CHAPITRE IX
Zï ! L rOUR LA GLOIRE DE DIEU ET LE SALUT DES AMES.
Que Vincent fût dévoré du zèle de la maison de Dieu, toute sa vie en rend témoignage, car tout entière elle fut employée à combattre le mal et à étendre le règne du bien, en quoi consiste le véritable zèle. Tant d'oeuvres pour le renouvellement et la sanctification du clergé, tant de confréries, tant d'assemblées, tant d'institutions, tant de missions en France et à l'étranger, en Europe et au delà des mers, qu'est-ce que tout cela, sinon autant de preuves parlantes et vivantes d'un zèle qui voulait empécber l'outrage fait à Dieu, et procurer partout sa gloire et le salut des âmes ?
Zèle éclairé, puisqu'il marchait toujours à la lumière de l'Évangile et des décisions de l'Église ; zèle sage, également ! éloigné de la mollesse et d'une rigueur excessive ; zèle prudent et discret, sans amertume ni caprice, toujours tempéré, suivant les personnes avec lesquelles il traitait, par le respect Du la tendresse; zèle invincible, qui ne cédait ni aux tempêtes, ni aux persécutions, ni à la mort; zèle désintéressé, dégagé à 'la fois désintérêts matériels et des intérêts d'amour-propre ; zèle infatigable et persévérant, qui ne croyait avoir rien fait tant qu'il restait quelque chose à faire, et que ni la vieillesse ni les infirmités ne pouvaient condamner m repos. Déjà vieux, il disait : « Il me souvient qu'autrefois, lorsque je revenais de Mission, il me semblait, approchant de Paris, que les portes de la ville devaient tomber sur moi et m'écraser ; et
zêib rotm u aLomc db dïgu et lis salut dbé âmes. 8?
rorcmont revenais jo do la Mission quo ectto pensée no mo vint dans l'esprit. La raison de cela est que jo considérais en moi-mime comme si on m'eût dit : Tu t'en vas, et voilà d'autres villages qui attendent de toi le môme secours que tu viens de donner à celui-ci et à cet autre. Si tu ne fusses al 16 là, vraisemblablement telles et telles personnes, mourant en l'état que tu les as trouvées, seraient perdues et damnées. Or, si tu as trouvé tels ou tels péchés en cette paroisse là, n'as-tu pas sujet de penser que de pareilles abominations se commettes en la paroisse voisine, où ces pauvres gens attendent la Mission ? Et tu t'en vas ! tu les laisses là ! S'ils meurent cependant, et qu'ils meurent dans leurs péchés, tu seras en quelque façon cause de leur perte, et tu dois craindre que Dieu ne t'en punisse. Voilà quelles étaient les agitations de mon esprit. »
Et plus tard encore, à soixante-dix-huit ans, it portait envie aux travaux de ses enfants : * Que j'ai de confusion, écrivait-il en 1654, de me voir si inutile au monde en comparaison de vous !... Certes, Monsieur, je ne puis me retenir : il faut que je vous dise tout simplement que cela me donne de nouveaux et de si grands désirs de pouvoir, parmi mes petites infirmités, aller finir ma vie auprès d'un buisson, en travaillant dans quelque village, qu'il semble que je serais bienheureux, s'il plaisait à Dieu me faire cette grâce. »
Le zèle, disait le Saint, y a-t-il rien de plus beau? Si l'amour de Dieu est un feu, le zôle en est la flamme : si l'amour est un soleil, le zèle en est le rayon. »
Ce zèle enflammait ses discours ou ses lettres, et allumait le même feu au cœur de ses Missionnaires.
i Oh! que bienheureux, écrivait-il, sont ceux qui se donnent à Dieu de la bonne sorte, pour faire ce que Jésus-Christ a fait et pour pratiquer à son exemple les vertus qu'il a pratiquées la pauvreté, l'humilité, la patience, le zèle de la gloire dt
i$ VERTUS ET DOCTRINE DE S. VINCENT DE PAUL.
Dieu cl du salut des âmes ! car ainsi ils deviennent les vrais disciples d'un tel maître : ils vivent purement de son esprit, et répandent avec l'odeur de sa vie le mérite de ses actions pour la sanctification des âmes, pour lesquelles il a voulu mourir. »
« Xc sommes-nous pas bien heureux, mes Frères, d'exprimer au naïf la vocation de Jésus-Christ? Car, qui est-ce qui exprime mieux la manière de vie que Jésus-Christ a tenue sur la terre, que les Missionnaires? Je ne le dis pas seulement de nous, mais je l'entends aussi de ces grands ouvriers apostoliques de divers ordres qui font des Missions et dedans et dehors le royaume. Ce sont la les grands Missionnaires, desquels nous ne sommes que les ombres. Voyez-vous comme ils se transportent aux Indes, au Japon, au Canada, pour achever l'œuvre que Jesus-Christ a commencée, et qu'il n'a point quittée, depuis le premier instant qu'il y a été appliqué par la volonté de son Père ? Pensons qu'il nous dit intérieurement : Sortez, Missionnaires; allez où je vous envoie. Voilà des pauvres âmes qui vous attendent, le salut desquelles dépend en partie de vos prédications et de vos catéchismes. C'est là, mes Frères, ce que nous devons bien considérer ; car Dieu nous a destinés pour travailler en tels temps, en tels lieux, et pour telles personnes. C'est ainsi qu'il destinait ses prophètes pour certains lieux et pour certaines personnes, et ne voulait point qu'ils allassent ailleurs. Mais que répondrions-nous à Dieu, s'il arrivait que par notre faute quelqu'une de ces pauvres âmes vînt à mourir et à se perdre? N'aurait-elle pas sujet de nous reprocher que nous serions en quelque façon cause de sa damnation, pour ne l'avoir pas assistée comme nous le pouvions ? Et ne devrions-nous pas craindre qu'il ne nous en demandât compte à l'heure de notre mort? Comme, au contraire, si nous correspondons fidèlement aux obligations de notre vocation, n'aurons-nous pas sujet d'espérer que Dieu nous augmentera de jour en jour ses grâces, qu'il multipliera de plus en plus la Compagnie, et lui donnera des hommes qui auront des dispositions telles qu'il convient pour agir dans son esprit, et qu'il bénira tous nos travaux? Et enlin, toutes ces âmes qui obtiendront le salut éternel par notre- ministert
ZÈLE POUR LA GLQIHE DE DIEU El LE SALUT DES AMES. bO
rendront lémeiguige à Dieu de notre fidélité dans nos l'onction?.
