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CHAPITRE IV

CONFORMITÉ A LA VOLONTÉ DE DlEtf RÉSIGNATION ET INDIFFÉRENCE.

L'amour unit les cœurs ; il unit surtout les volontés ; en sorte que la preuve souveraine du véritable amour pour Dieu, c'est la soumission et la conformité à sa volonté très-sainte.

Tel était l'amour, telle était, par conséquent, la soumission de saint Vincent de Paul. Nul, avant d'agir, ne demanda avec plus de simplicité : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse?» Nul ne sépara avec plus de soin, dans toutes ses pensées et toutes ses affections, ce qui venait de l'homme pour s'en déprendre, ce qui venait de Dieu pour s'y attacher. Nul, dans le cours de l'action ou de l'entreprise, ne se régla plus constamment sur le plan que lui traçait la volonté divine. Et cette conformité à la volooté de Dieu, il la pratiquait, non-seulement dans sa conduite personnelle, mais dans toutes ses œuvres pour le bien d'autrui, dans tout ce qui intéressait sa .Congrégation. Dans la crainte de prévenir Dieu, jamais il ne prit l'initiative d'aucune fondation, et il attendit toujours, avant d'agir, une impulsion extérieure qu'il regardait comme l'invitation, ou le placet de la Providence. S'agissait-il d'un sujet, d'un établissement, d'un avantage temporel pour sa Compagnie, il ne l'acceptait que de la main de Dieu, visible pour lui dans la nature et les circonstances de la proposition qui lui était faite ; et, s'U travaillait ensuite pour conserver

les biens ainsi reçus, c'est que Dieu le voulait, c'est que le ; t, la reconnaissance et l'amour pour le donateur, exigent qu'on veille à garder et à accroître ses dons. Attendre la volonté de Dieu et ne la jamais prévenir, lui obéir ensuite comme à une souveraine, la suivre au prix du travail, du bien, de riionneuret même, s'il le fallait, de la vie, telle était son immuable loi. Quand une lois il l'avait connue, soit par une inspiration intérieure, soit par un commandement ou un conseil du debors, il y conformait aussitôt la sienne, et réglait en conséquence toutes ses intentions, qu'il avait soin de renouveler de temps en temps pour que rien ne s'y mêlât d'étranger. Si cette volonté se révélait à lui par les événements qui dépendent uniquement de son souverain domaine, comme maladies, pertes, afflictions, et autres accidents de cette vie, il s'y soumettait avec patience et résignation, bien plus avec affection et avec joie, lui sacrifiant toutes les répugnances naturelles.

La résignation au bon plaisir de Dieu, quoi qu'il en coûte, est, en effet, la marque de la soumission à son adorable volonté. Dans les plus fâcbeuses rencontres, un seul mot : « Dieu soit béni ! Dieu soit béni! » sortait de la bouche ou plutôt du cœur de saint Vincent de Paul, comme l'expression parfaite de son acquiescement résigné aux dispositions de la Providence.

Il y a quelque chose encore au dessus de la résignation, qui soumet bien la nature, mais sans l'immoler : c'est la sainte indifférence. Vincent porta jusqu'à cet héroïque degré la vertu d'obéissance à la volonté de Dieu, qu'il s'agit ou de sa personne ou de ses œuvres. Santé ou maladie, vie ou mort, tout lui était indifférent. Aliments, remèdes, même ceux qui lui répugnaient davantage, ou qu'il savait lui être contraires, il prenait tout avec indifférence, et se montrait aussi content du mauvais effet produit que de la meilleure réussite.

Indifférent pour lui, il l'était même pour l'accroissement et le progrès de sa Congrégation. On lui disait de l'établir dans les grandes villes pour lui procurer de bons sujets ; il répondait : « Nous ne pouvons faire aucune avance pour nous établir en quelque lieu que ce soit, si nous voulons nous tenir dans les voies de Dieu et dans l'usage de la Compagnie; car jusqu'à

présent sa Providence nous a appelés aux lieux où nous sommes, sans que nous l'ayons recherché directement ou indirectement. Or, il ne se peut que cette résignation à Dieu, qui nous tient ainsi daos la dépendance de sa conduite, ne lui soit très-agréable, d'autant plus qu'elle détruit les sentiments humains qui, sous prétexte de zèle et de gloire de Dieu, font souvent entreprendre des desseins qu'il n'inspire pas et qu'il ne bénit point. Il sait ce qui nous est convenable, et il nous le donnera quand il sera temps, si nous nous abandonnons comme de véritables enfants à un si bon père. Certainement, si noua étions persuadés de notre inutilité, nous n'aurions garde de nous ingérer en la moisson d'autrui avant qu'on nous y appelât, ni de prendre le devant pour nous préférer à d'autres ouvriers que peut-être Dieu y a destinés. »

Lui faisait-on quelque proposition avantageuse à sa communauté, il répondait encore (30 Janvier 1656) : « Je pense que nous ferons bien de la laisser là pour quelque temps encore, tant afin d'émousser la pointe de la nature qui voudrait que les choses avantageuses fussent promptement exécutées, que pour nous mettre dans la pratique de la sainte indifférence et donner lieu à Notre-Seigneur de nous manifester ses volontés, cependant que nous lui recommanderons la chose. S'il veut qu'elle se lasse, le retardement ne gâtera rien, et moins il y aura du nôtre, plus il y aura du sien. »

La mort de ses meilleurs ouvriers évangéliques, de ses plus chers enfants, ne pouvait l'arracher à sa chère indifférence, i Dans leurs maladies, c'était en cette disposition qu'il les recommandait aux prières de sa communauté : « Nous prierons Dieu, disait-il, qu'il ait agréable de conserver ce bon Missionnaire, nous soumettant néanmoins entièrement à sa divine volonté. Car nous devons croire, et il est vrai, que non-seulement sa maladie, mais aussi les maladies des autres, et enfin tout ce qui arrive à la Compagnie, ne se fait que par sa sainte conduite et pour l'avantage de la même Compagnie. C'est pourquoi, en priant Dieu de donner la santé aux infirmes et de subvenir aux autres nécessités, que ce soit toujours à condition que tel soit son bon plaisir et sa plus grande gloire. » Morts, il n'annonçait leur perte qu'en commençant par cette

