CHAPITRE VI
L'amour ne se contente pas de la présence, il veut encore l'entretien de l'objet aimé. Qui aime Dieu, est donc nécessairement un homme d'oraison. Vincent de Paul avait pour l'oraison l'estime la plus profonde et la plus religieuse, le goût et l'attrait le plus vif. Chaque matin, il y consacrait une heure, au milieu de la plus grande multiplicité des affaires, dût-il, dans la journée, être saigné ou prendre médecine, et la fatigue qu'il en pouvait ressentir ne l'empêchait pas de s'y rendre le lendemain. Il la faisait à genoux, dans l'église, avec toute sa communauté. Il ne se contentait pas de consacrer à Dieu les prémices de ses journées ; il se livrait encore à l'oraison dans ses longues insomnies, et y employait tous les loisirs que lui laissaient sa charge et le service du prochain. Chaque année, quelles que fussent ses occupations, il y donnait au moins huit jours entiers, pendant lesquels il interrompait les plus saints commerces pour ne plus s'entretenir qu'avec Dieu.
En tout temps, il priait avec ardeur. On l'entendait pousser des soupirs d'un amour qu'il ne pouvait contenir, et lui seul ne s'apercevait pas de leur explosion. Que se passait-il entre Dieu et lui ? Son oraison suivait-elle la voie ordinaire des considérations de l'esprit et des affections du cœur, ou bien procédait-elle uniquement de l'opération de l'Esprit divin, §ans industrie et sans efforts de la nature? Soa humilité le
cachait avec soin. Mais, en descendant de la sainte montagne, son front paraissait quelquefois tout lumineux comme celui de Moïse, et la ferveur de son âme rejaillissait sur toute sa personne, passait dans ses paroles et dans ses actes. Ses discours, au sortir de l'entretien divin, étaient plus brûlants encore de foi et de charité; son humilité, sa mortification, sa patience, toutes ses vertus, brillaient d'un nouvel éclat dans sa conduite.
Cette oraison du matin, il y portait tous ceux sur lesquels il exerçait quelque action. Il voulait qu'on y formât les ordinands et les exercitants, et qu'on leur en fit remporter la résolution et la pratique comme le fruit le plus précieux de leur retraite. Lui-même il y engageait les ecclésiastiques de sa Conférence, et même les Dames de son Assemblée.
11 la recommandait particulièrement aux prédicateurs, aux catéchistes et aux directeurs des âmes : « L'oraison, disait-il, est un grand livre pour le prédicateur : c'est là qu'il puisera les ventés divines dans le Verbe éternel qui en est la source, pour les répandre après parmi le peuple ; c'est par l'oraison qu'il se rendra capable de toucher les cœurs et de convertir les âmes. »
Mais il ne cessait d'y exhorter surtout ses Missionnaires, dans leur intérêt et celui du prochain. « Donnez-moi, leur disait-il, un homme d'oraison, et il sera capable de tout ; il pourra dire avec le saint Apôtre : « Je puis toutes choses en Celui qui me soutient et qui me conforte. » Et il ajoutait : « la Congrégation de la Mission subsistera autant de temps que l'exercice de l'oraison y sera fidèlement pratiqué, parce que l'oraison est comme un rempart inexpugnable qui mettra les Missionnaires a couvert contre toutes sortes d'attaques ; elle est un mystique arsenal, ou comme la tour de David, qui leur fournira toutes sortes d'armes, non-seulement pour se défendre, mais aussi pour assaillir et mettre en déroute tous les ennemis de la gloire de Dieu et du salut des âmes. »
Il exigeait l'oraison dans la maladie comme dans la santé, les jours de repos comme les jours de travail. « Monseigneur > prince de Conti, disait-il à ce sujet, sera un jour notre juge, au moins le mien. Il est admirable en sa fidélité à l'oraison : il eu l'ait tous les jours deux heures, l'une le matin, l'autre le soir. Quelques grandes occupations qu'il ait, quelque monde qui l'environne, il n'y manque jamais. Il est vrai qu'il n'est pas si attaché aux. heures, qu'il ne les avance ou les retarde selon l'exigence des affaires. Plaise à Dieu nous donner cet attrait pour nous unir à lui par l'oraison ! »
C'était le matin, au sortir de sa propre oraison, que Vin-? cent donnait ces conseils et ces enseignements à ses Missionnaires. Au moins deux fois la semaine, il leur faisait rendre compte des bonnes pensées et des bons sentiments que Dieu leur y avait donnés a eux-mêmes. Cette répétition d'oraison était pour lui une édification et un charme. Hors de sa communauté, eu voyage, il la pratiquait encore. Voyageait-il même avec des séculiers, il leur faisait trouver non, non-seulement qu'on employât tous les jours quelque temps à l'oraison, mais aussi qu'on s'entretint ensuite des communications que l'esprit de Dieu avait faites à chacun. Les domestiques étaient invités à parler à leur tour, et l'un d'eux racontait une fois : < Ayant considéré que Notre-Seigneur a recommandé le service des pauvres, j'ai cru que je devais faire quelque chose pour eux ; mais, ne pouvant, pauvre moi-même, rien leur donner, j'ai résolu au moins de leur rendre quelque honneur, de leur parler gracieusement quand ils s'adresseront à moi, et môme doter mon chapeau pour les saluer. •
A ce récit, Vincent bénissait Dieu qui aime à se communiquer aux simples, et, en engageant les dames pieuses à éta^ blir l'usage delà répétition d'oraison parmi leurs domestiques, il se confirmait dans sa propre habitude d'interroger le moindre de ses Frères, a Saint-Lazare, aussi bien que le plus élevé de ses Missionnaires.
