‹ Vertu et temperamentChapitre 8 sur 18 · CHAPITRE ZZIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE ZZIT

Ce secret que j'ai découvert est un poison qui me rouge, un fer rouge qui me tord les entrailles; en prononçant leur mort, c'est la mienne que je signe : demain peut-être nous serons tous trois réunis.

Royer , la Peau du Renard.

6utrito.

Il y avait foule dans les cabanons du Palais de Justice où trois cents officiers et sousofficiers étaient au secret comme complices de la conspiration bonapartiste et républicaine du 19 août; la joie cupide épanouissait les ignobles faces des guichetiers; la pistole, cet odieux impôt qu'on prélève sur le malheur des détenus, cette injure tolérée que subit l'égalité des pénitentiaires, s'attaquait à

toutes les bourses de ces jeunes gens qui eussent acheté plus cher le droit de n'être pas enfermés pèle-mèle avec des voleurs et des assassins; depuis la veille au soir, on n'entendait sous les voûtes noires et puantes de la conciergerie, que le fracas des serrures, des clefs et des verroux. Les juges d'instruction n'avaient pas encore commencé d'enquête 9 parce qu'on avait meilleure foi en la cour des pairs pour mener cette affaire à un dénouement éclatant et terrible; on se promettait bien à la cour de tirer bon parti d'un complot si heureux, qu'on l'eût machiné exprès afin d'en foudroyer l'opposition libérale ; on eût dit un bouquet offert à la fête de Louis XVIII, qui ordonnait à la fois des distributions de comestibles aux Champs-Elysées, des prières à l'occasion de la grossesse de madame de Berry, et des adresses respectueuses de chaque ville pour célébrer la défaite des factieux; en un mot le ministère Villèle était prêt à naître avec le duc de Bordeaux.

Jules de Remicourt croyait encore rêver, quoique vingt-quatre heures se fussent écoulées depuis son arrestation ; il était resté im-

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mobile et passif dans le même abattement où l'avait laissé le geôlier en lui demandant d'une voix mugissante s'il ne désirait pas faire connaissance avec le vin du crû. Assis sur l'unique matelas de sa misérable couchette , les poings enfoncés dans ses yeux secs, il n'avait pas quitté ses vêtemens pour se délasser de la fatigue morale par le sommeil; sa tête semblait devoir éclater à la fermentation de ses pensées , que le remords remuait sans cesse; il se représentait avec les couleurs les plus saignantes sa coupable condescendance à un amour adultère qui l'avait fait traître à l'honneur et à l'amitié; alors il eût voulu se briser le crâne contre la muraille, et il maudissait avec horreur son crime irréparable; mais bientôt l'amour reprenait le dessus dans cette douleur de profonde amertume , et son âme franchissait la barrière de captivité qui le séparait de Maria ; cette idée absorbait toutes les autres ; Maria seule , belle , aimante , voluptueuse, Maria dont il respirait de souvenir l'haleine et les baisers , Maria qu'il cherchait à ses côtés sur cet oreiller solitaire, sa Maria chérie l'enivrait d'une atmosphère de

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bonheur; il lui parlait tout haut , il lui tendait les bras, il se pâmait à l'adorer; puis tout à coup cette illusion consolante tombait devant la réalité ; le présent se transformait en prison et en désespoir , l'avenir en honte et en échafaud. Oh ! quelles tortures tenaillaient son cœur, lorsqu'au lieu des délices de l'amour heureux , il trouvait l'horizon étroit et sombre d'un cachot avec son air méphy tique, sa fenêtre obscurcie de barreaux, sa porte cuirassée de fer et ses parois bigarrées d'inscriptions dont plusieurs sont devenues des épitaphes! L'infortuné jeune homme se fut résigné , s'il avait pu mourir sans courir les chances d'un jugement criminel !

— Pourquoi n'ai-je pas accompli une inspiration qui me venait du ciel ? murmurait-il en lui-même; suis-je donc un lâche que je n'ai pas lâché la détente d'un pistolet? Je serais mort du moins honoré et honorable avant de succomber à cette fatale passion; vingt fois j'ai touché une arme qui pouvait me sauver de l'avilissement où m'a entraîné une femme... Pardon, Maria, c'est de l'ingratitude que de ne pas te remercier d'un moment de félicité

que je t'ai due! Enchanteresse, tu m'avais ôté l'usage de ma raison; oh! si j'avais à moi une heure de tes caresses, je ne me plaindrais pas. Elle m'aime sans doute; mais elle est si légère, peut-être ne se souvient-elle plus de son amant d'hier? Je lui fais injure; elle m'a donné droit d'être jaloux et de défendre mon bien; je

sens que ma jalousie serait de la fureur!

