‹ Vertu et temperamentChapitre 16 sur 18 · CHAPITRE ZZVTII · texte numérisé non relu

CHAPITRE ZZVTII

Et maintenant, ô rois! comprenez votre tâche. Non , Dieu n'a pas créé le monde pour qu'un lâche, Des sermens les plus saints brisant le souvenir, Au milieu d'une cour aveugle et criminelle, D'un peuple généreux, à l'honneur seul fidèle, Détruise en se jouant le second avenir.

Hippolyte Tampucci , Poésies.

Sur un lit de feuilles sèches établi dans le coin le plus obscur, était étendu un homme baigné dans son sang. Les soupirs entrecoupés qui s'échappaient de son sein attestaient seuls son existence; car il ne faisait aucun mouvement.

Mademoiselle M , la Vengeance.

patriotisme.

Vers six heures du soir, les tambours battaient la charge sur les deux rives de la Bidassoa. Aux rayons dorés du soleil couchant , on voyait s'enflammer au loin toute la route de Saint-.Tean-de-Luz ; les guidons et les baïonnettes lançaient des étincelles; les uniformes des régimens en marche diapraient de vives couleurs les tourbillons de poussière ; on entendait la musique de cuivre saluant de l'éter-

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nel Vive Henri quatre] le pays où il était né. Le retentissement des pas mesurés , les commandemens des chefs, le ferraillement de l'artillerie faisaient trembler le sol et l'air. L'autre rive de la Bidassoa était bordée d'un cordon militaire qui attendait ; on eût dit que la vieille garde.de l'empereur débarquait encore de l'île d'Elbe. Le drapeau tricolore flottait , l'aigle brillait au dessus du bataillon sacré.

— Messieurs, dit le colonel Dorand à l'étatmajor pendant que les troupes restaient dans une silencieuse attente, je vous fais part une dernière fois de ma résolution invariable; nous sommes Français, quoique bannis, et, à ce titre , nous ne pouvons combattre nos compatriotes. Ce ne sont pas les armes qui font notre force, mais ce drapeau cher à tous les braves, mais l'ombre de Napoléon qui plane autour de nous, mais la haine invétérée de la restauration et de l'esclavage , mais l'amour indomptable de la liberté et de l'honneur national. Nous avons une tâche d'apostolat à remplir ; nous faisons un appel à l'opinion , nous protestons contre une guerre de tyrannie; je verserais mon sang, comme vous, pour

réussir dans cette noble entreprise: mais je le répète, et beaucoup ont déjà partagé mon avis dicté par le patriotisme , si les moyens de douceur et de conciliation sont infructueux, nous devons nous résigner et nous retirer. Les Napolitains et les réfugiés des autres nations, qui n'ont pas à respecter les mêmes considérations , défendront le passage de la frontière jusqu'à ce que le régiment impérial d'Alexandre Odonnel, qui est en observation à Irun, leur porte secours. Pour nous, quels que soient nos vœux pour l'indépendance espagnole, nous nous séparerons avec douleur pour mettre bas les armes.

— Mon colonel ! s'écria Ribac avec pétulance, je ne suspecterai pas votre courage dont nous avons tous eu des preuves ; mais je m'élève hautement contre un préjugé contraire au développement des idées républicaines. Nous n'avons de patrie que le sol hospitalier et libre qui nous a reçus; nos frères, à nous, sont les hommes affranchis du joug des tyrans; quiconque porte une main sacrilège sur les droits imprescriptibles des peuples est un ennemi pour nous,

fût -il notre compatriote. Guerre aux esclaves!

— Telle est ma religion, reprit Guidai dont les prunelles brillèrent d'enthousiasme; sans adopter rigoureusement les principes du citoyen Ribac, je conserverai, malgré tout, au fond du cœur un fidèle attachement pour la France : mais la France n'est point représentée par l'armée libératrice que dirige la saintealliance des rois contre la sainte-alliance des peuples. Après avoir tenté les voies pacifiques pour attirer sous notre drapeau des Français qui se font les instrumens du despotisme, nous opposerons la force à la force.

— Faudra-t-il nous laisser mitrailler en ut sans répondre en sol? dit Nantil qui ne subissait pas l'influence grave de la circonstance. Allons ! la Marseillaise , et vivement pour culbuter ce Vive Henri quatre; ce diable d'air m'embête fièrement! Les enfans, ces camarades-là n'ont pas la consigne de nous ménager; et s'ils nous pincent, gare aux cours prevôtales.

