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CHAPITRE XVIII

Quand nous avons pénétré un dangereux secret, disionsnous alors, il faut qu'il meure avec nous; car à défaut de notre probité, un coup de poignard peut l'ensevelir dans notre cœur.

H, Latouche, la Reine d'Espagne.

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M. le duc de Richelieu , président du conseil des ministres sans département spécial, depuis la disgrâce de M. Decazes que l'assassinat du duc de Berry avait envoyé ambassadeur en Angleterre , achevait de s'habiller pour se rendre à la messe du roi aux Tuileries; et sa voiture, armoriée d'argent à trois chevrons de gueules, attendait sous le vestibule de son hôtel de la place Vendôme :

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car le duc de Richelieu, ministre incarné de la restauration, logeait en face delà colonne où l'aigle impérial n'a jamais été remplacé par les trois fleurs-de-lis.

Ce dernier descendant d'une famille illustre que le cardinal Duplessis avait implantée à la cour de Louis XIII, était un rare représentant de cette exquise galanterie française et de cette spirituelle politesse que la révolution a tuées. Il portait, sur sa figure maigre et jaunie par l'effet d'une maladie organique dont il mourut l'année suivante, la noblesse gracieuse et imposante de sa race; ses traits fièrement dessinés, ses yeux perçans, son nez aquilin, ses lèvres minces n'avaient pas encore perdu leur expression de dignité, de malice et de bonté; toutefois, par instans, un nuage de mélancolie obscurcissant son front élevé, révélait le principe désorganisateur qui avait atteint sa santé tanguisante. Son port était élégant et majestueux à la fois. Avec son hahit bleu clair à boutons d'or, son gilet de piqué blanc, et son pantalon collant de nankin des Indes avec bottes à l'écuyère, il semblait n'avoir point quitté la culotte courte de

satin noir, les bas de soie blancs y les souliers à boucles de diamans, le gilet long brodé d'or et l'habit de cour en velours mordoré. Il n'avait pourtant pas l'épée au côté , mais une canne de jonc à la main; et le ruban bleu qui se cachait dans son habit, ainsi que ses trois décorations des ordres de saint Michel , saint Louis et de la légion - d'honneur, le distinguait seulement d'un clerc de notaire ou d'un commis de banquier, habitué du boulevart de Gand. Son principal libéralisme consistait dans son antipathie pour la livrée de ministre et son respect pour les modes roturières.

Il avait hérité des bonnes fortunes de son grand-père , qui fut favorisé des plus jolies femmes de son siècle, et qui tint ouverte sa petite maison jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans; comme son grand-père, type immortel du courtisan et du grand seigneur, il inspirait des passions de prime abord auxquelles il ne répondait pas toujours, quoiqu'il eût exilé au château de Courteil sa femme laide, bossue, mais excellente de charité chrétienne; comme son grand - père enfin , il était de

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l'académie française, quoiqu'il sût assez bien l'orthographe.

Son valet de chambre , qui aurait eu sous la régence et sous le règne de madame Dubarry, un emploi plus familier et plus immoral, vint l'avertir que M. de Rochebonne, pair de France, réclamait une audience qui ne souffrait pas de remise. Le ministre , craignant de n'arriver qu'après la messe commencée, fut sur le point d'ajourner l'audience qu'on lui demandait sans en décliner le motif; mais le domestique insistant au nom de M. de Rochebonne qui s'était recommandé de l'intérêt de l'état et avait manifesté l'intention de guetter le duc au passage , celui-ci réprima un mouvement d'impatience, et ordonna qu'on introduisît M. de Rochebonne dans son cabinet où il alla le recevoir.

— Monseigneur, dit M. de Rochebonne après une succession interminable de saluts qui troublèrent l'artifice de sa coiffure poudrée; excusez -moi d'une importunité qui peut être aussi utile au gouvernement; je sais trop les égards qu'on doit à un Richelieu

pour ne pas respecter ses momens dans une circonstance moins grave.

— Monsieur, reprit le duc avec cette aisance affable qui lui était personnelle, vous êtes comme moi gentilhomme et pair de France ; je me trouve heureux de vous voir, quel que soit le motif qui me procure votre visite. Je vous prie d'entrer en matière aussitôt : soyez sûr que j'aurai le plus grand plaisir à vous entendre.

— Monseigneur, répliqua M. de Rochebonne monté au ton chevaleresque , sa ma-? jesté a beaucoup de fidèles serviteurs qui périraient pour sauver l'auguste monarchie que leurs ancêtres ont conservée autrefois; mais il nous faut redoubler de vigilance et de dévouement , aujourd'hui que les révolutionnaires aiguisent leurs poignards...

