‹ Vertu et temperamentChapitre 6 sur 18 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

On voit entier un familier de l'inquisition, fantôme noir et terrible, qui tient d'une main une baguette d'ébène , et île l'autre un parchemin déployé. Il marche droit à dona Marie; de sa baguette il touche l'épaule nue de la jeune femme. — Le grand inquisiteur vous attend à son grand tribunal , dit-il avec une voix de bourreau.

Régnier Destourbet, Charles 11.

ftrnstatton»

Les tambours des différens corps d'infanterie de la garnison achevaient de battre la retraite dans les dépendances de chaque caserne; les rues de Paris étaient moins bruyantes que d'ordinaire à cette heure de promenade, de spectacle et de délassement; les boulevarts , dégarnis de leur cohue d'élégans et de femmes en montre, étaient parcourus dans toutes les directions par des ca-

l[\[\ VERTU ET TEMPÉRAMENT.

briolets où brillaient des uniformes ; les principaux cafés regorgeaient de monde en attente, et des groupes d'hommes armés de bâtons stationnaient à l'entrée des places; on remarquait partout une circulation sans cesse renouvelée d'individus à moustaches ou dé- -*"• corés d'oeillets rouges qui se prenaient la

main et passaient.

La porte cochère de l'hôtel du comte Dorand était fermée, contre l'habitude ; deux chevaux sellés et bridés attendaient dans la cour en frappant du pied et tourmentant la courroie qui les attachait. La comtesse avait fait prévenir ses domestiques mâles , tous anciens militaires réformés, qu'ils se tinssent prêts à être passés en revue. Ceux-ci qui se doutait bien , à force d'indices et de demi-confidences, qu'on préparait un vaste mouvement libéral pour renverser les Bourbons et recommencer la guerre, s'imaginèrent que l'empereur allait revenir de Sainte - Hélène aussi facilement que de l'île d'Elbe, et des larmes de joie dans leurs yeux éraillés, des sourires d'espoir dans leurs barbes grises , des cris et des chants de la vieille garde exprimaient leur

première émotion qui se manifesta mieux par leur empressement à revêtir un uniforme longtemps oublié, à baiser leur aigle et leur cocarde, à polirleurfusiletàcirerleur giberne. Ilsétaient sept soldats de Bonaparte, plus ou moins invalides, qui s'exerçaient au maniement des armes sous le vestibule. André commandait à cause de ses trois chevrons tout noirs de poudre.

— Il est tenrps, cher Jules, disait la comtesse à Rcmicourt qui annonçait à chaque instant son départ sans avoir la force de l'effectuer, tu n'as qu'une demi-heure pour courir rue d'Artois chercher des armes et ôter ton uniforme, ce qui n'est pas nécessaire ; en tout autre circonstance, c'est moi qui te retiendrais sur mon cœur; mais va et reviens vite !

— J'éprouve une répugnance singulière à me séparer de toi pour un seul instant, répondait Remicourt en s'enlaçant à sa maîtresse plus étroitement; dans tes bras je n'ai pas le loisir de m'accuser et de me repentir; mais il me semble que le remords fera chanceler ma résolution dès que tu ne seras plus là pour m'enivrer et m'étourdir de tes baisers, de ton haleine et de tes regards.

l46 VERTU ET TEMPÉRAMENT.

— J'espère bien venir à bout de vos remords, monsieur, en les renouvelant quelquefois ; l'amour n'est jamais coupable , mon ami. Mais ne tarde pas, ou tu serais surpris par le rappel. Songe que tu n'es plus de la garde royale que pour le compte de l'empereur, et tu peux prendre dès à présent les épaulettes de colonel. N'es-tu pas fier de concourir au retour de Napoléon-le-Grand?

— Je fais ce que tu veux , mais n'interroge pas ma conviction; je combattrai pour l'empereur que je hais, contre mon roi légitime que mes aïeux ont servi de leur sang et de leur fortune , à qui je dois mon grade et cette croix de Saint-Louis que les Bourbons accordent à leur fidèle noblesse, et que j'ai juré de défendre sous le drapeau blanc... Ah ! ne m'abandonne pas à moi-même!

