AMOUR POUR DIEU
mûrement le royaume de Dieu, » qu'il commentait ainsi : «Notre- Seigneur noua recommande par ces paroles de faire régner Dieu en nous , et puis de coopérer avec lui à étendre et ainpliiier son royaume dans la conquête des âmes. N'est-ce pas la un grand honneur pour nous, que d'être appelés a l'exécution d'un si grand et si important dessein? N'est-ce pas agir comme les anges, qui travaillent incessamment et uniquement pour l'agrandissement de ce royaume de Dieu? Y a-t-ii donc condition qui soit plus désirable que la nôtre, qui ne devons vivre ni agir que pour établir, accroître et agrandir le royaume de Dieu? A quoi tiendra-t-il, mes Frères, que nousnerêpondionsdignement à une vocation si sainte et si sanctifiante? >
Son sens pratique, toujours si éloigné des extrêmes, ne voulait aucun excès, même dans l'amour de Dieu. Nous avons de lui à ce sujet uue belle conférence. A la fin d'une répétition d'oraison '\ août 1655), il s'exprima en ces termes : « Il est certain que la charité, quand elle habite dans une âme, occupe entièrement toutes ses puissances. Point de repos ; c'est un feu qui agit ^ans cesse. Il tient toujours en haleine, toujours en action la personne qui en est une fois embrasée. 0 Sauveur ! la mémoire ne veut se souvenir que de Dieu, elle déteste toutes les autres pensées et les tient pour importunes ; il faut, par toutes sortes de moyens, se rendre sa présence familière. Ceux-ci ne sont pas bons, il en faut d'autres. Si je pouvais pratiquer cela, je l'aurais ! il le faut faire. Mais j'ai encore cette dévotion : comment l'accorder avec celle-là? N'importe, il faut faire l'une et l'autre. Et quand il s'est chargé de cette nouvelle dévotion, il en demande d'autres, et d'autres encore. Ce pauvre esprit embrasse tout et n'est point content pour cela; il va au dessus de ses forces, il demeure accablé et croit n'en avoir jamais assez. 0 doux Sauveur ! que sera-ce? La volonté demeure tout embrasée; elle est obligée de produire des actes si fréquents, qu elle n'y peut fournir ; ce sont actes sur actes redoublés ; redoublés en tous temps et en tous lieux : aux récréations, au réfectoire, même dans les compagnies et dans les entretiens. En un mot, ici et ailleurs, partout, ce ne sont qu'ardeur, que jeux et flammes, qu'actes continuels ; on est toujours hors
de soi-même. Oh ! que dans ces excès, ces empressements et,' emportements il y a du danger et des inconvénients ! — Mais quoi ! y a-t-il inconvénient à aimer Dieu ? peut-on l'aimer trop? et même pouvons-nous jamais assez aimer Dieu qui est infiniment aimable ? — Non, sans doute. 0 Dieu Sauveur! qui pourrait monter à cet amour étonnant que vous nous portez, jusqu'à donner pour nous misérables tout votre sang dont une seule goutie est d'un prix infini ! Néanmoins, il faut bien prendre garde que, bien que Dieu nous commande de l'aimer de tout notre cœur et de toutes nos forces, sa bonté ne veut pas toutefois que cela aille jusqu'à incommoder et ruiner notre santé à force d'actes. Dans cet état, le sang s'enflamme et, tout bouillant de ces ardeurs, il envoie des vapeurs chaudes au cerveau qui prend bientôt feu ; s'en suivent des tournoiements, des pesanteurs comme si Ton avait un bandeau; les organes s'affaiblissent, et on se rend tout à fait inutile jusqu'à la mort qu'on s'est bien avancée. Il semble que cela soit désirable : mourir de la sorte, c'est mourir de la plus belle manière, c'est mourir d'amour; c'est être martyr, martyr de l'amour. Il semble que ces bienheureuses âmes peuvent s'appliquer les paroles de l'Épouse et dire avec elle : « Vulnerasti corrneum; c'est vous, ô Dieu aimant, qui m'avez blessé: c'est vous qui avez navré et percé mon cœur de vos flèches ardentes ! O soyez à jamais béni, ô Sauveur ! » — Entre les sacrifices qu'on offrait à Dieu dans l'ancienne loi, l'holocauste était le plus excellent, parce que, en reconnaissance de la souveraineté de Dieu, on brûlait l'hostie, on la consumait entièrement sur les autels sans en rien réserver. Ainsi ces âmes semblent être des holocaustes entièrement consumés par le feu du divin amour. Et pourtant, il vaut beaucoup mieux ne pas s'échauffer si fort, ne pas se rompre la tête pour se rendre cette vertu si sensible et quasi naturelle. Car enfin, après tous ces vains efforts, il faut se relâcher, il faut quitter prise ; et gare, gare qu'on ne vienne à tomber dans un état pire que celui où l'on a été, dans un état d'où saint Paul nous dit qu'il est impossible, c'est-à-dire fort difficile de sortir. Oui, voilà bien souvent ce qu'on gagne à ces excès : un dégoût de toutes sortes de dévotions dégoût de la vertu, dégoût des choses les plus saintes. ,!
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Cela arrive clans les commencements : quand on commence à. goûter les douceurs de la dévotion, on ne peut s'en rassasier, on pense n'en avoir jamais assez, on s'y plonge trop avant. Oh ! c'est trop, c'est trop / Éien souvent, le diable nous tente par la ; quand il ne peut nous porter directement à mal faire, il nous porte à embrasser plus de bien que nous n'enpouvom atteindre, et nous surcharge toujours jusqu'à ce que nous soyons accablés sous un trop grand poids. Mes Frères, les vertus con« sistent toujours dans un juste milieu ; chacune d'elles a deux extrêmes vicieux, entre lesquels nous devons marcher droit afin que nos actions soient louables. Ne soyons ni emportés ni lâches, mortilions la nature sans l'accabler : Dieu le veut ainsi. Il est si bon et si juste qu'il n'en demande pas davantage. Il connaît assez nos misères, il en a compassion, et par sa miséricorde il supplée à nos défauts. Il faut traiter avec lui tout bonnement, et ne nous mettre point tant en peine. Je me souviens à ce sujet d'un propos de M. de Genève, parole toute divine et digne d'un si grand homme : « Oh ! je ne voudrais pas aller à Dieu, si Dieu ne venait à moi ! » Parole admirable ! et qui part d'un cœur parfaitement éclairé dans cette science d'amour ! Gela étant ainsi, un cœur véritablement atteint de la charité, qui entend ce que c'est que d'aimer Dieu, ne voudrait pas aller à Dieu, si Dieu ne le devançait et ne l'attirait par sa grâce. C'est être bien éloigné de le vouloir emporter et attirera soi à force de bras et de machines. Non, non, on ne gagne rien en ces cas-ci par force. Dieu, quand il veut se communiquer, le fait sans effort, d'une manière seusible, toute suave, douce et amoureuse. »