— Que voulez-vous dire ? interrompit le duc se rapprochant et regardant autour de lui si personne n'était à portée d'entendre. Parlez, monsieur, et comptez sur notre gratitude.

— Oui, monseigneur, on conspire contre les jours sacrés de notre cher monarque, contre ses successeurs légitimes, contre l'hém:

que veuve du meilleur des princes, contre nous enfin.

— On conspire? eh! mon Dieu! monsieur, depuis six ans la conspiration est permanente, flagrante et impunie; on conspire jusque dans l'enceinte des chambres !

— Sans doute, les conspirateurs sont partout, dans l'armée, dans Paris, dans les départemens; le complot va éclater d'un jour à l'autre, demain, -peut-être aujourd'hui...

— Il s'agit donc d'une conspiration régulière, organisée comme toutes celles que nous avons déjouées par l'activité de nos mesures de police? Je vous loue, monsieur, de votre royalisme; et le roi, à qui j'en ferai part, s'empressera de le récompenser. Nommez les chefs, déclarez les moyens des conjurés, leurs projets criminels; dites tout.

— Certes, monseigneur, je dirai tout, et je regrette seulement de n'en pas savoir davan tage. Il existe une vaste conspiration qui a pour but de sacrer à Reims le fils de l'usurpateur

— Le jeune Napoléon qui est élevé à la cour de Vienne? Ce dessein étant inexécuta-

l)le me parait peu inquiétant. Mais qui vous a appris l'existence de cette conspiration ?

— C'est ma femme, monseigneur, madame de Rochebonne.

— Votre femme? voilà une étrange confidence. Mais qui lui a appris ces détails à ellemême? fréquente-t-elle quelques uns des conspirateurs? elle a donc des relations ?

— Aucunes, monseigneur : ma femme est un ange de vertu, une royaliste qui escorterait sa majesté jusqu'à Gand, s'il le fallait encore. Madame de Rochebonne a découvert ce grand secret qui importe tant à la royauté, puisqu'on tend à la couper dans sa racine»

— Madame de Rochebonne a fait acte de bonne Française en avertissant les ministres de sa majesté : mais je désirerais remonter à la source de cette nouvelle pour en constater l'importance.

— Je me suis abstenu d'interroger ma femme sur ce point délicat qu'elle a jugé à propos de me laisser ignorer; et si j'ai attendu jusqu'à ce jour pour vous instruire de ce qui se passe, monseigneur, c'est que je me flattais de pouvoir vous donner des renseignemens

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plus précis et plus étendus que madame de Rochebonne espérait me fournir.

— J'imiterai votre discrétion, monsieur, et je ne rechercherai pas quel hasard a fait connaître à madame de Rochebonne ce qu'on trame contre le roi ; mais aidez-moi à percer les ténèbres de ce complot

— Madame de Rochebonne , qu'un événement particulier a mise dans le secret, n'en connaît ni les auteurs ni les ressorts ; ma mission se borne à un avis qui vous ouvre les yeux et vous inspire une juste défiance. Le complot , qui embrasse des milliers de complices, et qui a pour moteurs des personnages influens dans les deux chambres , des officiers généraux , des créatures de Ronaparte et une partie des troupes , tentera un coup décisif vers le milieu de ce mois-ci ; on doit égorger ou emprisonner les membres de la famille royale, proclamer le roi de Rome empereur des Français, et arborer les trois couleurs. Cette audacieuse entreprise , à laquelle concourent les richesses et les efforts du parti libéral , s'accomplira dans une seule nuit , et les jacobins ne doutent pas du succès. Ma femme a

refusé pour moi le portefeuille du ministère des finances que ces misérables osaient m'offrir. Lâches anarchistes!

— Soyez certain , monsieur, que le roi vous tiendra compte de votre zèle désintéressé; je vous recommande le plus entier silence sur l'objet de votre révélation que je vais mettre à profit.

