VERTU. TOI
— Que voulez-vous dire? je crains de vous comprendre et de découvrir de plus graves sujets de honte pour vous et de tristesse pour moi. Ne restituerez-vous point les sommes qui ont été dérobées à la caisse du comité-directeur?....
— Pas possible, la caisse du comité-directeur! ô la drôle de farce! le gouvernement me doit une pension, au lieu d'un établissement perpétuel au bagne! va, tu es une bonne enfant.
— Vous n'avez pas d'âme, si j'en juge à vos paroles! vous seriez alors un être tout-à-fait dégradé ? songeriez-vous à vous faire une arme de ma confiance, et non content de nous avoir causé un tort pécuniaire considérable ? seriez-vous assez pervers...! non, mon père, je ne le crois pas, je ne le croirai jamais, car il faudrait vous mépriser trop , et non vous plaindre.
— Bon style; tu parles mieux qu'un livre de philosophie, c'est tout-à-fait attendrissant; mais, vois-tu, je suis innocent comme l'enfant qui tète, et voici comment la chose s'est passée : cette nuit que je couchais dans un petit
coin de ton appartement, je ne dormais pas, tant la chaleur me taquinait, diable de chaleur! c'est pourquoi je me levai pour prendre l'air et me mettre à la croisée pour voir le temps qu'il faisait, Cette nuit-là il faisait un temps délicieux, avec une lune admirable; j'ai été assez bète pour me recoucher sans fermer la fenêtre , des voleurs sont entrés par là ; ces diables de voleurs sont partout justement quand on les croit bien loin ! c'est inconstitutionnel, je le sais bien; mais j'ai eu peur d'être pris avec eux, et je me suis sauvé par le même chemin; voilà !
— - Votre justification est si grossièrement invraisemblable, que je préfère ne pas vous pousser à un aveu qui me serait plus pénible en m'ôtant le doute auquel je m'attache encore. Ah! permettez - moi de douter d'un crime qui outrage votre caractère paternel; dites-moi même que vous ne l'avez point commis, et je tâcherai de ne pas vous convaincre pour vous aimer encore.
— Je dirai tout ce qui te plaira, ma colombe : oui, je suis le plus honnête nomme de mon arrondissement; je paie mes contributions et
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je vis de mes rentes, sans pécher plus de six fois par jour....
— Cessez cet affreux badinage, cessez de me navrer au spectacle de votre dégradation ! je vous demande une grâce dans l'intérêt de l'un et de l'autre : évitez un nouveau déshonneur à votre famille, en évitant une condamnation peut-être terrible; j'ai caché à mon mari les soupçons trop réels qui vous accablent à mes yeux; il a dénoncé le vol aux tribunaux, et la justice s'en est emparée désormais; si déjà elle était sur la trace de la vérité, si quelqu'un de vos complices vous avait trahi , vous ne tremblez pas ! moi je tremble pour vous et je vous supplie de fuir.
— Diable! tu as raison de trembler; car vol nocturne avec escalade, effraction et circonstances aggravantes, ce n'est pas beau, c'est même inconstitutionnel, et le Code pénal n'entend pas raillerie là-dessus : suis-je heureux d'avoir une digne fille comme toi! Allons, je le vois bien , il faut fouiner la queue entre les jambes, et quoique ça m'embête diablement, je souhaiterai un bonsoir à la justice.
Les chevaux, essoufflés d'une course moin.%
longue que rapide, après avoir parcouru au galop les boulevarts et les Champs-Elysées, reprirent haleine en montant la grande rue de Chaillot , que le cocher avait été chercher pour gagner une barrière isolée; la voiture avançait plus lentement sur cette chaussée difficile, mal pavée et trouée par les eaux pluviales. Maria réfléchissait en silence à la fuite de son père qu'elle avait à cœur de protéger, et abandonnait ses doigts à la main caressante qui les dépouillait de leurs bagues: tout-à-coup dans la rue déserte sonnèrent des bottes ferrées au talon et brodées de clous; la voiture oscilla par une lourde impulsion, et un homme, cramponné à la portière, plongea sa tête rousse dans l'intérieur. A cette apparition presque surnaturelle , la comtesse se rejeta en arrière sur Bias, qui éclata de rire en reconnaissant Lamoureux , qu'il excusa dans son esprit contre toute prévention.
— C'est donc toi, mon vieux, lui dit-il en le touchant flatteusement à la joue; d'où sorstu comme ça, farceur? as-tu fait empoigner ce fripon de Finard , qui m'a volé la tabatière du ministre?
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— Quel est cet homme ? cet homme me fait peur ! s'écria Maria en reculant dans l'angle de la voiture. Mon père, vous avez quelque pouvoir sur lui, priez-le de se retirer; il peut être cause d'un malheur en attirant l'attention sur votre fuite.