« Que ceux! heureux qui, à l'heure de leur mort,
verront accompli!' Cil eux ces belles paroles de Xolre-Seiirueur: Lvawjclizare pauperibus mitil me Dominus. Mais malheur à nous, si nous nous rendons lâches à servir et secourir les pauvres! Car, après avoir été appelés de Dieu, et nous èlro donnés à lui pour cela, il s'en repose en quelque façon sur nous. Souvenez-vous de ces paroles d'un saint Père : « Si non pavisli, eccidisti, qui s'entendent à la vérité de la réfection corporelle, mais qui se peuvent appliquer à la spirituelle avec autant de vérité, et même avec plus de raison. Jugez si nous n'avons pas sujet de trembler, si nous venons à manquer à ce point; et si, à cause de l'âge, ou bien sous prétexte de quelque infirmité ou indisposition, nous venons à nous ralentir et à dégénérer de notre première ferveur. Pour moi, nonobstant mon âge, je ne me tiens point excusé de l'obligation de travailler au service des pauvres ; car qui m'en pourrait empêcher? Si je ne puis prêcher tous les jours, je ne prêcherai que deux fois la semaine ; et si je n'ai assez de force pour me faire entendre dans les grandes chaires, je parlerai dans les petites ; et si je n'avais pas encore assez de voix pour cela, qui est-ce qui m'empêcherait de parler simplement et familièrement à ces bonnes gens, comme je vous parle à présent, les faisant approcher et mettre autour de moi comme vous êtes ? Je sais des vieillards qui, au jour du jugement, pourront s'élever contre nous, et entre autres un bon père jésuite, homme de sainte vie, lequel, après avoir prêché plusieurs années à la cour, ayant été atteint à l'âge de soixante ans d'une maladie qui le mena à deux doigts de la
mort, Dieu lui lit connaître combien il y avait de vanité et d'inutilité en la plu; art de ces discours étudiés et polis, desquels il se servait en ses prédications, en sorte qu'il en ressentit plusieurs remords de conscience; ce qui fut cause
qu'ayant recouvré sa santé, il demanda et obtint de ses supé* .rieurs permission d'aller catéchiser et exhorter familièrement
les pauvres de la campagne. Il employa vingt ans dans ces
charitables travaux, et y persévéra jusqu'à sa mort; cl sa
royant près d'expirer, il demanda une grâce, qui fut qu'on enterrât avec son corps une baguette dont il se servait en ses Catéchismes, afin, disait-il, que celte baguette rendit témoignage comme il avait quitté les emplois de la'cour pour servir Noire-Seigneur en la personne des pauvres de la campagne.
« Quelqu'un de ceux^, qui cherchent à vivre longtemps ' pourrait peut-être appréhender que le travail des Missions ne • vint a raccourcir ses jours et avancer l'heure de sa mort, et pour cela tâcherait de s'en exempter, autant qu'il lui serait possible, comme d'un malheur qu'il aurait sujet de craindre; mais je demanderais à celui qui aurait un tel sentiment : Est-ce un malheur à celui qui voyage dans un pays étranger d'avancer son chemin et s'approcher de sa patrie ? Est ce un malheur à ceux qui naviguent d'approcher du port? Est-ce un malheur à une âme fidèle que d'aller voir et posséder son Dieu? Enfin est-ce un malheur aux Missionnaires d'aller bientôt jouir de la gloire que leur divin Maître leur a méritée par ses souffrances et par sa mort ? Quoi ! a-t-on peur qu'une chose arrive, que nous ne saurions assez désire-;*, et qui n'arrive toujours que trop tard?
« Or, ce que je dis ici aux prêtres, je le dis aussi à ceux qui ne le sont pas, je le dis à tous nos Frères. Non, mes Frères, ne croyez pas que, parce que vous n'êtes pas employés à la prédication, vous soyez pour cela exempts des obligations que nous avons de travailler au salut des pauvres; car vous le pouvez faire en votre façon, peut-être aussi bien que le prédicateur même, et avec moins de danger pour vous ; vous y êtes obligés étant membres d'un même corps avec nous , tout de même que tous les membres du sacré corps de Jésus- Christ ont coopéré chacun en leur manière à l'œuvre de notre rédemption ; car si le chef de Jésus-Christ a été percé d'épines, les pieds ont été aussi percés de clous avec lesquels ils étaient attachés à la croix ; et si après la résurrection ce sacré cbef a été récompensé, les pieds ont aussi participé à cette récompense, et ont partagé avec lui la gloire dont il a été couronné. •
Il soutenait leur courage dans les travaux et les souffrances : t 0 Monsieur, que j'ai de consolation à penser à
vous qui êtes tout à Dieu, et à votre vocation qui est vraiment apostolique! Aimez donc cet heureux partage qui voua est écho, et qui doit attirer sur vous une induite de grâces,
pourvu que vous soyez bien fidèle à l'usage des premières. Voua aurez sans doute beaucoup à combattre, car l'esprit malin et la nature corrompue se ligueront ensemble pour s'opposer au bien que vous voulez faire; ils vous en feront paraître les difficultés plus grandes qu'elles ne sont, et feront tous leurs efforts pour vous persuader que la grâce vous manquera dans le besoin, afin de vous attrister et de vous abattre : ils susciteront des hommes qui vous contrediront et persécuteront, et peut-être que ce seront ceux-là mêmes que vous tenez pour vos meilleurs amis, et qui devraient vous soutenir et vous consoler. Si cela vous arrive, Monsieur, vous devez prendre courage et le considérer comme un bon signe ; car vous aurez par ce moyen plus de rapport à Notrc- Seigneur, lequel, étant accablé de douleurs, s'est vu délaissé, renié et trahi par les siens, et comme abandonné par son propre Père. Oh! que bien heureux sont ceux qui portent amoureusement leur croix en suivant un tel Maître ! Souvenez-vous, Monsieur, et le croyez fermement, que, quelque chose qui vous arrive, vous ne serez jamais tenté au delà de vos forces, et que Dieu même sera votre appui et votre vertu, d'autant plus parfaitement que vous n'aurez ni refuge ni confiance qu'en lui seul. »
