CHAPITRE ZIZ
Même au milieu des événemens les plus acharnés des blancs, il pouvait se glisser un espion , un traître.
Eugène Sue, Atar-Gull.
Tout se pèse , se vend , s'achète : un homme vend sa conscience , un fils vend la tête de son père, et tout cela en souriant, en s'amusant dans un banquet, en songeant à de nouveaux plaisirs. C'est un repaire de corruption : on y fait assaut de crimes; on s'y couvre de boue et de sang; on pardonne tout, pourvu que ce sang, cette boue soient chachés sous l'or.
G. Albitte , Une -vie d'Homme,
(Embauchage,
Il n'y a pas d'exemple d'une conspiration tramée de longue main qui ait évité les trahisons, et quand un nombre immense d'hommes de toutes sortes concourt à l'exécution du complot, il est rare qu'il ne se trouve point parmi eux un traître , puis beaucoup de traîtres; car la peur de la honte et de la vengeance retient long-temps les traîtres pusillanimes. Cette merveilleuse insurrection euro-
Si VERTU ET TEMPÉRAMENT.
péenne du carbonarisme, qui devait, en 1820, réduire en poudre tous les trônes absolus, ne réussit momentanément qu'en Espagne et en Italie, où le pouvoir, averti d'avance, n'eut pas les ressources nécessaires pour lui faire face et eut l'air de l'accepter avec empressement pour mieux la trahir en roi.
k peine les premières dénonciations eurent-elles mis sur la piste des conjurés cette police qui manque rarement son homme à l'affût ou au courre, que de tous côtés à la fois de Paris et des départemens, par estafettes et par le télégraphe , par cupidité , par remords ou par crainte, arrivèrent de nouvelles révélations qui s'accordaient entre elles et s'expliquaient mutuellement. C'étaient les sergens- majors Edme Petit et Gabriel Vidal du deuxième régiment de la garde qui révélaient à leur colonel, le baron de Druault, ancien émigré et commandant de volontaires royalistes en 1814 : c'était Alexis Henri, caporal au cinquième régiment de la garde, qui révélait au duc de Raguse; c'étaient le lieutenant Drapier et le sous-lieutenant Ameloot, de la légion «'.es Gôtes-du-Nord , qui révélaient
à leur colonel, le chevalier de La Villegille ; c'était le sieur de l'Étang, chef d'escadron des dragons de la Seine, à Épinal , qui révélait au lieutenant -général, comte de Bauzout, commandant la troisième division militaire à Nancy. Enfin ces dévouemens, plus ou moins tardifs à l'ordre de choses existant, se multiplièrent à l'infini dans l'espoir des grades, des croix , des pensions et des récompenses , que prodiguait si libéralement la restauration. Louis XV11I, en apprenant le danger qu'avaient couru sa vie et son gouvernement , cita deux vers d'Horace, analogues à la circonstance, et ricana pédantesquement dans son fautueil à roulettes. Ensuite U. s'indigna que des soldats soumis à l'obéissance passive osassent vouloir substituer la constitution de 1 8 1 5 à sa charte bien-aimée, qu'il regardait comme le pacte fondamental du bonheur relatif des rois et des peuples; il cita encore son cher Horace, et, selon son habitude de jouer de finesse avec ses ennemis, il ordonna de laisser les conspirateurs s'enferrer eux-mêmes et se, fermer la retraite par un commencement de tentative. Le duc de Richelieu, qui avait de la
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noblesse et de la loyauté de caractère, s'opposa en vain à l'entremise provocatrice de la police; le roi, dont la volonté ne souffrait point de la goutte, lui répondit encore par un lambeau d'Horace, et se réjouit très-expansivement d'une folle échaufourée des libéraux qui consoliderait son règne et sa dynastie, en décourageant les jacobins et en abattant les plus hautes tètes de l'opposition; il s'amusa pendant quatre jours à faire remplir les colonnes du Moniteur de messes, de neuvaines, de processions et d'ex-voto que le jésuitisme offrait au ciel pour la naissance d'un rejeton des lis et l'heureuse délivrance de la veuve du duc de Berry.