— Comment! tu ne reconnais pas ton ami Lamoureux, ce beau garçon qui prend les filles de force? C'est un diable, que cet animal-là : les demoiselles en raffollent et se l'arrachent, les friandes.
— C'est madame qui était cette petite brunette à croquer? reprit Lamoureux en distillant ses œillades; ça m'irait crânement, sauf son respect, et si j'avais cela dans mon lit, je serais riche, bigre, que je serais riche!
— Tout beau, monsieur l'enflammé, interrompit Bias à la sollicitation de sa fille ; si tu n'as rien de plus avantageux à nous dire, dépêche-toi de filer, ou je te casse aux gages , vilain marabou.
— Rien que ça, monseigneur! ça vous irait défiche la schlague, n'est-ce pas? Eh bien! méchant, tu n'es pas joli garçon, si demain
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tu goûtes encore du fricot de Paris. On te donne la chasse.
— Est-il vrai, monsieur ? continue-t-on les poursuites? s'écria la comtesse en s'approchant de l'horrible figure de Lamoureux ; sait-on le chemin que nous avons suivi ? On le cherche ?
— Un peu, mademoiselle; on a son signalement, et il est trois fois crâne s'il sort de la barrière sans être arrêté ; je voudrais le cacher dans ma culotte , ce pauvre M. Charles , mais il sera pincé.
— Diable ! Lamoureux , pas de bêtises comme ça, reprit Bias croyant que les gendarmes venaient le saisir ; est-ce que Finard m'a doré une pilule ? Et toi , n'as-tu pas de chiens au derrière ?
— J'ai l'honneur d'être crâne sans avoir le sou. Tu te rappelles le; trésor mignon que nous avions enterré sous l'arche du pont Royal ? quelqu'un l'a trouvé, et ta carte de police avec...
— Ma carte de police? repartit Bias en retournant ses poches avec une alarme crois-
santé; et nos cent quatre- vingt mille francs? Qu'est-ce qui nous a volés, que je le tue, que je le mange!
— Ca nous défrise tout de même ; mais c'est un sort : le voleur est un marinier qui n'a pas péché en eau trouble. Mais il n'y pas à barguîner; sauf ton respect il faut jouer des jambes et décaniller vivement.
— Mon père , partez , je vous en conjure , dit la comtesse en unissant ses instances à celles de Lamoureux; vous avez toute la nuit pour vous éloigner ; partez , ma voiture vous conduira à plusieurs lieues d'ici.
— Ta voiture, ma chérie? je ne veux pas te priver, répondit Bias, nanti du schâle et des bagues de sa fille. Me conseilles-tu de décamper, Lamoureux? n'est-ce pas une fausse alerte? Ça m'a l'air un peu inconstitutionnel ?
— Est-il défiant, ce grison-là! répondit Lamoureux en ouvrant la portière et criant au cocher d'arrêter. — Quand je te dis que des chapeaux à trois cornes ontl'oVdre de te traquer: c'est le Borgne, que j'ai rencontré, de qui je tiens cette fichue nouvelle; et depuis la rue Bergère je voyage avec toi derrière la voiture.
Dépêchons ; sers-toi de mon passe-port dont je me prive à ton occasion. Dis adieu à ia bourgeoise et tire ta semelle de là pour ne pas la danser.
— Adieu, mon père, dit à voix basse madame Dorand qui était descendue de sa voiture ; je fais des vœux au ciel pour que vous parveniez en lieu de sûreté , et surtout pour que vous travailliez à l'oubli du passé. — Michel , venez ; je prendrai un fiacre qui me ramènera chez moi. — André , vous mènerez monsieur à trois ou quatre lieues hors des barrières avant de revenir m'apporter des nouvelles.
— Adieu, biche, disait Bias la tête à la portière, pendant qu'André obéissait en grognant et ne lâchait pas la bride à ses chevaux. Au revoir, Lamoureux; écris - moi quelque part, poste restante. — Maria, cinq cent mille bénédictions de rechange; tu es une fille comme il n'y en a plus. Quel guignon de s'en aller ! Diable! si tous les bonheurs du monde ne t'arrivent pas, faut qu'il n'y ait pas de jbon Dieu!
— Mon cœur bat la breloque ; Dieu de
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Dieu ! ça m'irait-il une princesse comme ça ! disait Lamoureux attiré à la suite de madame Dorand; il est impossible de rien voir de plus décent et de plus agréable.
OEÀFITHE ZZI,
Il est de ces projets dont nous ne voulons pas voir le but, de peur de découvrir un précipice où nous nous reprocherions d'entraîner volontairement quelqu'un avec nous.
AmÉdÉe Pichot, la Prude.
J&fturtttfi.