— Jules, tu n'as plus qu'un devoir et qu'un serment : on trahit son roi , mais non sa maîtresse. Tu n'iras pas dans les rangs royalistes tuer un ami ou t'exposer à périr de sa main ; tu m'appartiens, Jules, et je ne te cède qu'à la cause de l'empereur. Mais pourquoi partir?

Pourquoi ne pas garder cet uniforme dont la vue entraînerait la défection de ton régiment ?

— Cet uniforme n'est point à moi, je l'ai reçu pour le service de la monarchie , je ne le souillerai pas. Adieu, Maria; tu m'as rendu le plus heureux, mais le plus malheureux des hommes ! Ange , tu n'étais qu'un démon ! oh! je te tiendrai parole cette nuit; mais je ne porterai plus les armes pour l'empereur demain!... Oserais-je reparaître devant Edouard? ô mon amour , encore un baiser !

Aussitôt que Jules de Remicourt , qui avait long-temps hésité à s'arracher au tendre tèteà-tète que l'un et l'autre prolongeaient tour à tour, eut échappé en fuyant au péril d'oublier l'heure tout-à-fait, la comtesse, fraîche et radieuse dans le désordre d'une toilette chiffonnée de boudoir, descendit sous le vestibule où ses domestiques, rangés en bataille, lui présentèrent les armes avec une précision digne du bon temps de la grande armée, et André, qu'on avait élu caporal à l'unanimité, se découvrit et cria : Vive l'empereur ! sa troupe en fit autant.

— C'est-il possible? sacristie, dit le concierge dont l'habit bleu avait encore la poussière de Waterloo, et qui ne pensait plus à sa jambe de bois, c'est-il bien vrai que sa majesté l'empereur est aux Tuileries, et que le torchon blanc a foutu le camp ?

— Silence dans les rangs, interrompit André que Michel venait d'avertir de laisser parler madame la comtesse. Un mois de salle de police au premier qui bouge. Portez armes! mieux que ça.

— Mes amis, dit madame Dorand avec cet enthousiasme que la voix et le geste d'une femme jeune et belle communiquent aux hommes les plus froids, je vous apporte une nouvelle qui réjouira de braves soldats de l'armée de la Loire, et vous l'apprendrez de ma bouche, puisque mon mari n'est pas là pour vous le dire : L'empereur est peut-être délivré à présent, et vous le reverrez.

— Vive l'empereur! crièrent-ils en pleurant et en riant à la fois; c'est comme le 29e bulletin ! Qu'est-ce qui pensait que le 20 mars reviendrait le 19 août ? C'est flamboyant! Il y a donc un bon Dieu!

ARRESTATION. lZj9

— Tout à l'heure le rappel battra, reprit madame Dorand en s'animant elle-même à ses paroles ; cinq coups de canon annonceront que Vincennes est en notre pouvoir; les troupes de la garnison sortiront de leurs casernes avec des généraux de l'empereur à leur tête; la garde nationale se réunira à eux aux cris de Vive la constitution , Vive la liberté! on marche sur le château; on s'empare de la famille royale; on proclame le roi de Rome , et demain le drapeau tricolore flottera dans toute la France. N'avez-vous pas entendu un coup de canon de signal ?

— Vive l'empereur ! crièrent de tous leurs poumons concierge , cocher, valet de chambre, palefreniers redevenus soldats : je vais te descendre une douzaine d'ultras; il y aura donc encore une garde impériale , madame la comtesse ? J'ai trente-cinq ans de service , vingt campagnes et douze blessures. Vivement donc le rappel ? Satané ! nous n'avons pas de cartouches ? du nanan ?

— Mes amis , vous trouverez des munitions à la porte Saint-Denis , où M. de Remicourt va vous conduire ; c'est là le rendez-vous gé-

t5o vertu et tempérament.

néral ; M. de Remicourt est un brave digne de vous commander.