Le 18, à six heures du soir, une vingtaine d'officiers et sous-officiers de la garde royale, de la légion de la Meurthe et de celle des Côtes-du-Nord , étaient réunis pour un repas de corps à l'auberge du Grand-Turc, au delà de la barrière Poissonnière; la table était de vingt-cinq couverts, et le salon qu'ils occupaient au premier étage , décoré d'une horloge de cuivre à poids, tendu d'un papier tricolore taché et déchiré, servait de lieu de
rendez-vous aux officiers de la légion de la Meurthe, caserne rue du Faubourg-Poissonnière : on n'avait pas encore pris place , quoique le fumet des viandes s'exhalant de la cuisine où gémissaient les tourneb roches, eût aiguisé les appétits et enivré les odorats ; seulement quelques bouteilles de vin avaient été vidées en guise de rafraîchissement.
Les convives ne se connaissaient pas entre eux ; ils avaient été invités par des tiers ou seulement des lettres anonymes : aussi se regardaient-ils avec défiance en s'interrogeant des yeux; la plupart était en uniforme, et des conversations indifférentes s'engagèrent sur le thème ordinaire des campagnes et du service, avant que l'amphitryon Robert, adjudant dans la compagnie de Nantil, dont il était l'aide-camp, eût paru pour établir des rapports pins familiers parmi les invités, qui se rapprochèrent en conversation générale. On apporta le dîner, et le capitaine Finard, qui, en raison de ses fonctions secrètes, conservait des relations intimes avec les officiers et soldats du deuxième régiment de la garde , introduisit deux crânes de sa connaissance ,
c'est ainsi qu'il présentait Bias et Lamoureux, habillés de neuf , les cheveux teints , le visage moucheté de taffetas d'Angleterre et le ruban rouge à la boutonnière ; on les reçut en bons vivans, le verre en main.
Le capitaine Finard, qui appartenait à la police militaire si bien servie et si largement payée , était un assez bon diable en dehors de son métier, qu'il exerçait sans haine ni malveillance ; on l'aimait et le recherchait dans les parties de plaisir, quoiqu'il ne bût et ne mangeât point à son écot, quoique sa réputation ne fût pas à l'abri des soupçons; mais il n'avait jamais sacrifié personne à l'intérêt d'un faux zèle, et malgré le servilisme de son espionnage , il se souvenait trop de Ysàutre pour être réellement attaché aux Bourbons qu'il invectivait sans cesse à la faveur de l'impunité. C'était un gros petit homme tout blessures et tout moustaches, fumant , jurant , joyeux pilier des cafés et des restaurans; hâbleur imperturbable, et plus brave que les gens de son espèce.
Robert, qui était l'embaucheur actif et ingénieux de Nantil et compagnie , avait telle-
nient pris à la lettre la fanfaronnade de son capitaine, qu'il croyait sa fortune militaire faite , et dans cette conviction il n'épargnait pas les démarches pour gagner les sous-officiers et jusqu'aux soldats ; l'argent ne lui manquait pas , et tous les jours il traitait , soit au Grand-Turc , soit à l'auberge du Père- Latuile, les nouveaux initiés qu'il ajoutait à la liste des conspirateurs: il avait l'air doux et froid , il s'exprimait avec facilité et captivait par ses manières avenantes.
— Messieurs, le Pilote viendra vous passer en revue au dessert, dit-il en découpant un solide quartier d'agneau rôti ; vous savez tous qu'il se prépare quelque chose de nouveau, et nous aurons tous de l'avancement... Ceux qui veulent du jus tendront leurs assiettes.
— Comme ça je suis sûr de passer maréchal-des-logis dans la gendarmerie? demanda Henry caporal de la garde; au moins les gendarmes peuvent se marier et avoir le pot au feu dans leur ménage.
— Ça nous va, de l'avancement, camarades, s'écria Lamoureux en grignotant son pain ; j'ai huit : campagnes et une demi-douzaine (lq
cicatrices sur le corps; j'ai obtenu la croix d'honneur devant Lyon, au retour de l'île d'Elbe , avec une petite tape de l'empereur qui n'est pas dans mes états de services; eh bien ! les cochons me laissent en fourrrière.
