CHAPITRE ZZIII
Quand je suis avec une jolie femme, je m'occupe de mon honneur particulier et fort peu du bien général; mais après cela je ne dois pas vous cacher que j'ai fait sur les choses économiques et politiques des études tiès-approfondies.
Charles Rabou, une Charte,
ftuttrnrr.
Dès sept heures du matin , la comtesse I>orand, intéressante de pâleur, les yeux rouges et pleins de larmes, sortit de son hôtel, où elle avait passé une nuit d'angoisses et d'amertumes; son chagrin cependant ne fit pas qu'elle ouhliât l'indispensable affaire de sa toilette, et le soin qu'elle prit de rehausser son air languissant par un négligé coquet, témoignait assez qu'elle comptait encore sur ses
\<-jl\ VERTU ET TEMPÉRAMENT.
avantages de femme. Elle arriva clans un modeste fiacre à l'hôtel du président du conseil , et les pièces d'or qu'elle distribuait de la loge du concierge à l'antichambre lui ouvrirent les portes plus facilement qu'une lettre d'audience n'aurait pu faire; d'ailleurs M. de Richelieu recevait par tradition les femmes à son petit lever, et la comtesse, dont la beauté piquante eût fait honneur à un prince du sang, fut introduite dans un salon d'attente, sous le bénéfice de tète-à-tète galant; mais elle ne se souciait guère des sourires et des chuchotemens de la livrée.
Elle s'assit dans le premier fauteuil, le front penché sur sa main et la figure cachée par la blonde flottante de son chapeau , sans remarquer à l'autre bout du salon deux dames qui se levèrent à son arrivée et la regardèrent avec une muetfe curiosité; celles-ci, qui s'étaient parées comme pour le bal, cessèrent de s'entretenir de l'objet de leur audience qu'elles s'étonnaient de voir partagée ainsi par une femme dont la mise matinale convenait peu à l'étiquette aristocratique; elles se communiquèrent d'un regard leurs observations, et
pensèrent que cette inconnue, qui paraissait jeune et belle, venait à un rendez-vous d'une nature différente du leur; là-dessus elles se scandalisèrent, remuant les lèvres, fronçant les sourcils, haussant les épaules et toussant d'intelligence ; à ce bruit la comtesse tourna vivement les yeux, qui rencontrèrent ceux de madame de Maule et de sa fille; toutes trois se reconnurent avec une surprise réciproque et se rapprochèrent d'un commun accord par un mouvement d'habitude : le salon du ministre produisit cet effet, qui ne dura pas; car à peine furent-elles près l'une de l'autre, que madame de Rochebonne se repentit d'avoir fait un pas vers sa sœur, qui ne l'embrassa point.
• — C'est vous, Henriette ! dit Maria que la présence de madame de Rochebonne chez le duc de Richelieu avait confirmée dansun pénible soupçon. Eh mon Dieu! que venez-vous faire si matin chez le ministre ?
— Je vous adresserais la même question , reprit aigrement Henriette qui se reprocha un reste de bienveillance exprimée par sa
physionomie, si j'avais droit et intérêt à m'oo cuper de vous et de vos affaires.
— La question est incroyable ! ajouta madame de Maule qui se modelait sur sa fille ; nous sommes ici parce que son excellence nous a mandées, et j'accompagne pour la convenance madame de Rochebonne.
— Vous me comprenez trop en affectant de ne me pas comprendre , repartit la comtesse en la forçant d'écouter ; je vous demande qui vous allez dénoncer au président du conseil ? Et vous êtes ma sœur !
— J'ignore si je suis réellement votre sœur, répondit madame de Rochebonne avec dédain, mais je vous renie pour telle, et je ne veux conserver aucun rapport avec une femme perdue de réputation.
— Assurément, ajouta madame de Maule du même ton; ma fille, Dieu merci! peut avouer sa mère. Quant à vous, madame, on sait à présent que vous êtes née d'une fille d'auberge de Lectoure hors du mariage; fi donc !
— Qu'avez-vous dit, Henriette? s'écria la comtesse profondément blessée de l'injurieuse
sortie de sa sœur. De quelle femme parlezvous? Je devrais vous demander en quoi vous faites consister la réputation d'une femme? Faut-il pour la rendre inexacte aux yeux du monde mentir la vertu, trahir un secret confié, vendre la liberté et le sang de ses parens, gagner d'une manière infâme la faveur du pouvoir? Comparez, madame.