Le ministre tendit la main à M. de Rochebonne, qui la serra respectueusement, en protestant de son inaltérable attachement à la dynastie des Bourbons , et qui glissa un mot de son espoir d'être admis dans le conseil privé. Il aperçut , dans le salon d'attente , au moment où il prenait congé du ministre, Jules de Remicourt , qui se tenait debout comme pour son tour d'audience. Le duc, qui Paper* rut aussi et jugea de son désir , lui sourit et le salua d'un geste bienveillant; car il l'honorait d'une estime et d'une amitié particulières, en mémoire des rapports qu'il avait eus avec son père dans l'émigration. M. de Rochebonne, surpris de voir ce jeune homme dans les bonnes grâces du président du conseil , s'inclina pins profondément qu'à l'ordinaire

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devant lui , lorsqu'il entrait clans le cabinet dont la porte se fermait entre eux. Le jeune lieutenant paraissait fort agité , sans que la présence ministérielle fût pour quelque chose dans ce trouble intérieur que l'amabilité du duc ne fit pas cesser; il s'embrouilla même dans ses premières phrases, et se tut comme s'il hésitât.

— Je suis bien aise de vous voir, mon ami, lui dit le duc de Richelieu avec bonté , pour vous annoncer que le roi a bien voulu vous accorder la croix de la légion-d'honneur, à l'occasion de la Saint-Louis.

— Monseigneur , je suis confus de cet excès d'indulgence, reprit M. de Remicourt qui sentait un remords d'être venu; et je vous remercie du fond de l'âme de votre protection que je voudrais mériter.

— Comment ne la méritez-vous pas , vous un des meilleurs officiers de la garde ; recommandable par vos talens comme par vos opinions ? Mais qu'avez-vous à me demander ?

— Monseigneur, répondit-il en rougissant, je vous supplie de ne pas m'interroger au de- Jà de ce qu'il m'est permis de déclarer: je ne

suis point un délateur, mais je jure de détendre le roi et le drapeau blanc.

— Quoi ! interrompit le ministre en lui posant la main sur l'épaule , est-ce encore une conspiration que vous allez me dénoncer ?

— Vous sauriez déjà?... Oui, monseigneur; il n'est que trop vrai , je n'en crois pas de simples soupçons, de vagues apparences ; j'ai entendu les plans odieux de ces insensés !

— Quels sont-ils ? Vous ne pouvez me signaler les paroles que vous avez recueillies sans désigner ceux qui les tenaient ; votre intérêt , votre avenir en dépend , mon ami.

— Ah ! monseigneur , si vous m'honorez de quelque bienveillance, ne me faites pas jouer un rôle que je méprise; je suis militaire, et je ne saurais descendre au métier d'espion.

— Jeune homme, cette fierté ne messiedpas à votre état; mais songez que le roi et le royaume sont compromis; la grandeur du péril ennoblit les moyens qu'on emploie pour l'écarter.

— Non , monseigneur ; je ne puis accuser des individus en dévoilant le complot ; d'ailleurs je craindrais de faire tomber le châti-

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ment sur des innocens; je n'aurais point parlé si la catastrophe m'était apparue moins imminente, moins terrible : sauvez le roi, sauvez les princes, monseigneur; on en veut à leurs jours !

— La reconnaissance que vous m'imposez par cette généreuse révélation, Jules, me commande de souffrir vos réticences sans essayer de les vaincre ; dites donc seulement ce que vous pouvez dire?

— Sachez , monseigneur , qu'un complot formé pour détruire le gouvernement et rétablir le roi de Rome ou la république doit être mis à exécution dans la nuit du dimanche.

— Dimanche prochain 19 ? Au moins voilà des faits positifs. Ce complot ne s'exécutera pas , et la honte en retombera sur les ennemis de l'ordre de choses actuel.

— Cette nuit-là , les troupes sortiront de leurs casernes avec armes et bagages , conduites par leurs officiers qui secondent le mouvement, et marcheront sur les Tuileries, où ils espèrent pénétrer par la porte de la galerie des tableaux , pendant qu'une bande de conjurés attaquera le pavillon de Marsan; on pas-

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sera par les armes tout ce qui fera résistance, et on n'épargnera pas un seul membre de l'auguste famille des Bourbons. Ces furieux semblent compter sur leur nombre , la hardiesse de leur coup de main et l'influence du drapeau tricolore ; ils ne reculeront pas devant un massacre général, et une partie de la garnison leur est vendue : la révolte éclatera aussi dans les provinces.

— Je vais mander tout de suite le préfet de police : nous marchions sur un volcan qui n'engloutira que les rebelles; je me doutais que ce calme n'avait pas de fonds : merci , mon ami, vous nous tirez de l'abîme, et je serai content de vous transmettre la faveur de Sa Majesté , qui ne peut trop récompenser de loyaux sujets tels que vous.

— Monseigneur , je ne veux rien , je n'accepterai rien pour avoir fait mon devoir; je ne vous adresse qu'une requête avec instance: c'est de n'être point appelé en témoignage.