— Oh! pour brave il n'y a rien à dire, reprit André après un salut militaire ; mais il n'y a pas d'affront ; c'est un royal des pieds à la tète; cependant s'il veut crier un peu avec nous Vive l'empereur

Le petit bataillon d'André , croyant que son chef lui donnait un exemple à suivre, répéta ce cri avec le fanatisme de l'ancienne garde, lorsque le grand capitaine honorait un de ses grognards d'une allocution paternelle ou lisait une de ses proclamations écrites à l'ombre des Pyramides ou à la lueur de Moscou en flammes; un coup de marteau retentit à la porte de la rue en réponse à ce cri séditieux qui valait alors trois mois de prison et seize francs d'amende; la comtesse trembla, et ses gens se regardèrent en silence; ce n'était pas un coup de canon ! Il fallut plusieurs coups réitérés et la voix pressante du comte Dorand pour que le concierge tirât le cordon sans déposer son fusil , avec lequel il accueillit militairement son maître.

— Plus de cris , mes enfans, dit le comte

qui portait l'uniforme de colonel des hussards de la garde impériale; retirez-vous et cachez tout cela ; hélas ! c'est inutile ! n'ouvrez à personne surtout !

— Edouard, comme tu es pâle? disait Maria en suivant le comte qui gagnait à la hâte son appartement; est-il arrivé quelque malheur ? O mon Dieu ! parle ! tu me fais trembler, mon ami.

— Tout est découvert ! s'écria-t-il en cachant sa tète dans ses mains et tombant découragé sur un canapé; nous avons été trahis, vendus! la conspiration est manquée!

— Manquée ? reprit Maria d'un accent énergique; manquée sans avoir brûlé une amorce ! manquée quand la garnison presque entière est à nous, quand nous avons Vincennes! manquée!

— Tant de peines , tant de sacrifices pour, ce misérable résultat! Oui, Vincennes ne nous est pas livré, la garnison est consignée dans les casernes, et on arrête tous les officiers des légions!

— Et vous , qu'avez-vous résolu au comité ? U faut risquer quelque chose, la garde

l52 VERTU ET TEMPÉRAMENT.

nationale nous secondera, on s'emparera des casernes; les couleurs du drapeau impérial ne brilleront pas en vain ; tout n'est pas perdu, Edouard: nous avons des hommes de cœur et des armes; songe que dans le moment même Napoléon est sauvé, et que Grenoble, Lyon et tout le Nord sont levés...

— Hélas! te dis-je, il n'y a rien à tenter; le gouvernement savait tout et a tout prévu : l'insurrection n'aura pas lieu en province, j'en suis certain , et notre empereur est plus que jamais prisonnier; l'expédition qui devait l'enlever de Sainte -Hélène a échoué, et le courrier qui nous porte cette déplorable nouvelle annonce une maladie grave de la victime des Anglais. O Napoléon ! je n'ai pu te sauver !

— Il sera libre dès que nous aurons restitué l'empire à son fils ; mais je t'en conjure , mon ami , ne désespère pas encore du succès ; souviens-toi des troubles de juin ; le cri de Vive la Charte est moins puissant que celui de Vive la liberté ; la cocarde et le drapeau tricolores font des merveilles, le peuple prendra les armes aux noms chéris de Lafayette, Foy et Manuel: quoi! pas un coup de fusil tiré!

ARRESTATION. l53

— J'ai prié , j'ai supplié les chefs du complot de ne pas se livrer eux-mêmes, de tenter au moins quelque résistance; j'ai proposé de me mettre à la tête des plus déterminés; mais une terreur panique avait glacé les meilleurs patriotes; je n'ai trouvé que des républicains qui voulaient proclamer la république, arborer le drapeau rouge ; Nantil a dit tout haut qu'il allait filer avec la grenouille, c'est-à-dire avec les fonds qu'il a entre les mains ; les députés , sinon deux ou trois qui ne sont pas des gens d'affaires , ont déclaré se retirer pour continuer une opposition légale ; enfin des distributions d'argent et d'eau-devie ont été faites dans les casernes par les soins du ministre, et les soldats à moitié ivres dénoncent leurs officiers; je te le répète, nous n'avons pas cent hommes disponibles.

