‹ Vertus et doctrine spirituelle de Saint Vincent de PaulChapitre 18 sur 61 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le nom de saint Vincent de Paul est synonyme de celui de chanté. La charité a été le premier exercice de son enfance (Vie, p. 8), le dernier de sa vieillesse. C'est par la charité qu'il inaugura son sacerdoce (p. 15). Un acte uniforme et ininterrompu de charité, voilà sa vie ! Long comme sa vie ellemême pourrait donc être ce chapitre, s'il devait renfermer tous les actes de charité de cet homme qui, comme le Sauveur, est passé sur la terre en faisant le bien. Aussi, à sa Vie, formant en quelque sorte la première partie de cet ouvrage, il nous suffira le plus souvent de renvoyer, pour éviter les doubles emplois.

Charité, qui était son âme, qui respirait dans sa personne comme la bonne odeur de Jésus-Christ, qui dictait toutes ses paroles et dirigeait toutes ses actions.

Charité universelle, embrassant toutes les créatures capables d'en recevoir les effets, s'étendant à tous les besoins du corps et de 1 âme ; ayant un morceau de pain pour tous les dénuements, un lambeau d'étoile pour toutes les nudités, une instruction pour toutes les ignorances, une consolation pour toutes les douleurs, un cœur et des bras, pour tous les délaissés.

Charité pousser» jusqu'à l'héroïque idéal de l'Évangile, jusqu'au mépris et au sacrifice de la vie. Que de fois, dans ses courses charitables, le Saint sauta de voiture, se jeta, au péril

de ses jours, entre les épées dégainées, et réussit, par son courage et ses pieuses inslanccs, à désarmer les adversaires ! On n'a pas oublié sa captivité volontaire (Fie, p. 42), ni la substitution qu'il fit de lui-même à un docteur son ami, dans une horrible tentation d'incrédulité (p. 18).

Charité bien ordonnée, qui remontait au Souverain-Pontife, Vicaire de Jésus-Christ en terre, pour descendre, sans rien négliger dans l'intervalle, au plus pauvre et au plus petit. Que de prières il faisait lui-môme et demandait aux autres dans les vacances du Saint-Siège ! Quel respect, quelle affection filiale il professait aussitôt pour l'élu du Saint-Esprit !

Lesévêques avaient en lui le plus pieux, le plus dé.ouc des serviteurs, (p. 260.) Sa correspondance avec eux est admirable d'humilité et de charité. Il les félicitait dans leurs succès, et en louait le ciel avec eux. Il les modérait dans leurs travaux : « Il en vrai. Monseigneur, que j'ai désiré votre modération, mais c'est alin que votre travail dure, et que l'excès dans lequel vous êtes continuellement ne prive si tôt votre diocèse et toute l'Eglise des biens incomparables que vous leur faites. Si ce désir n'est pas conforme au mouvement que vous inspire votre zèle, je ne m'en étonne pas, parce que les sentiments humains danb lesquels je suis m'éloignent trop de cet état éminent où l'amour de Dieu vous élève. Je suis encore tout sensuel, et vous êtes au dessus de la nature ; et je n'ai pas moins sujet de me confondre de mes défauts, que de rendre grâce à Dieu, comme je fais, des saintes dispositions qu'il vous donne. Je vous supplie très-humblement, Monseigneur, de lui en demander pour moi, non pas de semblables, mais une petite portion, ou seulement les miettes qui tombent de votre table. •

C'est pour de semblables motifs qu'il ne voulait pas, à moins d'absolue nécessité, qu'ils s'exposassent en temps de contagion, et il leur traçait ce beau plan de conduite : « Je ne saurais, Monseigneu. , vous exprimer l'affliction que j'ai de la maladie dont votre ville est menacée, ni la confusion que me donne la confiance dont il vous plaît m'honorer. Je prie Dieu de tout mon c««r qu'il détourne ce iléuu des peuples de "votre dioi, al qu il me tosw digns an répandre en wn esprit* iwi

commandement. Ma petite pensée donc, Monseigneur, est qu'un prélat qui se trouve en ce rencontre se doit tenir en état de pourvoir aux besoins spirituels cl temporels de tout

son diocèse pendant cette affliction publique, et de ne pas s'enfermer en un lieu, ni s'occuper en quelque emploi qui lui ôte le moyen de pourvoir aux autres; d'autant qu'il n'est pas févéque de ce lieu-là seulement, mais il Test de tout son dioà la conduite duquel il doit si bien partager ses soins, qu'il ne les arrête pas à un lieu particulier, si ce n'est qu'il ne puisse pourvoir au salut des âmes de ce ILm-là par les 3 ou par d'autres ecclésiastiques; car, en cocas, je pense qu'il est obligé d'exposer sa vie pour leur salut, et du commettre à l'adorable providence de Dieu le soin du reste. C'est ainsi, Monseigneur, qu'un des plus grands prélats de ce royaume en use, lequel a disposé ses curés à s'exposer pour lut de leurs paroissiens ; et quand la maladie prend en un lieu, il s'y transporte pour voir si le curé est ferme en sa demeure, pour l'encourager en sa résolution, et enfin pour lui donner les conseils elles moyens convenables pour assister ses paroissiens. Il fait celte visite sans s'expo er à celle des malades, et puis il s'en retourne chez lui dans la disposition de s'exposer, s'il ne pouvait pourvoir par d'autres aux besoins d'une paroisse. Que si saint Charles Lorromée en a usé autrement, il y a apparence que ce fut par quelque inspiration particulière de Dieu, ou que la contagion n'était que dans la seule ville de Milan.

« Mais parce qu'il est difficile de l'aire en un grand diocèse ce qui se fait aisément dans un petit, il semble, Monseigneur, qu'il serait bon rjue vous eussiez agréable de visiter les quartiers où la maladie est présentement, pour encourager vos curés; ou si quelque incommodité ou le danger d'être pris prisonnier en ce temps de guerre vous en empêchait, d'envoyer des archidiacres, ou à leur défaut quelques autres ecclésiastiques en ces quartiers-là pour la même lin ; ei dès que veus saurez que la maladie a pris en quelque lieu, que vous envoyiez quelque ecclésiastique pour fortifier le curé, et pour donner quelque assielcmcc corporelle aux pestiféréf.

• Us pauvre* gsns as te campagne/ affligé* <2tf pe*ta, nn!

pour l'ordinaire abandonnés et en grande disette de nourri-! ture ; et ce sera une chose digne de votre piété, Monseigneur,! de pourvoir à cela, en envoyant des aumônes en tous ces lieuxlà, et de les faire mettre entre les mains de bons curés, qui leur feront apporter du pain, du vin et quelque peu de viande, que ces pauvres gens iront prendre aux lieux et aux heures qui leur seront marqués. Que si l'on n'est pas assuré de la probité du curé, il faudra donner cet ordre à quelqu'autre curé ou vicaire proche de là, ou à quelques bonnes gens laïques de la paroisse qui pourront faire cela ; il s'en trouve quelqu'un pour l'ordinaire en chaque lieu capable de cette charité, principalement quand il ne s'agit point de converser avec les pestiférés. J'espère, Monseigneur, que s'il plait à Dieu de bénir cette bonne œuvre, Xotre-Seigneur en retirera bien de la gloire ; vous, Monseigneur, de la consolation et en votre vie et en votre mort; et vos diocésains, une grande édification ; mais pour faire cela il est absolument nécessaire de ne se pas enfermer. •