Il les soutenait dans leurs Missions, en apparence infructueuses, et il écrivait : « Béni soit le Père de Notre-Seigncur lésus-Christ, qui vous a si suavement et si fortement inspirela Mission que vous avez entreprise pour la propagation de lï foi ! et béni soit le même Seigneur qui non-seulement est venu au monde pour racheter les âmes que vous allez instruira mais encore pour vous mériter les grâces qui vous sont nécessaires afin de procurer leur salut et le vôtre ! Puis donc que ces grûces-là vous sont toutes préparées, et que le bon Dieu qui les donue ne désire rien tant que d'en faire largesse à ceux qui s'en veulent bien servir, à quoi tiendra-t-il que vous n'en 6oyez rempli, et que par leur vertu vous ne détruisiez en vous les restes du vieil homme, et dans ce peuple les ténèbres de
l'ignorance et du péché ? Je veux espérer que de votre côté vous n'y épargnerez ni les travaux, ni la santé, ni la vie ; c'est pour cela que vous vous êtes donné à lui, et exposé au périt d'un long voyage ; et partant, il ne reste plus sinon que vous preniez une forte résolution de mettre tout de bon la main à l'œuvre. Or, pour bien commencer et pour bien réussir, souvenez-vous d'agir dans l'esprit de Notre-Seteneur, d'unir vos actions aux siennes et de leur donner une fin toute noble et toute divine, les dédiant à sa plus grande gloire ; movennant quoi Dieu versera toute sorte de bénédictions sur vous et sur vos œuvres : mais il arrivera peut-être que vous ne les verrez pas, au moins dans toute leur étendue, car Dieu cache quelquefois à ses serviteurs les fruits de leurs travaux, pour des raisons très-justes, mais il ne laisse pas d'en faire réussir de très-grands. Un laboureur est longtemps avant de voir ceux de son labour, et quelquefois il ne voit point du tout la moisson abondante que sa semence a produite : cela même est arrivé à. saint François Xavier, lequel n'a pas vu de son temps les fruits admirables que ses saints travaux ont produits après sa mort, ni les progrès merveilleux qu'ont eus les Missions qu'il avait commencées. Cette considération doit tenir votre cœur fort au lar^e et fort élevé en Dieu, dans la confiance que tout ira bien, quoiqu'il vous semble le contraire. »
De la persécution même il faisait un motif de zèle : t Qui sait, disait-il, si Dieu n'a point envoyé cet accident pour éprouver notre fidélité ? Les marchands laissent-ils d'aller sur mer pour les dangers qu'ils courent, et les soldats à la guerre à cause des plaies et de la mort même à laquelle ils s'exposent ? Et faut-il que nous laissions de faire notre oflice de secourir et de sauver les âmes, pour les peines et pour les persécutions qui s'y rencontrent ? •
Apprenait-ii que les siens étaient en proie à la peste, à la guerre, à tous les fléaux, il les en estimait heureux cl il prenait de là occasion d'exciter l'ardeur du martyre : « ils souffrent, disait-il, comme il faut, par la grâce de Dieu, et en cela il3 sont bien heureux de souffrir ; premièrement pour rendre service à Dieu, et puis pour procurer le salut des âmes. Or, noua devons, Messieurs, avoir en nous une semblable disposition
et un même désir de souffrir pour Dieu et pour le prochain, et de nous consumer pour cela. Oui, Messieurs et mes Frères, il faut que nous soyons sans réserve à Dieu cl au service dt prochain : nous devons nous dépouiller pour le revêtir, donner nos vies pour procurer son salut, nous tenir toujours prêts de Joui faire et de tout souffrir pour la charité, être disposés d'aller où il plaira à Dieu pour ce sujet, soit aux Indes ou en d'autres lieux encore plus éloignés, et enfin d'exposer volontiers nos vies pour procurer le bien spirituel de ce cher prochain et pour amplifier l'empire de Jésus-Christ dans les Ames. Et moi-même, quoique vieux et caduc comme je suis, je ne dois pas laisser de me tenir dans cette disposition, et même de m'en aller aux Indes pour y gagner des âmes à Dieu, encore que je dusse mourir par le chemin ; car ne pensez pas que Dieu demande de nous les forces cl la bonne disposition du corps ; non, il ne demande que notre bonne volonté, et une Véritable et sincère disposition d'embrasser toutes les occasions de le servir, même au péril de notre vie, entretenant dans nos cœurs un désir de la sacrifier pour Dieu, et, s'il le voulait ainsi, de souiïrir le martyre; et ce désir est quelquefois autant agréable à sa divine Majesté, que si on le souffrait en effet ; et même l'Église a un tel sentiment de celte disposition, qu'elle honore comme martyrs plusieurs Saints qui ont été seulement exilés pour la foi et qui sont morts dans cet exil de leur mort naturelle. Oh que nos confrères qui travaillent dans les pays étrangers sont savants en cette science de souffrir ! les uns étant exposés aux dangers de la peste, en servant même les pestiférés ; les autres parmi les périls de la guerre ; les autres dans les incommodités de la faim ; et tous dans les mésaises, les travaux et les souffrances : mais nonobstant cela ils demeurent fermes et inébranlables dans le bien qu'ils ont entrepris. Reconnaissons, Messieurs, la grâce que Dieu fait à cette pauvre et chétive Congrégation de se voir composée de telles personnes, et de tels membres si fidèles et si constants à souffrir pour le service et pour l'amour de sa divine Majesté. Courage donc, Messieurs et mes Frères, espérons que Notre-Seigneur noua fortifiera dans les croix qui nom arriveront, pour grandes qu'elles soient, s'il voit que