— Vous avez l'air de m'accuser, dit Henriette en rougissant de colère autant que de honte; je ne présume pas que vous osiez vous comparer à moi, et peser dans la balance votre conduite scandaleuse avec la mienne, qui est au moins plus respectable. Brisons là, madame; je vous ai dit et je vous répète que j'entendais rompre à l'avenir toute relation avec des gens qui s'affichent dans leurs mœurs comme dans leurs opinions politiques, qui se séparent violemment de la bonne société, qui méprisent toutes les lois divines et humaines. Je vous ai défendu de mettre le pied chez moi, de m 'adresser la parole; tout est fini entre nous.
— Je doute si c'est bien vous qui tenez ce langage, Henriette; vous invoquez la vertu,
ir. 11
iniS VERTU ET TEMPERAMENT.
vous qui n'avez pas craint de disposer d'une révélation imprudente qui vous livrait sans garantie la destinée de tant de personnes! Vous auriez dû reculer devant cette im probité qui fera coulertant de sang? Malheureuse, c'est vous qui peut-être me priverez d'un époux, d'un ami bien cher et d'autres amis victimes de leur générosité!
— On ne conçoit rien à cette jérémiade , interrompit madame de Maule qui s'aperçut que sa fille éludait de répondre ; cette femme a perdu le sens , et son excellence nous rend un mauvais service de nous adjoindre à elle. C'est fort désagréable.
— La vérité, madame, je la publierai à la face du monde , puisque vous vous offrez toujours en exemple au monde : je raconterai comment vous avez abusé de ces séductions qu'une femme a en sa puissance pour vous emparer perfidement d'un secret, pour faire tomber mon mari dans v • piège odieux, pour acquérir au vôtre un titre misérable de récompense. Je dirai tout, madame, et le monde vous jugera. Puisse-t-il vous absoudre!
— C'est avec un singulier dégoûi, madame .
que j'aborde un débat indigne de moi; ma réputation seule justement accréditée dans le monde, que vous pouvez interroger, repousse vos étranges inculpations. Cependant je ne crois pas qu'il soit sage à vous dans les circonstances présentes d'en venir à une éclatante rupture, à un scandale public; nous sommes toutes deux dans une position qui n'a pas besoin d'une nouvelle esclandre pour devenir embarrassante : on croira que M. de Rochebonne a préféré les devoirs de sa place à des liaisons éloignées de famille; on dira que vous aviez trop compté sur notre appui. Que ne dira-t-on pas enfin?
— On dit tant de choses dans le monde! continua madame de Maule pour corroborer ces conseils qui coloraient une prière. Déjà le bruit s'est répandu, bien malgré moi, je vous assure, que votre mari, qui ne se pique pas de fidélité conjugale, avait eu l'audace de foimer le dessein de me faire le plus sensible outrage; il est vrai que madame de Châteauvert et moi le trouvâmes couché et dormant tout botté dans ma chambre et sur mon lit, l'impertinent!
]8o VERTU ET TEMPÉRAMENT.
— Ah! Henriette, vous nous avez cruellement trompés ! reprit madame Dorand avec douleur; je vous savais froide de cœur, incapable de dévouement et comédienne de vertu, mais je ne soupçonnais pas votre perversité , ma sœur.
— Vous êtes folle , Maria! ou sans doute le chagrin que vous éprouvez de l'emprisonnement de M. le comte Dorand vous ôte toute idée de raison : vous sentez que je suis au dessus de vos accusations, et que ce n'est pas moi qui ai séduit un homme par des moyens qu'on ne m'imputera jamais : ayez plus de courage, et surtout plus de confiance en ceux que vous traitez si mal; M. de Rochebonne peut beaucoup, et son crédit à la cour est grand.
— A quel prix l'a-t-il obtenu ! Il est vrai, le chagrin m'égare; j'ai pu être injuste... Seraitil possible que vous voulussiez me seconder auprès du ministre? Oh! ne me flattez pas d'une fausse joie, Henriette?
— Pour qui aurait-on du pouvoir, si ce n'était au profit de ses amis et de ses parens? Je ne doute pas que M. de Rochebonne vous
AUDIENCE. 1 0 l
porte un intérêt particulier ; il est si bon , et d'ailleurs nous devons à M. le comte Dorand...