— Monsieur, reprit le lieutenant Guidai avec un air d'incrédulité , vous étiez au retour de l'île d'Elbe ? je vous en fais mon compliment, car l'ex- garde était admirable, et Napoléon régnerait encore s'il n'avait tenu qu'à elle ; mais vous devez retrouver beaucoup de compagnons d'armes dans les deuxième et cinquième régimens de la garde royale où furent incorporés trois cents grenadiers de l'empereur ?
— Si les Bourbons avaient toujours agi de même, on ne les bousculerait pas tant , ajouta le caporal Henry ; le roi a même accordé plusieurs des croix que l'empereur avait promises dans la traversée de l'île à Cannes : j'espère que le roi est pas mal bête , et il mérite bien une leçon d'importance: aussi nous sommes bons là.
— Mes amis , dit Robert en baissant la voix , c'est pour demain à dix heures du soir,
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sans remise ; dès le matin l'ordonnance sera de mettre les pierres à feu aux fusils, sous prétexte d'une alerte. Les drapeaux et les cocardes tricolores sont déjà dans les casernes ; on aura trois cents francs par légion pour une grande distribution d'eau-de-vie , et on prendra les armes quand on battra un rappel pour se former en bataille à la porte Saint- Denis ; trois coups de canon annonceront que Vincennes est à nous , et le capitaine Nantil marchera , à la tête de notre légion , contre les Tuileries : ce sera l'affaire de deux heures.
— Dis donc , Robert , interrompit Finard , tu es un bon enfant, c'est avéré, sacré tonnerre! mais il est, foutre! temps de te déboutonner avec nous , et de nous apprendre ce qu'il en retourne?
— Vous demanderez cela au capitaine-p*lote qui va venir , répondit Robert ; je ne suis pas versé dans les hauts mystères ; mais je sais qu'il y a de l'argent par millions , de l'artillerie et plus d'hommes qu'il n'en faut : l'empereur est délivré et ne tardera pas à se montrer; voici une nouvelle croix qu'il en-
voie à ceux de son parti : les grades et les pensions vont pleuvoir sur nous.
— Un aigle ! s'écria Henry avec ce fanatisme que Napoléon inspirait à ses soldats ; adjudant, passe-moi-le , que je le baise: oh ! il me semble encore le voir sur nos gibernes et nos drapeaux , l'aigle!
— Ça me ravigotte l'âme de trouver de vrais Français, dit le capitaine Finard en prisant comme un Suisse; caporal, si vous êtes si friand de baiser l'aigle, baisez donc un peu le père à l'aigle?
— Je me passerais plutôt de tabac que de cette frimousse-là , dit Lamoureux; qui veut baiser après le papa ce joli petit roi de Rome, peint d'après nature ? Baisez, petit fils, petit mignon.
— Et moi donc, dit Bias qui ne perdait ni une bouchée ni une parole, je ne suis pas un blanc; je porte dans ma poche la Colonne de M. Emile Debraux et la Charte de M. Touquet.
Le capitaine Finard avait tiré de son gousset une énorme tabatière à l'effigie de l'empereur , qui circula autour de la table SOUS les yeux et sous les baisers de chaque
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convive. Lamoureux, pour l'imiter, avait pareillement étalé deux tabatières libérales dans le plus nouveau goût; etBias qui ne voulut pas se montrer en reste de patriotisme de poche , ne sortit de la sienne que la boîte d'or volée au ministre , qu'il fit rentrer en rougissant dans la cachette de son pantalon, mais non point assez rapidement pour que Finard ne s'aperçût de la méprise ; plusieurs des assistant remarquèrent avec étonnement la richesse d'un pareil bijou , dans les mains d'un soi-disant officier à demi-solde ; les plus prudens se tinrent pour avertis.
— Fais donc voir ta breloque? lui dit Finard d'un air malin ; ce n'est pas un napoléon qui brille comme du diamant; est-ce une abbesse espagnole qui t'a donné cette relique, monsieur Charles?