— Alors il faut partir, Edouard, partir à l'instant, car tu ne seras pas oublié; on va venir t'arrêter toi-même, et il n'y a pas de pardon à espérer de la clémence des Bourbons, si les délateurs ont tout dit!

— Les délateurs ! ah ! malheureux que je suis , c'est moi-même , c'est moi qui ai trahi

nos frères ! Pouvais-je aussi la soupçonner capable!... J'ai confié ce secret à madame de Rochebonne !

— A ma sœur! c'est elle! comme elle m'invitait hier à quitter Paris ! et M. de Rochebonne commandant la place , M. de Rochebonne dans le cabinet du président du conseil ! Jules l'y a rencontré...

— Jules? tu l'as donc vu? où est -il? où l'as-tu envoyé? Car tu voulais l'entraîner dans cette funeste conspiration? Il était de garde au Château. Ah ! si tu l'as perdu avec nous !

— Devais-je prévoir cette issue déplorarable? J'avoue qu'un ami si cher nous appartenait assez pour réunir sa fortune à la nôtre, pour prendre sa part dans nos dangers comme dans nos succès; Jules conspirait avec nous.

— Qu'as-tu fait, malheureuse ? J'aime trop Jules pour lui faire abjurer tous ses préjugés, toutes ses croyances, tous ses sermens, pour le rendre coupable et méprisable à ses propres yeux ; je ne veux pas de lui.

— Il n'est plus temps, te dis-je; il a quitté son poste, il est compromis; il reviendra

tout à l'heure sans uniforme et avec des armes; mais, hélas! j'avais compté sur un meilleur usage de sa bravoure, et au reste, puisque sa coopération ne peut désormais nous être utile, il faut l'avertir, le sauver; personne, certainement, ne sait qu'il est gagné à cette funeste cause; il justifiera sans peine son absence du Château.

— Oui, il le faut absolument; Remicourt ne servait qu'à contre-cœur les ennemis des Bourbons, Remicourt est peut-être maintenant le plus désespéré des hommes; en tout état de choses, j'aurais refusé d'en faire un complice malgré lui; je me reprocherais toute ma vie de lui avoir donné des remords et d'avoir dérangé sa carrière... Quels papiers a-t-on déchirés? Une lettre du ministère de la guerre?

— C'est le brevet de capitaine que Jules avait reçu ce matin et qu'il est trop généreux pour accepter. Mais je me charge de tout : je l'empêcherai bien d'être victime de son amitié. Je te promets qu'il ne lui arrivera rien; c'est moi qui l'entraînai dans la rébellion, c'est à moi de le remettre dans la posjh

l56 VERTU ET TEMPERAMENT.

tion d'où je l'ai fait sortir. Quant à toi, tu n'as d'autres parti que la fuite ; il y a des chevaux prêts dans la cour.

— Je ne fuirai point lorsque tant de braves gens que j'ai fait agir sont dans la peine; que diraient-ils en prison de me savoir libre? ils se plaindraient davantage , ils m'accuseraient peut-être !... non , je ne pars pas.

— Monsieur le comte, dit André qui entra brusquement dans la chambre et n'oublia pas de saluer militairement, il y en a d'aucuns qui jasent que vous allez être empoigné; mille noms de Dieu! qu'ils viennent ces gendarmes et je leur en donnerai une fameuse! c'est qu'ils ont tout de même fait une rafle d'officiers à la caserne de la Nouvelle-France, à ce qu'on répand, et M. Talbot, le banquier de la rue de Provence , est pincé.