Pourvu qu'Edouard ait eu le temps d'échapper ! Le cours de ses rêveries vagabondes fut interrompu par un échange de voix qui partaient des fenêtres voisines de la sienne, et le nom du comte Dorand, plusieurs fois répété, l'invita à prêter l'oreille à un entretien dont les interlocuteurs n'étaient pas visibles; il se leva machinalement et s'approcha des barreaux, qui l'empêchaient de voir et d'être vu; il eut bientôt reconnu que cette conversation demi-confidentielle établissait des rapports entre les conspirateurs, ses coaccusés, au risque d'attirer l'attention des argus de la conciergerie; il ne distingua d'abord que des phrases entrecoupées et des noms à peine articulés : mais l'organe sonore de Ribac envoya jusqu'à lui des allégations qui l'intéressaient.

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— Nous avons été trahis par ceux même qui nous inspiraient le plus de confiance, voilà tout. Nantil et le comte Dorand étaient des agens provocateurs; il n'y a plus de doute là dessus; tous deux nous ont abandonnés après nous avoir livrés. Le comte surtout me paraît l'auteur des contremines de la police; avec quel art infernal il nous trompait, le scélérat ! Ne se trouvera-t-il pas quelque carbonaro assez généreux pour nous venger de ces deux espions?

— Il se trouvera tôt ou tard une main pour vous punir! s'écria Remicourt en agitant les barres de fer de la fenêtre et allongeant au travers son poing menaçant. Avocat venimeux, je me repens de n'avoir pas imposé silence à vos calomnies. Sachez , monsieur , que le comte Dorand est incapable d'une lâcheté , quelle que soit son opinion !

— Il a parbleu choisi un plaisant défenseur, monsieur l'ultra, repartit Ribac qui gardait trop de rancune à son ancien adversaire pour hésiter à le reconnaître. Dites-moi, je vous prie, si vous avez eu votre part dans le prix du sang libéral ? Cumulez-vous l'em-

ploi de mouchard avec le grade d'officier royaliste? Cela doit vous valoir de bons gages; mais où donc ètes-vous , que je vous complimente en face?

— Si je n'étais pas comme vous prisonnier, insolent, je vous arracherais cette langue de vipère et je vous empêcherais bien à l'avenir d'insulter les absens.

— Comment! vous êtes aussi encagé, monsieur l'ultra ? N'est-ce pas encore certain tour de votre métier? Eh bien! apprenez -moi, ainsi qu'à ces messieurs, les faits qui justifient vos amis Nantil et Dorand? Quant au reste, c'est une affaire à vider entre nous dès que j'aurai esquivé le réquisitoire de Bellart ou de Marchangy, ces honnêtes inquisiteurs.

— Je ne connais pas la personne que vous nommez Nantil et n'ai pas mission de la défendre : mais le comte Dorand, que vous osez soupçonner, aurait perdu la vie avant de commettre une action que la probité n'avouerait pas. Dieu merci! il s'est dérobé par la fuite aux conséquences funestes d'une erreur politique, et c'est moi qui occupe ici sa place.

— Vous, monsieur! Ne jouez-vous pas le drame attendrissant? Vous, officier dans la garde, fidèle aux Bourbons, royaliste enfariné, vous seriez des nôtres jusqu'à la prison inclusivement? Allons donc! ne vous moquez pas de ceux que vous avez mis en cage ; ne nous insultez point pour nous arracher des aveux et avoir de quoi nous immoler à vos vengeances.

— Je vous permets de m'insulter, M. Ribac, mais non d'insulter mon ami victime d'une cause qu'il aurait défendue au prix de son sang , si elle eût pu l'être : mais c'était un aveuglement insensé que de prétendre renverser le trône légitime des Bourbons; pour moi, je me réserve d'en finir avec vous si je ne suis pas fusillé !

— Fusillé ! répéta une voix de femme qui se mêlait au retentissement des ferrures de la porte, et Remicourt, en se retournant tout ému, se trouva dans les bras de Maria.

