'assommer. Henriette, dis-leur de ne pas m 'étrangler; ma fille, je suis bien vieux : je ne demande qu'à mourir de ma belle mort. C'est vous qui êtes des misérables , des parricides, des...

— Grâce! grâce! s'écria une voix pénétrée d'émotion qui navra le cœur de madame de Rochebonne et fit épanouir la figure livide de Bias. Mon père! écoutez-moi, mon père! Vous, Henriette?...

— Tu ne m'abandonneras donc jamais, ma petite Maria ! disait Bias qui respirait en collant ses lèvres froides aux joues brûlantes de sa fille muette de sanglots et d'essoufflement. C'est là ma seconde fille : voyez-vous, troupiers ? elle irait au bout du monde pour me retirer du pétrin. Diable! c'est une bonne enfant, et je suis un sacré scélérat de ne pas lui baiser les pieds comme à un bon Dieu.

— Ah! j'arrive à propos, dit la comtesse Do-and que, malgré son uniforme, chacun avait reconnue pour une femme à la délicatesse de ses traits et à ses longs cheveux épars; je vous sauverai, mon père. Ils vous ont condamné ! Qu'avez -vous fait? Vous êtes sans

doute coupable : mais on ne refusera pas votre pardon à mes larmes. D'ailleurs votre fille a déjà fait ce que je venais faire.

— Qui? cette princesse, cette fichue dure à cuire ? repartit Bias que les soldats gardaient à vue; elle m'eût plutôt haché en morceaux, la rancuneuse; elle prétend que je ne suis pas son père? Diable! je voudrais ne pas l'être, et il n'y a pas de ma faute. Mais j'espère que tu vas me libérer, mignonne : car ça me vexe d'être sur les charbons ardens; dépêche-toi.

— Madame, je ne sais si je dois vous appeler ma sœur et si vous me le permettrez, dit la comtesse qui s'avança vers madame de Rochebonne de manière à n'être entendue que d'elle et de son mari; cet homme, que je m'abstiendrai de défendre dans ses actions qui sont de nature à nous faire rougir, cet homme est notre père ; à ce titre seul il mérite votre compassion. Puisque le ciel a remis son sort entre vos mains, je ne doute pas que vous n'usiez de votre pouvoir pour lui conserver la vie, et mes prières feraient injure à votre cœur.

— Madame ou monsieur, car vos vêtemens

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démentent votre sexe, répliqua sèchement madame de Rochebonne, je n'ai pas de pouvoir à opposer aux décisions d'un conseil de guerre ; et même, j'aurais ce pouvoir, je n'en userais pas pour de tels misérables que je ne connais pas et avec lesquels vous osez me compromettre.Quant à vous que je n'ai jamais vue...

— Tu ne m'as jamais vue, malheureuse!

C'est toi qui nous a réduits à l'exil, mon mari et moi; c'est toi qui as trahi le secret de la conspiration de 1820! N'est-ce point assez de la perte de ta sœur, de la mort de Remicourt, du malheur de tant d'hommes généreux? Astu soif maintenant du sang de ton père? Henriette, oh ! c'est impossible!

— Diable! vous autres, attendez donc! cria Bias, que sur un geste impératif de madame de Rochebonne , les soldats avaient enveloppé , pendant que les assistans sortaient tous à la fois de la tente. Hé ! Maria , à mon secours ! criait-il en dehors avec des accens lamentables ; je suis perdu , ils vont me fusilier ! Je ne veux pas de prêtre! Avez-vous le front de manquer au père de votre général ? Ah ! vous me couperez par morceaux, plutôt que de me

faire marcher! Ma chère fille, prie-la bien, cette obstinée ; dis-lui que je réclame les galères à perpétuité! Où est-elle, que je la voie ? Faut-il y passer pour cette fois! O Seigneur Dieu ! qui aura pitié de moi ? Monsieur le capitaine, je révélerai tout ce qu'on voudra! Henriette, Maria, écoutez! Oh! oh! pas encore !