Il s'employait à trouver de dignes successeurs à ceux qui croyaient devoir se démettre de leurs fonctions. Quelquefois il les engageait à rester à leur poste : « Vous n'avez pas, Monseigneur, plus de difficultés en votre épiscopat, que saint Paul en a trouvé dans le sien, et néanmoins il en a soutenu le poids jusqu'à la mort, et aucun des apôtres ne s'est dépouillé de son apostolat et n'en a quitté l'exercice et les fatigues que pour aller recevoir la couronne au ciel. Je serais un téméraire, Monseigneur, de vous proposer leurs exemples, si Dieu, qui vous a élevé à leur dignité suprême, ne vous invitait lui-même à les suivre, et si la liberté que je prends ne procédait du grand respect et de l'incomparable affection que Notre-Seigneur m'a donnée pour votre sacrée personne. »

Il les consolait dans leurs peines, comme dans les mauvais services qu'on leur rendait auprès du roi. Il leur épargnait, autant que possible, toute peine et toute humiliation, au détriment même de sa Compagnie : « Il vaut mieux, disait-il alors, que toute la peine et confusion tombe sur nous, plutôt nue de faire aucune chose qui puisse préjudicier à ce boa prélat, »

CHARITÉ i-of'H LE PROCHAIN. 111

Pondant les troubles publics, il les engageait, dans l'intérêt du roi et des peuples, à demeurer dans leurs diocèses, pour y comprimer les lactions, y soulager la misère et y présider les saintes supplications. A ceux qui songeaient à venir à Paris pour s'y plaindre des dommages causés par les armées, et pour y chercher soulagement et secours, il répondit que toute démarche particulière serait inutile dans une calamité qui embrassait presque toute la France; qu'en restant dans leurs diocèses, ils soulageraient plus cfficaccmeQl les peuples, et qu'en les maintenant dans la soumission et la fidélité, ils pourraient s'ouvrir une voie à la reconnaissance royale.

On voit qu'il savait aussi leur donner de fermes avis, mais avec quelles précautions sages et affectueuses ! L'un d'eux était en procès avec son clergé. Vincent ne demandait pas mieux que de l'y aider, mais il l'aurait voulu faire par voie d'accommodement, et il lui écrivait : « Au nom de Dieu. Monseigneur, pardonnez-moi si je m'entremets en ces affaires ici sans savoir si les ouvertures que j'ai faites vous agréeront. Il arrivera peut-être que vous en serez mal satisfait ; mais il n'y a remède, puisque ce que j'en fais n'est que par un excès d'affection, de vous voir décharger des soins et distractions que ces fâcheuses affaires vous peuvent causer, afin que vous puissiez vaquer avec plus de tranquillité d'esprit à la conduite et sanctification de votre diocèse ; et pour cela j'offre souvent à Dieu mes chôlives prières... Mais il y a une chose, Monseigneur, qui m'afflige grandement : c'est que l'on vous a dépeint au conseil comme un prélat qui a grande facilité à plaider ; en sorte que celte impression y est entrée fort avant dans les esprits. Pour moi, j'admire Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a improuvé les procès, et qui néanmoins a Lien voulu en avoir un et le perdre. Je ne doute pas, Monseigneur, que, si vous en avez quelques-uns, ce n'est que pour soutenir et défendre sa cause : et de là vient que vous conservez une grande paix intérieure parmi toutes les contradictions du dehors, parce que vous ne regardez que Dieu, et non pas le monde ; vous cherchez uniquement de plaire à sa divine Majesté, sans vous soucier de ce que les hommes diront ; dont je remercie sa divine

bonté, parce que c'est une grâce qui ne se trouve que dans les âmes qui lui sont intimement unies. Mais je vous dois dire aussi, Monseigneur, que celte fâcheuse opinion du conseil pourra vous nuire en l'instance présente, et empêcher qu'on ne vous accorde ce que vous demandez. »

L'évoque s'étant refusé à un accommodement, le Saint insista en ces termes : « Jc vous supplie très-humblement, Monseigneur, de me supporter encore celte fois, si j'ose vous l'aire l'ouverture d'un accommodement. Je sais bien que vous ne doutez pas que c'est l'affection de mon pauvre cœur pour voire service qui me le fait désirer; mais vous pourriez trouver mauvais qu'étant si peu intelligent que jc suis, et que connaissant que vous n'avez pas agréé la première proposition que je vous en ai faite, j'entreprenne de vous en faire une seconde : aussi ne le fais-je pas de moi-même, mais par l'ordre de M. le rapporteur, qui vous conseille de sortir à l'amiable de ces différends. Il m'a apporté plusieurs raisons pour cela, et entre autres celle-ci, qu'il est de la bienséance pour un si grand prélat que vous, de terminer les affaires par cette voie, surtout ayant affaire à votre clergé, où les esprits sont disposés à ia révolte, et dans le dessein de vous tracasser toute votre vie. Et comme il voit l'air du conseil, il appréhende l'événement des poursuites, parce que plusieurs de ceux qui le composent, ne sachant pas la sainte vie que vous menez ni les droites intentions qui vous font agir de la sorte, pourront penser qu'il y a quelque chose de contraire au support et à la douceur convenable à votre dignité. Je vous supplie très-humblement, Monseigneur, d'excuser ma hardiesse, et de ne pas considérer ce que je vous représente comme venant de moi, mais de M. votre rapporteur, qui est l'un des plus sages du siècle et l'un des meilleurs juges du monde. Je prie Dieu qu'il ait agréable de redonner la paix à votre Eglise, et le repos a votre esprit. Vous savez le pouvoir que vous avez sur moi et l'alléction singulière que Dieu m'a donnée pour votre service : si donc vous me jugez digne d'y contribuer quelque chose, sa divine bonté sait que je m'y emploierai ^ tout mon coeur, * Xi m cen (enduit sn s*ettw*f Imqu'U W trouvait dam VÏWr

possibilité de rendre aux évoques quelque bon office : t Je rougis de honte, Monseigneur, toutes les fois que je lis la oVrlettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et même toutes les fois que j'y pense, voyant à quel point Votre Grandeur s'abaisse devant un pauvre porcher de naissance, et un misérable vieillard rempli de péchés ; et en même temps je ressens une grande peine de vous avoir donné sujet d'en venir là, quand j'ai pris la confiance de représenter à Votre Grandeur que nous étions hors d'état de lui donner les hommes qu'elle demande. Elle peut bien penser que ce n'a pas été par aucun défaut de respect ni de soumission pour toutes ses volontés, mais par une pure impuissance de lui obéir en cette occasion. Au nom de Dieu, Monseigneur, ayez la bonté d'ex^ cuser notre pauvreté. Vous savez bien, Monseigneur, qu'il n'y a gens au monde plus disposés à recevoir vos commandements que nous le sommes, et moi particulièrement sur qui Dieu vous a donné un pouvoir souverain. »

Il se confondait en humilité lorsqu'ils le consultaient : « Hélas ! Monseigneur, que faites-vous, de communiquer tant d'affaires importantes à un pauvre ignorant comme je suis, abominable devant Dieu et devant les hommes , pour les innombrables péchés de ma vie passée et pour tant de misères présentes, qui me rendent indigne de l'honneur que votre humilité me fait, et qui certes m'obligeraient de me taire, si vous ne me commandiez de parler! Voici donc mes chétives pensées que je vous propose avec tout le respect que je vous Qois, et dans la simplicité de mon cœur. »