nous ayons de l'amour pour elles et de la confiance en lui. Disons à la maladie quand elle se présentera et à la persécution si elle nous arrive, aux peines extérieures et intérieures, aux tentations et à la mort même qu'il nous enverra : <- Soyez les bienvenus, faveurs célestes, grâces de Dieu, saints exercice^ qui venez d'une main paternelle et tout amoureuse pour mou bien, je vous reçois d un cœur plein de respect, de soumission1 et de conûance envers celui qui vous envoie, je m'abandonne à vous pour me donner à lui. »
Ecoutons-le encore dans un ou deux de ces discours par lesquels il excitait parmi les siens le désir de mourir pour Jésus-Christ et le salut des âmes. — Un de ses Missionnaires d'Ecosse était dans les prisons de Cromwell, c'est-à-dire dans le vestibule du martyre, t Je ne sais, dit le Saint, si nous devons nous en réjouir ou nous en affliger : car, d'un côté, Dieu est honoré de l'état où il est détenu, puisque c'est pour son amour ; et la Compagnie serait bienheureuse, si Dieu la trouvait digne de lui donner un martyr ; et lui-même bienheureux de souffrir pour son nom, et de s'offrir, comme il l'ait, à tout ce qu'il lui plaira ordonner de sa personne et de sa vie. Quels actes de vertu ne pratique- t-il pas à présent, de loi, d'espérance, d'amour de Dieu, de résignation et d'oblation, par lesquels il se dispose de plus en plus à mériter une telle couronne ! Tout cela nous excite en Dieu à beaucoup de joie et de reconnaissance. Mais d'une autre part, c'est notre confrère qui souffre : ne devons-nous pas souffrir avec lui ? Pour moi, j'avoue que, selon la nature, j'en suis très-affligé, et la douleur m'en est très-sensible ; mais selon l'esprit, j'estime que nous en devons bénir Dieu, comme d'une grâce toute particulière. Voilà comme Dieu fait ; après que quelqu'un lui a rendu de notables services, il le charge de croix, d'afflictions Et d'opprobres. 0 Messieurs et mes Frères ! il faut qu'il y ait quelque chose de grand, que l'entendement ne peut comprendre, dans les croix et dans les souffrances, puisque d'ordinaire Dieu fait succéder au service qu'on lai rend les afflictions, les persécutions, les prisons et le martyre, aiin d'élever à im haut degré de perfection et de gloire ceux qui se donnent parfaitement à son service. Quiconque veut être disciple de Jésus-
Christ doit s'attendre à cela ; mais il doit aussi espérer, qu'en cas que les occasions s'en présentent, Dieu lui donnera la force de supporter les afflictions et surmonter les tourments. *
Deux Missionnaires de Pologne étaient en proie à la guerre el à la peste. Vincent en prit occasion de dire à la Compagnie : « D'autres s'affligeraient de se voir en tel état à trois ou quatre cents lieues de leur pays. Ils diraient : t Pourquoi nous a t-on envoyés si loin ? Les autres sont en France bien à leur aise, et on nous laisse mourir dans un pays étranger. » Voilà ce que diraient des hommes de chair, qui adhéreraient à leurs sentiments naturels, et qui n'entreraient pas dans ceix de Notre-Seigneur souffrant, en constituant leur bonheu/ dans les souffrances. Oh ! que ces siens serviteurs nous font une belle leçon pour aimer tous les états où il plaira à la divine Providence nous mettre ! Ils sont tous deux indifférents à la mort et à la vie, et humblement résignés à ce que Dieu en ordonnera. Ils ne me marquent aucun signe d'impatience ni de murmure ; au contraire, ils paraissent disposés à souffrir encore davantage. En sommes-nous là, Messieurs et mes Frères? sommes-nous prêts d'endurer les peines que Dieu nous enverra, et d'étouffer les mouvements de la nature, pour ne vivre plus que delà vie de Jésus-Christ? sommes-nous disposés d'aller en Pologne, en Barbarie, aux Indes, lui sacrifier nos satisfactions et nos vies ? Si cela est, bénissons Dieu ; mais si au contraire il y en a qui craignent de quitter leurs commodités, qui soient si tendres que de se plaindre pour la moindre chose qui leur manque, et si délicats que de vouloir changer ie maison et d'emploi, parce que l'air n'y est pas bon, que la nourriture y est pauvre, et qu'ils n'ont pas assez de liberté pour aller et venir ; en un mot, Messieurs, si quelques-uns d'entre nous sont encore esclaves de la nature, adonnés aux plaisirs de leurs sens, ainsi que l'est ce misérable pécheur qui vous parle, qui en l'âge de soixante et dix ans est encore tout profane, qu'ils se répulent indignes de la condition apos* tolique où Dieu les a appelés, cl qu'ils entrent en confusion de voir leurs frères qui l'exercent si dignement, et qu'ils soient si éloignés de leur esprit et de leur courage.
• Mais qu'ont-ils souffert en ce pays-lù ? La famine ? eire y
est. La peste ? ils l'ont eue tous deux, et l'un par deux fois. La guerre ? ils sont au milieu des armées, et ont passé par le» mains des soldats ennemis. Enfin, Dieu les a éprouvés par tous les fléaux. Et nous serons ici comme des casaniers sans cœur et sans zèle ! Nous verrons les autres s'exposer aux périls pour le service de Dieu, et nous serons timides comme des poules mouillées ! 0 misùrc ! ô chétiveîé ! voilà vingt mille soldats qui s'en vont à la guerre, pour y souffrir toute sorte de maux, où l'un perdra un bras, l'autre une jambe, et plusieurs la vie pour un peu de vent, et pour des espérances fort incer taines ; et cependant ils n'ont aucune peur, et ne laissent pas d'y courir comme après un trésor. Mais, pour gagner le ciel^ Messieurs, il n'y a presque personne qui se remue, et souvent ceux qui ont entrepris de le conquérir mènent une vie si lâche et si sensuelle, qu'elle est indigne non-seulement d'un prêtre et d'un chrétien, mais d'un homme raisonnable ; et s'il y en avait parmi nous de semblables, ce ne seraient que de3 cadavres de Missionnaires. Or sus, mon Dieu ! soyez à jamais béni et glorifié des grâces que vous faites à ceux qui s'abandonnent à vous, soyez vous-même votre louange d'avoir donné à cette petite Compagnie ces deux hommes de grâce !