La. comtesse Dorand, après une nuit sans sommeil, où son imagination avait fait les frais des plus pénibles rêves, s'était endormie de fatigue, mais un peu tranquillisée par le retour delà voiture à l'hôtel au point du jour; avant son lever elle avait appelé André , qui fut introduit dans sa chambre à coucher et répondit, entre mille digressions militaires, à ses pressantes questions sur l'inconnu qu'il ir. S
avait conduit hors de Paris. Maria apprit avec une joie qui brilla dans ses regards, que son père était heureusement échappé; mais cette joie fut bientôt altérée par la suite du rapport de son cocher, qui ne ménagea pas Bias, quoi que fit la comtesse pour détourner une si désagréable révélation.
— Je vous disais donc , madame la comtesse, reprenait-il avec un flegme obstiné, que ce farceur de cosaque voulait m'emmener avec ma voiture et mes chevaux : pauvres bètes qui s'ennuyaient de traîner ce gueux d'original ; il me criait comme si je fusse à son service, le sacré coquin : — Va toujours, et si tu es un bon diable, tu seras content de moi. Plus souvent que je serai content d'une canaille qui me fait droguer toute une nuit sur la grand'route, et qui, pour donner la monnaie de ma complaisance, essaie de voler ma voiture et mes chevaux...
— Voler! ne parle pas ainsi, André; je te jure que tu t'abuses; la personne que je t'avais confiée est incapable d'avoir eu cette pensée. C'est impossible , entends-tu bien ?
— Daine, cet impossible-là m'avait l'air
trop possible : quand ce méchant rifïlard me criait de le laisser, pour voir, monter sur le siège et que je montasse dedans, bien sûr qu'il me la gardait bonne , et moi je n'entendais rien de cette oreille-là; m'a-t-ilfait casser des noyaux et enrager de partout, ce brave de langue ! — Michel, prends ce chemin détourné ; mon ami, tu épuises cocotte; Michel, par-ci, Michel, par-là... Mieux eût valu une musique de quarante-huit! il me tirait par malivrée, il m'interrogeait comme un capitaine recruteur, et il ne voulait me lâcher pour rien. — Attends, traînard, que je me suis dit, je vais te montrer à marcher au pas. Nous étions à Mantes, dix lieues de Paris, sans relayer, sans un pauvre picotin à mes chevaux, qui ne se souvenaient pas d'une si longue promenade. Voilà ! lui dis-je en ouvrant la portière, c'est assez pour aujourd'hui, mon petit. — Je te casse aux gages, qu'il répond sans se gêner; tu es un feignant qu'il faut mettre aux invalides. L'injure était dure, et le particulier se faisait prier pour descendre; je le tirai dehors sans lui faire de mal, seulement que la manche de son habit fut déchirée tout du long,
et je m'aperçus que ce filou avait envahi votre cachemire, madame la comtesse, et nous nous cognâmes un peu pour voir qui l'aurait : ce n'est pas sans peine.
— Vous l'aurez peut-être blessé? Il fallait lui laisser ce châle plutôt que de le maltraiter, André; il l'avait gardé par distraction pour me le remettre à moi-même , et je n'aurais pas été inquiète
— Madame la comtesse est si bonne! Bah! j'aurais plutôt que de le savoir nippé à vos dépens, bataillé jusqu'à mort d'homme , et je le couchai douilletement dans un fossé au bord de la route pour lui défendre de faire le méchant; mais il ne m 'agonisa pas long-temps de cent vilenies, qui m'excitaient à lui rincer le béguin; car des gendarmes passant près de là. il s'évanouit dans les luzernes, et me voici.
— André , tu aurais dû épargner ce pauvre homme , qui est bien malheureux: enfin je te remercie de m 'avoir aidé à le sauver, quoique je regrette que tu ne l'aies pas mené plus loin encore.
— Tenez, madame la comtesse, mes chevaux étaient sur les dents, et ça passe la per-
mission de les faire trop travailler; pauvres bètes ! elles sont sur le flanc à l'écurie, et tout ça pour un gueusard fini! crécoquin !
— André, je vous ordonne de parler convenablement des personnes que vous ne connaissez pas. Ces dix napoléons sont à vous : ne rendez compte à qui que ce soit de votre voyage nocturne, à personne.
— Suffit, madame la comtesse; mais si monsieur le comte veut qu'on attèle, mes chevaux n'ont ni pied ni patte; attention au commandement, faut rien dire de ce nom de Dieu de sacripan !...
André se tut en remarquant le regard sévère de la comtesse, qui souffrait d'entendre attribuer à son père des épithètes si malhonnêtes; il balbutia des excuses et des remercîmens en serrant l'or dans le creux de sa main , puis il alla donner l'avoine à ses chevaux et conversa en monologue avec eux sur la litière fraîche. Maria, dès lors, ne se flatta plus de la conversion de Bias.