En effet, à chaque répétition d'oraison, il en invitait toujours trois ou quatre à parler, et, quelques affaires qui l'appelassent ailleurs! il les écoutait avec bonté et avec joie des faaurei satiarw, G'iteit wp^ mii'nell* et cemmww» WillcttUpa \
c'était aussi une école, une leçon pratique, où les nouveaux venus et les inexpérimentés se façonnaient au grand art de l'oraison.
Dans deux conférences aux Filles de la Charité des 1er et 31 mai 1648, le Saint s'attacha à leur expliquer l'excellence et la nature de l'oraison. ■ Il n'est rien, leur dit-il, que Notre-Seigneur ait tant recommandé à ses apôtres, en les exhortant à demauder en son nom tout ce qu'ils voudraient à son Père, et leur promettant qu'il leur serait accordé. Or, ces paroles ne s'adressent pas seulement aux apôtres, mais encore à tous les chrétiens. Il y a de certains naturels timides et craintifs qui n'osent rien dire de peur d'être rebutés, qui n'osent rien proposer de peur d'être mal reçus, qui n'osent rien demander de peur d'être refusés. Or, Jésus-Christ nous donne une entière assurance que le Père éternel aura très-agréable que nous lui demandions tout ce que nous pourrons désirer au nom de son Fils, et qu'il est prêt à nous l'octroyer ; et il ne se contente pas de nous en assurer, mais, afin que nous puissions prier avec plus de confiance, il nous le promet avec une espèce de serment, en ces termes : « Je vous dis en vérité. »
« Lui-même nous a donné l'exemple. Jésus-Christ était homme d'oraison. Dès son bas âge, il se dérobait quelquefois de la présence de la sainte Vienre et de saint Joseph, pour adresser avec plus de liberté ses prières à Dieu son Père. Environ l'âge de trente ans, il se retira dans le désert, où il resta duraut quarante jours, pour se préparer par le jeûne et l'oraison à la prédication de son Évangile; et, dans tout le cours de sa vie laborieuse, il y a toujours été ponctuel, allant de fois à autre exprès à Jérusalem, et s'écartant assez souvent de ses apôtres pour prier. La veille de sa passion , il pria à diverses reprises avec tant de ferveur, durant trois heures, qu'il en sua sang et eau et fut réduit à l'agonie.
t Comprenez bien ensuite la nature de l'oraison. Ce que la nourriture est à l'égard du corps, l'oraison l'est a l'âme ; et comme une personne qui ne prendrait ses repas que de deux, trois, quatre jours l'un tomberait incontinent en défaillance et se mettrait hors d'état de faire ses fonctions, n'ayant ni force ni vigueur; de même une âme qui ne vaquera point à l'orai-
son ou qui ne la fera que rarement, deviendra bientôt toute tiède, languissante, sans force ni vertu, ennuyeuse aux autres et insupportable à elle-même, et bientôt elle se dégoûtera de sou état et de sa vocation.
« L'oraison est comme l'arrosement de notre âme. Les jardiniers sont soigneux de prendre leur temps pour arroser deux fois par jour leurs plantes durant les chaleurs et les séches de l'été, et ils le font prudemment ; car, sans cela, leurs plantes mourraient. Mais, avec ce secours, leurs racines prennent la nourriture de la terre, et il se coule le long de la tige une certaine humeur qui vient de cet arrosement, et qui donne vie aux branches, aux feuilles, et de la saveur aux fruits. Ainsi, la sécheresse venant à donner sur le jardin de notre âme, toutes les plantes y périraient si le soin et l'industrie du jardinier n'y pourvoyaient, c'est-à-dire sans l'oraison qui, comme une douce rosée, humecte tous les matins nos âmes par la grâce qu'elle attire sur nous. Sommes-nous fatigués des rencontres et des peines qui arrivent durant le cours de la journée, nous avons encore le soir ce doux rafraîchissement, pour donner vigueur à toutes nos actions. Oh ! que l'âme fera de grands fruits en peu de temps, si elle est soigneuse de se rafraîchir par ce sacré arrosement ! on la verra croître tous les jours de vertus en vertus, ainsi que le jardinier voit profiter ses plantes de quelques degrés à mesure qu'il les arrose ; on verra cette âme s'avancer comme une belle aurore qui se lève le matin et va toujours croissant jusqu'au midi; semblablement, elle ne cessera point de faire de nouveaux progrès, jusqu'à ce qu'elle ait atteint le soleil de justice, qui est la vraie lumière du monde, et se soit abimée en lui, ainsi que l'aurore s'abim& en quelque façon dans le soleil du midi.
« L'oraison est comme l'àme de notre âme. C'est l'âme qui donne le vie au corps, qui le fait mouvoir, parler et agir ; et comme un corps sans âme n'est qu'un vilain cadavre sans mouvement ni action, de même une àme sans oraison est sans sentiment ni mouvement pour le service de Dieu, n'ayant plus que des sentiments bas et rampants pour les choses de la terre.