— Ce n'est pas lui , ma sœur; il est en fuite et à l'abri de tout danger; mais je vous intéresse à un de ses amis, que vous connaissez, un excellent jeune homme, plein de grandeur d'âme, M. Jules de Remicourt.
— Quoi ! M. de Remicourt , lieutenant de la garde royale, si religieux et si brave royaliste ! Il aurait pris part à cette exécrable conspiration ! il aurait parjuré ses sermens comme militaire! C'est désolant.
— Hélas ! il n'a pas voulu que son ami courût seul un péril , et l'amitié l'a emporté sur sa conscience; mais ensuite il a refusé d'éviter le mauvais sort des conspirateurs avec lesquels il n'a jamais pactisé. Il est arrêté, madame!
— C'est fâcheux, repartit sèchement madame de Rochebonne qui s'était consultée , c'est très-fâcheux ; car je serais mal fondée à solliciter pour M. de Remicourt, que je connais à peine, et je suis étonnée que vous-même tentiez des démarches équivoques pour une personne étrangère; cela donne matière à réfléchir, et je me garderai bien de passer pour
complaisante; si c'était votre mari, à la bonne heure î
— Quelle affreuse ironie! Qu'importe que M. de Remicourt ne me soit pas attaché par des liens de nature ou de convention ? pourquoi le cacherais-je ? Je l'aime, nous nous aimons : je suis prête à tout pour le sauver.
— Vous avez pour certaines choses une naïveté qui répugne, madame; on' dirait que vous ignorez la décence du monde. Je devine le motif de votre touchante attention pour M. de Remicourt.
— Mon dieu ! madame , ajouta madame de Maule en flairant son mouchoir parfumé, nous devinons que M. de Remicourt n'a pas eu à se plaindre de vos rigueurs , et je vous blâme seulement de vous confesser tout haut.
— Il n'y a en vous que dureté et ostentation , s'écria la comtesse Dorand avec une dignité qui la grandissait; je n'accepte pas des services qu'on me marchande si bassement; M. de Remicourt ne devra rien à des cœurs si secs et si lâches : je ne vous menace même pas de ma vengeance ; j'en laisse le soin au remords qui vous viendra d'avoir fait trancher plusieurs
tètes : Henriette, c'est moi qui ne vous connais plus !
Elle allait foudroyer de son mépris cette femme qui tremblait devant elle à l'idée de se voir démasquée , et de perdre en un jour tout le fruit de dix ans de contrainte et de sacrifices, lorsque la porte du cabinet du ministre s'ouvrit, un secrétaire parut et nomma madame de Rochebonne; celle-ci se préparait avec sa mère à se rendre à cette invitation officielle; mais la comtesse Dorand la surpassa en vitesse et en présence d'esprit ; elle s'élança la première dans le cabinet en repoussant madame de Maule et sa fille qui demeurèrent au salon , ébahies et outrées de cette assurance qu'elles prenaient pour une insulte.
Cependant la comtesse Dorand ne se déconcerta pas en présence du duc de Richelieu, qui la salua et qui vint à elle avec son aina-» bilité gentilhommière, croyant recevoir la femme du commandant de la place de Paris, pendant que celle-ci enrageait d'avoir été devancée et se tourmentait de ce que sa sœur pourrait dire au ministre ; la comtesse ayant refermé la porte derrière elle, manifesta par
i 84 Vertu et tempérament.
un signe le désir de rester seule avec son excellence , qui en homme soumis aux volontés des dames, se hâta de renvoyer son secrétaire et d'offrir un siège à la charmante femme qu'il possédait en tète- à-tête.
— Madame , lui dit-il en se mettant en frais de sourires prévenans, M. deRochebonne m'a confié que vous deviez être instruite des secrets de la conspiration des officiers, et comme je crois bien que tous les coupables ne sont pas dans les mains de la justice, j'ai pris la liberté de vous mander pour obtenir les renseignemens qui me manquent, pour jeter un jour nouveau sur cette affaire qui ne nous cause plus d'inquiétude.
— Monseigneur , reprit-elle avec une indignation qui se fit jour au dehors, je suis bien aise d'apprendre de votre bouche cette affligeante vérité que madame de Rochebonne nous a infâmement trahis!