Elle dépensa la matinée à sa toilette, et devant son miroir, nonchalament étendue sur un sofa au demi -jour de son boudoir,
lisant le dernier roman de madame de Genlis, qu'elle trouvait faux et niais, écrivant un billet à M. de Remicourt, songeant aux dangers qui menaçaient son père accusé de vol ; écoutant par intervalles les sons monotones d'un orgue de Barbarie , regardant avec indifférence le panorama vivant de la rue, bâillant, attendant et s'ennuyant. Soudain la conspiration qu'elle avait oubliée , traversa comme un éclair sa mémoire, lorsque son mari, qu'elle n'avait pas vu depuis la veille, entra sombre et rêveur, essuya son front mouillé de sueur, et se jeta de lassitude sur les coussins en embrassant sa femme qui lui sautait au cou.
— On ne te voit plus, mon Edouard, lui ditelle avec tendresse, tu es invisible pour moi, et tu seras rentré fort tard cette nuit, puisque tu ne t'es pas couché et que j'ai frappé inutilement ce matin à la porte de ton cabinet? Eh bien I est-ce toujours ce soir notre grande affaire ? Espères-tu que rien ne manque? je ne t'ai pas encore présenté mes recrues.
— Je suis accablé, Maria, reprit le comte
en appuyant son front sur l'épaule nue de sa femme; il m'a fallu voir les uns et les autres, distribuer les ordres, l'argent, les armes; écrire aux comités; tout prévoir et tout organiser; encore si nous réussissions! mais j'ai des inquiétudes malheureusement positives; la police est instruite de notre plan, je n'en puis douter, et des traîtres se sont glissés dans nos rangs. Cette crainte me fait hésiter à compromettre la partie d'un seul coup Mais dismoi, d'où vient qu'André n'est revenu qu'au petit jour?
— Bon , dans ta manie de voir partout des traîtres, soupçonnerais-tu jusqu'à moi-même? C'est la première fois que tu demandes un pourquoi: mais je t'apprendrai plus tard de quelle mission j'avais chargé André, qui s'en est acquitté sans obstacle ni accident , Dieu merci.
— Je t'adressais cette question parce que André refuse d'y répondre, et dans les circonstances présentes, il n'y a rien de trop indifférent : tu semblés m'accuser d'être jaloux?
— Toi jaloux! ce serait un démenti formel à ta vie, et nous sommes tous deux en entière
guerre contre les préjugés; mais laisse-moi faire, et ce soir je t'enverrai du renfort.
— Je ne suis pas jaloux et ne le deviendrai jamais, mon amie, grâce à la règle de conduite qui me tient lieu de religion ; mais c'est l'instant, je crois, de te communiquer quelques réflexions sages que je te dois depuis long-temps. Ce n'est pas un mari, c'est un ami qui te conseille. Sans doute je n'exige pas qu'une femme sacrifie à de prétendus devoirs tout le bonheur qu'elle peut trouver dans des sentimens qu'on se plaît à effacer de la société : notre amitié si vraie et si profonde ne remplace pas tout le reste, et le cœur est un sanctuaire où personne n'a droit de tyrannie qu'un amant. Mais dans la position élevée que tu occupes et sur le point d'en atteindre une plus haute encore, il y a imprudence à rompre en visière avec la plupart des superstitions morales qui fanatisent le monde ignorant et vain de son ignorance ; il faut respecter les préjugés chez les autres quand on les brave chez soi ; enfin il est inutile de donner des armes empoisonnées à l'hypocrisie, à la routine, même à la vertu, s'il
en est. Les femmes sont peu indulgentes pour leur sexe , et il me semble, que hors des situations critiques où le cœur ne saurait balancer entre la nature et le scandale, le rôle d'une femme supérieure est de vivre à la fois pour elle et pour l'opânion , sans lâche complaisance et sans honteuse fausseté. Je ne sais si je me fais bien comprendre, mais la femme d'âme et de passion , par cela seul que sa noble essence est sujette à mille appréciations erronées, à mille injustices mesquines, cette femme doit être circonspecte lorsqu'il n'y a pas nécessité de se produire sous un aspect défavorable et de justifier avec éclat l'effet par la cause.
— Courage , philosophe , s'écria Maria en riant : tu bâtis des châteaux en morale qui s'écroulent dès qu'on souffle dessus. Dira-t-on de moi que je suis mauvaise amie , que j'ai la langue et l'esprit méchans, que j'ai le bien en haine et le mal en affection, que je suis sévère pour tous excepté pour moi, que je brille dans le monde par des vices ou par l'absence des qualités qu'on estime? Non, Edouard, si j'ai des ennemis, c'est l'envie, la
pruderie et la sottise qui me les ont faits; si j'ai des amis, je me les suis faits moi-même.
— Pardon, ma Maria, tu es plus philosophe que moi, et j'aurais tort d'enchaîner dans un système ton admirable instinct qui rompt une à une les entraves de notre étroite civilisation. Mais ne te méprends pas sur le sens des observations que je te livrais. A quoi bon sans besoin urgent et dans le cours ordinaire des choses, faire du public un confident obligé, toujours perfide ou malveillant? N'est-il point assez d'occasions extrêmes où la femme forte est poussée violemment hors de son existence timide et gazée ? Je te reproche d'accepter inutilement la fâcheuse condition des apparences, vis-à-vis tes domestiques, et de jeter au nez du monde le mystère étrange de ce voyage nocturne... Cet homme que ta voiture enlève, ce fiacre qui te ramène à une heure du matin....