• L'oraison est comrat un miroir dans lequel l'âme voit
toutes ses taches, ses laideurs et ce qui peut la rendre désagréable à Dieu. Les gens du monde ne sortent presque jamais de leurs maisons qu'ils ne s'ajustent auparavant, et ne se regardent dans leurs miroirs pour voir s'il n'y a rien en eux qui choque la bienséance ; il y en a môme qui sont si vains que de porter un miroir à leur ceinture afin de s'y regarder de temps en temps : or, si les gens du monde en usent de cette façon pour plaire aux hommes, n'est-il pas plu3 juste que les personnes consacrées a Dieu s'ajustent et se considèrent souvent dans le miroir de l'oraison par des aspirations et de petites revues intérieures ,et qu'ils voient ce qui peut déplaire aux yeux de sa divine Majesté, pour lui en demander pardon et rentrer en grâce avec lui?
« C'est principalement dans l'oraison que Dieu nous fait connaître ce qu'il veut que nous lassions et évitions. Les saints Pères triomphent quand ils parlent de l'oraison, et disent entre autres choses que c'est une fontaine de'Jouvence où 1 âme rajeunit. C'est dans l'oraison qu'une âme devenue aveugle recouvre la vue; de sourde qu'elle était à la voix de Dieu, devient attentive à ses saintes aspirations ; de pesante qu'elle était pour les choses du salut à cause do ses mauvaises habitudes, devient vigoureuse, pleine de courage et de ferveur. D'où vient qu'on voit des personnes grossières, ignorantes, sans lettres et sans connaissance des mystères de notre religion, se changer en peu de temps ? sinon de l'oraison, fontaine de Jouvence où elles se rajeunissent et se renouvellent ?
« L'oraison est une élévation de l'esprit vers Dieu. Par l'oraison, l'âme sort comme d'elle-même pour aller chercher Dieu en lui-même. L'oraison est un pourparler de l'âme avec Dieu ; c'est une mutuelle communication où Dieu dit intérieurement à Tâme ce qu'il veut qu'elle sache et qu'elle fasse, et où l'âme dit à Dieu ce que lui même lui fait connaître qu'elle lui doit demander.
■ L'oraison est une prédication qu'on si; fait à soi-même, pour se convaincre du besoin qu'on a de recourir à Dieu et de coopérer avec sa grâce, pour extirper les vicea de notre âme et pour y planter les venus. Il faut noua y appliquer par* Uculiérement à combattra lu çaggjon ou la manvait* inr.li*
nation qui nous gourmande, et tendre toujours à la mortifier ; parce que, lorsqu'on est venu à bout de celle-là, le reste suit aisément. Mais il faut tenir terme dans ce combat. Il est au— i important d'aller doucement dans la manière d'agir, et de ne pas B6 rompre la lôte a force de s'appliquer et de vouloir subtiliser, d'élever sou esprit à Dieu et de l'écouter, car une de 6es paroles fera plus que mille raisons et que toutes le.culations de notre entendement. Je souhaite que nous soyons dans cette pratique d'oraison, de nous élever de temps en temps à Dieu, nous tenant dans une humble reconnaissance de notre néant, attendant s'il lui plait de parler à notre coeur et de nous dire quelque parole de vie éternelle. Il n'y a que ce que Dieu inspire et ce qui vient de lui qui nous puisse profiter. Nous devons encore recevoir de Dieu pour donner au prochain, à l'exemple de Jésus-Christ, lequel, parlant de luimême, disait qu'il n'enseignait aux autres que ce qu'il avait entendu et appris de son Père. »
« Il est naturel de prier. Nous voyons que les petits enfants le font avec joie, et Dieu prend un singulier plaisir dans leurs petites prières. M. de Bérulle en faisait tant d'estime, que, quand il trouvait des enfants, il leur conduisait la main, afin qu'ils lui donnassent leur bénédiction.
« Il y a deux sortes d'oraison : la vocale qui se fait par paroles, et la mentale qui se l'ait par l'esprit et le cœur, et sans proférer de paroles. L'exemple de Moïse nous montre évidemment quelle est la vertu et l'efficace de l'oraison mentale; car le peuple de Dieu, étant en bataille, remportait la victoire à mesure que le saint Prophète, sans dire mot, élevait les mains vers le ciel, et était vaincu lorsque ses mains se rabaissaient. Une autre fois, Moïse étant en oraison mentale, Dieu lui dit : Pourquoi veux-tu m'empècher de perdre ce peuple qui est ingrat? Le saint législateur n'en insista que davantage dans sa prière et obtint miséricorde pour son peuple. Quelle est donc l'efficace de l'oraison mentale, puisqu'elle est capable de lier les mains à Dieu !
« L'oraison mentale se fait en deux manières: ou par l'entendement, ou par la volonté. L'oraison d'entendement se fait quand on tâche de se recueillir et de se mettre en la présence -
de Dieu, afin de mieux rechercher l'intelligence du mystère ou des vérités proposées, afin d'en tirer des instructions qui nous soient propres, afin de produire des affections convenables au sujet et de prendre de fortes résolutions de fuir le mal et d'embrasser le bien que Dieu nous a fait connaître; et, quoique les résolutions et les affections soient les actes de la volonté, cependant cette sorte d'oraison s'appelle oraison d'entendement, parce qu'elle consiste principalement dans la recherche des vérités. Elle s'appelle aussi plus ordinairement méditation.