— C'est bon, André, interrompit madame Dorand, n'ouvrez les portes de l'hôtel à qui que ce soit, excepté à M. de Remicourt que nous attendons; cachez toutes les armes, et que Michel s'apprête à monter à cheval.

— Où irons -nous, mon amie? reprit le comte qui éprouvait le besoin de prendre une

ARRESTATION. 1 Sj

détermination en présence du danger qui le menaçait; en Italie? en Espagne? Si le Piémont était déjà en pleine révolte ?

— A quoi bon balancer sur le choix d'une retraite? le plus urgent et le plus difficile, c'est de sortir de Paris, et si tu ne te hâtes pas de l'essayer, tous les chemins seront fermés; en selle et au galop !

— Tu as raison : en restant et me livrant sans résistance, je ne sauve personne, tandis que je puis encore utiliser mon sang pour la liberté dans un pays indépendant ; et toi , ne m'accompagnes-tu pas?

— J'entraverais ta fuite au lieu de la rendre plus sûre : d'ailleurs je suis nécessaire ici pour veiller à détruire mon ouvrage en dégageant Jules de sa promesse; mais bientôt je te rejoindrai où tu seras réfugié...

— En Espagne, jusqu'à ce que la constitution soit établie en France. Adieu, Maria; je te recommande encore notre ami que j'abandonne sous le coup d'une accusation capitale; il est et sera toujours royaliste.

Le comte Dorand remplit ses poches d'or et son portefeuille de valeurs de banque;

après avoir repris ses habits bourgeois et abdiqué les épaulettes, se munit de pistolets, de poudre et de balles, embrassa tendrement sa femme, dont les yeux brillaient de larmes , et sauta sur son cheval ardent , qui n'attendit pas le signal de l'éperon pour s'élancer de toute la vitesse de ses jarrets. La comtesse avait en peu de mots instruit Michel, que les domestiques voyaient avec envie escorter leur maître; elle suivit des yeux les deux cavaliers, qui disparurent dans l'obscurité avant que le galop des chevaux se fut mêlé au bruit général de la ville. Elle écoutait avec anxiété lorsque le marteau de la porte retentit et qu'une voix connue eut prononcé le nomdeRemicourt; elle courut, elle se jeta toute effarée au devant de lui.

Le concierge, triste et inquiet , avait ouvert à regret selon l'ordre qu'il avait reçu; Jules de Remicourt entra sans remarquer l'abattement peint sur tous les visages; il était lui-même sombre et troublé; il avait fait disparaître avec un soin scrupuleux tout ce qui appartenait à l'officier de la garde royale; il ne portait pas même son épée d'ordonnance; mais

ARRESTATION. 1 5g

des pistolets d'arçon et une carabine , un poignard turc et une ceinture de cartouches prouvaient qu'il était résigné à jouer un rôle actif dans la conspiration; il rencontra dans l'escalier la comtesse, qui se précipita dans ses bras, qui pleurait, qui lui demandait grâce, qui le suppliait de se retirer, et qui le retenait plus frénétiquement contre son sein. Ces caresses pressantes le délivrèrent un instant de ses remords et stimulèrent son zèle pour une cause qu'il était loin d'avoir embrassée librement; il était comme un homme ivre qui a puisé dans le vin une énergie et une résignation factices. Maria en faisait un libéral sous ses baisers.

— O mon ange! à toi tout, et mon sang et mon âme! disait-il avec un enthousiasme d'amant; que m'ordonnes- tu ? Je t'ai sacrifié mon dieu, mon roi, mon honneur: parle si ce n'est point assez ?

— Jules, c'est trop, je ne veux rien de tout cela, reprit la comtesse des larmes dans les yeux. Je suis fière, je suis heureuse de l'amour qui m'offre de pareils sacrifices; mais je ne les accepte pas, mon ami.

l6o VERTU ET TEMPERAMENT.