— Aucune objection ne triomphera d'une règle de conduite bien arrêtée, repartit le

comte en serrant la main de ses amis; l'événement va nous apprendre s'il faut compter sur la France. Je souhaite m'abuser dans mes prévisions. Si elles ne me trompent pas, j'ordonne à mes soldats de rompre les rangs et de ne pas brûler une amorce. Messieurs, la liberté de l'Europe est loin d'être mûre!

Les chefs rejoignirent leurs corps respectifs , et ordonnèrent de déproyer aux vents les drapeaux tricolores, de reposer les armes, et de répéter à la fois les cris qu'on faisait circuler dans les rangs : la Marseillaise vibra en sons éclatans qui ajoutaient à la magie de cette scène imposante , où le bataillon sacré semblait élever un mur d'airain autour des Thermopyles de la liberté. Cependant la division d'avant-garde de l'armée française prenait ses positions sur le bord opposé, et l'artillerie s'étendait le long du fleuve. Un silence de curiosité et d'indécision flottait des deux cotés, et le crépuscule, qui commençait à s'épaissir en effaçant les objets, paraissait inviter les partis à rester la nuit en présence dans les lignes de leurs quartiers. Mais les soldats français s'étonnaient et s'agitaient, à

'igS VERTU ET TEMPÉRAMENT.

l'aspect des trois couleurs; des larmes tombaient sur les moustaches grises, et la puissance des souvenirs faisait fermenter la révolte sous le drapeau blanc; même le cri traditionnel de Vive l'empereur avait plusieurs fois traversé la rumeur sourde de l'attente; c'était la fascination de la république et de l'empire.

— Soldats! cria à haute voix le colonel Dorand, qui s'avança sur la grève, presque caché dans les plis d'un drapeau tricolore , nous sommes des Français comme vous, réunis pour anéantir la tyrannie et fonder la liberté; nous vous appelons en frères à cette œuvre glorieuse sous les auspices de ce drapeau chéri et du fils de notre empereur : seriezvous nos ennemis?

— Vive l'empereur! vive la liberté! vive la France! vive l'artillerie! crièrent par un élan électrique les réfugiés, qui se servaient de leurs chapeaux, de leurs fusils et de leurs mouchoirs pour appeler les artilleurs rangés à leurs pièces, et la mèche allumée, vis-à-vis eux. Ces cris trouvèrent de nombreux échos dans l'avant-garde française, qui ne s'expliquait

pas le but du bataillon et qui ne suivait qu'un instinct d'habitude; les vivat et les acclamations se confondirent un moment d'une rive à l'autre par un accord aveugle et spontané.

— Vive l'artillerie, à la bonne heure! cria le général Vallin qui commandait la division: mais avant tout , vive le roi ! Feu , canonniers !

La discipline parla plus haut que la sympathie; il n'y eut qu'un instant de doute à ce commandement, et une décharge à mitraille fut dirigée à bout portant contre des ho nmes inoffensifs qui ne firent pas usage de leurs armes, et gardèrent leurs rangs dans un morne abattement, pendant qu'on rechargeait les pièces. Le colonel Dorand était tombé le premier, blessé par un biscaïen qui lui avait brisé l'épaule; il se releva pourtant avec l'aide de son drapeau , et se traîna en tête de son régiment qui manifesta l'intention de le venger.

— Mes amis , dit-il avec ' amertume , ils ne nous comprennent pas! Nous avons fait notre devoir en provoquant la défection

3oO VERTU ET TEMPERAMENT.

des défenseurs de l'absolutisme; mais comme Français , nous devons nous borner à cette démonstration libérale : je pense que notre rôle est fini, et je vous invite à ne pas combattre des Français ; pour moi , je ne suis plus votre chef contre les Français.

Cet ordre du jour improvisé en pleurant fut écouté avec des gémissemens, et chacun opta sur-le-champ entre l'une et l'autre alternative. Le plus grand nombre obéit au sentiment de la patrie , et se dispersa en silence , pénétré dans l'âme des malheurs que l'intervention française apportait en Espagne , mais condamné à la neutralité dans cette lutte funeste à l'indépendance d'un peuple. Ce qui resta du bataillon sacré se rallia , par un dévouement stoïque, à quelques hommes de tête et d'entreprise qui les conduisirent , décimés par les fatigues et par le sort des combats, à Saint-Sébastien, à Bilbao, dans la Corogne et enfin à Cadix, ce dernier rempart de la révolution espagnole qui devait s'écrouler minée et contre-minée par la trahison.