Vnvariable formule : t II a plu à Dieu de nous priver de tel Missionnaire. » Et il ajoutait : t Je ne doute pas que vous n'ayez été vivement touchés de Ja privation de celte personne, qui nous était si chère; mais, Dieu soit loué! vous lui avez dii aussi qu'il a bien fait de nous i'ôter, et que vous ne voudriez pas qu'il en fût autrement, puisque tel a été son bon plaisir. •

Cette admirable conduite, toute de soumission et de sainte indifférence, saint Vincent de Paul la traduisait en maximes dans toutes les lettres qu'il écrivait, dans tous les entretiens qu'il adressait à sa communauté. « Se conformer en tout à la volonté de Dieu, disait-il, et y prendre tout son plaisir, c'est vivre sur la terre d'une vie tout angélique, et même c'est vivre de la vie de Jésus- Christ... Notre-Seigneur est en communion continuelle aux âmes vertueuses qui se tiennent fidèlement et constamment unies à sa très-sainte volonté, et qui ont un même vouloir et un même non-vouloir avec lui. »

C'était sa défiance de l'homme et sa confiance en Dieu, qui lui inspirait celte doctrine. Il disait : « Je ne crois pas plus aux moyens humains pour les choses divines qu'au diable... Les choses de Dieu se font par elles-mêmes, et la vraie sagesse consiste à suivre Ja Providence pas à pas; et assurons-nous de la vérité d'une maxime qui parait paradoxe, que qui s'empresse recule aux choses de Dieu (A Codoing, 15 mai 1643 et ,Ô août 1644), ■ Il disait encore : « Une girouette n'est pas plus sujette au mouvement de l'air, que l'esprit de l'homme aux agitations extérieures... Dieu soit béni de ce qu'il a voulu que toutes les choses du monde soient incertaines et périssables, afin que nous cherchions en lui seul la solidité de nos desseins et de nos affaires, parce qu'alors les événements nous tournent à bien (2li et 31 août 1657). » — « Plaise donc à la bonté de Dieu qu'il nous donne part à l'éternelle pensée qu'il a de lui-même, tandis que perpétuellement il

s'applique au gouvernement de ce monde et à pourvoir aut besoins de toutes ses créatures, jusques à un petit moucheron. Oh ! qu'il faut travailler à l'acquisition de la participation de cet esprit (A Portail, 28 août 1638)! » Et il expliquait davantage ce gouvernement de Dieu, auquel nous devons soumettre et subordonner toutes nos conduites. « Le bon Dieu, disait-il, ne se gouverne pas dans ses œuvres selon nos vues et nos souhaits. Nous devons nous contenter de faire valoir le peu de talents qu'il nous a mis en mains, sans nous mpttre en peine d'en avoir de plus grands ou de plus étendus. Si nous sommes fidèles en peu, il nous constituera sur beaucoup; mais cela est de son ressort, et non pas de nos soins. Laissons-le faire et resserrons-nous dans notre coquille La Compagnie a commencé sans aucun dessein de notre part, elle s'est multipliée par la seule conduite de Dieu, et a été appelée partout par des ordres supérieurs, sans que nous y ayons contribué que de la seule obéissance.... J'ai été plus de vingt ans que je n'ai osé demander à Dieu la propagation de la Compagnie, estimant qu'étant son ouvrage, il fallait laisser à sa Providence seule le soin de ?a conservation et de son accroissement. Mais, à force de penser à la recommandation qui nous est faite dans l'Évangile de lui demander qu'il envoie des ouvriers à sa moisson, je suis demeuré convaincu de l'importance et de l'utilité de cette dévotion.... Continuons d'en user de même. Dieu aura fort agréable cet abandon, et nous serons en paix. L'esprit du monde est remuant et veut tout faire. Laissons-le là ; nous ne voulons pas choisir nos voies» mais marcher par celles qu'il plaira à Dieu de nous prescrire. Estimons-nous indignes qu'il nous emploie et que les hommes pensent à nous, et nous voila bien. Olfrons-nous à lui pour tout faire et pour tout souffrir à sa gloire et à l'édili* cation de son Église ; il n'en veut pas davantage. S'il en désire les effets, ils sont en lui et non pas en nous. Élargissons fort notre cœur et notre volonté en sa présence, sans nous déterminer à ceci ou à cela, jusqu'à ce qu'il aura parlé. Prions-le qu'il nous fasse la grâce de travailler cependant à la pratique des vertus que Noire-Seigneur pratiquait en sa vie cachée (A Desdames, 25 août 1659). »

Aussi condamnait-il la confiance et l'empressement humain dans l'action, comme l'abattement et la tristesse dans les revers, tout cela lui paraissant venir d'un manque de soumission u la Providence. Il écrivait : t Je vous dirai deux choses sur d'inquiétude et la mélancolie que vous dites avoir lorsque les -choses ne vont pas bien : la première, que ce ne sont pas les Sommes qui font bien aller les choses, mais que c'est Dieu, lequel permet qu'elles aillent quelquefois autrement que nous ne voulons, pour nous faire connaître que nous n'y pouvons rien, ou pour exercer notre patience ; et la deuxième, que vous vous fiez trop à votre conduite, vous étant avis que, comme vous aimez le bon ordre, il dépend de vous de le faire garder ; et de là vient que, n'en pouvant pas venir à bout, vous vous contristez excessivement, au lieu que si vous étiez bien persuadé que vous n'êtes capable que de tout gâter, vous vou3 étonneriez de ce que les choses ne vont pas encore plus mal, et demeureriez en paix dans tous les succès ou événements qui vous paraissent désagréables ou contraires, parce que Dieu les ordonne ainsi. Je vous prie de regarder toutes choses dans l'ordre de sa Providence, et, en faisant ce qui est de votre côté humblement et soigneusement pour contribuer que tout aille de bon pied, vous soumettre pour lereste au bon plaisir de Dieu. (A Pesnelle, à Gênes, 22 novembre 16ô8). •

Les revers et les obstacles lui semblaient un gage de succès, ce qu'il exprimait par cette ingénieuse comparaison : « Il y a sujet d'espérer qu'il en sera de vous comme des arbres fruitiers ; car d'autant plus qu'un rude et long hiver les resserre et les empêche de pousser, tant plus prennent-ils de profondes racines et portent plus de fruits. (A Desdames, en Pologne 20 juin 1659). »