— Quel changement subit! Aurais-tu voulu m'éprouver? Une conspiration contre la personne du roi et des princes , contre la forme du gouvernement! N'existe-t-elle pas? ne doitelle pas éclater cette nuit même? Edouard n'en est-il pas un des chefs ? Ne m'as-tu pas fait jurer de le seconder de mon épée? N'ai-je pas eu d'avance le prix de ma trahison? Eh bien ! me voilà disposé et déterminé à tout pour te plaire.

— Merci de ton dévouement, de cette abnégation de toi-même, de cette obéissance passive à mes désirs : oh ! je t'aime , Jules , je t'en aime davantage, s'il est possible; mais je te dégage de ta promesse, je te rends aux devoirs de ton état et de ta conscience. Je me repentirais presque de t'avoir séduit au point de te faire oublier ce que tu as de plus saint et sacré; mais le complot n'aura pas lieu, puisqu'il est découvert...

— Découvert ! C'est donc l'effet de ma délation? Maintenant, Maria, je ne suis plus que de ton parti;... mais a-t-on découvert aussi les auteurs du complot? Edouard est-il dénoncé , saisi ? Ah ! c'est moi seul !...

— Non , Jules , tu as agi suivant la rigueur de ta conviction : je n'ai pas de reproches à t'adresser. Mon mari est en fuite; il aura le temps et les moyens de se soutraire aux recherches; mais toi, sors d'ici !

— Dieu soit loué! Edouard a pu échapper! Sais-tu bien qu'un conspirateur est puni de mort? Tu prétends me chasser, ingrate, lorsque ta vue me console de tout, même du déshonneur ? Pour un baiser, je recommencerais ce que j'ai fait, je quitterais mon poste, je m'armerais pour les factieux, et pourtant je n'avais rien de plus précieux au monde que mon royalisme pour lequel j'aurais donné ma vie.

— Ta perte est certaine et sans nécessité , si tu demeures dans cette maison une minute de plus; la police arrête à domicile les personnes soupçonnées, et je m'étonne qu'on ne soit pas encore venu pour s'emparer d'Edouard, qui est suspect depuis 1816, et qui a participé à toutes les conspirations bonapartistes. Adieu, mon Jules; laisse-moi seule tenir tête à l'orage; retourne chez toi, prétexte une indisposition grave pour excuser

l6i VERTU ET TEMPERAMENT.

ton absence des Tuileries : mais par pitié pour toi, par amour pour moi, qu'on ne te trouve pas ici! Tu serais incriminé, jugé, et peut-être Tu n'es pas encore parti?

Un groupe d'hommes s'était rangé devant la porte de la rue; les crosses de fusil résonnèrent sur le pavé, et on frappa en ordonnant d'un ton haut et impératif d'ouvrir sans délai, au nom du roi et de la loi. Un silence de terreur accueillit cette injonction , qui fut réitérée avec menace de briser la porte; le concierge alla demander à la comtesse un ordre qu'il attendit la tète basse, et André, jurant tout bas, prit son fusil chargé et amorcé : il y eut un instant de répit entre les coups de marteau, pendant lequel au dehors on semblait se consulter pour prendre l'hôtel d'assaut.

— Tu l'entends, disait à Remicourt Maria éplorée, ce sont eux; ils t'arrêteront, ils t'emprisonneront! Tu pouvais les éviter, et à présent il est trop tard! Je vous défends d'ouvrir à ces gens !

— ■ Mon amie, je suis criminel, et je n'éviterai pas le châtiment que j'ai mérité; d'ail-

leurs n'ai -je pas forcé Edouard de chercher son salut dans la fuite? j'ai trahi l'amitié comme l'honneur; on me laisserait maître de ma vie, que je me ferais justice par mes mains. Adieu, Maria; nous sommes tous deux bien coupables! Qu'on ouvre les portes à l'instant !