— Et toi aussi, Edouard, tu subis l'influence mensongère des apparences ; tu m'accuses de fournir un texte à la calomnie !... Tu te plains de ce que je méprise trop l'opinion ? Suis-je donc insensée de quitter le sentier battu des
convenances mondaines ? Mais qui te permet de me juger et de me condamner sans m'entendre , comme ce monde qui porte un bandeau et de faux poids ? Tu ne vois dans ma folle démarche qu'une intrigue galante qui m'a compromise?... Que dirais- tu si j'avais sauvé mon père ?
— Ton père! ce misérable qui peut-être nous a vendus!... Mille pardons, chère Maria, j'applaudis à ta bonne action et ne t'interroge pas ; tu surpasses avec ta spontanéité de sentiment , les meilleurs résultats de mes systèmes : il y avait de l'ambition au fond de ma gronderie; je me voyais au comble des honneurs et en première ligne dans l'état : le préjugé se glissait à l'ombre de ma nouvelle fortune, et je demandais plus de retenue à la femme du ministre qu'à celle du comte Dorand Tu es toujours libre, mon amie.
— Nous ne serions pas plus libres sous la république Spartiate de Ribac : mais dans le comité de cette nuit, n'avez -vous rien changé à l'exécution du complot?
— Non : malgré tous les efforts que j'ai tentés pour le retarder, le capitaine Nantil,
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qui fait mouvoir tous les rouages du militaire , a décidé la majorité en déclarant qu'il ne répondait plus de la garde royale après le moindre ajournement. L'affaire commencera ce soir à dix heures , et tout sera terminé le lendemain.
— Bien , Edouard ; tu ne devais pas moins à l'empereur qui a fait ton rang et ta fortune ; tu n'as point imité ces courtisans qui ont trafiqué de la liberté de leur bienfaiteur. Je ne connais le grand homme que par le souvenir vivant de sa gloire et de ses malheurs ; mais je l'aime avec dévouement, etje suis fié re de pouvoir exposer, pour sa délivrance , ce que j'ai de plus cher : la vie de mon mari. Epargne-la, ta vie, pour épargner la mienne; car je veux avoir ma part des périls que tu vas courir...
— Tu es femme; reste femme, et ne nous dispute pas ce qui nous appartient : les hasards et les dangers d'une entreprise qui coûtera du sang. Certes, j'ai éprouvé que le sexe seul ne fait pas la trempe de l'âme, et bien des hommes ne t'égalent point en énergie, <;n courage ; mais contente-loi d'avoir su
garder un secret; c'est une assez rare victoire pour une femme.
— Vraiment il est des hommes qui sont femmes plus que nous sur ce point, et je suis certaine que les délations ne viendront pas de notre côté. N'importe, je t'amènerai moimême du renfort au lieu du rendez- vous général de la porte Saint-Denis; et sans me vanter le moins du monde d'être une pucelle d'Orléans, je compte réhabiliter mon sexe qui n'a de faiblesse que celle qu'il veut bien pour plaire.
— Maria, pas d'extravagance ; il est indispensable que tu ne quittes pas l'hôtel pendant que la régence provisoire s'établira militairement; jeté laisserai des instructions écrites pour communiquer avec les chefs qui se présenteraient : d'ailleurs , je n'ai pas remis tous les fonds du comité , et il serait urgent de veiller sur ce dépôt dont je puis avoir besoin cette nuit même.
— Eh bien ! je subirai le supplice que tu m'imposes, quoique je ne m'évanouisse pas pour un coup de canon ou de fusil; j'attendrai, assise devant ma fenêtre, qu'on m'apprenne si tu es tué ou blessé; je me coucherai
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même, situ l'exiges, tandis qu'on se battra dans les rues et aux Tuileries!... Tu ne sais pas la consolation que tu me refuses? Je serais là pour te défendre ou te venger, car je t'aime comme une mère, comme une sœur, comme une amie dévouée; jet'aime plus que tous mes amans ensemble qui n'ont jamais diminué ta part d'affection.
— Il faut avouer, mon amie, que tu les as toujours mal choisis, et depuis ton Ribac il n'en est pas un o^ui soit digne de cet honneur. A propos , je te sais gré de n'avoir pas séduit ce pauvre Jules.
— Tu me saurais plus de gré encore , si tu le rencontrais à la tète de son régiment ; toi armé contre les Bourbons , et lui armé pour eux! Tu me remercierais d'avoir souffert un duel entre amis?
— Il est vrai , Jules est de garde au château, et s'il y a résistance, je le connais, il est brave , il a foi en son opinion ; il ne se rendra pas ; nous avons fait serment de passer par les armes Le malheureux !