— Ma petite dame, disait le guichetier qui s'était arrêté sur le seuil avec son air à moitié féroce moitié goguenard , quand vous voudrez la clef des champs, vous n'aurez qu'à

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frapper sans craindre d'éveiller personne; saperjeu! faut-il que vous ayez de gentilles protections pour frauder ainsi la consigne! il n'y a qu'un ministre qui puisse donner cet ordre-là !

Le cerbère qui avait souri en se promettant une gratification conforme à l'importance de la visite , se retira discrètement sans négliger toutefois les devoirs de sa charge; tandis qu'au roulement du dernier verrou qui faisait gémir les voûtes des corridors, la voix mordante de Ribac réitérait un appel que Remicourt n'é^ coûtait pas malgré la dureté croissante des épithetes, les deux amans confondaient en silence leurs larmes et leurs embrassemens; ils avaient l'un et l'autre trop de sensations à exprimer pour choisir entre elles et pour ne pas vouloir les répandre à la fois; ils comprenaient le langage muet d'une caresse et d'un regard ; Maria se croyait déjà parvenue au terme de ses plus chères espérances; Jules, heureuxde revoir sa maîtresse, ne désirait rien au delà; ils se regardaient , ils se riaient avec un touchant enfantillage , comme s'ils eussent été séparés pendant des années de traverses ;

tous deux jouissaient de leur bonheur réciproque : tous deux oubliaient le lieu de leur entrevue inespérée; le cachot avait disparu et l'avenir se colorait au prisme de l'amour.

— Toi ! c'est bien toi , Maria ! s'écria le premier Remicourt en l'asseyant sur ses genoux comme un enfant que l'on berce; n'estce pas un rêve, un bien doux rêve? Oui, c'est tout ce que j'aime !

— Penses-tu que je pouvais attendre ? reprit la comtesse en lui jetant les bras autour du cou; je serais morte de ne pas te voir. Oh ! rien ne m'eût semblé impossible pour arriver jusqu'ici!

— Imprudente ; tu as donc toi-même découvert une ruse qui avait si miraculeusement réussi ? On sait donc que je ne suis pas Dorand? Ce sont quelques momens de moins pour sa fuite; il fallait qu'il eût eu le temps d'atteindre la frontière. Si toute cette feinte devenait inutile par ta faute !

— Mon ami, ne me désole pas de fâcheuses prévisions; va, il est en sûreté, et bientôt nous l'aurons rejoint ; il est vrai , on sait tout maintenant, sa fuite et son dévouement. M. de

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Richelieu l'a admiré; sans doute il eût été plus sage d'ajourner mes démarches, de prendre patience jusqu'à demain ; mais un jour et deux nuits passés loin de toi, sans même savoir ce que tu étais devenu , quel supplice intolérahle ! Ma tète commençait à s'égarer. Si le ministre m'avait refusée, j'eusse recouru au roi; mais j'ai vaincu tous les refus, mon cher ange !

— Quel moyen as-tu employé , mon amie, pour pénétrer dans ma prison ? Qui a fait ce miracle en ma faveur ? Je sais qu'on ne te résiste pas, et je l'ai éprouvé; mais je suis au secret.

— Je te dis que j'eusse triomphé de plus grands obstacles , interrompit-elle en rougissant au coup d'œil interrogateur de Remicourt; lorsque j'eus obtenu la permission de te voir malgré la rigueur judiciaire d'une affaire d'état, j'avais tant de crainte qu'elle me fût retirée et tant de hâte d'en profiter , que je courus d'abord à la conciergerie sans me rappeler le but principal d'un tète-à-tête que j'aurais acheté bien cher... Voilà pourquoi je

riens si lard; mais je n'ai pas perdu un ins-

tant; je t'apporte de l'argent, un passe-port, des armes, et une chaise attelée t'attend dans la cour de la maison du numéro 10 sur le quai aux Fleurs; ainsi tu peux partir tout de suite; adieu, mon Jules.

— De l'argent , des armes ! murmurait Remicourt qui les recevait des mains de la comtesse avec une sombre indifférence ; à quoi bon tout cela? Une évasion ? je ne voudrais pas la tenter lors même qu'elle serait possible; non, Maria, je te remercie d'avoir eu cette pensée, mais je ne dois pas, je ne peux pas me soustraire à ma destinée , à mon châtiment; non, jamais!