— Je vous le défends ! s'écria la comtesse voyant que son concierge s'en allait lentement obéir; Jules, je veux, je dois te sauver malgré toi; mais j'y songe, chaque instant que je puis gagner est une chance de plus pour l'évasion de mon mari.Viens donc chercher quelque issue, quelque moyen d'échapper, viens, et n'attends pas qu'on te saisisse, qu'on te jette en prison, qu'on te juge comme conspirateur... Tu es innocent, je le jure, c'est moi, c'est moi seule qui t'avais entraîné un moment! je dirai que c'est moi, si tu refuses d'essayer de sortir d'ici !

— Tu vois, je suis calme et résolu, mon amie: je t'ai promis de participer à un complot, mais non d'en fuir les conséquences; ainsi attendons qu'ils aient enfoncé la porte et opposons-leur encore des retards, s'il est possible,

l64 VERTU ET TEMPÉRAMENT.

pour donner à Edouard le temps de s'éloigner; mais ne fais aucun effort pour me sauver, et par là épargne-moi le crime de me punir par mes mains... Il faudra donc te quitter pour toujours?

— Pour toujours ! oh ! non, dis-moi que tu ne me quitteras jamais? Jules, souviens-toi que je meurs si tu meurs; tu ne veux pas me tuer ? promets-moi , jure-moi que tu consentiras à vivre pour ta Maria !

— Mille noms de Dieu ! murmurait André assis les bras croisés vis-à-vis la porte qu'on ébranlait avec le levier; dire que je n'ai pas seulement la permission de coucher un commissaire de police !

Cependant la porte soulevée de ses gonds livra passage à la force armée que conduisaient le commissaire de police du quartier et Lamoureux , agent extraordinaire de la Préfecture; l'escouade de gendarmes se divisa en deux bandes , dont l'une cerna l'hôtel en dehors , tandis que l'autre visitait l'intérieur avec des précautions minutieuses. On s'empara successivement de tous les domestiques, qui furent interrogés par le commis-

ARRESTATION. l65

saire, et qui se renfermèrent dans une dénégation complète des faits qu'on supposait devoir être à leur connaissance ; tous répondirent qu'ils ignoraient où était le comte Dorand, et qu'on ne l'avait pas vu sortir de la journée ; mais comme André s'exprimait en termes énergiques sur l'arbitraire de ces mesures exécutées en vertu d'un simple ordre de police, ses camarades furent avec lui gardés à vue pour être emmenés à la Conciergerie. André cria Vive l'empereur, et les autres l'imitèrent aux oreilles des gendarmes.

Lamoureux, suivi de quatre soldats sous les armes, parcourait les chambres, fouillait les. meubles et recueillait parmi les pièces de conviction beaucoup d'objets précieux qui n'auraient témoigné que contre sa rapacité; il entra enfin dans le boudoir faiblement éclairé où ma: dame Dorand embrassait Jules de Remicourt avec des transports violens de désespoir; celui-ci conservait un sang-froid mélancolique et l'encourageait moins par des paroles que par des caresses silencieuses; Lamoureux interrompit le pillage qu'il opérait à la sourdine pour faire l'homme d'importance: il dissimula ses

l66 VERTU ET TEMPÉRAMENT.

poches toutes gonflées de butin , ordonna aux gendarmes de se tenir sur leurs gardes, toussa magistralement, et s'avança le chapeau sur la tête vers la comtesse, qui se réfugia dans les bras de son amant.

— Madame , dit-il en prenant position comme un maître de danse, c'est à la comtesse Dorand que j'ai l'honneur? je suis envoyé par M. le préfet en personne pour avoir l'honneur de m'assurer, de gré ou de force, de l'individu de M. le comte votre époux, et ça me va d'autant que c'est lui-même que j'ai l'honneur de rencontrer; pardon de le déranger, mais il ne se fera pas tirer l'oreille.

— Je suis prêt à vous suivre, dit en se levant Remicourt dont les yeux s'animèrent à l'espoir de passer pour son ami* c'est moi qui suis le comte Dorand, monsieur.

— Vous? s'écria la comtesse se jetant audevant de lui, vous voulez!.. Messieurs, vous n'avez pas le droit d'arrêter sans motif une personne!.. Enfin puis-je savoir?.. Non, vous ne l'emmènerez pas !