t Donnons-nous à Dieu, Messieurs, pour aller par toute la terre porter son saint Évangile ; et, en quelque part qu'il nous conduise, gardons-y notre poste et nos pratiques, jusqu'à co que son bon plaisir nous en retire. Que les difficultés ne nou3 ébranlent pas : il y va de la gloire du Père éternel, et do l'efficacité de la parole et de la Passion de son Fils. Le salut des peuples, et le nôtre propre, est un bien si grand, qu'il mérita qu'on l'emporte à quelque prix que ce soit. Et n'importe quo nous mourions plus tôt, pourvu que nous mourions les arme3 à la main : nous en serons plus heureux, et la Compagnie n'en sera pas plus pauvre; parce quesanguis martyrum semen est Christianorum. Pour un Missionnaire qui aura donné sa vie par charité, la bonté de Dieu en suscitera plusieurs qui feront le bien qu'il aura laissé à faire. Que chacun donc so résolve de combattre le monde et ses maximes, de mortifier sa chair et ses passions, de se soumettre aux ordres de Dieu, et de se consumer dans les exercices de notre état, et dans i'ac-
ïèle roun la gloire de dieu et le sallt des âmes. 97
complissemcût de sa volonté, en quelque part du monde qu'il lui plaira. Faisons maintenant tous ensemble cette résolution, mais faisons-la dans l'esprit de Notrc-Scigncur, avec une parfaite confiance qu'il nous assistera au besoin. Ne le voulez-vouô pas bien, mes Frères du séminaire ? Ne le voulez- vous pas bien, mes Frères les étudiants0 Je ne le demande pas aux prêtres, car .-ans doute ils y sont tous disposés. Oui, mon Dieu! nous voulons tous répondre aux desseins que vous avez sur nous. C'est ce que nous nous proposons tous en général, et chacun en particulier, moyennant votre sainte grâce. Nous n'aurons plus tant d'allcction, ni pour la vie, ni pour la santé, ni pour nos aises et divertissements, ni pour un lieu ni pour un autre, ni pour aucune chose du monde qui puisse vous empêcher, ô bon Dieu, de nous faire cette miséricorde, laquelle nous vou* demandons tous les uns pour les autres. •
Cherchant à dilater leur zélé dans la mesure des vastes terres que leur livrait la Providence, il ajoutait : « Voilà un beau champ que Dieu nous ouvre, tant à Madagascar qu'aux iles Hébrides et ailleurs. Prions Dieu qu'il embrase nos cœurs du désir de le servir; donnons-nous à lui pour en faire ce qu'il lui plaira. Saint Vincent Ferrier s'encourageait en la vue qu'il devait venir des prêtres, lesquels, par la ferveur de leur zèle, embraseraient toute la terre. Si nous ne méritons pas que Dieu nous fasse la grâce d'être ces prêtres-là, supplions-le qu'au moins il nous en fasse les images et les précurseurs. Mais, quoi qu'il en soit, tenons pour certain que nous ne serons point véritables chrétiens jusqu'à ce que nous soyons prêts de tout perdre, et de donner même notre vie pour l'amour et pour la gloire de Jésus-Christ, nous résolvant avec le saint Apôtre de choisir plutôt les tourments et la mort même, que d'être séparés de la charité de ce divin Sauveur. »
En ouvrant ainsi devant la sainte ardeur des siens les plus Vastes horizons, il provoquait leur zèle pour les bonnes œuvres auxquelles ils étaient appliqués en France, et notamment pour les retraites spirituelles, qu'ils seraient tentés peut-être d'abandonner après sa mort.
c OU ! Messieurs, leur disait-il, que nous devons bien estimer la grâcp que Dieu nous fait, de nous amener tant
de personnes pour les aider a faire leur ealut ! Il y vient même beaucoup de gens de guerre, et ces jours passés il y en avait un qui me disait : « Monsieur, je m'en dois bientôt aller aux occasions, et je désire auparavant me mettre en bon état. J'ai des remords de conscience, et, dans le doute de ce qui me doit arriver, je viens me disposer à ce que Dieu voudra ordonner de moi. » Nous avons maintenant téans, par la grâce de Dieu, bon nombre de personnes en retraite. Oh ! Messieurs, quels grands biens cela ne peut-il pas produire, si nous y travaillons fidèlement ! Mais quel malheur, si cette maison se relâche un jour de cette pratique ! Je vous le dis, Messieurs et mes Frères, je crains que le temps ne vienne, auquel elle n'aura plus le zèle qui jusqu'à présent lui a fait recevoir tant de personnes à la retraite. Et alors qu'arriverait-il ? Il serait à craindre que Dieu n'ôtât à la Compagnie, non-seulement la grâce de cet emploi, mais qu'il ne la privât même de tous les autres. On me disait avant-hier que le Parlement avait dégradé ce jour-là un conseiller, et que l'ayant fait venir en la Grand'- Chambre. où toutes les autres étaient assemblée?, velu de sa robe rouge, le président appela les huissiers, et leur commanda de lui ôter cette robe et son bonnet, comme indigne de ces marques d'honneur, et incapable de la charge qu'il avait. La même chose nous arriverait, Messieurs, si nous abusions des grâces de Dieu, en négligeant nos premières fonctions. Dieu nous les ôterait, comme indignes de la condition où il nous a mis, et des œuvres auxquelles il nous a appliqués. Mon Dieu, quel sujet de douleur î Or, pour nous bien persuader quel grand mal ce nous serait, si Dieu nous privait de l'honneur de lui rendre ce service, il faut considérer que plusieurs viennent céans faire leur retraite pour connaître la volonté de Dieu, dans le mouvement qu'ils ont eu de quitter le monde, et j'en recommande un qui a achevé sa retraite, et qui en sortant d'ici s'en » va aux Capucins prendre l'habit. Il y a quelques communautés qui nous adressent plusieurs de ceux qui veulent entrer chez elles, el les envoient pour faire les exercices céans, afin de mieux éprouver leur vocation av^nt que de les recevoir.
ZELE POOR LA GLOIRE DE DIEU ET LE SALUT DES AMES. ¥fJ
D'autres viennent de dix, de vingt et do cinquante lieues loin exprès, non -seulement pour se venir récolligcr ici, et faireune confession générale, mais pour se déterminer à un choix de vie dans le monde, et pour prendre les moyens de s'y sauver. Nous voyons aussi tant de curés et d'ecclésiastique! qui y viennent de tous côtés se redresser en leur profession, et s'avancer en la vie spirituelle. Ils viennent tous sans se mettre en peine d'apporter de l'argent, sachant qu'ils seront bien reçus sans cela. Et à ce propos une personne me disait dernièrement que c'était une grande consolation pour ceux qui n'en ont pas, de savoir qu'il y a un lieu à Paris toujours prêt à les recevoir par charité, lorsqu'ils s'y présenteront avec un véritable dessein de se mettre bien avec Dieu.