Ou bien encore : « J'ai lu et relu votre lettre, Monseigneur, non pour examiner les questions que vous me proposez, mais pour admirer le jugement que vous en faites, où il parait quelque chose de plus que l'esprit humain ; car il n'y a que l'esprit de Dieu, résidant en votre sacrée personne, qui puisse joindre la justice et la charité au point que vous vous proposez de les observer en celle affaire. Je n'ai donc qu'à remercier Dieu, comme je le fais, des saintes lumières qu'il vous a données, et de la confiance dont vous daignez honorer Votre derriteur inutile. Leï choses que voua me propos 1001 il dlfivéei audeêittf do moi, que je ne puis «an« une grand*

confusion penser aux avis que vous me demandez. Je ne laisserai pas néanmoins de vous obéir... •

Justice et miséricorde, voilà de quelles vertus le Saint s'inspirait toujours. Aussi n'était-ce qu'à toute extrémité qu'il voulait qu'on employât les censures. Consulté sur ce point, au sujet de quelques religieux, infidèles surtout à leur vœu de pauvreté, il répondit : t Hélas! Monsieur, que vous faites confus le fils d'un pauvre laboureur, qui a gardé les brebis et les pourceaux, qui est encore dans l'ignorance et dans le vice, de lui demander ses avis! Je vous obéirai néanmoins dans le sentiment de ce pauvre âne qui a d'autrefois parlé par l'obéissance qu'il devait à celui qui lui commandait à condition que, comme on ne fait point d'état de ce que disent les fous, pour ce qu'ils le disent, qu'aussi Monseigneur ni vous n'aurez aucun égard à ce que je dirai, sinon autant que mondit Seigneur le trouvera rapportant à ses meilleurs avis et aux vûtres. »

Après ce début ordinaire, il ouvre- ': -;en. « En général, ditil, il faut traiter avec les religieux déréglés comme Jésus- Christ a traité avec les pécheurs de son temps. Un évoque et un prêtre, obligés, comme tels, d'être plus parfaits qu'un religieux, considéré purement comme religieux, doivent, pendant un temps considérable, n'agir que par la voie du bon exemple, et se souvenir que le Fils de Dieu n'en suivit pas d'autre pendant trente ans. Il faut, après cela, parler d'abord avec charité et douceur, ensuite avec force et fermeté, sans cependant user encore ni d'interdit, ni de suspense, ni d'excommunication, censures terribles que le Sauveur n'employa jamais.

« Je crois bien, Monsieur, que ce que je vous dis vous surprendra un peu; mais que voulez-vous? ce sentiment est en moi l'eiïet de celui que j'ai touchant les vérités que Notre- Seigneur nous a enseignées de parole et d'exemple. J'ai toujours remarqué que ce qui se fait selon cette règle réussit parfaitement bien. C'est en la suivant que le bienheureux évêque de Genève, et, a son exemple, feu M. de Comminges, se sont sanctifiés, et ont été la cause de la sanctification de tant de milliers d'âmes. Vous me direz, sans doute, qu'on

méprisera un prélat qui en agira de la sorte. Cela sera vrai pour un temps, et cela est môme nécessaire, afin que nous honorions la vie du Fils de Dieu en tous ses états par nos personnes, comme nous Vlionorons par la condition de notre ministère. Mais il est vrai aussi qu'après avoir souffert quelque 1 temps, et autant qu'il plaît à Notre-Scigneur, il nous fait plus 'faire de bien en trois a is que nous n'en ferions en trente. Certes, Monsieur, je ne pense pas qu'on puisse réussir autrement. On fera de beaux règlements, on usera de censures, on retranchera tous les pouvoirs; mais corrigera-t-on ? Il n'y a guère d'apparence. Ces moyens n'étendront ni ne conserveront l'empire de Jésus-Christ dans les cœurs. Dieu a autrefois armé le ciel et la terre contre l'homme ; est-ce par là qu'il l'a converti ? Hé ! n'a-t-il pas fallu enfin qu'il se soit abaissé et humilié devant lui, pour lui faire agréer son joug et sa conduite ? Ce qu'un Dieu n'a pas fait avec sa toute-puissance, comment un prélat le fera-t-iJ avec la sienne? »

On voit la charité du Saint pour les ordres religieux. Nul, en effet, au xvne siècle, ne leur rendit plus de services. Minimes, ordre de Malte, Congrégations de Sainte-Geneviève, de Prémontré, de Grand-Mont, de Saint-Antoine, de Saint-Bernard, de Saint-Benoit, eurent à se louer de sa charitable intervention dans leurs affaires (Vie, p. 262), et rendirent à sa mémoire, par la voix de leurs supérieurs ou des évoques, ample témoignage, lors du procès de canonisation. Il traitait tous les religieux avec un affectueux respect, se jetant à leurs pieds et y demeurant prosterné, jusqu'à ce qu'il eût reçu leur bénédiction. « J'ai remarqué, disait-il, que tout me réussit aux jours où quelqu'un de ces serviteurs de Dieu m'a bien voulu bénir. »

Kumble et charitable, son zèle pour les communautés religieuses était encore désintéressé. Il aimait à faire retomber sur d'autres les honneurs et les avantages qu'on lui offrait à luimême. On ecclésiastique d'Anjou, voulant fonder une communauté de prêtres dans un île ses bénéfices, lui demanda quelques Missionnaires pour l'aider à cet établissement : il le renvoya aux prêtres de Saint-Sulpice ou de Saint-Nicolas-du- Chardonnet : « Ce sont, lui répondit-il, deux saillies cominu-

nautés qui font de grands biens dans l'Église, et qui étendent beaucoup les fruits de leurs travaux... Elles sont plus propres et plus capables que nous pour commencer et perfectionner celte bonne œuvre que vous avez tant à cœur. »

C'est encore aux prêtres de Saint-Sulpice qu'il conseilla à une dame d'appliquer le revenu d'une fondation faite par les ancêtres pour former de bons ecclésiastiques : « Si vous faites, Madame, cette application, vous devez tenir pour certain qu'elle sera exécutée en la manière que ces seigneurs ont désiré pour l'avancement do l'état ecclésiastique. Et s'il vous plaît pour cela vous informer des biens qui se font à Saint-Sulpice, vous pourrez en espérer de semblables, lorsque celte communauté sera établie en ce lieu-là, puisqu'elle est animée partout d'un même esprit, et qu'elle n'a qu une seule prétention, qui est la gloire de Dieu, b

Par là on peut juger son estime et son affection pour Saint- Suipice, dont, vers le même temps, il donna une preuve héroïque. Les ennemis d'Olier avaient ameuté contre lui une vile populace. Informé du tumulte, saint Vincent survint en toute bâte, résolu de défendre la vie de son ami au péril de la sienne. En effet, la fureur de la plèbe se détourne sur lui. Sans respect pour l'âge du saint vieillard, pour son caractère et sa vertu, sans reconnaissance pour les immenses services de ce père du peuple, on l'accable de reproches, on va même jusqu'à le frapper. Vincent ne profère pas une plainte, et se contente de répéter : « Frappez hardiment Saint-Lazare et épargnez Saint-Sulpice. » Il se réjouit de servir ainsi de paratonnerre à son ami ; il est heureux, il triomphe, quand il voit quelques amis d'Olier qui, profitant de cette dérivation de la fureur populaire, l'arrachent au tumulte et l'emmènent au palais du Luxembourg. Il se retire alors au milieu des huées du peuple, bénissant Dieu d'avoir affronté la persécution pour la justice et l'amitié. Mais il n'était pas au bout de ce rôle de chrétienne substitution. L'affaire fut portée au Conseil d'Etat. Là, on rejeta sur lui tout le blâme de la sédition. Le titre de Missionnaires que prenaient alors les Sulpiciens, la confusion qu'on luisait souvent entre ies prêtres de la Conférence et les prêtres de la Mission, tout cela donnait lieu à plusieurs dô