— Ma petite dame, reprit Lamoureux en ricanant , si je n'étais pas dans l'exercice de

AKRESTATION. 167

mes fonctions, je vous montrerais bien que nous sommes de vieilles connaissances; rappelez-vous la rue Thibautodé.

— Ah ! le misérable ! s'écria Maria en se lamentant; il n'est pas satisfait d'avoir causé la dégradation de mon père, il veut encore m'accabler d'une douleur plus intime. Suisje tombée si bas que d'être au pouvoir de cet infâme! Oh! je vous implore, monsieur; suspendez, retardez l'effet de votre mission; j'aurai pour vous une reconnaissance sans bornes; il est innocent, je vous l'atteste, monsieur.

— Eh bien! méchante, dit familièrement Lamoureux en lui touchant le bras, une autre fois serez-vous si revêche avec les amis ? On pince, on mord, c'est de jeu; mais on se laisse faire, et c'est fait gentiment!

— Marchons, repartit Jules indigné de ces grossièretés dont il ne soupçonnait pas l'origine et le repoussant avec rudesse loin de Maria; vous êtes bien hardi de vous permettre ces insolences devant moi !

— O le crâne ! dit Lamoureux en lui montrant le poing avec fureur, ô l'animal! comment

l68 VERTU ET TEMPERAMENT.

il m'a manqué de révérence, ce buonapartiste, ce libéral, ce révolutionnaire! gendarmes, entourez-le et serrez -lui les côtes! Est-il fier de son épouse qu'on connaissait un peu avant lui? Attends, tricolore, on t'en fichera de toutes les couleurs. C'est le chef, ne le lâchez pas : je l'ai vu un jour aux Tuileries, qui baisait un petit aigle d'argent! Dieu de dieu! le baisait-il!... O le chien! il m'a démantibulé presque l'épaule! Va, ton affaire est faite, la moustache: on te la coupera drôlement, sauf ton respect , et la tête avec.

— Monsieur le commissaire, dit Jules de Remicourt à celui-ci qui accourait au bruit , employez votre autorité pour fermer la bouche à ce malheureux qui m'insulte, et conduisez-moi à ma destination.

— Monsieur le comte , reprit le commissaire à qui l'air noble et décidé du jeune homme inspira de la politesse à défaut d'intérêt; je vais dresser procès-verbal de votre arrestation et des saisies de papiers.

Une heure après, lorsque les appartemens eurent été retournés par les mains rapaces de Lamoureux et de ses satellites , lorsque Par-

gent, les papiers et les armes eurent été enlevés avec Jules de Remicourt qui avait pris le nom et les griefs du comte, Maria seule, dans son hôtel que les gens de police venaient de quitter, éplorée et gémissante , s'arrachait les cheveux et augmentait en se roulant sur son lit le désordre de ses vètemens et de ses traits ; elle se livrait au découragement le plus abandonné, et ne voyait pour elle d'avenir que la mort la plus prompte pour devancer celle de son amant qu'elle s'attribuait avec horreur; par moment les patrouilles qui se succédaient dans la rue lui portaient une terrible secousse; elle se figurait que son mari était arrêté et conduit en prison; elle regrettait alors l'inutile dévouement de Remicourt, et ne savait plus que se désoler sans prendre un parti qui pût servir deux êtres également chers, également compromis ; la nuit se passait en douleurs irrésolues que le sommeil aurait assoupies : enfin les larmes se tarirent, les sanglots se calmèrent; la résignation lui revint avec l'espérance; elle qui n'était rien inoins que pieuse, se surprit à plier le genou, joindre les mains et prier.

l^O VERTU ET TEMPERAMENT.

— Oh ! je le sauverai ! dit-elle avec un pressentiment de joie; il serait odieux que je fusse cause de sa perte; lui si dévoué à ma volonté ! cher Jules, il s'est sacrifié pour son ami! oh! oui, je le sauverai!

Page 1