— C'est mon affaire d'empêcher un malheur et de vous conserver l'un à l'autre : je
te recommande seulement de la prudence pour ta vie; et je te prie, en outre, d'avoir soin que M. de Rochebonne, commandant la place, ne soit pas sacrifié; c'est le mari de ma sœur, Edouard ; à ce titre, nous lui devons la plus active protection : tâchons qu'Henriette n'ait pas trop à se repentir.
Le comte Dorand embrassait sa femme avec une tendresse qui s'avivait encore des sympathies intelligentes de celle-ci, noblement inspirée par la verve de son bon cœur, et si solide en sentimens sous la folâtre légèreté de son âge; mais elle ne voulut pas dire comment elle réussirait à éloigner de son poste le lieutenant de la garde royale; elle fit de nouveau promettre à son mari de ne pas trop s'exposer et de se souvenir que M. de Rochebonne était leur parent. Le comte lui confia le mot d'ordre et le mot de passe, lui traça quelques instructions , rangea ses papiers, prit sur soi les plus importans et brûla les autres, régla les comptes de sa caisse, composa et corrigea des proclamations que multipliait une imprimerie clandestine, fit porter ses armes au Bazar, dîna en hâte, et, après avoir
fait à Maria des adieux mêlés de larmes réciproques, courut à un rendez-vous chez le capitaine Nantil, rue de la Tour-des-Dames. Il avait prévenu qu'il ne rentrerait pas avant le lendemain matin , pour employer le reste de la journée aux derniers préparatifs du mouvement qui éclaterait sur plusieurs points à dix heures du soir.
La comtesse, belle dans son négligé voluptueux , qui , sous prétexte de la chaleur de l'été , livrait au regard et à l'imagination tous les charmes de la nudité au milieu de la mousseline transparente, des gazes flottantes et des dentelles indiscrètes; était étendue avec une merveilleuse coquetterie de pose; les épaules découvertes, les cheveux retroussés en chignon , les bras croisés par-dessus sa tête et les jambes pendantes hors des coussins, elle rêvait, attentive au moindre bruit, et souvent se redressant avec une lueur de joie au visage; puis, trompée dans son espérance, elle reprenait sa position nonchalante en soupirant et témoignant son désappointement par une petite moue, bientôt effacée dans un sourire : un demi-jour vaporeux fil-
SEDUCTION. [ 2f)
trait à travers les persiennes dans ce boudoir, dont l'ameublement de soie blanche et de bois de citronnier, les ornemens d'argent et les fresques de fleurs, d'oiseaux et de papillons, semblaient conformes à sa mystérieuse destination; deux cassolettes de parfums et des vases de roses naturelles répandaient dans l'atmosphère de quoi enivrer tous les sens à la fois. Ce n'était plus un boudoir élégant de la Chaussée-d'Antin , mais un lieu de délices orientales, le sanctuaire enchanté d'une aimée ou d'une odalisque; on pressentait l'amour et le plaisir dans tous les détails de ce luxe délicat : cette fraîcheur embaumée, Ce crépuscule suave, ces couleurs richement mariées, ce sofa moelleux où s'étalait un beau corps de femme, tout avait un langage ineffable.
Impatientée d'attendre en vain et offensée d'avoir attendue, elle renversa de colère une cassolette qui s'éteignit sur le tapis de Perse, balança, en mordant ses lèvres, sa tète alloufdie, et s'assoupit dans un gracieux abandon, de sorte que sa gorge s'était fait passage et que son peignoir blanc couvrait à peine le il. 9
l3o VERTU FT TEMPÉRAMENT.
genou. C'est alors que la porte, s'ouvrit, et Jules de Remicourt, que des ordres précis avaient introduit de prime abord , s'arrêta sur le seuil, extasié du spectacle qu'il contemplait, et incertain s'il ne devait pas obéir à la discrétion en se retirant; mais il eût fallu qu'un miracle le rendît aveugle sur-le-champ pour qu'il renonçât à jouir de ce bienheureux hasard : chaque coup d'œil l'attachait davantage à l'objet que sa raison l'exhortait à fuir; enfin il ferma la porte derrière lui pour s'ôter la faculté de la retraite qu'il aurait pu essayer par un dernier effort de sagesse, et, vaincu à ce ravissant aspect, il tomba à genoux devant la dormeuse.
C'était un tableau bizarre que cette jeune femme étalée à l'aventure dans le piquant désordre d'un sommeil léger, et que ce jeune homme agenouillé en silence dans une contemplation extatique , mais raide et gênée par son uniforme de grenadier, qui donnait une sorte de trivialité à la plus idéale scène de roman : Jules de Remicourt, son lourd bonnet à poil sur le crâne, les mains emprisonnées de gants jaunes, la taille busquée dans
son habit de drap bleu à parement et passepoils roses , boutons argentés et brandebourgs blancs, avec l'épée à la ceinture; mais par bonheur, le côté plaisant des choses en amour n'offense pas les yeux des amans; et, dans certaines occasions, la femme dont l'esprit pardonne le moins le ridicule, tolère les plus bouffonnes singularités de costumes. Mesdames , avez- vous jamais ri de voir un homme en chemise avec des bottes, ou bien nu le chapeau sur la tête ?