CHARITl rouit LE PROCHAIK, 117

' t Vincent comme le supérieur d'Olier, et les disciples ilui-ci comme des membres de sa propre Congrégation. . la première fois que Vincent alla au Conseil de conscience, il y fut accueilli par des murmures et des reproches | [uc universels. Courtisans, ministres d'État, princes même, Ions censurèrent vivement sa conduite. 11 n'avait qu'un mot à dire pour se mettre à couvert de ce blâme: « Les prêtres de Saint-Sulpice sont tout à fait étrangers à ma conduite et à ma Congrégation. » Avec quel empressement il l'eût dit ce mot, si on lui avait attribué le bien fait par Olier et ses disciples I Mais il s'agissait de prendre part à une persécution : il so garda bien de décliner la solidarité qu'on faisait peser sur lui. Il embrassa donc la cause d'Olier et de ses prêtres comme sa cause personnelle, et il la défendit avec plus de chaleur qu'il n'eût fait les intérêts de sa Congrégation. La vérité fut bientôt comme. Alors on s'étonna, on admira, et comme on lui demandait pourquoi il s'était exposé, contre toutes les règles de la prudence, à compromettre pour d'autres sa personne et les siens: « Je n'ai fait que mon devoir, répondit-il simplement. Tout chrétien devait agir de la sorte eu suivant les maximes de l'Evangile. » Les saintes entreprises d'un bon prêtre lui paraissaient non un ouvrage particulier, mais comme un bien public que tous devaient conserver et défendre.

Voila pourquoi il fut fidèle à Olier jusqu'à la mort. Il lui ferma les yeux, consola ses enfants, présidai l'élection de son successeur et travailla à perpétuer son œuvre.

Ce que le Saint lit pour les religieux, il le fit en même temps pour les communautés de filles. La Visitation, la Madeleine, la Providence, les Filles Orphelines, les Filles de Sainte-Geneviève, les Filles de la Croix lui durent leur bonne direction ou .leur réforme, leur établissement ou leur conservation [Vie, p. 203).

(Juc ne fit-il pas pour le clergé séculier ? Les exercices des ordinauds, les conférences ecclésiastiques, les retraites spirituelles, les séminaires, tant d'institutions, en un mot, établies pour sa réformation en rendent un suffisant témoignage ( Vie, pp. 91, 103, 1 1"), 123). Et, pour compléter son œuvre en faveur du clergé, quelle charité n'cxerea-t-il pas en recevant à Saint-

Lazare les prêtres qui affluaient de la province à Paris (p. 133), ne s'effrayant ni de la dépense, ni de l'ingratitude !

Dans le cœur si aimant de Vincent de Paul, ses enfants devaient avoir, suivant l'ordre même de l'Évangile, une place privilégiée. Nous avons vu dans sa Vie quelle était pour eux sa tendresse, surtout dans leurs persécutions et leurs maladies (p. 127). Celte tendresse prenait un caractère plus touchant lorsqu'on croyait avoir à se plaindre de lui. Il se levait aussitôt, et, se jetant au cou de celui qui venait de lui faire l'aveu de son aversion et de son mécontentement : « Ah! Monsieur, lui disait-il en le tenant embrassé, si je ne vous avais déjà donné mon cœur, je vous le donnerais tout à cette heure. » Nous avons vu encore et nous verrons de nouveau les efforts qu'il faisait pour retenir ceux qui avaient la tentation de le quitter. Si, malgré lui, quelqu'un sortait de la Congrégation, il le poursuivait encore de sa charité. En 1G55, un de ses jeunes séminaristes, méprisant ses avis, s'engagea dans une compagnie de gardes suisses, qu'il déserta bientôt. Mais cette seconde désertion faillit lui coûter plus cher que la première, Car, saisi, mis en prison, il fut condamné à mort. En cette extrémité, il se rappela le père qu'il avait abandonné, et recourut à lui. Vincent, tout rempli de pardon et de charité pour cet enfant prodigue, intervint en sa faveur et lui obtint la vie.

A ceux qu'il ne pouvait retenir il donnait leurs frais de route, et il les recommandait aux supérieurs de ses maisons de province. « Je souhaite, écrivait-il alors, que Dieu fasse toujours la grâce à la Compagnie d'exercer sa bonté envers tout le monde, et surtout envers ceux qui se sépareront d'elle, nonseulement pour leur ôter tout sujet de se plaindre, mais afin que, leur mettant des charbons ardents sur la tôte, ils reconnaissent jusqu'au bout la charité de leur bonne mère. » — Il écoutait les plaintes du moindre de ses Frères : « Vous avez bien fait de m'en avertir, disait-il ; j'y mettrai ordre. Venez toujours à moi, mon Frère, quand vous aurez quelque déplaisir, car vous savez combien je vous aime. » Il le? rassurait, s'ils avaient peur d'être importuns: t Non, mon Frère, ne craignez en aucune façon que je me trouve chargé ou importuné de vos demandes ; et sachez pour une bonne fois qu'une

personne que Dieu a destinée pour en aider quelque autre, ue

bc trouve non plus surchargé des assistances et éclaircisse*

clic lui demande, que le serait un père à l'égard de

lÙH! t. »

lîarilc suivait les siens en voyage et leur ménageait iiiblablc : « Je recommande un tel à

vos soins, écrivait-il toujours aux supérieurs de ses maisons. •fil aura beaucoup de confiance en vous, quand il verra la boulé, le support et la charité que Notre Seigneur ;i donnés pour ceux qu'il commet à votre conduite. » Il répondait à toutes leurs demandes et pourvoyait à tous leurs besoins quand ils étaient en Mission. Un d'eux lui écrivit une fois pour demander, en autres choses, une calotte. Comme il ne s'en trouva pas sous la main, il ôta la sienne et la remit à un Frère, t Mais, Monsieur, dit celui-ci, on pourrait en acheter une en ville, qu'on enverrait une autre fois. — Non, mon Frère, il ne faut pas le faire attendre, car il peut en êtrepressé. Envoyez-lui, je vous prie, présentement la nôtre, avec le reste de ce qu'il demande. »

Dans sa charité il confondait les familles entières de tous les siens: ■ Nous prierons Dieu, disait-il, pour celte famille affligée. J'engage les prêtres qui n'ont point d obligation particulière à dire la messe, et nos Frères à communier à son intention; et moi, tout le premier, j'offre à Dieu de bon cœur pour elle la sainte messe que je m'en vais célébrer. »

Avec le mobile d'une telle affection il remuait tous les cœurs et les portait aux plus rudes sacrifices. Les soldats de Turenne s'exposaient au feu et à tous les périls au moindre deses ordres, parce qu'ils voyaient en lui, outre le grand capitaine, le plus attentif et le plus compatissant des pères. Ainsi des fils de Vincent, toujours prêts à voler dans les pays les plus barbares, à y braver la peste et le fer, sur un mot de leur supérieur, dont la charité était pour eux l'image du Dieu qui devait être leur récompense.