— Non , capitaine , reprit Bias en se mordant le pouce ; c'est un gage contre lequel on me rendra cent louis gagnés au jeu, car je joue un jeu d'enfer; et après le café, des cartes!
— Monsieur, dit Robert, nous ne sommes pas ici pour remuer des cartes; buvez plulot à la santé de l'Indépendance. Mais voici
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le capitaine-pilote; — garçon, du bordeaux', et du meilleur!
Un cabriolet s'était arrêté à la porte de l'auberge; tous les dîneurs se levèrent tumultueusement à l'arrivée de Nantil , qui entra suivi du comte Dorand , vêtu en bourgeois, et salua la société avec sa bonne humeur soldatesque, en échangeant quelques poignées de main ; il s'assit à la place qui lui avait été réservée auprès du capitaine Finard, et le comte Dorand auprès de Bias, qui, pétrifié de ce voisinage, se renferma dans le rôle silencieux d'un gastronome. Le comte était trop occupé à examiner les physionomies des convives en uniforme pour faire attention à son vorace voisin; il causa ensuite avec Guidai, pendant que Nantil interrogeait et inscrivait ses nouvelles recrues, qu'il éblouissait de promesses en fredonnant des motifs de musique italienne; il ouvrit et feuilleta un agenda, presque rempli d'écritures et de croquis au crayon ; des billets de banque en tombèrent, sans qu'il se baissât pour les ramasser; l'agenda en contenait beaucoup.
- Sacré tonnerre! s'écria Finard en les
lui remettant de l'air d'un homme qui les eût gardés volontiers, je vous félicite d'être pilote, si vous y trouvez votre compte, capitaine.
— Oh! nous avons des millions, reprit Nantil en vidant sur la nappe une bourse pleine d'or; ceux qui en veulent n'ont qu'à parler, c'est le gouvernement provisoire qui paie ; le brave Trogoff et M. Gauthier de Laverderie, qui sont des nôtres, reçoivent déjà la solde de colonel. N'est-ce pas vous, capitaine, dont on m'a parlé pour chef de bataillon ?
— Sacré tonnerre! répliqua Finard en lui serrant la main avec cordialité, j'en ai vu de grises, en Espagne, où j'ai gagné mes épaulettes: vous faites bien de rappeler les anciens et de chasser les nobles.
— Vous m'avez l'air d'un bon, et demain, si vous voulez, Robert vous paiera deux mois de solde, sans retenue; nous avons besoin de braves; car on descendra un tas d'officiers qui sont cuits.
— Ah ça, pilote y c'est pour demain la danse et la musique; j'irai en uniforme à la caserne Poissonnière, où vous me donnerez
mon commandement; mais avez - vous des munitions ?
— Nous avons tout ce qu'il nous faut en abondance, le succès est infaillible : quand un lâche nous trahirait, nous nous en foutons; d'ailleurs le gouvernement est averti et ne peut plus rien; le roi esta l'extrémité, et va nous brûler la politesse. Je suis sûr de ma légion et de presque toute la garnison de Paris; on s'empare du colonel et des récalcitrans au moment de l'inspection; nous sortons des casernes avec armes et bagages, drapeaux et corcardes tricolores , en criant comme des aveugles : Vive la liberté! Voyez -vous d'ici l'artillerie de l'Ecole militaire qui joue de la mitraille et crache des boulets aux royalistes entêtés; Vincennes, qui nous est livré avec tout le matériel , et quarante gardes - ducorps, des bons enfans finis, qui nous prient d'entrer aux Tuileries! Nous éviterons la fricassée ; mais si la garde résiste , nous ne répondons pas des événemens, on se tappera !
— La garde ne résistera pas, repartit Guidai; Trogoff, Laverderie, Hutteau entraîneront le soldat, et le cri magique de Vive la
liberté fera le reste. Messieurs, vive la liberté !
— Vive la liberté! crièrent les convives portant une santé générale. Vive le capitainepilote ! vive Napoléon II ! vive la constitution ! vive l'empereur !