— Quelle folie, Remicourt! heureusement que ce n'est pas une résolution irrévocable ; en vérité, je vous crois trop sensé, mon cher, pour continuer cette mauvaise plaisanterie ; dépêchez-vous , monsieur, ôtez vos habits et prenez les miens; je suis sûre d'avance que vous ferez la brune la plus éveillée, et des yeux exercés se tromperont à cette métamorphose.

— Quoi! vous voulez!... interrompit Jules presque confus en voyant que madame Do-

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rand détachait agrafes et épingles pour lui transmettre tout son attirail de femme. Arrêtez, je vous supplie; en aucun cas je ne souffrirai cette mascarade qui vous couvrirait d'un ridicule ineffaçable ; d'ailleurs, je vous le répète, m'entends-tu, Maria ? je jure et j'ai jure

de ne pas fuir.

— Eh bien , monsieur , moi j'ai juré le contraire, reprit vivement Maria qui s'était toutà-fait deshabillée ; on verra qui de nous deux sera parjure; aidez-moi un peu, s'il vous plaît.

— N'insiste pas, ne me force pas à opposer ma volonté à la tienne; par grâce, ma chérie, prends garde que je te cède, car ce serait malgré moi, malgré mes remords... Oh!

laisse, va-t-en plutôt !

— Vous êtes un être énigmatique; il laut que je vous aime autant que je fais pour tolérer vos caprices, vos scrupules, vos préjugés. Comment! j'ai payé assez cher ces précieux instans qui ne se retrouveront plus, et au lieu de me seconder , de m'obéir , vous redoublez mes embarras, vous résistez à mes ordres, à mes prières; mais n'espérez pas que je me lasse d'avoir raison et de servir un in-

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grat ; je viendrai bien à bout de toutes ces résistances; M. de Richelieu, quel que soit son pouvoir, ne me rendra pas une pareille occasion...

— Que me parlez-vous toujours de M. de Richelieu ? répliquaRemicourt qui n'osait pas repousser les efforts que faisait sa maîtresse pour changer son habillement et son sexe. Maria, si tu m'aimais , oui, si tu m'aimais véritablement, tu n'achèverais pas cette folle entreprise , tu ne me ravirais pas le seul espoir qui me reste de me réconcilier avec moi-même.

— Quelle nouvelle fantaisie royaliste , morale et religieuse ! demanda la comtesse sans ralentir la toilette que son amant subissait en martyr; quel malheur de n'avoir pas ici une glace ! Tu es plus jolie que moi , et si j'étais homme , je te le dirais de la meilleure foi du monde. M. de Richelieu , qui paraît connaisseur , eût signé tout ce que tu aurais exigé.

— Encore M. de Richelieu ! repartit Jules d'un ton mélancolique et avec un regard perçant que la comtesse ne soutint pas; je m'accuse de m'être prêté à cette comédie sans consentir à la mener plus loin; cesse, ma

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chère , de combattre une dernière illusion , cesse d'expier les fautes que tu m'as fait commettre et que je ne te reproche point : crains de réduire au désespoir ma conscience qui s'attache à cette planche de salut ; je suis décidé à suivre jusqu'à la fin les chances funestes d'une funeste erreur; je me soumets avec repentir au jugement et à la condamnation que j'ai mérités.

— Et moi je ne m'y soumets pas, mon ami; songe que le procès peut, avec l'instruction , traîner six mois , une année entière , et nous serions si long-temps séparés! Non, je n'ai pas de courage contre l'attente , l'incertitude et l'absence ; certes je n'ai pas à redouter pour toi le résultat de ce procès, et d'ailleurs la protection de M. le duc de Richelieu...

— Maria , interrompit Remicourt croisant les bras et fixant sur elle des yeux ardens , j'ignore quelle circonstance fortuite a pu t'introduire dans la société de M. de Richelieu ; cependant je suis persuadé que les sentimens politiques n'étaient pour rien dans vos relations; je n'ai pas besoin de protecteur, et j'aurais honte de le tenir de vous, madame.

— Epargnez-moi ce cruel langage , mon ami, dit à voix basse madame Dorand qui, sans relever la tête , feignait d'être occupée des minitieux détails du double déguisement ; ne m'aimes-tu pas, Jules ? ne suis-je plus ta petite Maria ? C'est mal de me gronder parce que j'ai sollicité pour toi seul, mon chéri; cela beaucoup m'a coûté ; mais il le fallait.