D'autant plus qu'il les soutenait encore de sa charité au milieu de leurs travaux dans les Missions lointaines. Au départ, il se mettait à leurs genoux et baisait les pieds des évangélistesde la paix; il veillait ensuite ù leurs besoins et leur

envoyait aux extrémités de la terre ces paroles do tendresse : • Après les vraies et extraordinaires marques que Dieu a mises en vous de votre vocation jour le salut de ce peuple-là, je vous y embrasse en esprit, avec tout le sentiment de joie et de tendresse que mérite une âme que Dieu a choisie entre tant et tant d'autres qui habitent sur la terre, pour en attirer un grand nombre dans le ciel, comme la vôtre, laquelle a tout quitté pour cette lin. Et certes, qui n'aimerait cette chère âme ainsi détachée des créatures, de ses intérêts et de son propre corps, qu'elle anime seulement pour le faire servir aux desseins de Dieu, lequel est sa fin et son unique prétention ? Mais qui n'aurait soin de ménager les forces de ce corps, qui certes a éclairé les aveugles, et à donné la vie aux morts? C'est ce qui me fait vous prier, Monsieur, de le regarder comme un instrument de Dieu pour le salut de plusieurs, et de le conserver en cette vue. »

Que dire de la charité de Vincent envers les pauvres? Ici, bien plus que devant la gloire du prince de Condé, on se sent également confondu et par la grandeur du sujet et par l'inutilité du travail. Car, pour poursuivre avec Bossuet, quelle partie du monde habitable n'a pas ouï les institutions de Vincent et les merveilles de sa vie charitable? Les confréries et la compagnie des Filles de la Charité, les assemblées des dames et des seigneurs, l'œuvre des forçats et de la Barbarie, les hôpitaux des Enfants trouvés, du Nom de Jésus, de Sainte-Reine, l'Hôpital-général (Vie, pp. 29, 215, 231, 237) : n'est-ce pas assez de cette seule énumération pour tout faire entendre de la charité de Vincent envers les misérables ? sans parler de la Congrégation de la Mission pour l'évangélisation des pauvres, au sujet de laquelle il répétait souvent: « Nous sommes les ministres des pauvres; Dieu nous a choisis pour eux ; c'est là notre capital, le reste n'est qu'accessoire. »

Les pauvres, en effet, c'était là le tout de Vincent, le terme de toutes ses pensées et de toutes ses affections, et aussi l'objet habituel de ses tristesses et de ses douleurs. « Je suis en peine, disait-il quelquefois, pour notre Compagnie ; mais, en vérité, elle ne me touche point à l'égal des pauvres : nous en serons quittes en allant demander du pain à nos autres mai-

CHAMTÉ POUR LE PROCHAIN. t?t

Bons, si elles on ont, ouà servir de vicaires dans Ici par: mais, pour les pauvres, que feront-ils, et où est-ce qu'ils pourront aller? j'avoue que c'est la mon poids et ma douleur. On ma dit qu'aux champs les pauvres gens disent que tandis qu'ils auront dv^> fruits ils vivront, mais qu'après cela ils n'auront qu'à faire leurs fosses et sVnlcirer tout vivants ! 01 quelle extrémité de misère ! et le moyen d'y remédier? »

Nous avons raconté comment il y remédia. Nous avons dit la Lorraine, la Picardie, la Champagne et tant d'autres provinces sauvées, les environs et les faubourgs de Paris arrachés à la famine et à la mort; nous avons montré son action directe, calculé ses aumônes, et enfin 1 avons entendu proclamer par la voix de la reconnaissance publique l'aumônier général de France, le sauveur et le Père delà patrie (Vie, pp. 287 olO).

Et maintenant que nous restc-t-il, sinon à recueillir quelques faits particuliers, quelques anecdotes, épis glanés après la moi-son ?

Et d'abord quelques faits relatifs au fameux carrosse, dont la charité du Saint lit bien vite une voiture publique. S il rencontrait quelque pauvre dans les rues de Paris ou à la campagne, il le faisait monter aussitôt à côté de lui. Ainsi fit-il un jour pour une pauvre femme qu'il rencontra à quelques lieues de Paris, doublement fatiguée de la marche et du fardeau de son enfant. Une autre fois, c'était une femme encore, dont les horribles ulcères furent un nouveau titre d'admission : non content delà recevoir dans sa voiture, il voulut la conduire à sa destination. Alors seulement il se pardonnait le carrosse, et la charité désarmait l'humilité. Il est vrai que, s'il n'avait I as de voiture, ou que des affaires pressées l'appelassent dans une autre direction, il lâchait de se procurer une chaise à porteurs pour faire transporter les pauvres, les malades, soit à domicile, soit à riIôlel-Dieu.

Mais il aimait bien mieux les conduire lui-même. Un jour, dans le faubourg Saint-Denis, il aperçut une pauvre femme courbée par terre. Prêtres, lévites, gens du monde, tous passaient sans s'arrêter devant elle, comme devant le blessé dt l'Évangile, ou ne répondaient que par une pitié stérile à ses

gémissement? Mais voici venir le bon samaritain. Vincent des» cend de voiture, s'approche, et, reconnaissant l'impossibilité où la pauvre femme était de marcher, il la fait placsr dans fou carrosse, et, quoique ses affaires rappelassent dans un quartier -iifièrent et tres-éloigné, il donne ordre de se diriger vers l'Hotcl-Dicu. Apres quelques tours de roue, ia pauvre femme se trouve mal, et il faut la tirer du carrosse dont elle ne peut soutenir le mouvement. Vincent lui fait apporter du vin j ur la fortifier, et, quand elle est un peu remise, il paie des porteurs, et avec leur fardeau, il leur remet un billet de recommandation pour la supérieure dei:Hôtel-Dieu.

Les traits semblables ne se peuvent nombrer dans la vie du charitable prêtre. Ainsi encore, arrêté un jour dans une rue de Paris par les cris lamentables d'un jeune enfant, il descend aussitôt, l'interroge, et l'enfant lui ayant montré un ma! qu'il avait à la main, il le conduit lui-même chez un chirurgien, le fait panser en sa présence, paie à l'un son salaire, console l'autre et le ramène à sa famille. — Tel fut l'emploi quotidien du fameux carrosse.

Quelques autres traits de sa charité.

Un garçon tailleur, qui avait travaillé à Saint Lazare, lui écrivit de son pays pour le prier de lui envoyer un cent d'aiguilles de Paris. Le Saint, alors au milieu de ses plus graves occupations de la cour et de la ville, trouva la requête toute naturelle et s'empressa d'y l'aire droit.

Il visitait les prisons du Chûtelet et de la Conciergerie pour y instruire et y secourir les prisonniers. Il faisait marier, en les dotant, les filles en danger, ou leur procurant l'entrée d'une maison religieuse. Dans tout le quartier de Saint-Lazare, il arrangeait les procès, mettait la paix dans les ménages et jusque parmi les soldats. Si l'incendie, la maladie ou quelque autre malheur ruinait une famille, il fallait consoler, lui fournissait les premiers secours et finissait par la rétablir en son premier état en lui procurant mobilier, matière première et instruments de travail.

Un pauvre charretier avait perdu ses chevaux. Il pria Vincent de l'aider à réparer cette perte, et il reçut à l'instant 104 livres. — Un autre charretier laissait en mourant sept fiis iaa-

cuàmté poun lb pkocii.un. 123

ladcs. Après avoir procuré leur puérison, lo Saint leur donna une charrette et un cheval, et les lira delà misère.