Le 7 au matin eut lieu le passage de la Bidassoa* par un beau soleil que n'obscurcit

PATRIOTISME. 3o I

pas la fumée d'une seule cartouche; l'armée libératrice passa la frontière , comme si elle eût remporté une victoire signalée. Le duc d'Angoulême, entouré de son inutile état-major, arriva en triomphe à Irun que le régiment d'Odonnel avait évacué, selon le plan de défense de Mina qui se promettait d'enfermer les Français au cœur de l'Espagne. L'avantgarde se porta le même jour sur Tolosa , où le maréchal duc de Reggio établit sans résistance son quartier-général. Les moines accouraient de toutes parts sur la route pour saluer leurs libérateurs, et les villageoises vasconhades agaçantes avec leurs costumes richement pittoresques , venaient reconnaître leurs nouveaux hôtes au mépris de la constitution. Les bagages du munitionnaire général défilaient dans l'étendue d'une demi-lieue , et les montagnes retentissaient de cris de joie;, comme pour saluer le prince généralissime; c'était M. Ouvrard dans sa calèche, M. Ouvrard le véritable héros et martyr de cette guerre d'Espagne.

Aux environs de Tolosa, une voiture de voyage surchargée de malles et de caisses s'é-

tait détournée de la grande route encombrée de troupes et de transports pour entrer dans un chemin de traverse dont l'entretien attestait le voisinage d'un couvent; une tête de femme sortait de la portière, chaque fois que le paysage découvrait quelque beau site de ce pays, pour lequel la nature a tout fait. Tout à coup cette femme, qui faisait remarquer à son compagnon de voyage les aspects variés d'une superbe végétation presque insouciante de culture , poussa un cri, et montra du doigt un homme étendu sans mouvement sous un arbre et baigné dans son sang ; on fit arrêter les chevaux , et madame de Rochebonne descendit tout empressée avec son mari, qui la louait de son humanité avec une singulière exagération. Par leur ordre le blessé , dont un masque de terre couvrait le visage, fut placé dans la voiture ; et madame de Rochebonne , après s'être assurée qu'il vivait encore malgré une blessure fort grave à l'épaule gauche , lui prodigua des soins aussi attentifs que pour un ami: elle étanchait le sang, lavait la blessure , préparait des linges avec le sang-froid et l'aplomb d'une sœur de charité; elle nettoya

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l'enduit argileux qui le défigurait, et lui fit respirer du vinaigre pour le retirer d'un éva- . nouissement causé par la perte du sang.

— Tu es un ange, mon Henriette, disait M. de Rochebonne en admiration ; on ne sait point assez ce que tu vaux, et je ne manquerai pas de publier cette belle action dans le journal officiel. Tu as voulu m'accompagner à l'armée pour exercer les vertus chrétiennes et réparer les maux inévitables de la guerre civile ; c'est édifiant !

— Quelle horreur! s'écria madame de Rochebonne , désignant l'uniforme du blessé qui commençait à reprendre ses sens : c'est un transfuge, un criminel à qui je sauve la vie!... Faut-il l'abandonner dans l'état où nous l'avons trouvé?... Mais voyez donc, M. de Rochebonne: j'ai déjà vu cet homme ; sa physionomie m'a frappée d'abord!... c'est le comte, le mari de cette femme perdue qui me poursuit de sonin supportable parenté!... Je vais le faire enlever de notre voiture... que dirait-on, de voir un chef de rebelles dans la compagnie d'un général français? Si j'avais pu prévoir!...

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— Eh bien ! madame de Rocheborme, vous avez fait un prisonnier de guerre, et le prince généralissime vous saura gré de rendre aux tribunaux le colonel Dorand, conspirateur et transfuge.

— Qui a prononcé mon nom? murmura le comte en rouvrant les yeux. Madame, comment vous exprimer la reconnaissance d'un mourant et d'un proscrit?... Quoi! Henriette! j'aurais voulu ne me réveiller jamais!... et Maria, où est-elle?... madame, qu'avez-vous fait de votre sœur?

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