— Ah ! madame , murmura le jeune homme qui, après avoir sévèrement examiné la contenance troublée de Maria, leva les yeux et frappa son front en soupirant, j'eusse préféré cent fois mourir abandonné dans une prison plutôt que d'être l'objet d'une démarche aussi inconsidérée! Je ne vous interroge pas , mais j'en gémis au fond du cœur.

Madame Dorand ne trouva pas dans la légèreté insouciante et gaie de son caractère , une réponse capable d'adoucir l'amertume de ces paroles et la préoccupation qui les avait inspirées ; elle se sentit toute triste et toute tremblante; mais sa langue était glacée, et les phrases inarticulées qu'elle balbutia ne firent que mieux paraître sa confusion. Néanmoins en femme expérimentée, elle ne tarda point

à se remettre complètement, de façon que son silence put être attribué à l'empressement qu'elle montrait à terminer les deux changemens de costume nécessaires à son dessein. Elle avait emprunté les vêtemens de Remicourt qui s'était laissé affubler des siens, hagard et pensif, malgré le comique de certains & épisodes de ce travestissement qui le rendait méconnaissable; la comtesse n'était pas moins agaçante sous le frac que sous les jupons féminins.

— As-tu bien réfléchi, Maria? lui dit Remicourt avec une gravité lugubre; veux-tu me faire entièrement vil à mes propres yeux ? veux-tu m'ôter mon unique consolation ?

— Je veux que tu partes, que tu sortes de France, que tu sois libre enfin : je le veux, répondit Maria qui unit la tendresse à la fermeté pour donner à cet ordre la puissance d'une supplication. Jules, mon ami, je n'aurai pas en vain été jusque là! Je me tuerais devant toi si tu me résistais, car je supposerais alors que tu ne m'aimes plus; va, mon bienaimé, je te rejoindrai plus vite que tu ne penses; c'est en Espagne qu'il faut aller re-

trouver Edouard; demain je serai délivrée aussi; M. de Richelieu est trop galant pour retenir les dames en prison...

— Toujours M. de Richelieu! s'écria Reînicourt avec un geste de fureur; eh bien! puisque tu le veux, soit; tu as prononcé ma destinée: adieu, Maria, je te pardonne et ne t'accuse pas : je ne te demande qu'un souvenir de pitié, si je meurs. Adieu encore, toi, la seule femme que j'aie tant aimée ! Pourquoi l'amour est-il un crime ?

— Jules, pas de déclamation, pas de pressentimens; adieu, mon Jules; tu ne mourras pas sans m'embrasser sous de meilleurs auspices; je te retrouverai peut-être en route, et nous passerons ensemble la frontière. De la prudence, mon ami ; évite de parler dans l'intérieur de la conciergerie; souviens-toi de la chaise de poste, quai aux Fleurs, n° 20; tu te nommeras. Baise-moi pour avoir plus de courage; allons, je vais avertir le guichetier; tiens la tête baissée et marche à grands pas; es-tu prêt?

— Oui, je suis prêt, reprit Remicourt d'un accent voilé : Maria, tu diras à Edouard que

je ne pouvais vivre infâme et que je me suis fait justice. Adieu pour ce monde, au revoir dans l'autre.

La comtesse, qui venait de heurter contre la porte, n'eut pas le temps de réclamer l'interprétation de ces mots étranges; elle était absorbée dans l'anxiété de l'événement; ses yeux se voilèrent et tout son corps frémit, lorsque le lourd trousseau de clefs battit contre la porte qui s'ouvrit en grondant; pourtant elle domina assez son émotion pour détourner la vigilance du guichetier en lui glissant une bourse dans la main, pendant que Remicourt disparaissait dans les détours ténébreux des corridors; elle tomba presque évanouie sur une chaise lorsque la porte se fut refermée, et le bruit décroissant des pas arrivait seul à travers cette suspension d'existence ; elle s'imaginait les entendre après qu'ils se furent effacés dans le lointain ; mais un coup de feu la réveilla convulsivement, et elle roula sur le carreau comme une masse inanimée.

— INon, ce n'est pas le canon, mes enfans, disait le guichetier en se frottant les mains

avec un air brutal; ne vous réjouissez pas tant, c'est une femme, jolie et bien couverte, saperjeu, la même qui était en visite chez le comte Dorand; elle s'est brûlé la cervelle dans la première cour ; voilà qu'on la porte à la Morgue. — Qu'est-ce qui demande du tabac et de l'eau-de-vie?

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