« Cette maison, Messieurs, servait autrefois à la retraite des lOprcux; ils y étaient reçus, et pas un ne guérissait : et maintenant elle sert à recevoir des pécheurs, qui sont des malades rouverts de lèpre spirituelle, mais qui guérissent par la grâce de Dieu; disons plus, ce sont des morts qui ressuscitent : quel bonheur que la maison de Saint-Lazare soit un lieu de résurrcclion ! Ce saint, après être demeuré mort trois jours dans le tombeau, en sortit tout vivant ; et Notre-Seigneur, qui le ressuscita, fait encore la même grâce à plusieurs qui, ayant demeuré quelques jours céans, comme dans le sépulcre du Lazare, en sortent avec une nouvelle vie. Qui est-ce qui ne se réjouira d'une telle bénédiction, et qui n'entrera dans un sentiment d'amour et de reconnaissance envers la bonté de Dieu wur un si grand bien ! Quel sujet de honte, si nous nous rendons indignes d'une telle grâce ! Quelle confusion, Messieurs, et quels regrets n'aurons-nous pas un jour, si par notre "aute nous en sommes dégradés, pour être en opprobre devant Dieu et devant les hommes! Quel sujet d'affliction n'aura paî in pauvre Frère de la Compagnie, qui voit maintenant tant de ;ens du monde venir de toutes parts se retirer un peu parmi îous pour changer de vie, et qui pour lors verra ce grand jien négligé! il verra qu'on ne recevra plus personne, enlin l ne verra plus ce qu'il a vu: car nous en pourrons venir là, Messieurs, non pas peut-être sitôt, mais à la longue. Quelle in sera la cause? Si on dit à un pauvre Missionnaire relâché :
Monsieur, vous plaît-il de conduire cet exercitant en sa retraite? cette prière lui sera une géhenne, et, s'il ne s'en excuse, il ne fera, comme on dit, que traîner le balai; il aura tant d'envie de se satisfaire, et tant de peine à retrancher une demi-heure ou environ après le diner, et autant après le souper, de sa récréation ordinaire, que cette heure lui sera insupportable, quoique donnée au salut d'une âme et la mieux employée de tout le jour. D'autres murmureront de cet emploi, sous prétexte qu'il est fort onéreux et de grande dépense; et ainsi les prêtres de la Mission, qui autrefois auront donné la vie aux morts, n'auront plus que le nom et la ligure de ce qu'ils ont été : ce ne seront plus que des cadavres, et non de vrais Missionnaires ; ce seront des carcasses de saint Lazare, et non des Lazares ressuscites, et encore moins des hommes qui ressuscitent les morts. Cette maison, qui est maintenant comme une piscine salutaire où tant de monde vient se laver, ne sera plus qu'une citerne corrompue par le relâchement et l'oisiveté de ceux qui l'habiteront. Prions Dieu, Messieurs et mes Frères, que ce malheur n'arrive pas ; prions la sainte Vierge qu'elle le détourne par son intercession, et par le désir quelle a de la conversion des pécheurs; prions le grand saint Lazare qu'il ait agréable d'être toujours le protecteur de cette maison, et qu'il lui obtienne la grâce de la persévérance dans le bien commencé. »
A leur zèle, toutefois, il demandait la discrétion : « Le zèle n'est pas bon, écrivait-il, s'il n'est discret. Il semble que vous entreprenez trop du commencement. On gâte souvent les bon nés œuvres pour aller trop vite; pour ce que l'on agit selon ses inclinations qui emportent l'esprit et la raison, et font penser que le bien que l'on voit a faire est faisable et de sa ce qui n'est pas, et on ie reconnaît ensuite par le mauvais succès. Le bien que Dieu veut se fait quasi de lui-même, sans qu'on y pense... Mon Dieu, que je souhaite que vous modériez votre ardeur, et pesiez mûrement les choses au poids du sanctuaire, devant que de les résoudre ! Soyez plutôt pâtissant, et ainsi Dieu fera par vous seul ce que tous les hommes ensemble ne sauraient faire sans lui. »
Leur zèle, il le voulait doux en même temps que discret et
zèle rorn U QLOIIUS de dieu et Lfl lAttJT des amcs. 101 modéré. Écrivant a l'un do ?os Missionnaires d'Annecy, d'un lèle trop âpre, il lui dit : » Il me semble que le zùle que voua ave/, pour l'avancement de la Compagnie est toujours accom- • de quelque ûpreté, et que cela passe même à Pai- : : ce que vous me dite? et que vous appelez lâcheté et alité en quelques-uns me le l'ait voir, et notamment prit dans lequel vous le dites. 0 mon Dieu, Monsieur, il faut bien prendre garde à cela. 11 est facile de passer du défaut à l'excès de vertus, de juste de devenir réprouvé, et de zélé inconsidéré. L'on dit que le bon vin devient facilement vinaigre, et que la santé au souverain degré marque une prochaine maladie. Il est vrai que le zèle est l'âme des vertus; mais certes, Monsieur, il faut qu'il soit selon la science, dit saint Paul; cela s'entend selon la science expérimentale; et pour ce que les jeunes gens ne l'ont point ordinairement, leur zèle va à l'excès, notamment en ceux qui ont de Pàprcté naturelle. 0 Jésus, Monsieur, il faut bien prendre garde à cela, et se défier de la plupart des mouvements et des saillies de notre esprit, tandis que l'on est jeune et de celte corn plex ion. Marthe murmurait contre la sainte oisiveté et la sainte sensualité de sa chère sœur Madeleine, cl la regardait comme si elle faisait mal de ne pas s'empresser comme elle pour traiter Notre-Seigneur. Vous et moi aurions eu peut-être son même sentiment, si nous eussions été présents. Et cependant, 0 altitude divitiarum sapientix et scienlix Dci! quam incomprehtnsibilia suntjudicia cjns ! voilà que Noire-Seigneur déclare l'oisiveté et la sensualité de la Madeleine lui être plus agréables que le zèle moins discret de sainte Marthe! Au nom de Dieu, Monsieur, entrons dans ces véritables sentiments et dans ces pratiques, et craignons que le malin esprit ne prétende, par l'excès de notre zèle, nous porter au manquement de respect vers nos supérieurs et de la charité que nous devons à nos égaux C'est à cela, Monsieur, qu'aboutissent pour l'ordinaire nos zèles moins discrets, et l'avantage que l'esprit malin en retire. C'est pourquoi, je vous en supplie au nom de Notre- Seigncur, travaillons à nous faire quittes de nos zèles, notamment de ceux qui choquent le respect, l'estime et la charité; et pour ce qu'il me semble qçs l'esprit malin prétend cela sur