On voit qu'il diversifiait les applications de la même doctrine, suivant les circonstances et les besoins de chacun. A un curé qui voulait permuter sa cure, il disait : « Priez et consultez, car il s'agit de savoir si Dieu veut que vous quittiez l'épouse qu'il vous adonnée; » aux supérieurs de ses maisons qui lui exposaient leurs craintes de pertes ou de persécutions : « Il n'en arrivera que ce qu'il plaira à Dieu : il est le maître, non-seulement de nos biens, mais aussi de nos vies,

et il est juste qu'il en dispose selon sa divine volonté ; » à ceux qui se plaignaient de leurs infirmités physiques ou de leurs aridités spirituelles : « Demeurez soumis au bon plaisir de Dieu; soyez content dans tous les états où il lui plaira de vous mettre, et ne désirez jamais d'en sortir qu'autant que vous connaîtrez lui être agréable : c'est la pratique la plus excellente et la plus relevée en laquelle un chrétien et même un prêtre se puisse exercer sur la terre ; » à mademoiselle Le Gras, excessivement inquiète de la maladie de Portail, directeur des Filles de la Charité : « Il faut agir contre ce qui fait peine, et briser son cœur, ou l'amollir pour le préparer à tout. Il y a apparence que Notre-Seigneur veut prendre sa part de la petite Compagnie : elle est tout à lui, comme je l'espère, et il a droit d'en user comme il lui plaira ; et, pour moi, mon plus grand désir est de ne désirer que l'accomplissement de sa sainte volonté. Je ne puis vous exprimer combien notre malade est avant dans cette pratique ; et c'est pour cela qu'il semble que Notre-Seigneur le veuille mettre dans un lieu où il la pourra continuer plus heureusement durant toute l'éternité. Oh ! qui nous donnera la soumission de nos sens et de notre raison à celte adorable volonté ? ce sera l'Auteur des sens et de la raison, si nous ne nous en servons qu'en lui et pour lui. Prions-le que vous et moi ayons toujours un même vouloir et non-vouloir avec lui et en lui, puisque c'est un paradis anticipé dès cette vie.*» A la même qui se tourmentait de la conduite et de l'avenir de son fils : « Donnez l'enfant et la mère à Notre-Seigneur, et il vous rendra bon compte de tous les deux ; laissez-lui faire seulement sa volonté en vous, et en lui ; attendez cette même volonté dans l'étendue [le vos exercices, sans en désirer d'autres, cela étant suffisant pour vous faire toute à Dieu. Oh ! qu'il faut peu pour être toute sainte ! le moyen très-souverain et presque unique, c'est de s'habituer à faire la volonté de Dieu en toutes choses » A mademoiselle Le Gras encore, qui le priait de lui indiquer le mal de son âme, cause, suivant elle, du mal de son corps: « Je ne vous puis indiquer d'autre cause de votre mal que celui du bon plaisir de Dieu. Adorez-le donc, ce bon plaisir, «an» vous enquérir d'où vient que Dieu se plaît de voua voir

en IVMat de souffrance. Il est souverainement glorifié de notiv abandon à sa conduite, sans discussion de la raison de si \oluntr- gj ce n'est que sa volonté est la raison môme, et que a raisonest sa volonté. Enfermons-nous donc là-dedans delà façoîi que lit Isaac au vouloir d'Abraham, et Jésus-Christ au vouloir d Père. »

Quelle n'était passa joie, lorsqu'il voyait ses enfants dans cette sainte pratique! « Dieu soit loué, écrivit il à l'un d'eux, de ce que vousetes prêt do faire en tout et partout sa très-sainte volonté et d'aller vivre et mourir en quelque part qu'il ait agréable de vous appeler ! C'est la disposition des bons serviteurs de Dieu et des hommes vraiment apostoliques, qui ne tiennent à rien ; c'est la marque des vrais enfants de Dieu, qui sont toujours en liberté de répondre aux desseins d'un si digne Pure. Je l'en remercie pour vous avec un grand ressentiment de tendresse et de reconnaissance., ne doutant pas que votre cœur, étant ainsi préparé, ne reçoive les grâces du Ciel en abondance, pour faire beaucoup de bien sur la terre, comme j'en prie sa divine bonté. »

Cette doctrine, disséminée en cent de ses lettres, livrée par fragments en ses nombreux entretiens, il la condensa et l'exposa tout entière en une ou deux de ses conférences : « La perfection de l'amour, dit-il, ne consiste pas dans les extases, mais à bien faire la volonté de Dieu ; et celui-là entre tous les hommes sera le plus parfait, qui aura sa volonté plus conforme à celle de Dieu : en sorte que notre perfection consiste à unir tellement notre volonté à celle de Dieu, que la sienne e* la notre ne soient qu'un même vouloir et non-vouloir ; et celui qui excellera davantageence point sera le plus parfait. Lorsque Kotre-Scigneur voulut enseigner le moyen d'arriver à la per* fection à cet homme dont il est parlé dans l'Evangile, il lui dit : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soimême, qu'il porte sa croix et qu'il me suive. » Or, je vous demande, qui est-ce qui renonce plus à soi-même ou qui porte, mieux la croix de la mortification et qui suit plus parfaitement Jésus-Christ, que celui qui s'étudie à ne faire jamais sa vo* lonté et à faire toujours la volonté de Dieu ? L'Ecriture dil ftufliii ou quelque ftutrs lieu que celui qui adhtre * Pieu eit u»

môme esprit avec Dieu. Or, je vous demande, qui est-ce qui adhère plus parfaitement à Dieu que celui qui ne fait que la volonté du même Dieu et jamais la sienne propre? qui ne veut et qui ne souhaite autre chose que ce que Dieu veut ? Oh 1 que c'est là un moyen bien court pour acquérir en cette vie un grand trésor de grâces ! »

Oh ! alors, quel bonheur pour le chrétien ! « Voyez les dispositions toutes saintes dans lesquelles il passe sa vie, et les bénédictions qui accompagnent tout ce qu'il fait. Il ne tient qu'à Dieu, et c'est Dieu qui le conduit en tout et partout ; de sorte qu'il peut lui dire avec le prophète: Tenuisti ma'num dexteram meam, et involuntate tuddeduxistime. Dieu le tient comme par la main droite, et se tenant réciproquement avec une entière soumission à cette divine conduite, vous le verrez demain, après-demain, toute la semaine, toute l'année et enfin toute sa vie, en paix et tranquillité, en ardeur et tendance continuelle vers Dieu, et répandant toujours dans les âmes de son prochain les douces et salutaires opérations do l'esprit qui l'anime. Si vous le comparez avec ceux qui suivent leurs propres inclinations, vous verrez ses conduites toutes brillantes de lumière et toujours fécondes en fruits; on remarque un progrès notable en sa personne, une force et énergie en toutes ses paroles ; Dieu donne une bénédiction particulière à toutes ses entreprises, et accompagne de sa grâce les desseins qu'il prend pour lui et les conseils qu'il donne aux autres, et toutes ses actions sont de grande édiiication. Mais, d'un autre côté, l'on voit que les personnes attachées à leurs inclinations et plaisirs n'ont que des pensées de terre,, des discours d'esclaves et des œuvres mortes ; et cette différence vient de ce que ceux-ci s'attachent aux créatures, et que celui-là s'en sépare ; la nature agit dans ces âmes basses, et la grâce dans celles qui s'élèvent à Dieu et qui ne respirent que sa volonté. »