Jules de Remicourt, après a voir sollicité une promesse que le duc de Richelieu n'accorda qu'à ses prières , se retira satisfait de sa conduite, et inquiet à la fois des résultats de

cette démarche que l'honneur lui avait conseillé. Aussitôt son départ , le président du conseil écrivit au comte Angles de venir le trouver sur-le-champ, et pendant qu'un secrétaire intime portait cette lettre confidentielle à la rue de Jérusalem , son valet de chambre lui en remit une autre qu'on avait déposée chez le concierge de l'hôtel.

« Excellence , depuis tantôt nous sommes en sentinelle à la porte , assis sur le banc de pierre, au soleil, pour vous voir passer, et vous glisser trois mots en douceur , car vous êtes mieux gardé que le roi, sauf votre respect, et vos domestiques , avec qui nous avons eu des raisons pour la chose de vous endoctriner, nous ont relancé jusque dans la rue comme des va-nu-pieds et des solliciteurs : çà ne nous va pas du tout , et vous ferez bien de chasser ces messieurs à coups de pieds dans ce que vous savez ; par bonheur, monsieur le concierge , qui est un brave homme, pas fier, et qui a gagné une haute paye à cause de son honnêteté, a l'obligeance de vous faire tenir la présente , par laquelle nous vous serons obligés de nous prêter l'oreille, afin que nous

vous disions une fameuse nouvelle des libéraux. Monsieur le concierge, à qui nous en avons touché un mot, a frémi de l'accident qui menace les royalistes, si on ne prévient pas le désagrément que le roi en aurait. La réponse chez monsieur le concierge, s'il vous plaît. »

Lamoureux ayant emprunté la plume de Bias , qui avait le cerveau obscurci des excès de la nuit et l'estomac chargé du vin qu'il s'était administré pour prendre le temps en patience, peu de fautes d'orthographe saupoudraient cet étrange style, que l'ivresse de l'écrivain avait toléré. Lamoureux s'était mieux ménagé chez le marchand de vin où*Tépître avait été composée et écrite. Le concierge, non moins ivrogne qu'eux , avait pris sous sa sauvegarde le secret des deux amis , dans lequel il entrevoyait pour lui-même une source de fortune, et par son crédit dans l'antichambre, ce sale chiffon de papier était parvenu à son adresse.

Le duc, dans un moment moins critique, eût jeté cet ignoble billet sans l'ouvrir; mais eu égard aux circonstances, il le lut avec attention, et crut y trouver une coïncidence avec la conspiration qu'on lui avait dénoncée

de deux côtés; il ordonna qu'on fît monter les individus qui étaient assis sur le banc de pierre contre la porte. Lamoureux sauta de joie au signe tacite d'un laquais rouge, qui l'invitait à entrer : il franchit l'escalier en gambadant à la suite du laquais qui l'introduisit avec Bias tout hébété , tout chancelant et tout ruminant, dans le cabinet doré du président du conseil des ministres.

Mais à l'aspect du duc de Richelieu qui du premier coup d'oeil avait jugé quelle sorte de gens il recevait en particulier et qui pour cette raison les accueillit avec une froide dignité, Bias se sentit mal à l'aise, et se ressouvenant du vol de la nuit, trembla de tous ses membres sans pouvoir porter la parole , bien que cette émotion subite eût dissipé les vapeurs du vin et des liqueurs fortes qui enveloppaient ses facultés. Lamoureux , au contraire, ne se déconcerta point en présence du ministre qui, sans se lever ni se découvrir, l'invitait d'un ton sec à parler, et n'affecta pas même l'embarras d'un subalterne devant son supérieur; il s'approcha en souriant du bureau en face duquel le duc était assis, et sou-

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tint seul d'abord un interrogatoire habilement dirigé pour la recherche de la vérité, consultant l'avis de son muet accolyte à chaque question, en l'avertissant par signe de ne point le démentir.

— Monseigneur, dit-il en tranchant du beau parleur et réduisant dans ses doigts son chapeau à la plus simple expression, c'est afin de vous dénoncer une conspiration soignée qui se manigance contre tous les honnêtes royalistes et principalement contre l'auguste majesté de Louis XVIII-le-Désiré : nous avons pensé que cette révélation valait une jolie prime d'encouragement : ça vous va-t-il ?

— C'est bien , comptez sur la justice et la munificence du gouvernement, si vos révélations sont véritables. Qui êtes-vous? comment vous nomme-t-on ? D'où tenez- vous ce complot ?