vous et sur moi, étudions-nous à humilier noire esprit, à bien interpréter les façons de faire de notre prochain et à le supporter dans ses petites infirmités. »
Il leur recommandait surtout le zélé désintéressé, ou plutôt gratuit : t Vous ne savez donc pas, écrivait-il, qu'un Missionnaire qui travaille sur la bourse d'autrui n'est pas moins coupable qu'un capucin qui touche de l'argent? Je vous prie une fois pour toutes de ne jamais faire de Mission qu'aux dépens de votre maison. »
Il voulait qu'ils ne fussent pas plus jaloux que lui du monopole des bonnes œuvres, qu'ils demandassent tous les jours à Dieu d'envoyer des ouvriers à sa vigne, qu'ils répétassent avec un vœu aussi ardent que le sien YUtinam omnes prophetarent de l'Écriture, qu'ils ne ressentissent aucune peine égoïste des travaux d'autrui; bien plus, qu'ils les missent audessus des leurs, tout en remerciant Dieu de la fécondité accordée, comme il disait, aux petites fonctions de leur Compagnie. Il écrivait dans ce sens : ■ Il vaudrait mieux qu'il y eût cent Missions établies par d'autres, que d'en avoir détourné une seule. Ayons plus de confiance en Dieu. Laissons-lui conduire notre petite barque : si elle lui est utile, il la gardera du naufrage. Et tant s'en faut que la multitude et la grandeur des autres vaisseaux la fasse submerger, qu'au contraire elle voguera parmi eux avec plus d'assurance, pourvu qu'elle aille droit à sa fin, et qu'elle ne s'amuse point à les traverser. » Et il écrivait encore à propos d'une Mission du P. Eudes : « Quelques prêtres de Normandie, conduits par le P. Eudes sont venus faire une Mission dans Paris avec une bénédiction admirable. La cour des Quinze-Vingts est bien grande, mais elle était trop petite pour contenir le monde qui venait aux prédications. En même temps, un grand nombre d'ecclésiastiques sont sortis de Paris pour aller travailler en d'autres villes, et tous ont fait des fruits qui ne se peuvent exprimer; et à tout cela nous n'avons point de part, parce que notre partage est le pauvre peuple des champs. Nous avons seulement la consolation de voir que nos petites fonctions ont paru si belles et si utiles, qu'elles ont donné émulation à d'autres pour s'y appliquer comme nous, et avec plus de
grâces que nous, non-seulement au fait des Missions, mais [Binaires qui se multiplient beaucoup en France. Il y a sujet de louer Dieu du zèle qu'il excite en plusieurs nour l'avancement de sa gloire et le salut des âmes. »
Et avec une humilité plus désintéressée encore, il dit un jour : « Soyons, mes Frères, comme ce paysan qui portait les hardes de saint Ignace et de ses compagnons fatigués du chemin, et qui, voyant qu'ils se mettaient à genoux lorsqu'ils étaient arrivés en quelque lieu pour s'y arrêter, il s'y mettait aussi; les voyant prier, il priait de même; et comme ces saints personnages lui curent une fois demandé qu'est-ce qu'il faisait là, il leur répondit : « Je prie Dieu qu'il fasse ce que vous lui demandez. Je suis comme une pauvre bête qui ne saurait faire oraison : je le prie qu'il vous écoute. Je voudrais lui dire ce que vous lui dites; mais je ne saurais, et ainsi je lui offre vos prières. » 0 Messieurs et mes Frères! nous devons nous considérer comme les porte-sacs de ces dignes ouvriers, comme de pauvres idiots qui ne savons rien dire et qui sommes le rebut des autres, et comme de pauvres petits glaneurs qui viennent après ces grands moissonneurs. Remercions Dieu de ce qu'il lui a plu agréer en cela nos petits services. Offrons-lui, avec nos petites poignées, les grandes moissons des autres, et soyons toujours prêts à l'aire ce qui est en nous pour le service de Dieu et pour l'assistance du prochain. Si Dieu a donné une si belle lumière et fait une si grande grâce à ce pauvre paysan, que pour cela il a mérité qu'il fût parlé de lui dans l'histoire, espérons que, taisant notre possible, comme il a lait, pour contribuer à ce que Dieu soit honoré et servi, sa divine bouté recevra en bonne part nos oblations et bénira nos petits travaux. »
C'est dans le même sentiment de zèle désintéressé qu'il se fit et qu'il imposa aux siens la règle inviolable de ne jamais attirer personne à sa Congrégation, ni par promesses, ni par services, ni même par pieux conseils : i Ali! Messieurs, disait-il, prenez bien garde, lorsque vous rendez service et donnez conduite à ceux qui viennent faire leurs retraites spirituelles en cette maison, de ne jamais leur rien dire qui tende à les attirer en la Compagnie. C'est à Dieu à y appeler et à en