Mais c'est dans la conférence du 7 mars 1659, que nous trouvons pleinement exposée cette doctrine de la soumission à la volonté de Dieu, dans ses motifs, ses moyens et sa pratique, suivant la marche accoutumée que le saint" appelait la petite méthode :

t Motifs. P L'exercice de faire toujours la volonté de Dieu

est de tous le plus excellent, car il comprend l'indifférence, l'intention pure, toutes les pratiques et tous les exercices de perfection. Qui est plus indifférent que celui qui fait la volonté de Dieu en chaque chose, qui ne se cherche soi-même en aucune, et qui ne veut même celles qu'il pourrait vouloir que parce que Dieu le veut ? Y a-t-il personne plus libre, d'une intention plus pure et plus parfaite ?

« 2° Il est certain que des œuvres faites humainement, machinalement, sans qu'elles aient une fin noble, comme est celle d'accomplir la volonté de Dieu, sont des œuvres mortes. Méditer, prêcher, travailler ?ans discrétion, assister à l'office, ce ne sont là que des actions inanimées ; c'est une monnaie qui n'a point de valeur, n'étant point marquée au coin du prince, car Dieu ne regarde les œuvres qu'autant qu'il s'y voit et qu'elles sont faites* pour lui.

« Notre père Adam était, dans le jardin du paradis terrestre, un arbre franc qui portait naturellement des fruits agréables aux yeux de son Seigneur ; mais le péché, en détachant sa volonté de celle de Dieu, le rendit incapable de rien faire qui pût lui être agréable ; et nous qui sortons de cette souche gâtée, nous sommes, humainement parlant, dans la même impuissance.

« Il y a des docteurs qui pensent que ce qui n'est pas fait pour Dieu est péché ; mais, si ce n'est point péché, pour le moins est-ce inutile.

« 3° C'était la maxime et la pratique de Notre-Seigneur de faire en tout la volonté de son Père. 0 Sauveur! quel relief, quel brillant vous donnez à l'exercice de vos vertus ! Vous êtes le roi de gloire, et cependant vous ne venez au monde que pour faire la volonté de Celui qui vous a envoyé ! Cette, affection sacrée lui tenait au cœur : Cibus meus est, disait-il, ul faciam voluntatem ejus qui misitme. Omon Sauveur, c'est là votre pratique ! Saint Jean avait celle de la pénitence, il était plein du désir de la faire et de la persuader : c'est pour cela qu'il est venu au monde ; et vous, agneau de Dieu, qui ôtez les péchés du monde, vous y êtes venu plein d'affection pour faire et pour nous inculquer la volonté de votre Père ! Elie avait une ardeur extrême pour la gloire de son Dieu ; il

mettait tout en feu et en flammes pouren imprimer le respect et la crainte dans le cœur des hommes : et vous, mon Sauveur, vous étiez animé de ce doux et incomparable désir que la volonté de Dieu lût faile par toules les créatures ! C'est pour cela que vous avez mis dans l'oraison dominicale : fiai volunlas tua ! Vous avez voulu que tous les hommes fissent et demandassent, quoi ? la volonté du Père céleste ; où? en ht terre comme au ciel ; et comment? comme les anges et les saints la font: promptement, entièrement, constamment, amoureusement. — Je m'assure qu'il n'y a aucun de ceux qui sont ici présents, qui n'ait lâché de pratiquer aujourd'hui quelques actions qui d'elles-mêmes sont bonnes et saintes; et cepen? dantil se peut l'aire que Dieu aura rejeté ces actions pour avoir été faites par le mouvement de votre propre volonté. N'est ce pas ce que le prophète a déclaré, quand il a dit de la part de Dieu: « Je ne veux point de vos jeûnes, par lesquels, en pensant rn honorer, vous faites le contraire: parce que,quandvous jeûnez, vous faites votre propre volonté; et, par cette propre volonté, vous gâtez et corrompez votre jeûne (Is. c.LVIIIj.Orl'on peut dire le même de toutes les autres œuvres de piété dans lesquelles le mélange de notre propre volonté gâte et corrompt nos dévotions, nos travaux, nos pénitences, etc. Il y a vingt ans que je ne lis jamais en la sainte Messe cette épitre, tirée du cinquante-huitième chapitre d'Isaïc , que je n'en sois fort troublé. Gomment faut-il donc faire pour ne pas perdre notre temps et nos peines ? C'est de ne jamais agir par le mouvement de notre propre intérêt, inclination, humeur ou fantaisie, mais de nous accoutumer à faire la volonté de Dieu en tout : je dis en tout et non pas en partie ; car c'est là le propre effet de la grto, qui rond la personne et l'action agréables à Dieu. — Plusieurs diront, disait Jésus-Christ : « Seigneur, Seigneur, n'avons-npus pas prophétisé, chassé les démons et lait plusieurs vertus en votre nom? — Jamais je ne vous ai connus, répond ra-t-il, jumais je ne vous ai connus ; allez, vous qui (ailes des œuvres iniques. — Mais, Seigneur, appelez-vous œuvres iniques les prophéties et les miracles que noua avons faits en voire nom ? -» Séparez-vous de moi, lûtelianlé, leur dira-1-ilj Jamull/fl ne ve«* "at connut. » Qui

eontdonc ceux qui entreront dans le royaume descieux? Go sont ceux qui feront la volonté de Dieu. 0 Sauveur! faitesnous la grâce de nous remplir de cette affection pour ne porter aucun fruit sauvage, mais que toutes nos production fassent pour vous et par vous, afin qu'elles soient agréables aux yeux de votre Père !