a L'autre oraison, qui est principalement de la volonté, et qu'on appelle affective, n'est pas propre pour tout le monde : Dieu la départ à qui il lui plaît, et quand il lui plaît. Il n'appartient pasaux hommes de l'enseigner, et ils n'y peuventpoint parvenir par leur propre industrie et à force de travaux. En cette oraison, une âme, sans y avoir rien contribué de son côté, se trouve tout d'un coup remplie de lumières et de saintes affections. L'entendement est quelquefois éclairé de certaines vérités incompréhensibles à tous les autres, et la volonté est embrasée de toutes sortes de bons désirs. »
Ainsi, l'oraison que conseillait et qu'enseignait le Saint était surtout positive et pratique, suivant le caractère de son esprit et de sa vertu. Il respectait cette oraison extraordinaire et sublime, à laquelle Dieu élève quelques âmes par une opération particulière de son esprit plutôt que par l'industrie et les efforts de leurs facultés ; il reconnaissait que sa conduite sur ces âmes privilégiées est admirable, et ses voies incompréhensibles; mais il tenait pourtant la maxime de l'Apôtre de ne pas croire facilement à toutes sortes d'esprits, et de bien éprouver s'ils sont de Dieu ; il savait encore par saint Paul que Satan se transforme souvent en ange de lumière, et qu'il trompe par l'attrait du bien comme par la suggestion du mal ; il savait par sor; expérience qu'il y a des manières d'oraison élevées et parfaites en apparence, et qui néanmoins portent à faux. C'est pourquoi il conseillait de suivre la voie la plus humble et la plus basse, comme étant plus assurée et plus à la portée de tous, jusqu'à ce que Dieu, mais Dieu lui-même, Dieu seul, prit par la main pour conduire dans une autre.
Du reste, se rappelant la prédilection de Dieu pour les pe-
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tlts et les ilmples, il disait encore aux Filles do la Charité : « Quoique les cens gavants nient de grands moyens pour bien faire oraison, à cause de leurs lumières et de leurs connais- , tances, cependant les entretiens de Dieu avec les gens simples sont tout autres qu'avec les savants, ainsi que Notre- Seigneur nous en assure par ces paroles : « Je vous rends gloire, ô Père, Seigneur du ciel et delà terre, de ce que vous avec caché ces chosesaux sages et aux prudents, de ce que vous les avez révélées aux petits. » C'est dans ces âmes que Dieu se plaît à répandre de plus excellentes lumières cl de plus . grandes grâces; il leur découvre ce que les écoles n'ont pu trouver, et il leur développe les mystères où les plus savants ne voient goutte. Un docteur, il est vrai, parle de Dieu suivant que la science lui a appris, mais une personne d'oraison en parle d'une toute autre manière ; le docteur en parle par une science acquise, et une personne d'oraison en parle par une science infuse, toute pleine de charité; et, en celte rencontre, le docteur n'est pas le plus savant, et il faut qu'il se taise où il y a un homme d'oraison, car celui-ci parle tout autrement de Dieu que le docteur.
« Persévérons donc dans l'oraison, sans nous rebuter des sécheresses et des difficultés. Pendant vingt ans, sainte Thérèse ne pouvait faire oraison et n'y comprenait rien. Elle persévéra néanmoins, et Dieu lui départit un éminent don d'oraison. En faisant l'oraison fidèlement, nous pratiquons au moins toute sorte de vertus : l'obéissance, l'humilité, la foi, l'espérance, la charité, et surtout la mortification, qu'il faut toujours joindre à l'oraison, comme une sœur inséparable. »
Tous ces enseignements et d'autres encore, nous les lisons admirablement développés dans une conférence aux .Missionnaires du 10 août 1G57. Le Saint exposa successivement ce qu'il faut éviter et ce qu'il faut pratiquer pour bien faire Oraison.
Il faut d'abord éviter la nonchalance : « L'on ne songe pas à l'oraison, l'on y vient je ne sais pourquoi, par coutume, parce que les autres y viennent ; l'on songe à toute autre chose, l'on ne s'y dispose nullement. L'oraison est une élévation d'esprit
à Dieu pour lui représenter nos nécessités et implorer sa divine assistance : il faut donc s'y bien disposer auparavant. Qu'est-ce que l'on va faire? Qu'est-ce qu'on doit prétendre, traitant avec une si haute majesté? De quoi a-t-on le plus de besoin? Quelle grâce lui doit-on demander?
« Prenons garde encore à la légèreté et à l'inconstance Cb notre pauvre esprit, pour retenir ses pensées en la présence de Dieu, pour enchaîner cette imagination coureuse qui va partout, sans faire pourtant trop grand effort, sans nous bander, ce qui est toujours nuisible et jamais bon.
t Évitons enlin la curiosité. Ne venons point à l'oraison pour savoir ce qu'on y dira, pour y apprendre, y étudier, pour pénétrer bien avant dans les plus cachés mystères, afin d'en bien discourir ensuite. — Vous me direz : l'on me demandera mon oraison : si faut-il que j'ai quelque chose de bon à dire. — Alors on invente, on subtilise, on range en son esprit, et tou* cela pour paraître à la répétition, pour dire quelque chose de beau et d'une manière qui ne soit pas commune. Non, Messieurs, ce n'est pas pour cela qu'il faut venir ici, car cela, ce n'est pas prier, c'est étudier, et Dieu veuille que ce ne soit rien de pis !