— Nous avons l'honneur d'être, monseigneur, employés zélés et incorruptibles de votre fidèle police : mon collègue s'intitule M. Charles , chevalier de Saint-Oléron, et moi l'on m'appelle Lamoureux, pour vous servir quant à l'affaire susdite. Réponds à ton tour, M. Charles.

— C'est une diable d'affaire , reprit Bias en biaisant, et les buonapartistes et les républicainsont préparé une fameuse fricassée : on fera passer un mauvais quart d'heure à la famille des Bourbons : oh! c'est inconstitutionnel!

— Je vous demande , reprit le ministre d'un air sévère , comment vous avez eu connaissance de cette coupable machination contre la sûreté du roi et de l'état? A-t-on tenté de vous gagner?....

— Certainement , monseigneur , répliqua Lamoureux avec assurance ; mais on nous eût promis et même donné des monts d'or, que nous n'aurions pas fait faux-bond à monsieur le préfet qui nous paie....,

— Les gredins auraient bien voulu nous avoir, ajouta Bias en lorgnant la tabatière de brillans que le ministre roulait dans sa main ; nous les avons diablement remerciés , ces jacobins !

— ■ Vous avez eu grand tort, repartit le duc ; c'était l'occasion de pénétrer jusqu'au fond leurs criminels projets : mais par quel hasard vous a-t-on confié un semblable secret ? ne me cachez rien.

— N'ayez pas peur , excellence , dit Lamoureux en se penchant sur le bureau ; vous seriez notre confesseur que nous n'aurions pas plus de révérence. C'était hier soir, à la barrière Poissonnière , où ce que nous venions de bambocher jusqu'à minuit ou minuit et demi; au sortir du Grand -Vainqueur je fus pris d'une sacrée collique, et comme il ne passe personne à cette heure-là sur les boulevards et qu'il y a des fossés , sauf votre respect , excellence , je ne tortillai pas pour... vous m'entendez bien ; M. Charles se plaça contre un gros arbre pour me tenir compagnie ; voilà que deux olibrius viennent à jaser par là sans se douter que nous étions fichus pour les entendre , et Dieu merci nous n'avons pas perdu une pelure de leur tripotage.

— Ne saurez-vous reconnaître et retrouver ces deux hommes? Faites aussi découvrir ceux qui ont essayé de vous entraîner dans la conjuration ; hâtez-vous de compléter vos aveux.

— Nous répondrons bien crânement à vos questions, continua Lamoureux appuyé sur ses

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poings : pour les ci-devant inconnus, il est un peu mal aisé de les repêcher, car dans la posture ou nous avions l'honneur d'être, et par la bigre d'obscurité qu'il faisait , nous n'avons pu guère les voir; on nous avait bien coulé des propositions et offert du comptant , mais impossible à mon cœur , monseigneur. — C'étaient sans doute des agensde la police civile ou militaire qui vous adressaient ces propositions que vous avez eu la prudence de refuser ? Rapportez ce que vous entendites hier soir?

— Bien des choies qui ne sont pas jolies du tout, excellence : d'abord que des généraux de l'ex-empereur devaient usurper le commandement de l'armée et de la garde nationale....

— La garde nationale ? A-t-on désigné ou nommé ces généraux ? Vous rappelez - vous qu'on parlât du général Lafayette ?

— Le général Lafayette ! s'écria Bias en hochant la tète affirmativement, je n'ai pas oublié celui-là; ils en avaient plein la bouche; que diable! Lafayette par-ci, Lafayette parlà, on le connaît, ce beau masque; quel-

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qu'un a dit que le général Trentemille prendrait Vincennes en un tour de main , avec sa jambe de bois.

— Le général Daumesnil apparemment.

N'a-t-on pas cité encore le général Foy, le général Sébastiani, le général Gouvion-Saint- Cyr, le général Gérard? Ne vous intimidez pas?

— Diable ! il est probable que ces généraux ne resteront pas les mains dans leurs poches lorsqu'il s'agit de culbuter le roi, de hacher les princes comme chair à pâté, et de replacer l'ex-empereur.

— Qui ramènera l'empereur ? se fait-on un jeu de ma patience à vous écouter? croyezvous abuser de ma crédulité ? Buonaparte est à Sainte-Hélène, sous la garde de l'Angleterre, comme prisonnier de la sainte-alliance.