« Maintenant, comment ferons-nous la volonté de Dieu ? Les œuvres sont ou commandées, ou défendues, OU indifférentes. Quant aux œuvres commandées et défendues, Dieu veut que nous fassions les premières et ne fassions pas les dernjôpef, Comment un enfant fait-il la volonté de son père, et un sujet celle de son roi? En faisant ce qu'ils ordonnent, et en évitant ce qu'ils défendent : l'enfant pour honorer son père, et le sujet pour obéir à son roi. Ainsi nous ferons la volonté de Dieu, quand, faisant ce qu'il commande, et ne faisant pas ce qu'il défend, nous aurons l'intention de glorifier ce père admirable et d'obéir amoureusement a ce roi d'amour.— Nous lui devons obéir, qu'il nous commande directement ou indirectement, c'est-à-dire par lui-même ou par l'Eglise, car l'Église est son Épouse, et il est le père de famille qui veut que les enfants obéissent à leur mère comme à lui-môme.

« Il y a des actions indifférentes dont les unes sont agréables à la nature, d'autres désagréables, et d'autres n'ont rien d'agréable ni de désagréable.

« Entre deux actions indifférentes, l'une agréable, l'autre désagréable à la nature, je dois choisir celle-ci, pour ne point vivre selon la chair. S'agit-il, par exemple, d'aller visiter uno personne qui me sera agréable, et une autre qui me le sera moins ou pas du tout, selon la règle, je dois préférer cette dernière à l'auLre. J'excepte les cas qui ne sont pas laissés à notre choix, comme quand on m'oblige d'aller où j'ai inclination ; car alors, le commandement nous faisant connaître la volonté de Dieu, nous devons y chercher son plaisir et non le nôtre. Quant aux actions qui ne sont ni agréables ni désagréables, d'être assis ou debout, d'aller par un chemin ou par un autre, je les fais fortuitement, et, en les faisant de la «sorte, il semble qu'il n'y ait rien il mériter, Cependant on peut les rendre bumm en Ici offrant I DieUi et en lei

faisant au nom de Notre-Seigneur, comme dit saint Paul. ) « Il y a une quatrième manière de connaître la volonté de (Dieu, c'est celle des inspirations ; car souvent il éclaire l'entendement et donne des mouvements au cœur. Mais il faut le grain de sel pour ne pas être trompé. Parmi une foule de peu sées et de sentiments, il s'en trouve de bons en apparence, qui pourtant ne viennent pas de Dieu et ne sont pas selon son bon plaisir. Il faut donc bien les examiner dans la prière, en considérer les motifs et la fin, les proposer aux sages, prendre avis de nos directeurs, qui sont pour nous les dépositaires des trésors de la sagesse divine; et, en faisant ce qu'ils nous diront, nous ferons la volonté de Dieu.

« Nous la faisons encore en faisant les choses raisonnables, selon cette oraison de l'Église : Prœsta, quœsumus, omnipotens Beus, ut semper ralionabilia méditantes, quœ tibi sunt placita dictïs exsequamur et factis. Faire une chose qui semble raisonnable, c'est donc faire la volonté de Dieu. Gela s'entend toujours avec le grain de sel de la prudence chrétienne et avec l'avis de ceux qui nous dirigent, parce qu'il peut arriver que la chose qui se présente à faire soit raisonnable de sa nature, mais non pas en ses circonstances de temps, de lieu ou de manière.

t C'est faire la volonté de Dieu activement, que de la faire de toutes les manières que nous avons dites. On la fait passivement en acquiesçant à Dieu lorsqu'il opère en nous, comme dans les choses inopinées. Voilà un sujet de consolation qui nous surprend ; il nous arrive une nouvelle, que sais-je? de la conversion importante d'une personne de condition ou de tout un pays ; ou que Dieu est bien servi par des personnes que nous aimons; ou que la paix est faite entre deux familles ou deux princes, dont la division était scandaleuse à l'Église : il faut recevoir cela comme venant de la main de Dieu, et s'en réjouir en esprit comme lit Notre- Seigneur, quand il remercia son Père d'avoir révélé ses secrets aux simples. Il nous arrive, au contraire, quelque sujet de peine : une maladie, une perle, une calomnie, etc. Il faut le recevoir aussi comme venant de la main de Dieu, parce que c'est son plaisir de nous exercer de la sorte, et que c'est lui

qui envoie toutes ces afflictions : Non est malum in civitate qvod < on fecerit Dominus. Notre-Seigneur méditant au jardin des Olives les tourments qu'il avait à souffrir, les regardait

comme voulus de son Père, et nous devons dire comme lui : t Que ma volonté ne soit pas laite, Seigneur, mais la vôtre ! » « Moyens : le premier nous est enseigné dans l'oraison dominicale : biat voluntas tua ! Car Notre-Seigneur, avant mis ces mots dans l'oraison quotidienne, veut que "tous les jours on lui demande la grâce de faire sa volonté comme elle se fait au ciel, incessamment et parfaitement, avec une simple et invariable conformité de la nôtre. 2° Accoutumonsnous non-seulement à prononcer celte prière, mais à la pratiquer. Commençons dès demain, dès cette heure, et disons à Dieu : Seigneur, je veux écouter et faire, pour vous glorifier, tout ce qui me sera signifié de votre part. Activons ainsi notre volonté et renouvelons souvent notre intention particulière. — Mais, direz-vous, je ne m'en souviens pas ; je suis des heures, des demi-journées entières sans m'aviser de lui dédier ce que je fais. — Il faut s'humilier beaucoup de cela, s'affliger de la perte du mérite de tant d'actions, ou du moins du plaisir que Dieu aurait reçu si elles lui avaient été offertes. Et pour suppléer à ce défaut, que chacun, en commençant sa journée, fasse à Dieu une oblation générale de toutes les œuvres du jour, puis répète cette offrande une ou deux fois le matin et autant après-dîner, lui disant : « Mon Dieu, ayez agréables, s'il vous plaît, tous les mouvements de mon cœur et de mon corps ; attirez-les à vous, je vous les offre avec mes travaux et mes souffrances. » Et plus nous ferons cela, plus nous y trouverons de profit et de facilité. Nous acquerrons, par ce moyen, de nouveaux titres d'amour, et l'amour nous fera persévérer et croître dans cette sainte pratique. Hélas ! Combien y en a-t-il, même dans le monde, qui ne perdent pas Dieu de vue! Dernièrement, j'étais avec une personne qui faisait conscience d'avoir été trois fois distraite en un jour de la présence de Dieu, Ces gens-là seront nos juges et nous condamneront un jour, devant la Majesté divine, de l'oubli que nous avons pour el'.e, nous qui n'avons autre chose à faire qu'à l'aimer et lui témoigner notre amour par nos regards et nos

services. Prions donc Notre-Scigncur de nous faire la grâce de dire comme lui : Cibus meus est ut faciam voluntalem ejus qui misit me. Votre plaisir, ô Sauveur du monde, votre ambroisie, votre nectar, a été de faire la volonté de votre Père Noos sommes vos enfauls, nous nous jetons entre vo< Lras pour imiter vos pratiques. Faites-nous cette -race : comme nous ne le pouvons pas nous-mêmes, c'est a vous que nous le demandons, c'est de vous que nous 1 espérons, mais avec conliance, mais avec grand désir de vous

suivre. » . .t . . .