— Vivent les braves ! reprit Nantil versant a la ronde. Je suis bien aise, mes amis, de voir les légions, et surtout la mienne, fraterniser avec la garde royale, qui sera impériale demain. Votre nom? que je l'inscrive, mon brave !
— Jean -Pierre Lamoureux, répondit celui-ci sans sourciller, ex-lieutenant d'artillerie, décoré au Mont-Saint- Jean , sur le champ de bataille, blessé partout dans les bulletins. Ça vous va-t-il ?
— Je vous prends sur l'étiquette du sac , décoré du Mont-Saint-Jean; et j'espère bien que vous n'en êtes pas à votre dernière blessure. Et ce monsieur qui ne fait que tordre et avaler là-bas?
— C'est un demi -solde, repartit Finard, voyant que Bias gardait le silence; l'empereur lui a fait l'honneur de prendre une prise dans
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sa tabatière, et lui a donné la croix pour sa peine.
— Tiens, la drôle de farce! votre tabac est donc fameux? s'écria Nantiljen riant; est-ce qu'il est sourd, ce brave-là? M. le comte, poussez un peu le coude de votre voisin qui s'étouffe ?
— Monsieur, n'entendez -vous pas? dit le comte Dorand qui pour la première fois se tourna vers ce mangeur taciturne. Quoi! c'est vous, monsieur?... vous ici! qu'y venez -vous faire?...
— M. le comte , nous nous connaissons l'un l'autre, riposta Bias effrontément; diable! vous ne voulez pas rendre ces messieurs témoins de nos discussions particulières, ce serait trop inconstitutionnel : ainsi motus !
— Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Nantil en se levant, M. le comte, je vous supplie de remettre votre querelle à lundi prochain. Nous n'avons pas trop de têtes ni de bras; soyons-en ehiches.
— Il n'est pas de querelle possible avec monsieur! répliqua le comte en se levant aussi; seulement je le prie de venir demain
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chez moi, s'il a du cœur; je me charge de son enrôlement.
— Vous êtes diablement racorni . M. le comte, dit Bias en se redressant: ces messieurs peuvent écouter notre explication de famille, et même je les choisis pour juges de votre conduite...
— Bias! s'écria Edouard le saisissant par le collet et l'attirant dans un coin de la salle et le foudroyant du regard, ne me fars^as rougir de ta fille! Tu es un misérable ingrat, un monstre de turpitude '.Je sais de tes nouvelles: tu as commis un faux commercial à Vene? zuela; à Carthagène, tu as volé; et la fuite t'a dérobé à la punition infamante qui n'atteint pas un contumace!... Si tu oses prononcer un seul mot, je te démasque, je signale la trahison que tu médites sans doute , et je t'abandonne au châtiment des traîtres.
— Et moi, reprit Bias avec une rage qui tomba devant la menaçante indignation du
comte, je puis je vais — Oui, demain,
comte , on sera chez toi de bonne heure !
— Pilote , nous oublions l'heure, dit le comte Dorànd qui pressa Nantil de le suivre,
le comité s'assemble à Saint-Denis , et nous devons nous y rendre pour le mot d'ordre ; quant à vous, messieurs, je vous engage à retourner au quartier: nos fréquens rendezvous au Grand-Turc pourraient inquiéter la police; on m'assure que des mouchards nous observent.
— On leur en fera voir des dures, aux mouchards, répliqua Nantil en haussant les épaules; cependant il faut de la prudence, pas trop n'en faut. Robert, as-tu acheté la serge pour les drapeaux? Mes braves, un déluge d'eau - de - vie aux soldats, vous n'avez qu'à parler pour l'argent; à demain neuf ou dix heures, pas de générale, un rappel, et vive la liberté!
— Oui, oui, monsieur le comte, va-t-en, disait Bias qui haussait la voix à mesure que son gendre était moins à portée de l'entendre, bien sûr que j'irai demain mettre ma carte à ton hôtel. L'animal, n'a-t-il pas le front de me manquer de respect! je lui administre ma malédiction, et je prierai M. Samson de graisser sa machine, pour lui racourcir l'orgueil, à ce diable d'aristocrate !