Un laboureur était mort en laissant pour tout héritage ;ï sa femme et à deux petits enfants un procès perdu et la mi Vincent nourrit la vcutJ, retira ses deux fils et les entretint jusqu'à ce qu'ils pussent gagner leur vie.

(Jue de pauvres inconnus lui devaient ainsi leur existence . A plusieurs il faisait donner tous les mois une somme réglée. Pendant sa dernière maladie, l'un d'eux, ne recevant plus rien, vint à Saint-Lazare réclamer, comme une sorte de dette, les 2 écus qu'il touchait depuis dix-sept ans.

Pendant plusieurs années encore, il nourrit un pauvre aveugle, et recommanda, avant de mourir, qu'on lui continuât la même charité.

Une femme lui ayant fatt exposer sa misère, il lui envoya un demi-écu: t C'est bien peu dans ma grande pauvreté, » lui litelle dire ; et, sur-le-champ, elle reçut un demi-écu encore.

Un laboureur, ruiné par trois inondations successives, venait d'être chassé de sa ferme par le propriétaire, qui lui avait encore enlevé son mobilier et ses chevaux. Vincent le plaça dans une ferme de Saint-Lazare tout ensemencée, et lui fournit tout ce qui était nécessaire à la culture. Et comme, le laboureur, qui avait un fils aux études, ne pouvait plus l'y entretenir, le Saint mit le jeune homme dans sa maison de Richelieu, lui procura un titre clérical et réussit à en faire un bon prêtre.

Un vieux soldat, à qui ses blessures avaient valu le surnom de criblé, vint un jour à Saint-Lazare et se lit conduire au supérieur. «Monsieur, lui dit-il sans autre préambule et avec la voix rude et libre de sa profession, j'ai ouï dire que vous étiez un homme charitable: nevoudriez-vous pas bien me recevoir chez vous pour quelque temps ? — Volontiers, mon ami, « répondit Vincent; et il lui fit donner une chambre. Deux jours après, le soldat tombe malade. Aussitôt on le transporte dans une chambre à feu, on place un Frère auprès de lui pour le servir, on lui prodigue remèdes et aliments, et on ne lui permet de se retirer que lorsqu'il est entièrement rétabli.

Revenant une fois de ville, Vincent trouva quelques pauvres femmes, à la porte de Saint-Lazare, qui lui demandèrent l'au-

12i YDiTUs ET DOCTRINE DE S. VINCENT DE PAUL

mono. Il la leur promit ; mais, à peine entré, il fut saisi par une foule d'affaires graves et pressantes qui lui otùrent la mémoire des pauvresses. Quelque temps après, le portier vint les lui rappeler. Soudain, il sort, leur porte lui-même son aumône, mais non sans se jeter à genoux devant elles pour leur demander pardon de les avoir oubliées.

. Rien, nous l'avons dit, n'était capable de le rebuter, pal même les injures des pauvres. Pas plus pour ses Frères que jour lui, il ne voulait de vengeance dans les mauvais traitements que leur charité leur occasionnait bien souvent. Deux de ses clercs, envoyés à la visite des malades dans l'étendue de la seigneurie de Saint-Lazare, furent rencontrés par des soldats qui leur ôtèrent leurs manteaux. Deux des voleurs furent pris parles gens du quartier et conduits aux prisons du bailliage. Pour les faire punir, Vincent n'avait qu'à laisser agir les oiîiciers de la justice. Loin de là, il les fit visiter et bien nourrir, les amena, pour toute pénitence, a faire une bonne confession, et. sur la promesse qu'ils lui donnèrent de ne plus dérober le Lien d'aulrui, il commanda de les mettre en liberté.

Une autre fois, c'estde la mort d'un des siens qu'il eutà tirer une vengeance chrétienne. De pauvres femmes, admises à glaner dans le grand enclos de Saint-Lazare, furent surprises par un Frère a voler la moisson. L'une d'elles prend une pierre et étend le Frère roide mort. Vincent, aussitôt averti, voit ce sang qui crie vengeance. Mais la pensée du sang de Jésus-Christ le rappelle à la miséricorde. Il mande le mari, lui conseille de dérober par une prompte fuite sa femme à la justice, et, comme ils étaient pauvres l'un et l'autre, il leur donne quelque argent pour leur voyage.

A plus forte raison pardonnait-il quand on tirait sur les pigeons de Saint-Lazare. Il se contentait de dire aux braconniers : « Pourquoi tuer les pères et les mères? S'il vous faut des pigeons, que ne venez- vous me demander des petits ? »

En général, il ne consentait jamais à punir les vols commis sur les biens de Saint-Lazare, « Ce sont de pauvres gens, disait-il, qui me font pitié. » Ainsi il les excusait, et souvent il les admettait à sa table et les renvoyait avec quelque argent.

CHARITÉ roua LE PROCHAIN. 125

Sa charité, suivant le conseil de perfection de l'Evangile, allait donejusqu'a l'amour des ennemis.

Quelquefois des misérables, poussés par la passion politique ou par la souffrance, l'ont outragé et maltraité, soit connue royaliste, soit comme auteur des maux qu'il travaillait tant à prévenir et à soulager. Ainsi, un jour qu'il revenait de Saint- Germain, où il avait été mandé par la reine, les hommi g&rde à la porte de la conférence le couvrirent d'injures, déchirèrent ses habits et allèrent jusqu'à le frapper. Le plus brutal de la bande le lit même descendre de cheval et le menaça de mort. Informés bientôt, les magistrats Voulurent faire justice d'une conduite si abominable. Mais Vincentalla lui-même solliciter les juges en faveur des coupables; d'ailleurs, pourdévoyer les recherches et les empêcher d'aboutir, il refusa de dire l'heure du crime, en sorte qu'on ne pût connaître ceux qui étaient alors de garde. Cependant, afin d'éviter le retour de pareilles avanies, il demanda un passe-port pour sortir de Taris et y rentrer librement, passe-port que le duc d'Orléans lui lit expédier aussitôt.

Mais, à Paris même, il eut souvent à souffrir d'une populace mutinée. Une fois entre autres, à deux pas de Saint- Lazare, un furieux, prétextant que le Saint l'avait heurté en passant, lui donna un soufflet, et, comme la foule s'attroupait indignée : t C'est l'auteur de tous nos maux, s'écria-t-il, des subsides et des impôts dont le peuple est chargé. » Au lieu de faire jeter l'insolent en prison, au nom du droit de haute, moyenne et basse justice dont jouissait alors Saint-Lazare] Vincent suivant le conseil de l'Évangile, se jeta aux pieds de* cet homme, lui tendit l'autre joue et lui dit : « Je ne suis pas, mon ami, l'auteur des subsides, dont l'imposition n'a jamais 4té de mon ressort ; mais je suis un grand pécheur, et je demande pardon à Dieu et a vous du sujet que je vous ai pu donner de me traiter ainsi. » A ces paroles et à cette vue, la fureur de ccL homme fut désarmée. Dès le lendemain il vint à Saint-Lazare, et fit à son tour de très-sincères excuses à l'humble prêtre. Vincent l'accueillitenami, le retintsix ou sept jours dans sa maison, lui fil faire les exercices spirituels et le gagna à Dieu.