donner la première inspiration. Bien davantage, quand môme ils vous découvriraient qu'ils en ont la pensée, et qu'ils vous témoigneraient qu'ils y ont inclination, gardez-vous bien de les déterminer de vous-mêmes à se faire Missionnaires, en les conseillant ou les y exhortant ; mais alors dites-leur seulementqu'ils recommandent de plus en plus ce dessein à Dieu, qu'ils y pensentbien,étantune chose importante. Représentez-leur même les difficultés qu ils y pourront avoir selon la nature, et qu'il faut qu'ils s'attendent, s'ils embrassent cet état, de bien souffrir et de bien travailler pour Dieu. Que si, après cela, ils prennent leur résolution, à la bonne heure, on peut les faire parler au supérieur pour conférer plus amplement avec eux de leur vocation. Laissons faire Dieu, Messieurs, et nous tenons humblement dans l'attente et dans la dépendance des ordres delà Frovidence. Par sa miséricorde, l'on en a usé ainsi dans la Compagnie jusqu'à présent, et nous pouvons dire qu'il n'y a rien en elle que Dieu n'y ait mis, et que nous n'avons recherché ni hommes, ni biens, ni établissements. Au nom de Dieu, tenons-nous là, et laissons faire Dieu. Suivons, je vous prie, ses ordres, et ne les prévenons pas. Croyez-moi, si la Compagnie en use de la sorte, Dieu la bénira. »
A plus forte raison ne voulait-il pas qu'on retint à Saint- Lazare ceux qui avaient dessein d'entrer dans une autre religion, eu que les supérieurs y envoyaient pour les éprouver. « Que si nous voyons, disait-il, qu'ils aient la pensée de se retirer ailleurs, d'aller servir Dieu dans quelque sainte religion ou communauté, ô Dieu! ne les en empêchons pas; autrement il faudrait craindre que l'indignation de Dieu ne tombât sur la Compagnie, pour avoir voulu avoir ce que Dieu ne veut pas qu'elle ait. Et dites-moi, je vous prie, si la Compagnie n'avait été jusqu'à présent dans cet esprit, de n'affecter point d'autres sujets, pour excellents qu'ils fussent, sinon ceux qu'il a plu à Dieu d'y envoyer, et qui en ont eu le désir longtemps auparavant, les Pères Chartreux et autres communautés religieuses nous enverraient-ils, comme ils font, pour faire retraite céans, quantité de jeunes hommes qui demandent d'entrer chez eux? Vraiment ils s'en donneraient bien de garde, Quoi donc I voilà un bon sujet qui a la pensée de se
faire Chartreux ; on l'envoie ici pour conférer avec Notre-Seigneur par le moyen d'une retraite, et vous lâcheriez de lui ider qu'il demeurât céans ! Et que serait-ce que cela, -. sinon vouloir retenir ce qui ne nous appartient pas, uloir faire qu'un homme entre dans une Congrégation où ne rappelle pas, et a quoi mémo il n'a pas pensé ? Et que pourrait faire ou produire une telle entreprise, sinon attirer Ja ;iv de Dieu sur toute celle c ! .' 0 pauvre Compa-
gnie de Missionnaires, que tu tomberais en un pitoyable état, si tu en venais là ! Mais, par la grâce de Dieu, tu eu as toujours été, et tu en es encore bien éloignée ! Trions Dieu, Messieurs, prions Dieu qu'il confirme cette Compagnie dans la grâce qu'il lui a faite jusqu'à présent, de ne vouloir avoir autre chose que ce qu'il a agréable qu'elle ait. »
A un de ses prêtres qui voulait qu'on renonçât à la Mission ruineuse de la Barbarie, il répondit : « Si le salut d'une âme est de telle importance qu'on doive exposer la vie temporelle pour le procurer, comment pourrions-nous en abandonner un si grand nombre pour la crainte de quelque dépense ? Et quand il n'arriverait d'autre Lien de ces stations que de faire voir à cette terre maudite la beauté de notre sainte religion, et y envoyant des hommes qui traversent les mers," qui quittent volontairement leur pays et leurs commodités, et qui s'exposent à mille outrages pour la consolation de leurs frères affligés, j'estime que les hommes et l'argent seraient bien employés. »
La mort même des Missionnaires à Madagascar, en Pologne, à Gènes, aux îles Hébrides, partout, ne devait pas effrayer leur zèle, ni rien ôter à leur résolution de secourir les pauvres peuples. Aussi comme il tonnait contre les lâches ! « Il est impossible, disait-il, qu'un prêtre missionnaire qui vit lâchement réussisse dans sa condition, et fasse une fin heureuse ; car quel tort pensez-vous que font ces âmes lâches dans une Compagnie ? Mais quel préjudice ne portent pas ces paresseux et à eux-mêmes et aux autres qu ils découragent par leurs mauvais exemples et par leurs discours impertinents ? A quoi bon, disent-ils, tant de sortes d'emplois, tant de missions, de séminaires, de conférences, de retraites, d'assemblées et de
voyagespour les pauvres ! Quand M. Vincent sera mort, on quittera bientôt tout cela ; car quel moyen de satisfaire à tant c!c sortes d'entreprises? Où trouvera-t-on des Missionnaires pour envoyer à Madagascar, aux îles Hébrides, en Barbarie, en Pologne, etc., et de l'argent pour fournir à toutes les dépenses de ces Missions si éloignées et si onéreuses ? A quoi il faut répondre :' si la Compagnie dans sa naissance, et dès son berceau, a eu le courage d'embrasser ces occasions de servir Dieu, et si les premiers que Ion y a envoyés se sont comportés avec tant de ferveur, n'avons-nous pas sujet d'eu bien espérer quand elle se sera fortifiée et augmentée avec le temps ? Non, non, Messieurs, si Dieu présentait encore à la Compagnie d'autres nouvelles occasions de le servir, nous ne manquerions pas de les entreprendre avec sa grâce. Ces esprits lâches ne sont capables sinon de décourager les autres. C'est pourquoi vous devez vous donner de garde de telles personnes; et quand vous les entendrez tenir ces discours, dites hardiment avec le saint Apôtre : Jam nunc antichristi mulii sunt in mundo, il y a déjà des antechrists au monde, des antimissionnaires qui s'opposent aux desseins de Dieu. Hélas! Messieurs, nous ne faisons encore que sentir écouler sur nous les premières grâces de notre vocation, qui néanmoins sont très-abondantes ; et nous avons sujet de craindre que, par notre lâcheté, nous ne nous rendions indignes de tant de bénédictions que Dieu a versées jusqu'à présent sur la Compagnie, et de tant de saints emplois que sa providence lui a confiés, et que nous ne tombions dans l'état où nous voyons quelques communautés, ce qui serait le plus grand malheur qui pourrait nous arriver. »