— Que dites-vous, madame? je pensais parler à madame de Rochebonne que j'ai fait prier de venir ce matin conférer avec moi ; vous n'êtestvdonc pas?... Hé! qui donc ètes- Vous, nradame?
AUDIEJNCE. l85
À ces mots, le duc de Richelieu, qui avait d'étonnement reculé son fauteuil, se leva tout perplexe , craignant d'avoir commis une imprudence , et regardant avec soupçon cette confidente inconnue qui, après le premier élan de colère , répandit quelques larmes de véritable douleur ; mais remarquant que le ministre , incertain de l'erreur qui avait eu lieu , s'apprêtait à faire rentrer son secrétaire, elle fut auprès de lui d'un bond, et les yeux encore humides, avec une pantomime suppliante et gracieuse à la fois, elle l'eut bientôt ramené à la place qu'il voulait quitter, et ils s'assirent en silence vis-à-vis l'un de l'autre. Le duc de Richelieu était trop bien appris à obéir au sexe qui avait eu tant d'empire sur ses ancêtres, qu'il n'opposa pas la plus légère résistance, même en paroles, et se montra disposé à tout écouter; car il était encore assez bon connaisseur pour apprécier la beauté séduisante de cette syrène qui ne lui épargnait pas les attaques, et qui avait une puissance contraire à celle de Méduse.
— ■ Vous m'entendrez, monseigneur, ditelle en femme sûre d'avance de son fait ; je ne
suis que la sœur de madame de Rochebonne, et je viens exprès me plaindre à vous dont l'âme est si noble et le caractère si généreux, persuadée que vous prendrez part à la trahison inouïe qui me rend la plus malheureuse des femmes; je me nomme la comtesse Do-
rand
— Quoi, madame! s'écria le duc embarrassé de la tournure qu'il devait donner à cet entretien difficile, c'est votre mari qui a dû être arrêté hier, comme chef dans un complot...?
— Serait-il arrêté, monsieur? mais non, monseigneur, on ne l'arrêtera pas; il est en sûreté maintenant. Je n'examine pas s'il était coupable , les tribunaux décideront; mais je m'adresse à voire loyauté de gentilhomme: je vous demande quel jugement vous porteriez d'une sœur qui abuserait d'un secret confié à sa foi pour perdre sa propre sœur?
— Vraiment, madame, c'est une action odieuse , répondit le duc qu'une adroite flatterie avait influencé et qui suivit l'instinct d'une âme élevée; il n'y aurait qu'une voix pour l'accuser.
— Eh bien ! monseigneur, c'est ma sœur,
c'est madame de Rochebonne, qui s'est fait contre nous une arme terrible de paroles, imprudentes sans doute, mais qui devaient mourir dans son oreille.
— Madame, interrompit M. de Richelieu dont la probité était intéressée à ne point accepter une confidence que son devoir l'empêcherait de garder , je vous avertis qu'en ma qualité de ministrre du roi, je ne puis vous promettre la discrétion que vous seriez endroit d'attendre d'un particulier ; ainsi je vous prie de ne rien dire qui doive demeurer caché; car je ne suis pas le maître de feindre ignorer un secret que vous me confieriez légèrement et qui importerait à la sûreté de l'é-r tat. De grâce, madame, parlez au ministre pour ce qui dépend de lui.
— j[e vous sais trop fidèle serviteur du roi , monseigneur, reprit Maria d'une voix et d'un air pénétrans , pour tendre un piège à votre conscience ; je vous dévoilais seulement la conduite atroce de ma sœur, qui nous a volé de quoi composer une délation aussi ridicule que mensongère, qui nous assassine avec nos
propres armes , qui met mon mari en fuite et nos amis en prison.
— La question est si délicate que j'éviterai de me prononcer pour ou contre; madame de Rochebonne est fort attachée au gouvernement de sa majesté que les factieux voulaient renverser ; elle s'est trouvée partagée entre deux alternatives également funestes: trahir un secret confié ou trahir son prince et son pays; elle a choisi le parti que j'eusse suivi moi-même , et je dois l'approuver d'avoir fait à la France le sacrifice des liens de famille. Mais quittons une discussion dans laquelle je regretterais d'être d'un sentiment opposé au vôtre, madame, et instruisez- moi de l'objet qui me procure le plaisir de votre visite : si je peux vous être agréable en quelque chose, soyez certaine que je m'empresserai de céder à l'envie que j'ai de vous plaire.