Les exercices spirituels, c'était sa grande vengeance contre tous ceux qui l'avaient insulté. Un homme l'avait prié de parler pour lui au président de Lamoignon. A quelques jours de là, il rencontre le Saint dans la rue, et, s'imaginant en avoir été mal servi, il lui dit force injures, dont l'humilité de Vincent, prosterné à ses pieds et lui demandant pardon, ne peut arrêter le flux. Mais, dès le lendemain, il gagne son procès et apprend qu'il le doit à l'intervention de Vincent. Lui aussi, il vient aussitôt à Saint-Lazare, et le Saint ne répond à ses excuses qu'en lui proposant les exercices spirituels.

Sa charité envers ses ennemis, elle s'est montrée à nous dans l'histoire du procès d'Orsigny, et bien des fois dans le récit de sa conduite au conseil de conscience. Un dernier trail : La reine venait de punir de l'exil un seigneur qui l'avait outragé : « Non, Madame, il n'en sera pas ainsi, s'écria aussitôt le saint prêtre ; et je ne mettrai pas le pied au conseil avant que ce bon seigneur soit rentré dans vos bonnes grâces. »

Il se montrait plein de charité et de condescendance pour les fermiers et les autres débiteurs de sa communauté. Il était loin d'ajouter, par des frais et des saisies, aux pertes causées par la mortalité du bétail ou l'inclémence des saisons. Nonseulement alors il leur remettait leurs dettes et leurs prix de ferme, mais il leur faisait des avances pour les aider à rétablir leurs affaires. Celte conduite, il la prescrivait aux siens : « Il serait fâcheux, écrivait-il à l'un d'eux, que vous fussiez obligé de faire saisir la grange du fermier de la Chaussée : car les pauvres gens sont déjà trop affligés pour qu'on les afflige davantage. » Et à un autre . « Si vous pouvez payer à votre domestique les gages pour les quatre mois de sa maladie, et tout ensemble les frais des remèdes et du médecin, je crois que vous ferez bien, puisque c'est un pauvre homme. »

Enfin, chose plus difficile peut-être, le Saint se montrait charitable envers les ingrats. Il avait déjà secouru les prêtres irlandais jetés fil France par les révolutions de leur pays. De plus, il avait chargé un de ses Missionnaires de les assembler 'certains jours de la semaine, dans le dessein de les instruire des choses de leur vocation et de leur procurer ensuite quelque emploi ecclésiastique : « Nous pourrons même, dit-il,

trouver moyen de les assister quand ils s'assembleront de la sorte, parce qu'on les verra en disposition de se rendre plus utiles et exemplaires qu'ils ne sont. Je vous prie, Monsieur, de travaillera cela. — Monsieur, objecta le Missionnaire, vous savez que, par vos ordres, ces assemblées se sont ci-devant commencées, et môme continuées durant quelque temps. Mais comme ce sont des esprits difficiles, divisés entre eux, ainsi que le sont les provinces de leur pays, cette bonne œuvre cessa. Ils entrèrent en défiance et jalousie les uns des autres ; et, quoique vous leur ayez fait et procuré beaucoup d'autres biens, ils se sont aussi défiés de vous, Monsieur; ils s'en sont plaints et ont été si inconsidérés que de vous dire eux-mêmes et faire écrire de Rome de ne vous plus mêler en aucune façon de leurs personnes ni de leurs affaires. Or, il semble, Monsieur, que leur ingratitude mérite que vous ne leur fassiez plus aucun bien. —Oh ! Monsieur, que dites-vous? répondit Vincent ; c'est pour cela qu'il le faut faire. » Et, comme Jésus-Cbrist, trouvant dans l'ingratitude même un nouveau titre à sa charité, il continua d'assisler de tout son pouvoir ces malheureux prêtres.

Sa charité ne se découragea même pas, lorsque la foi et l'honneur religieux de sa maison eurent à souffrir l'ingratitude.

Un jeune luthérien allemand, ayant fait abjuration à Paris, lui fut adressé par une supérieure de communauté qui jusque-là avait pourvu à la subsistance du faux néophyte. Cette religieuse le lui recommandait comme un sujet de grande espérance, et qui, agrégé à sa Congrégation, pourrait rendre de bons services à l'Eglise. Le saint le reçut, lui donna une cellule, et, suivant son usage, il l'appliqua d'abord aux exercices spirituels. Le nouvel exercilant, après avoir étudié les lieux plus que sa vocation, se glissa dans une chambre où il prit une soutane, un manteau long et quelques petits meubles ; ensuite il se déroba, sans être vu, par la porte de l'église. De là, vêtu eu Missionnaire, il alla au prêche de Charenton, puis au faubourg Saint-Germain, chez le ministre Drelincourt, à qui il dit : « Je suis de la Mission, mais Dieu m'a ouvert les yeux, et je me viens jeter entre vos bras pour faire profession

de la religion réformée. » Drelincourt, à qui toute épave était bonne, même la plus impure, surtout une épave ecclésiastique! recueillit celle-ci, et la promena triomphant de rue en rue, de maison en maison chez ceux de sa secte; ce dont le promeneur et le promené s'accommodaient à merveille, l'un recevant force compliments, et l'autre force aumônes. '

En une de ces promenades, ils furent rencontrés par un sieur Des Isles. homme fort zélé pour la foi, et qui travaillait avec succès aux controverses. A la vue du costume ecclésiastique du compagnon de Drclincourt, Désistes devina tout. Pour s'en éclaircir davantage, il les suivit jusqu'à la première maison, entra avec eux, et, laissant monter Drelincourt, il demanda à l'Allemand quelle affaire il avait avec le ministre. Croyant parler à un huguenot, le jeune homme répondit encore qu'i, était sorti de Saint-Lazare et qu'il avait le dessein d'embrasser le calvinisme. Sans attendre ni un moment de plus ni une plus ample réponse, Dos Isles va trouver de Bretonvilliers, curé de Saint-Sulpice, fait arrêter et conduire au Châtelet cet homme qui trouvait le moyen de déshonorer à la fois l'Église et la Mission.

Instruit aussitôt de tout par Des Isles, Vincent fut bien moins sensible à l'outrage fait à sa maison qu'à celui qui était fait à Dieu. Pressé par ses amis de poursuivre dans le coupable et le larcin et le scandale, il les remercia du conseil, promit d'y réfléchir ; puis il envoya vers les juges, pour leur demander non justice, mais grâce. Lui-même, il se rendit auprès du procureur du roi et du lieutenant criminel, et déclara, au nom de sa Congrégation, qu'il ne prétendait rien ni pour le vol ni pjur l'outrage. « Quant à moi, ajouta-t-il, je vous supplie trèsliumblement d'élargir ce jeune homme. C'est le propre de Dieu de faire miséricorde. Sa divine Majeslé aura très-agréable que vous renvoyez sans châtiment un pauvre étranger, coupable seulement d'une légèreté de jeunesse. » Quoiqu'on ignore la suite de cette singulière requête, il est à croire que les magistrats y firent droit. C était un précédent qui ne les devait pas entraîner à de nombreuses conséquences.