« Voici maintenant ce qu'il faut faire : d'abord se mettre en la présence de Dieu, en le considérant, soit comme il est dan3 les deux, assis sur le trône de sa Majesté, d'où il a les yeux sur nous et contemple toutes choses; soit dans son immensité, présent partout, ici et ailleurs, au plus haut des cieux et dans le plus bas des abîmes, voyant nos cœurs et pénétrant jusqu'aux plus secrets replis de notre conscience; soit dans sa présence au Saint-Sacrement de l'autel : 0 Sauveur! me voici, chétif et misérable pécheur, me voici aux pieds de votre divine Majesté, me voici au pied des autels où vous reposez, ô Sauveur! que je ne fasse rien d'indigne de cette sainte présence ! soit enlin en nous-mêmes, nous pénétrant tout entiers, et logeant au fond de nos cœurs. Et n'allons pas nous demander s'il y est. Qui en doute? Les païens eux-mêmes ont dit :
Est ïhiuz in nobis, sunt et commercia cœii 40 nos; de cœlo spirilus ille veniu
i On ne le questionne pas sur cette vôritô : « Tu autem in fxobiiô», Domine! Rien do plus certain. Il cm très-important de bien faire ce point, de se bien mettre en la présence de Dieu, car de là dépend tout le corps de l'oraison ; cela fait , le reste va de soi-même.
t Prions Dieu ensuite de nous donner sa grâce, afin que nous puissions Lien nous entretenir avec sa divine Majesté, reconnaissant que de nous-mêmes nous ne pouvons rien, le conjurant par son grand amour envers nous, par ses mérites : infinis, par l'intercession de la sainte Vierge et des saints.
• Nous nous proposons alors le sujet de l'oraison. Ce sujet est d'une chose sensible ou insensible : si elle est sensible, comme un mystère, il faut se la représenter et faire attention à toutes ses parties et circonstances ; si la chose est insensible, comme si c'est une vertu, il faut considérer en quoi elle consiste, et quelles sont ses principales propriétés, comme au-si quelles sont ses marques, ses effets, et particulièrement quels sont ses actes elles moyens de la mettre en pratique. Il est bon aussi de rechercher les raisons qui nous portent u embrasser celte verlu, et nous arrêter aux motifs qui nous touchent davantage, lisse peuvent tirer des saintes Ecritures ou bien des saints Pères; et quand quelques passages do leurs écrits nous reviennentà la mémoire sur ce sujet pendant l'oraison, il est bon de les ruminer en son esprit; mais il ne faut pas alors les rechercher, ni même s'appliquer à plusieurs de ces passages ; car à quoi sert d'arrêter sa pensée a un ramas de passages et de raisons, sinon peut-être à éclairer et subtiliser notre entendement ? ce qui est plutôt vaquer à l'étude que faire oraison.
« Quand on veut avoir du feu, on se sert d'un fusil, on le bat, et aussitôt que le l'eu s'est pris à la matière disposée, on allume de la chandelle; et celui-là se rendrait ridicule qui, ayant allumé sa chandelle, commuerait de battre le fusil. De * même, quand une âme est assez éclairée par les considérations, qu'cst-il besoin d'en chercher d'autres, et de battre et de rebattre notre esprit pour multiplier les raisons et les pensées ? Ne voyez- vous pas que c'est perdre le temps, et qu'alors il faut s'appliquera enilammer la volonté, et à exciter ses affections par la beauté de la vertu et par la laideur du vice contraire ?
cequi n'est pas malaise, puisque la volonté suit la lumière de l'entendement, et se porte à ce qui lui est proposé comme bon et désirable. Mais ce n'est pas encore assez: il ne suffit pas d'avoir de bonnes a.Tcctions, il faut passer plus avant, et se porter aux résolutions de travailler tout de bon à l'avenir pour l'acquisition de la vertu, se proposant de la mettre en pratique et; d'en faire des actes. C'est ici le point important et le fruit qu'on' doit tirer de l'oraison ; c'est pourquoi il ne faut pas passer lé-; gèrement sur ses résolutions, mais les réitérer, et les bien mettre dans son cœur; et même il est bon de prévoir les empêchements qui peuvent survenir, et les moyens qui peuvent aider pour en venir à cette pratique, et se proposer d'éviter les uns et d'embrasser les autres.
« Or, en cela, il n'est pas nécessaire ni souvent expédient d'avoir de grands sentiments de cette vertu que nous voulons employer, ni même de désirer d'avoir ces sentiments; car le désir de se rendre sensibles les vertus, qui sont des qualités purement spirituelles, peut quelquefois nuire et faire peine à l'esprit et la trop grande application de l'entendement échauffe le cerveau et cause des douleurs de tète ; comme aussi les actes de la volonté, trop souvent réitérés ou trop violents, épuisent le cœur et l'affaiblissent. Il faut se modérer en toutes choses, et l'excès n'est jamais louable en quoi que ce puisse être, particulièrement dans l'oraison II faut agir modérément et suavement, et conserver surtout la paix de l'esprit et du cœur.
« En finissant, remercions Dieu des lumières et des grâces qu'il nous a accordées pendant l'oraison, et des résolutions qu'il nous a inspirées, et demandons-lui son assistance pour pouvoir mettre au plus tôt en exécution ce que nous nous sommes proposé !