— Ah ! monseigneur , s'écria la comtesse qui lui saisit la main et la baisa quoiqu'il se refusât à ce témoignage de reconnaissance prématurée, vous pouvez me rendre la vie en le sauvant?
— Expliquez-vous plus clairement, ma-
dame, reprit le ministre un peu refroidi de sa bonne volonté par le pronom personnel indéfini; je serais heureux de rendre la vie à une jolie femme, pourvu que la nature de mes devoirs ne fût pas en contradiction avec votre demande. Qui voulez-vous que je sauve , et comment ?
— C'est lui, monseigneur, répliqua madame Dorand qui ne se laissa pas emporter plus loin par son amour indiscret , c'est le meilleur ami de mon époux , c'est M. Jules de Remicourt.
— M. de Remicourt, un jeune lieutenant de la garde qui vient d'être élevé au grade de capitaine? je le connais : excellent officier, dévoué à la monarchie des Bourbons ; sorti de bonne souche; fils d'un brave émigré; son père fut un précieux royaliste que nous avons perdu en Vendée. Mais est-ce M. de Remicourt qu'il faut sauver? Quel danger peut courir ce digne jeune homme ?
— Vous ne savezdonc pas, monseigneur...? il s'est perdu pour nous; il a voulu qu'on l'arrêtât sons le nom du comte Dorand qui
avait pris la fuite : il est avec les autres à la Conciergerie.
— Je ne reviens pas de ma surprise! Quoi! M. de Remicourt a été arrêté au nombre des conspirateurs bonapartistes ? Ce n'est pas possible, je l'ai vu hier de garde au Château, et d'ailleurs....
— ■ Il est vrai, le matin il était encore aux Tuileries; mais je l'ai fait venir chez moi pour lui éviter de grands malheurs, et le soir il s'est constitué prisonnier à la place de son ami. — Voilà une nouvelle qui m'étonne et m'afflige à la fois ! dit le ministre parcourant une liste de noms qu'on lui avait adressée de la police; M. de Remicourt, honoré le même jour des bontés du roi et distingué par ses opinions dans la garde, a-t-il pu aventurer son honneur et ses épaulettes? Emprisonné avec les criminels ennemis du trône, lui qui m'avait â cnoncé leurs projets insensés! Cette imprudence est incompréhensible. En effet, on a constaté l'arrestation du comte Dorand en son hôtel de la rue d'Antin, trouvé nanti d'armes et d'un petit aigle d'argent : le malheureux !
— C'est lui, M. de Remicourt! repartit la comtesse dont les yeux et les bras supplians restaient levés vers le duc de Richelieu distrait et troublé malgré lui; n'est-ce pas, monseigneur, que vous allez donner ordre de le relâcher? L'erreur est manifeste; il vous dénonçait la conspiration , il y était donc étranger ; ce serait une injustice de ne pas le délivrer à l'instant, monseigneur.
— La justice que vous sollicitez n'est pas en mon pouvoir, ma chère dame; et je suis désolé de ne pas vous satisfaire ; mais dans un grave événement qui a failli compromettre la vie et l'autorité du roi, on ne saurait déployer de trop sévères précautions: les personnes arrêtées sont renfermées au secret à la Conciergerie, et même on ne commencera l'instruction de l'affaire qu'après avoir réuni les principaux auteurs et fauteurs d'insurrection à Paris et dans les départemens. Ensuite comme les crimes de haute trahison ressortent de la chambre des pairs, les formes ordinaires et plus expéditives de la procédure étant suspendues , il n'y a point apparence que M. de Remicourt, en cas qu'il soit dé^
igi VERTU ET TEMPÉRAMENT.
claré innocent , puisse recouvrer sa liberté avant plusieurs mois....
— Plusieurs mois, monseigneur ! mais on veut donc que je meure pendant cette éternité ? Mon dieu ! si j'étais sûre encore qu'il fût absous! Il n'est point coupable, je vous jure; mais en cas qu'il le fût,.... les juges sont souvent injustes.... Attendre des jours, des nuits, des mois, et tout cela peut-être pour un jugement qu'il est impossible de prévoir... !
— Hélas ! la peine réservée à des attentats contre la majesté royale est et doit être rigoureuse; je ne doute pas, comme vous, que M. de Remicourt soit incapable d'avoir trempé dans le complot qu'il révélait luimême; mais s'il avait eu le malheur de se laisser entraîner , malgré son recours à la clémence de sa majesté, il pourrait être condamné à une détention perpétuelle.