Maria ne remarqua pas en s'éveiliant ce qu'il y avait de grotesque dans un uniforme avec cette posture galante , ou plutôt les regards compréhensibles de Jules lui firent oublier l'officier de la garde royale pour ne songer qu'à l'amant; elle simula un geste de surprise qui était de la satisfaction intime, et ne changea qu'imperceptiblement la pose agaçante qu'elle avait prise sans préméditation; mais une flamme partait sans cesse de ses prunelles pour consumer les fragiles scrupules qui eussent encore empêché les transports de l'ardent jeune homme. Celui-ci en voyant s'entr'ouvrir les yeux bleus qui le fascinaient,
l32 VERTU ET TEMPÉRAMENT.
baissa les siens, se releva en rougissant et chercha une inutile justification à sa témérité.
— Je suis confus, madame, dit-il en balbutiant comme un lycéen fait sa première déclaration. J'étais venu... vous aviez eu la bonté de me mander par une lettre... que j'ai baisée cent fois.... votre femme de chambre ne m'avait pas annoncé que vous reposiez... et je suis entré sans doute indiscrètement.... vous me pardonnez, Maria?... je vais attendre...
— Restez, restez donc, interrompit - elle avec un sourire qui rappela plus près d'elle Remicourt mal résigné à sortir; les excuses sont toujours inopportunes avec moi, et aujourd'hui plus que jamais ; je vous ai prié de me faire l'amitié de passer chez moi dans la journée, et puisque vous êtes venu, je ne vous gronderai pas d'être venu si tard, mon ami.
— Oh! bien tard! je mêle reproche amèrement; mais je suis de service au Château, et je n'ai pas eu le pouvoir de m'échapper plus tôt; encore la consigne me défendait -elle de quitter mon poste, et pour y parvenir j'ai eu recours au colonel qui s'est adressé lui-même
SÉDUCTION. l33
à M. le comte de Coetlosquet: pour la première fois j'ai maudit mon uniforme.
— Enfin je vous ai , et je vous retiendrai long-temps si vous m'y autorisez : ne faites pas l'étonné, et surtout ne prétextez pas la consigne, le devoir, l'honneur, bagatelles! Je vous garde!
— Vous me gardez , chère Maria ! Je suis sensible à ce badinage qui me montre votre amitié, et, pour vous prouver la mienne, je voudrais vous prendre au mot et vous lasser de ma présence.
— Je mets hors de cause mon privilège de femme pour vous ordonner de rester sans que vous m'en priiez; vous resterez, Jules, malgré votre effroi et votre amour de la discipline?
— Rester ! vous savez si je suis d'accord avec vous pour le désirer! Je donnerais le peu que je possède pour ne pas me séparer de vous si promptement; mais j'ai promis d'être de retour à cinq heures ; cette promesse m'est plus sacrée qu'un serment.
— Serment ou promesse , encore un coup vous resterez... Tâchez d'agrandir vos yeux
l34 VERTC ET TEMPÉRAMENT.
pour exprimer votre étonnement, jurez-moi que vous allez rejoindre votre poste, faitesmine d'échapper, rebelle? Je vous tiens, je vous enchaîne, oui, mon ami, je suis fâchée si vous l'êtes, je vous demande pardon de la liberté grande; mais vous resterez.
— Maria, vous me faites frémir; ne mettez pas aux prises votre désir avec une inexorable nécessité ; voudriez-vous me déshonorer, me faire comparaître devant mon colonel en coupable? Il y a justement une consigne extraordinaire au Château. Les postes sont doublés.... Ah! je me souviens.... on craint pour cette nuit quelque complot... Adieu, je retourne à mon poste : on peut avoir besoin de moi; n'ajoutez pas au chagrin que j'éprouve à ce brusque départ; adieu, Maria; demain je reviendrai solliciter mon pardon.
— Si vous faites un pas pour sortir!... Ter nez, Jules, vous avez deux ordres contraires, le mien et celui de votre chef militaire : lequel suivrez-vous ? choisissez vite ! Tu hésites , Jules ?
— Non, je n'hésite pas quand vous commandez, je reste, je suis à toi! Eh bien!
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puisque je reste , puisque je me perds pour obéir à ton caprice, que veux-tu de moi? Oui, je reste, s'écriait-il en la serrant contre son cœur et fondant sa bouche dans celle de Maria; je foule aux pieds mes épaulettes, et je n'aurai pas de regret : car je suis aimé de ce que j'aime.