I u soumission absolue à la volonté de Dieu produit la résignation et la sainte indifférence, dont un seul acte, disait saint Vincent de Paul, « vaut mieux que cent mille bons succès temporels » Que les événements vinssent de la volonté cxpresse de Dieu ou qu'ils fussent arrivés seulement par sapermission, il voulait qu'on se résignât à son bon plaisir « pour Bouffrir tout ce qu'il lui plairait, tant et si longuement qu'il lui plairait. C'est ici, disait-il, la grande leçon du Fils de Dieu, et ceux qui s'v rendent dociles et qui la mettent bien dans leur cœur sont de la première classe de l'école de ce divin maître. Et, pour moi, je ne sais rien de plus saint, ni de plus grande perfection que cette résignation, lorsqu'elle porte a un entier dépouillement de soi-même et à une véritable indifférence pour toutes sortes d'états, de quelque façon que nous y soyons mis, excepté le péché. Tenons-nous donc là, et pnom Dieu quïl nous fasse la grâce de demeurer constamment dans» cette indifférence. »

Ici encore, le Saint multipliait et diversifiait ses enseigne, ments suivant les besoins de chacun. « O Monsieur, disait-il h l'un que la sainte indifférence est un bel ornement à un Mis, sionnaire, puisqu'elle le rend si agréable à Dieu, que Dieu préférera toujours celui-là a tous les autres ouvriers, dans lesquels il ne verra pas cette disposition d'indifférence pour accomplir ses desseins! Si une fois nous sommes dépouilles de toute propre volonté, nous serons pour lors en état de faire avec assurance la volonté de Dieu, en laquelle les angei trouvent touw leur félicité, et les hommes tout leur bonheur, • fit il écrivait à «a nm i « J* renéi gru«# inltaH» * »ie*

des dispositions qu'il vous donne pour aller aux pays étian- | si l'on vous y envoie, cl pour n'y pu aMer et di'iiieiucr l'on vous y retient. La sainte indifférence pour tout** t l'état des parfaits, et la vôtre me donne espérance mi Dieu sera glorifié en vous et par vous, comme je l'en prie de tout mon cœur ; et vous, Monsieur, je vous prie de lui demander pour nous la grâce de nous abandonner entièrement à son adorable conduite. Nous le devons servir a son gré, et renoncer à notre choix tant à l'égard des lieux que des emplois : c'est assez que nous soyons à Dieu pour ie vouloir être en la meilleure manière que le peuvent être ses meilleurs enfants, honorés du titre de serviteurs de l'Évangile, par qui Notre- Scigneur se veut faire connaître et servir. Que nous importe comment et en quel lieu, pourvu que ce soit ainsi? et assurément que cela sera, si nous le laissons faire. »

Puis il exposait d'une manière suivie et complète ses idées gur l'indifférence dans ses conférences aux Filles de la Charité au aux Missionnaires. Aux Filles de la Charité (14 décembre 1059} il disait : « L'état d'indifférence est l'état des anges, lesquels sont toujours prêts à exécuter les volontés de Dieu au moindre signal qu'il leur en donne, soit au ciel, soit en la terre, sans regarder en quoi, et n'ayant désir de faire rien autre chose que ce qu'il leur est ordonné de la part de Dieu. Ainsi fait une âme indifférente. Elle ressemble encore aux. anges, en ce qu'ils ne perdent jamais Dieu de vue, quelques emplois qu'ils puissent avoir, mais le contemplent en tout et partout. Elle regarde la volonté de Dieu dans tous les emplois où on la met, et elle est également contente partout où on l'envoie, comme les anges qui ont autant de joie d'être le» gardiens d'un méchant homme que d'un homme de bien, parce qu'ils mettent leur seul contentement à accomplir la volonté de Dieu. Une âme indifférente ressemble donc aux anges en trois manières : 1° en ce qu'elle marche en la présence de Dieu ; -2° en ce qu'elle est toujours prête à l'aire sa sainte volonté, sans se soucier en quelle manière; 3° en ce qu'elle est autant et plus contente dans les emplois basque dans ceux qui sont relevés. — Au contraire, une âme qui manque d'indifférence, et qui veut être dans un emploi ou

dans un lieu plutôt que dans un autre, on peut dire que c'est un démon. C'est l'esprit du démon de ne vouloir jamais faire la volonté de Dieu, mais de faire toujours la sienne propre. Il est vrai qu'il fait la volonté de Dieu dans les enfers, comme quand il entra dans le corps des pourceaux au commandement de Notre-Seigneur : mais ce n'est que par contrainte et malgré lui. Et comme le démon porte partout son enfer et est dévoré par les flammes, lors même qu'il est dans le corps des possédés : ainsi une âme qui est remplie de mille désirs, et qui veut être tantôt dans un emploi et tantôt dans un autre, n'a jamais de vraie paix. C'est un enfer. »

Écoutons la conférence aux Missionnaires du 16 mai 1659, si nous voulons avoir dans leur ensemble les enseignements du Saint sur ce sujet.