« Dieu soit béni! Voilà qui est fait. Or sus, donnons-nous bien tous à cette pratique de l'oraison puisque c'est par elle que nous viennent tous les biens. Si nous persévérons dans notre vocation, c'est grâce à l'oraison ; si nous réussissons dans nos emplois, grâce à l'oraison; si nous ne tombons pas dans le péché, grâce à l'oraison; si nous demeurons dans la charité, si nous sommes sauvés, tout cela, grâce à Dieu et à l'oraison. Gomme Dieu ac refuse rien à l'oraison, aussi il
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n'accorde presque rien sans oraison : Rogate Dominum messis: non rien; pas même l'extension de son Évangile el ce qui intéresse le plus sa gloire : Rogate Dominum messis. — Mais, Seigneur, cela vous regarde et tous appartient. — N'importe : Rogate Dominum messis. Demandons donc tous humblement à Dieu qu'il nous fasse entrer dans cette pratique. »
Tour s'assurer qu'il avait été bien compris, que sa méthode était suivie, ou pour donner à chacun quelque avis particulier, il interrogeait ensuite les Frères et les prêtres. « Mon Frère, dcmanda-t-il un jour à l'un d'eux, quelle méthode suivez-vous pour votre oraison? — Mon Père, je divise toujours le sujet en certains points. — Vous laites bien, mon Frère. Néanmoins, lorsqu'on prend quelque mystère pour sujet de la méditation, il n'est pas nécessaire ni expédient de s'arrêter à une vertu particulière et de faire votre division ordinaire sur le sujet de celte, vertu; mais il est plus à propos d'envisager l'histoire du mystère et de faire attention à toutes ses circonstances, n'y en ayant aucunes, si petites et si communes qu'elles puissent être, dans lesquelles il n'y ait de grands trésors cachés, si nous savons bien les y chercher. Je le reconnus dernièrement dans une conférence de ces Messieurs qui s'assemblent céans. Ils avaient pour sujet de leur entretien ce qu'il fallait faire pour employer saintement le temps du carême : c'était un sujet fort commun, dont ils avaient coutume de traiter tous les ans ; et cependant on dit de si bonnes choses, que tous les assistants en furent grandement touchés, et moi particulièrement; et je puis dire en vérité que je n'ai point vu de conférence plus dévote que celle-là, ni qui eût fait plus d'impression sur les esprits : car bien qu'ils eussent plusieurs fois parlé du même sujet, il semblait que ce n'étaient plus les mêmes personnes qui parlaient, Dieu leur ayant inspiré dans l'oraison tout un autre langage. Voilà, mes Frères, comme Dieu cache des trésors dans ces choses qui semblent si communes, et dans les moindres circonstances des vérités et des mystères de notre religion : ce sont comme de petits grains de sénevé, qui produisent de grands arbres, quand il plail à Noire-Seigneur y répandre sa bénédiction. Nos sujets de méditation ressemblent
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à des boutique* do marchands ; et comme il y a dos boutique* où l'on ne trouve que d'une sorte de marchandise, et d'autre3 où l'on rencontre tout ce que l'on a de besoin, il y a aussi des sujets de méditation qui ne nous instruisent que d'une vertu, et d'autres qui contiennent des trésors de toutes sortes de vertus : comme sont les mystères de la naissance, de la vie, de la mort et de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus- Christ. Pour en profiter, il faut adorer Notre-Seigneur en l'état auquel le mystère nous le représente, l'admirer, le louer et le remercier des grâces qu'il nous a méritées, lui représenter humblement nos misères et nos besoins, et lui demander les secours et les grâces nécessaires pour imiter et pratiquer les vertus qu'il nous y a enseignées. »
« — Mon Frère, demanda-t-il à un autre, profitez-vous dans l'oraison ? — Peu, mon Père. — D'où vient cela ? reprit Vincent. Pendant qu'on répétait l'oraison, je pensais en moimême d'où pouvait provenir que quelques-uns fissent si peu de progrès en ce saint exercice. Il y a sujet de craindre que la cause de ce mal ne soit qu'ils ne s'exercent pas assez en la mortification et qu'ils donnent trop de liberté à leurs sens. Qu'on lise ce que les plus habiles maîtres de la vie spirituelle ont laissé par écrit touchant l'oraison, et on verra que tous unanimement ont tenu que la pratique de la mortification était absolument nécessaire pour bien faire ses oraisons, et que, pour s'y bien disposer, il faut non-seulement mortifier ses yeux, sa langue, ses oreilles et ses autres sens extérieurs, mais aussi les facultés de son âme, l'entendement, la mémoire et la volonté. Par ce moyen, la mortification disposera à bien faire l'oraison et, réciproquement, l'oraison aidera à bien pratiquer la mortification. — Une autre cause de ce peu de progrès, c'est que quelques-uns ont de belles pensées et de bons sentiments, mais ne se les appliquent pas à eux-mêmes et ne font pas assez de réflexions sur leur état intérieur. Et néanmoins on a fort souvent recommandé que, lorsque Dieu communique quelques lumières ou quelq les bons mouvements dans l'oraison, il les faut toujours faire servir à ses besoins particuliers. Il faut considérer ses propres défauts, les confesser et reconnaître devant Dieu, et o^elauefois même s'en
accuser devant la compagnie pour s'en humilier et confondre davantage, et prendre une forte résolution de s'en corriger, ce qui ne se fait jamais sans quelque prolit. •