— Fichetre ! ça est tout de même bien vu , repartit Lamoureux frappant contre la table; l'ogre de Corse est en cage et n'en sortira pas de sitôt. Cependant ces révolutionnaires prétendaient qu'un vaisseau anglais était allé le délivrer et le conduirait en France à la mi-août; preuve que ledit empereur envoyait par la pe-

tite poste à ses amis la décoration de l'aigîe d'argent , dame ! voyez- vous la crâne.

— Pouvez -vous m'instruire de l'époque fixée pour l'explosion du complot, des légions qui doivent y coopérer, du mot d'ordre et de ralliement et des principaux détails de l'entreprise ?

— Dis donc , M. Charles , demanda Lamoureux à Bias, notre excellence te fait l'honneur de t'interroger? N'est-ce pas que le bouzin aura lieu à la fin de cette semaine ? Faut de la mémoire.

— J'en ai diablement, reprit Bias qui fit semblant de chercher dans son souvenir tandis que ses doigts erraient sur le bureau où le duc écrivait les dépositions. On criera : Vive la liberté ! vive la constitution ! vive Napoléon II ! La légion de la Meurthe paraît bien montée , et son capitaine , ses officiers et sous-officiers sont des crânes qui ne se feront pas prier pour taper; la légion du Nord et de la Seine n'est pas manchote non plus, à ce qu'ils disaient...

— -- La légion de la Seine n?est pas en garnison à Paris, mais à Cambrai; du reste,

tenez -vous prêts à répondre plus amplement à monsieur le préfet de police qui va commencer un informé; vous êtes tous deux assez intelligens et vous pourriez nous servir dans la police militaire pour arriver à l'entière découverte de cette audacieuse conspiration que vous avez éventée.

— Monsieur le préfet de police nous interrogera donc? dit Bias désappointé. Diable! monseigneur, je respecte incomparablement monsieur le préfet de police ; mais depuis un mois seulement que je suis revenu de la Colombie, j'ai omis de lui présenter mes hommages, et M. le comte Angles me fera mauvaise mine, sacrebleu ! monseigneur, j'aime mieux vous dire à vous seul tout cequ'il vous plaira...

— Imbécille, interrompit Lamoureux en lui poussant le coude , est-ce que monsieur le préfet te mangera? Je chéris monsieur le préfet, moi; allons, puisque notre excellence le désire, ça nous va de jouer de la langue comme de jolis garçons.

Le comte Angles s'empressait de se rendre à l'invitation du duc de Richelieu, avec qui il s'enferma une heure pour discuter les me-

sures à prendre dans une circonstance aussi critique. Le préfet de police, qui avait reçu le matin même des avis moins positifs, mais non moins effrayans, se chargea de tirer de ses deux a gens tous les détails qu'ils avaient pu rassembler, et ceux-ci sortirent avec bonheur de ce pas difficile, grâce à l'adresse de Lamoureux , qui eut soin de se ménager un alibi dans le cas d'une accusation du vol commis chez le comte Dorand, et qui répara plusieurs imprudences de Bias, que le vin faisait parler dans le sens de la vérité. Enfin, après cet examen, qui faillit souvent les convaincre de mensonge, ils touchèrent une prime de quatre mille francs en un bon sur la caisse sécrètent furent enrôlés dans la police militaire, sous les ordres du sieur Finard, capitaine en non activité, qui avait la haute surveillance dans les deuxième et cinquième régimens de la garde royale , formant la seconde brigade, commandée par le général comte d'Orsay.

— Nous les tenons! se dit à lui-même le duc de Richelieu allant rendre compte au roi et de la conspiration et des pièges inventés pour la saisir en flagrant délit; c'est le

coup de grâce des révolutionnaires. Mais je ne voudrais pas, pour deux ministères, être souvent juge d'instruction ; ces gens-là infectent la pipe, le vin et la sueur; cependant ils nous ont fourni des documens précieux pour étouffer le comité directeur.

— Diable ! Lamoureux, tu pérores comme un Caton d'Utique, dit Bias à son compagnon au sortir de la longue et. pénible enquête qu'ils avaient eu à soutenir : deux fameuses affaires en vingt -quatre heures! L'excellence est un honnête homme qui fait bien les choses , et signe un billet au porteur comme j'avalerais une demi-tasse. Il a du tabac qui ne vient pas de la régie ; en uses-tu ?

— Oh ! quelle bêtise ! reprit Lamoureux regardant avec envie la tabatière d'or, enrichie de diamans, que lui présentait Bias en ricanant. Faut-il avoir le méchant cœur d'effaroucher la boîte de ce bon ministre, filou?

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