« L'indifférence, dit-il, est un état de vertu par laquelle l'homme se détache des créatures pour s'unir au Créateur. Ce n'est pas une vertu, mais un état où la vertu agit, où le cœur se détache des choses qui le tiennent captif. Où est le cœur aimant ? dans la chose qu'il aime; par conséquent, là où est notre amour, là notre cœur est captif. Il ne peut en sortir, il ne peut s'élever plus haut, il ne peut aller ni à droite ni à gauche ; le voila arrêté. Là où est le trésor de l'avare, là est son cœur, et là où est notre cœur, là est notre trésor. Et ce qui est déplorable, c'est que les choses qui nous retiennent ainsi en servitude sont pour l'ordinaire des choses très-indignes. Eh quoi ! un rien, une imagination, une parole sèche qu'on nous a dite, un manque d'accueil gracieux, un petit refus, la pensée seule qu'on ne l'ait pas grand compte de nous : tout cela nous blesse et nous indispose au point qu'on n'en peut guérir, qu'on ne s'en saurait tirer, qu'on est toujours là-dedans, que l'on est captif. — Le propre de l'indifférence est de nous ôter tout ressentiment et tout désir, de nous détacher de nous-mêmes (et de toute créature. C'est son office, c'est le bonheur où elle nous mène, pourvu qu'elle soit active, qu'elle travaille; et jcomment ? Il faut s'étudier pour se connaître, il faut se dire : Or ça, mon âme, quelles sont tes affections ? A quoi tenonsnous ? Qu'y a-t-il qui nous captive? Sommes-nous en la liberté des enfants de Dieu ? ou sommes-nous liés aux biens,

aux aises, aux honneurs? Il faut nous examiner pour découvrir nos liens afin de les rompre.

t Dieu, ayant envoyé son Fils au monde pour nous racheter, nous a faits sus enfants; et l'homme lâche qui se lais par les créatures se fait esclave; et, perdant cette liberté d< s enfants de Dieu, il semble faire un blasphème éternel, comme s'il disait que Dieu n'est pas son Père, ou que Dieu est moins aimable que la chose qu'il aime et que le plaisir qui le captive.

« Mais le Fils de Dieu à quoi tenait-il ? Vous savez comme ■*J était soumis aux volontés de son Père. Il se compare par le Prophète-roi à une jument soumise à la volonté de son maître. Il fait allusion, par sa parfaite résignation, à celle de cette bête qui est sans choix et sans désir : vous en faites ce que vous voulez, elle est toujours prête à sortir et à aller, à recevoir une selle ou un bât, à être mise a la charrue ou à demeurer ; tout lui est indifférent ; elle se laisse faire, elle ne tient point à son étable ni à l'inclination d'aller d'un côté ou d'un autre ; elle ne s'attache à rien. N'avez-vous pas vu quelquefois en passant des mulets arrêtés devant une porte ? Us sont cinq ou six ensemble qui attendent que celui qui les conduit sorte; et quand il est venu, ils partent; ils tournent à droite ou à gauche selon qu'il le veut, et s'arrêtent quand il le leur dit. Us ne tiennent à rien. Ut jumentum factus sum. Voila comme je suis, dit Notre-Seigneur, pour nous exprimer comme il se tournait à toute main pour tout ce que Dieu voulait de lui. Oh! quelle souplesse ! 0 quel abandon ! Que lui est-il arrivé ? Et ego semper tecum : il a toujours été avec Dieu.

« Que fait celui qui est parfaitement soumis aux ordres de la divine Providence? Il fait comme la jument qui se donne à tout ce qu'on veut, quand on veut, et en la manière qu'on veut. Et que fais-je quand je m'abandonne ainsi ? J'attire Dieu avec moi, parce que je n'ai pas eu de volonté. Tenuisii manum meam, et in voluntate tua decluxisti me ; vous m'avez tenu par la main et mené où vous avez voulu. Si j'ai fait quelque bien, c'est vous qui m'avez conduit ; je me suis laissé aller au moindre signe de votre volonté, et je me suis fait pour vous une bête de charge ; je me suis livré aux mépris, aux souf-

frances et à toutes les dispositions de votre bon plaisir, et pour ceia, Seigneur, je me suis servi de moi aux choses qui vous ont été agréables. — Ne voyez vous pas les heureux succès de ceux qui sont dans cette indifférence? Ils ne tiennent qu'à Dieu, et Dieu les conduit. Vous les verrez demain, cette semaine, toute l'année et toute leur vie en paix, en ferveur et affection continuelles vers Dieu, et toujours répandant dans les âmes les doux et salutaires effets des opérations de Dieu en eux. Et si vous comparez l'indifférent avec ceux qui ne le sont pas, vous verrez d'un côté des conduites toutes brillantes de lumières et fécondes en fruits : ce ne sont que progrès en sa personne, que force dans ses paroles, que bénédictions dans ses entreprises, que grâces dans ses conseils, que bonne odeur dans ses actions ; et in voluntate tua deduxisti me : vous m'avez conduit, Seigneur, par la voie de votre volonté. Vous verrez d'autre part ces personnes, attachées à leurs satisfactions, n'avoir que des pensées de terre, des discours d'esclaves et des œuvres mortes. La différence donc des uns et des autres vient de ce que ceux-ci s'unissent aux créatures, et que ceux-là s'en séparent, que la nature agit dans les âmes basses, et la grâce dans ceux qui s'élèvent à Dieu et ne respirent que sa volonté. C'est pourquoi ces derniers pourront dire en quelque façon avec Noire-Seigneur : Et cum gloria suscepisti me. Vous m'avez reçu avec gloire, vous m'avez donné puissance sur le ciel et sur k terre.

« — Mon Dieu, je trouve cela beau, j'ai bien envie de faire de môme, mais je vois bien que me voilà captif. J'aide la peine à me détacher des choses que j'affectionne, je souffre de ne pas prêcher, de n'être pas employé, de n'être pas accommodé, de n'être pas en bonne réputation. J'aurai beaucoup de difficultés à m'assujettir à toutes sortes de personnes; toutefois, avec votre grâce, ô mon Dieu, je ferai tout. Je ne demande pas d'être un ange, ni comme un apôtre ; ce que je désire seulement, c'est la disposition souple que vous donnez aux bêtes, le courage de souffrir que vous donnez aux gens de guerre et la fermeté qu'ils ont pour l'ordre militaire. O mes frères, conlusion sur nos visages de nous voir surmontés par de chétifs soldats, et même par de pauvres bêtes de service, en des choses si

CONFORMITÉ A LA tÔLÔXÎÊ de DÏBtf. 47

agréables à Dieu, que son fils a voulu Ica exécuter en tt propre

personne!