Le bruit du cabriolet qui s'éloignait avec le comte Dorand et Nantil , le brusque départ des officiers, et les bouteilles encore intactes montèrent au plus haut degré d'insolence la colère de Bias, qui ne tarissait pas d'invectives et de menaces contre le mari de sa fille, pendant que Finard et Lamoureux, restés seuls à table avec lui , causaient bas en le regardant. Ils n'étaient pas, comme les autres convives , forcés d'obéir aux roulemens de la retraite , et ils firent main-basse sur les bribes du repas que Robert avait payé à l'hôte , avec un copieux pour-boire à la fille servante ; ils se rapprochèrent pour trinquer au succès de leur mission et pour échanger la confidence de leurs exploits, en jouant à pile ou face des pièces d'un franc et de cinq francs. Lorsque la partie fut animée par la perte ou le gain des joueurs, Finard, qui conservait dans sa dégradation un sentiment de dignité militaire, accablait de sourires méprisans et de paroles moqueuses Lamoureux et Bias, « deux péquins qui n'avaient jamais vu d'autre feu que le feu de la pipe, » surtout ce dernier qui gagnait à tous les coups.
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Bias était trop gonflé de boisson et de bonheur pour se piquer des agressions verbeuses de Finard , qui ne cherchait , afin de se venger de sa fortune contraire, qu'une occasion d'en venir aux voies de fait et à un duel ; Bias empochait les mises avec un sangfroid qui ne prêtait pas le flanc à la chicane la plus querelleuse; il ajoutait, à chaque pièce de cent sous entrant dans sa bourse, un verre de vin dans son estomac, sans se troubler des coups de poing et de pied qui ébranlaient les tréteaux de la table , sans répondre aux juremens anacréontiques de Finard et aux sifflets envieux de Lamoureux. Enfin, bourses et flacons mis à sec , on partit ; Bias ouvrant la marche, la face épanouie, les mains dans ses poches et un refrain bachique à la bouche.
— - Messieurs , leur demanda le commis d'octroi qui leur présenta les armes avec sa tarière, n'avez-vous rien à déclarer^ s'il vous plaît? Vous avez une bouteille, monsieur?
— Diable de farceur ! dit Bias , de la poche de qui on avait sorti une bouteille de cassis $
ce sont ces messieurs qui s'amusent, gabelou? Je te donne la liqueur et le verre.
— Sacré tonnerre! murmura Finard en secouant Bias par la cravate, dès qu'ils eurent passé la barrière, tu te fiches pas mal de nous, M. Charles : veux-tu nous procurer la réputation de voleurs au Grand-Turc? J'aurais dû te la faire manger, ta bouteille, crapaud ! Si tu avais seulement un peu de ça , je te dirais deux mots derrière la butte.
— Qu'est-ce que vous me diriez , méchant ? demanda Bias en allongeant le pas. Etes-vous diablement content de m 'avoir mystifié corn me un conscrit ? c'est drôle , n'est-ce pas ?
— Tais-toi , vilain cosaque, ou viens sur le pré me rendre compte de l'argent que tu m'as pillé; je te couperais en deux d'un coup de latte, si tu en valais la peine , vieux chouan.
— Holà , les amis ! dit Lamoureux en interposant son autorité entre les provocations mutuelles : vous êtes tous deux Français , et j'ose dire, crânement Français ; je vous prie de raisonner, et de ne pas vous engueuler en pleine rue, comme des carême- prenant :
soyez bien gentils; et toi, M. Charles, une prise , pour signer la paix?
— Aussi pourquoi m'asticote-t-il , ce gros joufflu, répliqua Bias, apaisé par cette invitation conciliatrice et offrant sans soupçons sa tabatière d'or que Finard lui arracha des mains.
— Sacré tonnerre! s'écria Finard en examinant cette boîte de prix qu'il approcha de son œil demi-fermé; le bel objet ! c'est du fin et du vrai. Qu'est-ce qui t'a donné ça , clampin ?