— Vous ne savez pas quel mal vous me faites, monseigneur! une détention perpétuelle! Mais ce serait une barbarie, une iniquité, il faudrait qu'il n'y eût plus de justice au monde ! Pauvre Remicourt! et c'est moi seule qui suis cause
de tout ! Je vous atteste, monseigneur, que le roi n'a pas de serviteur plus dévoué; si vous saviez sa fidèle résistance à mes prières et à mes séductions ? car je l'ai séduit par tous les moyens que notre sexe a en son pouvoir; nous nous aimions depuis long-temps, et il s'est sacrifié pour moi : ordonnez qu'on m'emprisonne à sa place.
- — Vous , madame ! reprit le duc qui se sentait ému de cette douleur pétulante de femme; les prisons gagneraient trop au change ? et pour vous y rejoindre on se ferait volontiers incarcérer. M. de Remicourt est bie.1 heureux de vous inspirer un intérêt si vif et si éloquent; je ne m'étonne pas du succès des séductions que vous avez daigné employer, et tout autre que lui aurait succombé.
■ — Ah ! monseigneur, s'écria la comtesse Dorand qui s'aperçut aussitôt de l'impression qu'elle avait produite par son désespoir autant que par le prestige de sa beauté , vous seriez un homme sans cœur, et je ne vous ai pas jugé tel , si vous n'étiez pas touché de la situation de cet excellent jeune homme, il i3
Iû/f VERTU ET TEMPÉRAMENT.
si vous me refusiez une consolation, si vous restiez de marbre à mes larmes!
— Je suis ministre , il est vrai , mais mon devoir ne me rend pas insensible aux grâces d'une femme charmante, dit le duc de Richelieu dont Maria avait saisi les mains avec une brusque reconnaissance : allons , madame, un peu de courage et de patience, quoique je ne doive pas désirer me trouver en présence d'un redoutable concurrent, je vous promets de faire mes efforts pour l'élargissement de votre protégé.
— Vous me promettez, et je crois a la parole d'un Richelieu ; mais tout va si lentement dans vos ministères.... il se passera peut-être trois jours, une semaine avant que je puisse l'embrasser !
— Vraiment, belle dame, rien qu'à vous entendre on deviendrait jaloux de ce prisonnier d'état , et on se sent tenté de vous demander un peu de cette amitié qui prend des allures si vives; je suis bien malheureux de n'être pas tout-puissant pour faire ce que vous voulez.
— Je vous promets d'être raisonnable , monseigneur, si vous avez quelque pitié d'une
pauvre femme qui se jette à vos pieds et qui vous supplie en pleurant.
— Relevez-vous, madame; c'est à moi de tomber à vos gendux et de vous supplier aussi. Ayez pitié à votre tour d'un pauvre ministre qui ne sait comment concilier son devoir avec l'envie de vous être agréable.
— Oh! dites que vous ne me refuserez pas ? Je ne suis pas, je ne serai pas exigeante; vous n'avez qu'un mot à dire pour me rendre la plus heureuse des femmes !
— Si je vous répondais à mon tour que vous pouvez me rendre aussi le plus heureux des hommes , je vous embarrasserais peut-être autant que vous faites en mettant aux prises mon vouloir et mon pouvoir. Cependant essayons, ma chère dame, et tâchons d'accorder tout cela un peu selon vos désirs , un peu selon les miens. Si j'étais roi de France , je vous jure que je n'aurais pas la barbarie de laisser des larmes dans de si jolis yeux !
— Il faut que je le voie et que je lui parle aujourd'hui même, n'importe où et par quels moyens ; j'ai besoin de le voir , ne fût-ce qu'une heure.
— Vraiment une heure passée avec vousT ma chère, s'écoule trop vite, et je vous demande la permission d'oublier le temps avec vous. Eh bien ! soit, puisqu'il le faut, puisque vous l'ordonnez , vous le verrez , je vous en donne ma parole de gentilhomme!
Une discussion si vivement entamée ne devait pas s'arrêter là et finir court. La comtesse Dorand tenait à profiter des bienveillantes dispositions où elle avait amené le ministre par la magie de son regard et de sa voix; mais elle se trouva engagée plus loin qu'elle ne pensait, et dans cette circonstance critique, elle se vit forcée de sacrifier son amour à son amant, et ce ne fut pas sans une amère résignation qu'elle trahit la fidélité du corps pour conserver celle de l'âme.