Là-dessus, un Frère tomba à genoux et demanda pardon do ne rien faire depuis quelque temps à l'oraison, et môme de ne , pouvoir s'y appliquer. • Dieu vous bénisse, mon Frère! répondit le Saint. Il permet quelquefois qu'on perde le goût qu'on ressentait et l'attrait qu'on avait pour l'oraison, et même qu'on s'y déplaise. Mais c'est ordinairement un exercice qu'il nous envoie et une épreuve qu'il veut faire de nous, pour laquelle il ne faut pas se désoler, ni se laisser aller au découragement. Il y a de bonnes âmes qui sont quelquefois traitées de la sorte, comme plusieurs saints l'ont aussi été. Oui, je connais plusieurs personnes fort vertueuses qui n'ont que des dégoûts et des sécheresses en l'oraison ; mais, comme elles sont bien fidèles à Dieu, elles en font un très-bon usage, ce qui ne contribue pas peu pour leur avancement en la vertu. Il est vrai que, quand ces dégoûts et sécheresses arrivent à ceux qui commencent à s'adonner à l'oraison, il y a quelquefois sujet de craindre que cela ne provienne de quelque négligence de leur part ; et c'est à quoi, mon Frère, vous devez faire attention. Peut-être cependant n'y a-t-il point de voire faute. N'avez-vous pas mal à la tête ? — Oui, mon Père ; et c'est pour avoir voulu, en ma dernière retraite, me rendre les choses sensibles en l'oraison. — Il ne faut pas, mon Frère, agir de la sorte, ni s'efforcer de se rendre sensible en l'oraison ce qui ne l'est pas de sa nature, car c'est lamour-propre qui se recherche en cela. Nous devons agir par esprit de foi en l'oraison, et considérer les mystères et les vertus que nous méditons dans cet esprit de foi, doucement, humblement, sans faire effort sur l'imagination, et appliquer plutôt la volonté pour les affections et résolutions, que l'entendement pour les connaissances. Et cependant, nous devons persévérer courageusement, à l'imitatiou de Notre- Seigneur, lequel, faclus in agonia, prolixius orabat. L'oraison est un don de Dieu qu'il faut lui demander avec instance, disant avec les apôtres : Domine, doce nos orare ; et attendre cette grâce de sa bonté avec humilité et patience. »
Un autre Frère parle à son tour: • Je n'ai point d'esprit pour
bien faire oraison. Des facultés de mon âme, il n'y en a qu'une dont je me puisse servir, qui est la volonté. Elle commence, dès la sculepropositiondu sujet, ctsans user d'aucun raisonnement, à produire ses affections, tantôt remerciant Dieu, tantôt lui demandant miséricorde et s'excitant à la confusion et au regret de ses péchés ; ou bien le suppliant de lui donner la grâce d'imiter Notre-Seigneur en quelque vertu, et enfin prenant quelques résolutions...
t Tenez-vous là, mon Frère, interrompit Vincent, et ne vous mettez pas en peine des applications de l'entendement, qui ne sont que pour exciter la volonté. Puisque la votre, sans ces considérations, se porte ainsi aux affections et aux résolutions de pratiquer la vertu, Dieu vous fasse la grâce de continuer de la sorte et de vous rendre de plus en plus fidèle à toutes ses volontés. L'âme ressemble à une galère qui vogue sur la mer avec les rames et le; voiles. Et comme l'on n'a point recours aux rames sinon quand le vent vient à manquer, et que, lorsqu'il est favorable, on navigue et plus agréablement et plus vitement : de même, il se faut aider des considérations dans l'oraison quand le Saint-Esprit ne nous fait pas ressentir ses mouvements ; mais, lorsque ce vent céleste vient à souffler dans nos cœurs, il faut s'abandonner à ses conduites. »
Vincent s'attachait ensuite à distinguer les pensées venues de l'homme et les pensées inspirées de Dieu : « Voyez, disaitil, la différence qu'il y a entre la lumière du feu et celle du soleil. Pendant la nuit, notre feu nous éclaire, et, par le moyen de sa lueur, nous voyons les choses, mais nous ne les voyons qu'imparfaitement, nous n'en découvrons que la superficie, et celte lueur ne va pas plus avant ; mais le soleil remplit et vivifie tout par sa lumière ; il ne découvre pas seulement l'extérieur des eboses, mais, par une vertu secrète, il pénètre au dedans, il les fait agir et les rend même fructueuses etfertiles selon la qualité de leur nature. Or, les pensées et les considérations qui viennent de notre entendement ne sont que des petits feux qui montrent seulement un peu le dehors des objets et ne produisent rien davantage ; mais les lumières de la grâce, que le soleil de justice répand dans nos âmes, découvrent
et pénètrent jusqu'au tond et au plus intime de notre rneur, quV les excitent et portent à faire des productions mervcil- - Il faut donc demander à Dieu que ce soit lui-même qui nous éclaire et qui nous inspire ce qui lui est agréable. Toutes Mtdérations hautes et recherchées ne sont point oraison; ce sont plutôt quelquefois des surgeons de la superbe. Et il en est de même de ceux qui s'y arrêtent et qui s'y plaisent, comme d'un prédicateur, lequel se pavanerait en ses beau* discourt, qui perdrait toute sa complaisance a voir les assistants satisfaits de eequil leur débile \ en quoi il est évident que ce ne serait pas le Saint-Esprit, mais plutôt l'esprit de superbe, qui éclairerait son entendement et qui pousserait au dehors toutes ces belles pensées ; ou, pour mieux dire, ce serait le démon qui l'exciterait et qui le ferait parler de la sorte. Il en va de même en l'oraison, lorsqu'on recherche de belles considérations, qu'on s'entretient en des pensées extraordinaires, particulièrement lorsque c'est pour les débiter au dehors en rapportant son oraison, afin que les autres en aient de l'estime. C'est là une espèce de blasphème ; c'est en quelque façon être idolâtre de son esprit : car, en traitant avec Dieu dans l'oraison, vous méditez de quoi satisfaire à votre superbe, vous employez ce saint temps à rechercher votre satisfaction et à vous complaire dans cette belle estime de vos pensées, vous sacrifiez à cette idole de la vanité.