A ces cris déchirans que la distance étouffait insensiblement , la comtesse avait hésité un instant si elle suivrait son père qu'on emportait avec efforts. Elle courut à la porte pour revenir aussitôt vers madame de Rochebonne qui restait rigide et glacée; Maria faisait peine à voir; la douleur et le désespoir avaient paralysé tout son être; un nuage voilait sa vue; ses jambes fléchissaient sous elle ; ses mains tremblaient étendues, et la parole s'arrêtait dans sa bouche béante: seulement deux grosses larmes ruisselaient le long de ses joues ; c'était une prière tacite plus éloquente. Mais Henriette ne voulut pas l'écouter, et M. de Rochebonne en fut touché au point de faire un geste pour suspendre l'exécution delà sentence; il comprit le si-

lence de sa femme , et rentra dans sa nullité ordinaire. Alors Maria, qui ne vit que trop clair dans cette pantomime, retrouva, par un gémissement, l'expression brève et sentie de ses angoisses filiales.

— Ma sœur, s'écria-t-elle en se précipitant aux genoux de madame de Rochebonne qui persistait dans sa contenance inflexible , ma chère soeur, un mot, un seul mot pour le sauver , pour lui rendre la vie qu'il vous a donnée1. N'est-ce pas que vous lui faites grâce? Ce serait un parricide, un crime abominable! Pitié pour lui et pour moi!

— ■ Je ne peux rien, nous ne pouvons rien ! reprit cette femme aussi vindicative qu'insensible; l'arrêt du conseil de guerre est rigoureux, mais l'espionnage doit être puni. D'ailleurs, ce scélérat qui m'obsède depuis des années, qui m'abreuve de dégoûts, qui m'éclabousse de son déshonneur, je ne sais de quel droit il réclame de la pitié ! Il faut avoir peu d'estime de soi-même pour reconnaître son père dans un monstre de turpitude et d'abjection! J'ai toujours eu la pudeur de répons-

ser les absurdes prétentions de cet homme odieux que le ciel châtie enfin !

— Madame , n'achevez pas ! — Vous sa fille ! Tu n'as donc pas de remords, toi? Tu pourras te dire sans effroi: J'ai tué mon père! — Ah! je vous plains, je vous maudis ! Général, ce n'est plus une grâce que j'implore, c'est un échange ; je vous offre la liberté des prisonniers que nous avons faits, je m'offre moi-même en otage ; le colonel Dorand , qui commande le corps des réfugiés, acceptera toutes les conditions, pourvu que vous épargniez la vie de ce vieillard qui n'est pas son père, à lui! Henriette, unis tes instances aux miennes; proposez un accommodement, mais qu'on le sauve !

— Madame, dit M. de Rochebonne qui blâmait tout bas l'inhumanité de sa femme, croyez que nous sommes très-peinés de cet événement; j'ai fait donner un prêtre à ce malheureux, et c'est toujours une consolation. Il serait du plus mauvais exemple pour l'armée , de gracier un espion pris en flagrant délit; et aujourd'hui, que nous entrons en Espagne, la sévérité est nécessaire.

— Pensez-vous aller rejoindre les révoltes aussi facilement que vous êtes venue dans notre camp ? demanda Henriette avec une ironie dédaigneuse ; on vous gardera comme otage et prisonnière.

— Non, tu n'es pas ma sœur; et si j'avais une arme, Henriette, je vengerais sur toi mon malheureux père! Honte et malédiction contre toi et les tiens ! Vengeance et justice de la main de Dieu! J'espère encore, j'espère jusqu'au dernier moment ! On ne le tuera point! — Fais-moi fusiller avec lui! — Général, monsieur, hâtez-vous! Ma bonne Henriette, je te pardonnerai , je t'aimerai comme ma bienfaitrice, je te chérirai comme ma sœur! Que devient-il, l'infortuné? C'est moi qu'il appelle ! Voilà ce que je suis venue chercher! O mon Dieu ! la mort plutôt! Serai-je complice d'un parricide ? Ah !

Un feu de peloton roula soudain à peu de distance ; madame de Rochebonne n'en fut pas ébranlée. Maria bondit en arrière, se tordit les bras convulsivement, et tomba évanouie, les yeux ouverts et vitrés, comme si les

balles l'avaient frappée. Une heure après , le corps sanglant et mutilé de Bias pendait à un arbre, et Lamoureux le contemplait en riant, un cigare à la bouche.

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