— Tu restes dans mes bras , reprenait la comtesse en répondant à ses baisers; j'étais bien assurée d'avance que tu me ferais maîtresse de ta volonté , dès que je réclamerais cette preuve d'un amour que je partage depuis une année ! Mais je ne veux pas te perdre et nuire à ton état par simple caprice; je veux servir ta fortune et te nommer même colonel.
— Colonel! répéta le lieutenant qui recula frappé de stupeur et cherchant à lire dans les regards caressans de la comtesse qui souriait; moi, colonel, lorsque je commets une faute aussi grave? Vous me faites trembler.
— Oui, demain tu seras colonel , mon Jules, reprit Maria en lui donnant l'accolade ; dès à présent tu n'es plus au service des Bourbons ; je t'enrôle sous les drapeaux de l'empereur.
— L'empereur ! dit Remicourt en se levant avec explosion ; est-il possible? Vous me tendiez un piège , Maria ? Mais d'où savez - vous qu'on trame un complot contre le roi ? Ce complot existe-t-il en effet ?
— Il existe tellement qu'il s'achève cette nuit, et vous en faites partie , puisqu'Edouard en est le chef. Allons, débarrassez- vous de votre équipement de garde royale et venez vous rasseoir près de moi.
— Si c'est un badinage , il est affreux, disait-il en se promenant à grands pas et se battant le front de son poing fermé; mais non , il n'est que trop vrai, cette conspiration, je l'avais découverte! Edouard en est le chef!... Ah! malheureux, qu'ai-je fait ? Pourquoi ne m'avertissait-il pas? Pourquoi même ne cherchait-il pas à me séduire ? Il va se perdre !
— Calmez-vous , mon ami ; votre trouble me fait frémir ; d'où naît ce violent désespoir? Préférez-vous les Bourbons à votre ami? à moi? Je t'en prie, mon Jules, ne m'effraie pas!
— Je te dis qu'il se perd ! s'écria Jules en tirant de sa poitrine un papier froissé qu'il déploya; tiens , regard o ce brevet de capitaine ;
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c'est le prix de la délation; j'ai rempli un cruel devoir!
— Vous, délateur! interrompit-elle en lui arrachant ce brevet qu'elle lut en courant: capitaine! Oh! non, Jules, tu n'as pas dénoncé; tu m'abuses: d'ailleurs, qui t'apprit la conspiration ?
— Le hasard, deux personnes que j'entendis au Musée préparer une invasion nocturne dans les Tuileries; on parlait de massacrer le roi et la famille royale; j'ai dû prévenir le ministre; je l'ai fait, mais je ne demandais pas de récompense; on m'a remis ce matin ce brevet que je n'accepterai jamais; un brevet de la Légiond'Honneur l'accompagne; je veux les gagner autrement.
Jules de Remicourt s'empara des lettres ministérielles et les mit en pièces avec une généreuse indignation ; puis, se plaignant tout haut de M. de Richelieu qui l'avait traité comme un espion que l'on paie , il continua de marcher en s'agitant, une main sur les yeux, poussant des exclamations étouffées, insensible aux douces paroles de la comtesse qui l'appelait auprès d'elle; dispersant avec
sa botte les débris de papier qui jonchaient le plancher , s'arrètant pour écouter un bruit imaginaire , jusqu'à ce que , las de cette lutte intérieure que sa conscience soutenait contre l'amour et l'amitié, il s'élança tout à coup sur Maria , l'enveloppa de caresses , l'électrisa de baisers brûlans, et pour mieux étourdir ses remords, s'enivra de jouissance.
— Je demande ma part de son sort, quel qu'il soit, disait-il en se sentant repoussé faiblement; si je l'ai perdu, je me perds avec lui; je suis conspirateur , entends-tu , Maria !
— Je devrais te haïr, toi qui nous as trahi, reprenait-elle à travers les baisers ; mais je te pardonne en faveur du châtiment que tu t'infliges toi-même. Quant à ton avis au ministre...
— Il n'est pas arrivé le premier, car M. de Richelieu était instruit déjà, et je suppose que M. de Rochebonne, qui sortit de son cabinet lorsque j'y entrais, m'avait devancé...
— M. de Rochebonne, le mari de ma sœur, lui nous aurait dénoncés! Eh bien! n'importe, l'attaque sera si vive et les agresseurs si résolus que le gouvernement ne profitera pas des révélations qui lui sont parvenues. Nous
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verrons ce soir ce qui arrivera : jusque là, Jules chéri, nous sommes maîtres du temps, et il en coûte moins de mourir après.
— Tu as donc juré de me rendre criminel envers mon ami comme envers mes princes? Je te demande grâce sans espoir de l'obtenir, car tes baisers ont plus d'empire que l'honneur.
— Ne m'aimes-tu point assez pour prendre part à mes crimes ? Mais ce ne sont pas des crimes, cher ami , c'est du bonheur. Tu avais déjà le coeur, prends le reste; prends tout !