— Cela ne vous regarde pas , M. Finard, répliqua Bias tout ému et cherchant à reprendre la tabatière qu'on lui disputait. Sacrebleu ! rendez-la-moi : vous l'avez assez vue ?
— Laisse-moi donc la voir en détail, fanfan. Elle est tout-à-fait à la mode, et on a l'air d'un ministre avec ce bijou-là; c'est fort galant. On a gravé tes chiffres dessus et dessous ?
— Mes chiffres ? oui , c'est ma maîtresse
qui a eu cette attention pour ma fête Mais
vous commencez à m'embèter pas mal , capitaine ; et si vous ne me la restituez pas...
— Qu'est-ce que tu feras ? Ah! ce sont là
tes chiffres, voleur! je te félicite, M. le duc de Richelieu: si tu ne files pas doux maintenant, je te ferai arrêter, et voici tout exprès la caserne.
— Chut! M. Finard, pas de bruit, disait Lamoureux en feignant de servir les intérêts de Bias; on nous arrêterait tous les trois , et c'est sciant de passer la nuit à la salle Saint- Martin !
— Me faire arrêter ! c'est inconstitutionnel:' reprit Bias qui s'était contenu en passant devant la caserne de la rue du Faubourg- Poissonnière; je ne me connais plus : ma tabatière ou la mort, gueux scélérat!
— Prends garde, M. Charles , disait Finard qui se tenait sur la défensive , pendant que Lainoureux se retirait à l'écart : tu as affaire à un troupier. Sacré tonnerre , il t'en cuira, escroc !
Bias, dont la colère écumait, jugea que toute explication verbale devenait inutile , et, malgré l'infériorité de ses forces, il s'élança sur Finard qu'il avait un moment mesuré des yeux pour préparer son attaque; il le
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saisit à la gorge avec ses doigts crochus qui l'eussent étranglé si , par un mouvement désespéré, le capitaine n'était parvenu à se délivrer de cette alerte inattendue , en criant au voleur et en le prenant à son tour par l'épaule droite avec tant d'énergie, que la manche de l'habit fut entièrement déchirée; Bias ne portait pas de chemise, par malheur , et le morceau de drap qui resta dans la main de Finard , mettait à nu la marque rouge du faussaire. Toute résolution de résistance abandonna ce malheureux , qui, effrayé et paralysé de sentir son infamie à découvert, ne pensa plus à reconquérir sa tabatière, et s'enfuit à belles jambes , tandis que les passans criaient au voleur en écho et s'amassaient autour de Finard qui se contenta de désigner du doigt le fugitif que dix personnes poursuivirent dans la direction de la rue Bergère.
— Ils l'attraperont ! ils ne l'attraperont pas ! s'écriait Finard que les badauds avaient laissé seul pour assister ou coopérer à l'arrestation. Sacré tonnerre, quel lièvre! il a des bottes de sept lieues. C'est bien fait , il
EMBALCHAGK. 'J S
apprendra une autre fois à montrer des égards pour ses supérieurs : a-t-on idée d'un pareil péquin, qui me fait droguer?
— Vous êtes crâne, tout de même, capitaine, dit Lamoureux en revenant : ce pauvre bougre a des affaires pénales plein le dos : heureusement il court comme un dératé , et on ne crierait pas tant s'il était pris. Terminons nos comptes de bonne amitié : dix louis et le secret, ça vous va-t-il, mon capitaine? vous aurez encore la plus grosse part.
— Tope , sans marchander, finot , répondit Finard en échangeant la tabatière contre la somme en or. Enseigne-moi donc où tu bats monnaie, richard? tu fais un marché de première qualité; M. le duc de Richelieu débourserait deux mille francs pour ravoir sa boîte qui lui vient de sa majesté ! Tâche d'emballer ton M. Charles, et je te promets, moyennant espèces, une intendance de la haute police dans la garde. C'est un bâton de maréchal avec les gratifications, aubaines, épingles et pot-devin! Adieu, mon associé.
Finard remonta vers la barrière en don-
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blant le pas, et Lamoureux s'avança avec précaution vers la r,ue Bergère, où les cris « au voleur! » ne l'empêchèrent pas de s'avanturer.