t Ah ! mes Frères, gardons-nous bien de ces folies ; reconnaissons que nous sommes tout remplis de misères ; ne recherchons que ce qui nous peut davantage humilier et nous porter à la pratique solide des vertus ; abaissons-nous toujours dans l'oraison jusqu'au néant, et, dans nos répétitionsd'oraison, disons humblement nos pensées; et, s'il s'en présente quelques-unes qui nous semblent belles, délions-nous beaucoup de nousmêmes, et craignons que ce ne soit l'esprit de superbe qui les produise ou le diable qui les inspire. C'est pourquoi nous devons toujours nous humilier profondément quand ces belles pensées nous viennent, soit en faisant oraison, soit en préchant, soit dans la conversation avec les autres. Hélas ! le Fils de Dieu pouvait ravir tous les hommes par son éloquence toute divine, et il ne l'a pas voulu faire ; mais, au contraire, en enseignant
les vérités de son Évangile, il s'est toujours servi des expressions et paroles communes et familières; il a toujours aimé d'être plutôt avili et méprisé que loué et estimé. Voyons donc, mes Frères, comment nous le pourrons imiter, et, pour cela, retranchons ces pensées de superbe dans l'oraison et ailleurs; suivons en tout les traces de l'humilité de Jésus-Christ; usons de paroles simples, communes et familières; et, quand Dieu le permettra ainsi, soyons bien aises qu'on ne tienne compte \!3 ce que nous dirons, qu'on nous méprise, qu'on se moque de nous, et tenons pour certains que, sans une véritable et sincère humilité, il nous est impossible de profiter ni à nous ni aux autres. »
Les sentiments plutôt que les pensées, les résolutions plutôt encore que les sentiments, c'était toujours là qu'en revenait son sens pratique. « Je doute que je doive prendre désormais des résolutions, dit, rapportant son oraison, uu Missionnaire, tant je suis infidèle à les exécuter. — Monsieur, reprit aussitôt Vincent, ce n'est pas la une raison suffisante; de même qu'encore qu'il ne paraisse point de proiit de la nourriture qu'on prend, on ne laisse pas pour cela de manger. C'est une des plus importantes parties, et môme la plus importante de l'oraison, de faire de bonnes résolutions; et c'est à cela particulièrement qu'il faut s'arrêter, et non pas tant au raisonnement et au discours. Le principal fruit de l'oraison consiste à se bien résoudre, mais à se résoudre fortement, à bien fonder ses résolutions, s'en bien convaincre, se bien préparer à les exécuter et prévoir les obstacles pour les surmonter. Ce n'est pas néanmoins encore tout, car enfin nos résolutions ne sont d'elles-mêmes que des actions physiques et morales; et quoique nous fassions bien de les former en notre cœur et de nous y affermir, nous devons néanmoins reconnaître que ce qu'elles ont de bon, leur pratique et leurs effets, dépend absolument de Dieu. Et d'où pensez-vous que provient le plus souvent que nous manquons à nos résolutions? c'est que. nous nous y fions trop ; nous nous assurons sur nos bons désirs ; nous nous appuyons sur nos propres forces, et cela est cause que nous n'en tirons aucun fruit. C'est pourquoi, après que nous avons pris quelques résolutions en l'oraison, il faut
beaucoup prier Dieu et invoquer instamment sa grâce avec une grande défiance de nous-mêmes, afin qu'il lui plaise nous communiquer Ijs grâces nécessaires pour faire fructifier résolutions. Et quoique, après cela, nous venions encore a y manquer, non-seulement une ou deux fois, mais en plusieurs rencontres et pendant un long temps, quand Lien même nous n'en aurions pas mis une seule en exécution, il ne faut jamais laisser pour cela de les renouveler, et de recourir à la miséricorde de Dieu, et implorer le secours de sa grâce. Les fautes passées doivent bi2n noushumilier, mais non pas nous faire perdre courage ; et, en quelque faute que l'on tombe, il ne faut pas pour cela rien diminuer de la conliance que Dieu veut que nousayons en lui, mais prendre toujours une nouvelle résolution de s'en relever et de se garder d'y retomber, moyennant le secours de sa grâce que nous lui devons demander. Quoique les médecins lie voient aucun effet des remèdes qu'ils donnent a un malade, ils ne laissent pas pour cela de les continuer et réitérer, jusqu'à ce qu'ils y reconnaissent quelque espérance de vie. Si donc l'on continue ainsi d'appliquer des remèdes pour les maladies du corps, quoique longues et extrêmes, encore qu'on n" y voie aucun amendement, à plus forte raison doit-on faire le môme pour les infirmités de nos âmes, dans lesquelles, quand il plaît à Dieu, la grâce opère de très grandes mer- Teilles. »