t 0 grand saint Pierre ! vous le disiez bien, que vous aviex tout quitté, et vous le fîtes bien voir, lorsque, ayant reconnu votre Maître sur le bord de la mer, et entendu son bien-auné disciple qui vous dit : « Dominus est, c'est le Seigneur, » vous TOUS jetâtes dans Tenu pour aller à lui. Vous ne teniez point ;;u bateau, m à votre robe, ni même à voire vie, mais seulement à ce divin Sauveur qui était votre tout. Et vous, saint Paul, grand apôtre, qui, par une grâce très-spéciale, dont vous'avez été prévenu dès le moment de votre conversion, avez si parfaitement pratiqué celte vertu d indifférence en disant : « Domine, quid me vis facere? Seigneur, que voulez-vous que « je fasse ? » Ce langage marquait un changement merveilleux et un détachement qui n'avait pu être fait que par un coup de grâce, ayant été en un instant délachédesaloi,de sa commission, de ses prétentions, de ses sentiments, et mis dans un état si parfait, qu'il était prêt et indifférent a tout ce que Dieu voudrait de lui. Si donc ces grands saints ont tant chéri et pratiqué cette vertu d'indilïerence, nous devons les imiter et les suivre: car les Missionnaires ne sont point à eux, mais à Jésus-Christ, qui veut en disposer pour faire ce qu'il a l'ait et pour souffrir à son exemple. « De même que mon Père m'a envoyé, disait-il à ses apôtres et à ses disciples, ainsi je vous envoie, et comme on m'a persécuté, aussi on vous persécutera. »

« Après toutes ces considérations, ne faut-il pas vider notre cœur de toute autre affection que de celle de nous conformer à Jésus-Christ, et de toute autre volonté que de celle de l'obéissance ? 11 me semble que je vous y vois tous disposés, et j'espère que Dieu nous fera cette grâce. Oui, mon Dieu, je l'espère pour moi tout le premier qui en ai tant besoin, à cause de toutes mes misères et de toutes mes attaches, dont je me vois presque dans l'impuissance de me retirer, et qui me font dire dans ma vieillesse comme David : « Seigneur, ayez pitié de moi ! » Mais vous serez édiliés, mes Frères, si je vous dis qu'il y a céans des vieillards iniirmes qui ont demandé d'élre envoyés aux Indes, et qui l'ont demandé dans leurs infirmités mêmes, qui n'étaient pas petites. D'où vient un tel courage?

C'est qu'ils ont le cœur libre ; \U vont de cœur et d'affection en tous les lieux où Dieu veut être connu et adoré, et rien ne les arrête ici que sa sainte volonté. Et nous autres, mes Frères, tous autant que nous sommes ici, si nous n'étions point accrochés à quelques malheureuses ronces, chacun de nous dirait en son cœur : « Mon Dieu, je me donne à vous pour être envoyé en tous les lieux de la terre où les supérieurs jugeront à propos que j'aille annoncer votre nom ; et quand j'y devrais mourir, je me disposerais d'y aller, sachant bien que mon salut est en l'obéissance, et l'obéissance en votre volonté. » Quant à ceux qui ne sont pas dans cette préparation d'esprit, ils doivent s'étudier de bien connaître quelles sont les choses qui les attirent plutôt d'un côté que d'un autre, afin que, par le moyen de la mortification continuelle, intérieure et extérieure, ils parviennent, avec l'aide de Dieu, à la liberté des enfants, qui est la sainte indifférence. »

Dans le dessein de rendre îa leçon plus vivante et plus efficace, le Saint saisissait l'occasion de quelque grande perte dont venait d'être frappée la Compagnie, et il partait de là pour l'exciter et l'exercer à une indifférence poussée jusqu'à l'héroïsme. Ainsi, la peste lui ayant enlevé presque tous ses Missionnaires de Gênes, en 1657, il s'interrompit, dans un entrelien sur Ja confiance, et s'écria : « Oh! qu'il est bien vrai, Messieurs et mes Frères, que nous devons avoir une grande confiance en Dieu, et nous mettre entièrement entre ses mains, croyant que sa Providence dispose pour notre bien et pour notre avantage tout ce qu'elle veut ou permetqu'il nous arrive ! Oui, ce que Dieu nous donne, et ce qu'il nous ôte est pour notre bien, puisque c'est pour son bon plaisir, et que son bon plaisir est notre prétention et notre bonheur. C'est dans cette vue que je vous ferai part d'une affliction qui nous est survenue, mais nue je puis dire avec vérité, mes Frères, une des plus grandes qui nous pouvait arriver : c'est que nous avons perdu le grand appui et le principal support de notre maison de Gênes. M. Clatiron, supérieur de cette maison-là, qui était un grand serviteur de Dieu, est mort; c'en est l'ait! Mais ce n'est pas luut : le bon M. Dupont, qui s'employait avec tant de joie au service des pestiférés, qui avait tant d'amour pour le prochain,

tant do sole et do ferveur pour procurer le silut des Ame*, a été aussi enlevé par la poste Un do nos prêtre italiens, M. Dominique Bocconi, Tort vertueux ot bn Missionnaire, comme j'ai appris, est semblablcmcnt mort dans un lazaret, où il s'était mis pour servir les pauvres pestiférés delà campagne. M. Tratebas, qui était aussi un vrai serviteur do Dieu, très-bon Missionnaire, et grand en toutes vertus, est aussi mort. M. François Vincent que vous connaissiez, qui ne cédait en rien aux autres, est mort. M. Ennery, homme sage, pieux et exemplaire, est mort. C'en est fait, Messieurs et mes Frères, la maladie contagieuse nous a enlevé tous ces braves ouvriers ; Dieu les a retirés à lui. De huit qu'ils étaient, il n'en reste plus qu'un, M. Le Juge, qui, ayant été frappé de peste, en est guéri, et sert à présent les autres malades. 0 Sauveur Jésus ! quelle perte et quelle affliction ! C'est maintenant que nous avons grand besoin de nous bien résigner à toutes les volontés de Dieu : car, autrement, que ferions-nous, que nous lamenter et attrister inutilement de la porte de ces grands zélateurs de la gloire de Dieu ? Mais, avec cette résignation, après avoir accordé quelques larmes au sentiment do cette séparation, nous nous élèverons à Dieu, nous le louerons et le bénirons de toutes ces perles, puisqu'elles nous sont arrivées par la disposition de sa très-sainte volonté. Mais, Messieurs et mes Frères, pouvons-nous dire que nous perdons ceux que Dieu nous relire ? Non, nous ne les perdons pas, et nous devons croire que la cendre de ces Missionnaires servira comme de semence pour en produire d'autres. Tenez pour certain que Dieu ne retirera point do cette Compagnie les grâces qu'il leur avait confiées, mais qu'il les donnera à ceux qui auront le zèle d'aller preudre leurs places.

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