Cependant madame de Rochebonne et sa mère attendaient toujours dans le salon du ministre; elles prirent d'abord patience en médisant de Maria, et, quoique ce texte fût assez fécond , elles l'eurent épuisé avant que M. de Richelieu de son côté épuisât le tex*te de la galanterie; alors leur indignation déborda plus violente contre l'abominable conduite de
la comtesse, et elles se promettaient mutuellement de dénoncer au tribunal de l'opinion ce qu'elles auguraient d'un si long tête-à-tête , lorsque la porte , s'ouvrant avec bruit , les étonna davantage par l'apparition de M. de Rochebonne qui entrait pâle, effaré, les yeux éteints, la bouche contractée et les ailes de pigeon abattues.
— O mon Dieu! s'écria la première, madame de Rochebonne qui déjà s'avançait à la rencontre du ministre; c'est vous, monsieur! qu'est-il donc arrivé ? Les révolutionnaires sont-ils maîtres de Paris ? Le roi est-il mort , assassiné? Votre visage renversé me prépare aux plus funestes nouvelles ; que venez-vons faire chez le ministre?
— Rien ; me plaindre hautement de l'insulte qu'on ose couvrir du nom du roi , de l'ingratitude dont sont payés nos services ; je ne suis pas commandant de la place; M. le marquis de Rochechouart est conservé dans ce poste qu'on m'avait promis, qu'on m'avait donné ; c'est une intrigue ministérielle que je veux démasquer ; vous savez, madame, le dévouement à toute épreuve que nous avons
ig8 VERTO ET TEMPERAMENT.
montré pour la monarchie; il méritait une autre récompense, et sa majesté en jugera.
— Je reste confondue. Quoi ! on vous enlève cette place dont vous aviez pris à demi possession ! Il ne vous manquait plus que votre nomination officielle ; c'est à n'y pas croire, et nous aurons raison de cette injustice. Mais que va dire le monde ? C'est à nous perdre de ridicule , et M. le président du conseil qui a l'incongruité de me laisser me morfondre dans son salon pendant qu'il est en bonne fortune avec une buonapartiste , une femme éhontée , cette comtesse Dorand: c'est scandaleux !
— Dans quel siècle vivons-nous ? ajouta madame de Mauie en joignant les mains; c'est une énigme d'immoralité; voilà deux heures que nous attendons!
— Voyez le triomphe de cette dévergondée ! continua Henriette avec dépit ; elle ira répandre partout que je suis admise aux audiences particulières de M. de Richelieu !
Enfin madame Dorand reparut, les yeux animés et le teint plus coloré qu'à l'ordinaire; elle sortit du cabinet du ministre, l'air joyeux
et empressé, avec une lettre à la main ; elle passa indifféremment au milieu du groupe ébahi qui ne lui adressa point la parole, et ne se retourna que pour lancer à sa sœur un coup d'œil d'amour-propre satisfait. Aussitôt après son départ , un huissier vint avertir madame de Rochebonne que le président du conseil ayant été mandé chez le roi , se voyait dans l'impossibilité de la recevoir, et la priait d'excuser la nécessité où il était de remettre son audience à un autre jour. La famille Rochebonne se retira encore plus exaspérée contre le ministre, et surtout contre la comtesse à qui on pouvait naturellement attribuer cette déconvenue; Henriette en fut malade de rage, et pourtant le monde ignora tout.
Maria , courant à travers les rues sans se soucier des passans et des voitures qui se dérangeaient pour livrer passage à sa marche aveugle, se jeta dans les rangs des troupes qui défilaient sur le pont Neuf, et s'éveilla en se sentant arrêtée, enveloppée par les "soldats; elle manifesta dans son geste l'impatience d'un retard; et, promenant ses yeux inquiets autour d'elle pour chercher la cause de l'obstacle
qu'elle avait rencontré, elle reconnut des officiers qui la saluaient tristement; c'était la légion de la Meurthe qui changeait de garnison et dans laquelle la police avait d'avance choisi les prévenus qu'on devait reconduire dans les prisons de Paris; la musique jouait des variations sur l'air monarchique de Vive Henri quatre !