Écoutons maintenant le Saint nous parler de l'abondance du cœur de cette charité dont il était rempli, de celte charité qui émanait de lui comme la ligure de sa substance et transformait en elle ceux qui l'entendaient. Car, disait-il, « chaque chose produit comme une espèce et image de soi-même, ainsi qu'on voit dans une glace de miroir qui représente les objets tels qu'ils sont : un visage laid y parait laid, et un beau y parait beau; de même, les bonnes ou mauvaises qualités se répandent au dehors, et surtout la charité, qui est d'elle-même communicative, produit la charité; et un cœur vraiment embrasé et animé de cette vertu l'ait ressentir ses ardeurs, cl tout ce qui est dans un homme charitable respire eC prêche la charité. »

Il en exprima d'abord la doctrine générale. * Le précepte do la charité, dit-il, résume toute la loi, surtout si elle s'étend au prochain comme à Dieu. Pas de Compagnie plus obligée que la nôtre à l'exercice d'une parfaite charité : car votre vocatioiv est d'aller non en une seule paroisse ni en un seul diocèse, mais par toute la terre pour embraser les cœurs des hommen et pour y faire ce qu'a fait le fils de Dieu, lequel a dit qu'il était venu apporter un feu sur la terre, afin d'enflammer le* cœurs des hommes de son amour. Il est donc vrai que nou§ sommes envoyés non-seulement pour aimer Dieu, mais aussi pour le faire aimer. Il ne nous suffit pas d'aimer Dieu, si notre prochain ne l'aime aussi; et nous ne saurions aimer notre prochain comme nous-mêmes, si nous ne lui procurons le bien que nous sommes obligés de nous vouloir a nous-mêmes, C'est à savoir l'amour divin qui nous unit à celui qui est notre souverain bien. Nous devons aimer notre prochain commo l'image de Dieu et l'objet de son amour, et faire en sorte que réciproquement les hommes aiment leur très-aimable Créateur, et qu'ils «'entr'aiment les uns Jea autres d'une thiuïlé mutuelle pour l'Amour de Dieu, qui kt g tant olméi que de livrer ton

propre Fils à la mort pour eux. Mais regardons, je vous prie, Messieurs, ce divin Sauveur comme le parfait exemplaire de la charité que nous devons avoir pour notre prochain. 0 Jésus, dites-nous, s'il vous plaît, qui est-ce qui vous a fait descendre du ciel pour venir souffrir la malédiction de la terre? Quel excès d'amour vous a porté à vous humilier jusqu'à nous et jusqu'au supplice infâme de la croix ? Quel excès de charité vous a fait exposer à toutes nos misères, prendre la forme de pécheur, mener une vie souffrante et souffrir une mort honteuse? Où est-ce que l'on trouvera une charité si admirable et si excessive? Il n'y a que le Fils de Dieu qui en soit capable, et qui ait eu un tel amour pour ses créatures, que de quitter le trône de sa gloire pour venir prendre un corps sujet aux infirmités et misères de cette vie, et pour faire les étranges démarches qu'il a faites pour établir entre nous et parmi nous, par son exemple et par sa parole, la charité de Dieu et du prochain. Oui, c'est cet amour qui Ta crucïiié et qui a produit cet ouvrage merveilleux de notre rédemption. 0 Messieurs, si nous avions une étincelle de ce feu sacré qui embrasait le cœur de Jésus-Christ, demeurerions-nous les bras croisés, et délaisserions-nous ceux que nous pouvons assister? Non, certes; car la vraie charité ne saurait demeurer oisive, ni nous permettre de voir nos frères et nos amis dans le besoin sans leur manifester notre amour; et pour l'ordinaire les actions extérieures rendent témoignage de l'état intérieur. Ceux qui ont la vraie charité au dedans la font paraître au dehors. C'est le propre du feu d'éclairer et d'échauffer, et c'est aussi le propre de l'amour de se communiquer. Nous devons aimer Dieu aux dépens de nos bras et à la sueur de notre visage. Nous devons servir le prochain aux dépens de nos biens et de notre vie. Que nous serions heureux de devenir pauvres pour avoir exercé la charité envers les autres! Mais ne craignons pas de le devenir par cette voie, à moins de nous délier de la bonté de Notre-Seigneur et de la vérité de sa parole. Que si néanmoins Dieu permettait que nous fussions réduits à la nécessité d'aller servir de vicaires clans les villages pour trouver de quoi vivre, ou bien même d'aller mendier notre pain ou de coucher au coin d'une haie tout déchirés et tout transis de froid, et qu'en cet

état l'on vint à demander à l'un de nous : « Pauvre prêtre de

la Mission, qui ta réduit à cette extrémité? » quel bonheur

urs, de pouvoir répondra : t C'est la charité ! » Oh ! que ce

pauvre prêtre serait estimé devant Dieu et devant les anges ! •

« Et maintenant quels sont les actes de la charité? Le premier acte est de faire à chacun comme on désire raisonnablement qu'il nous soit fait à nous-mêmes. Ce premier acte est de soi si beau et si éclata nt^u'il porte la lumière dans l'entendement; cette lumière flfoduit l'estime, l'estime émeut la volonté à l'amour et fait que la personne qui aime a l'esprit convaincu des devoirs de charité qu'elle doit au prochain. C'est le propre du feu d'éclairer et d'échauffer, et c'est le propre de l'amour d'illuminer et de faire naître des sentiments de respect et de complaisance pour la personne aimée. Oui, si nous avions cette divine vertu qui est une participation du soleil de justice, elle dissiperait la vapeur du mépris et de l'aversion, et nous ferait voir ce qu'il y a de beau et de bon en notre prochain pour l'en estimer et chérir.

« 2e acte : Ne point contredire. Ce n'est pas en contredisant mon frère que je le gagne, mais en prenant bonnement en Noire-Seigneur ce qu'il a avancé. Il a peut-être raison et je peux ne point l'avoir; il veut contribuer à une honnête conversation, et je la tourne en dispute; ce qu'il dit peut se prendre en un sens que j'approuverais s'il m'était connu. Loin de nous la contradiction qui divise les cœurs ! évitons-la comme une lièvre qui altère, comme une peste qui désole, comme un démon qui porte le ravage dans les consciences les plus saintes. Chassons ce mauvais esprit par nos prières. Entrons dans les sentiments des autres, bien loin de les combattre: ils disent bonnement ce qu'ils pensent, prenons bonnement ce qu'ils disent. Si quelques-uns médisent ou se moquent, ô Sauveur! ne le permettez jamais; mais si cela arrive, ne les reprenez pas publiquement, car cela n'est ni selon la règle, ni selon la théologie, ni selon les maximes de l'Évangile ; reprenez-les dans le particulier et dans le secret. Je pensais tantôt si Notre-Seigneur avait jamais contredit quelquesuns de ses disciples en présence des autres : il ne m'en est venu à l'esprit que deux exemples : quand U contredit saiiU

Pierre et lui dit : « 0 Satan! » et lorsque, voulant reprendre sa présomption, il lui dit : « Tu me renieras trois fois celto nuit. * Quoi qu'il en soit, nous voyons que Notre-Seigneur a été très-réservé à contredire : pourquoi ne le serions-nous pas aussi ? Il avait droit de redresser publiquement les siens, parce qu'il était la voie et la vérité ; mais nous qui pouvons nous égarer, nous devons être fort retenus pour ne jamais contrarier personne, de peur de donner de la confusion à nos frères, d'exciter un combat ou d'aller contre la vérité.

« 3e acte : Le support mutuel. Qui dirons-nous parfait? nul homme sur la terre; mais qui ne dirons-nous pas imparfait ? Puisque tous les hommes ont des défauts, tous ont besoin de support. Qui s'étudie bien, découvrira en lui quantité de faK blesses et de manquements, et même reconnaîtra qu'il ne peut s'empêcher d'en avoir, ni par conséquent de donner de l'exercice aux autres. Qu'on s'étudie selon le corps et selon l'esprit : on se trouvera quelquefois dans un grand dégoût des meilleures choses, souvent dans une opposition étrange à un homme qui ne sera pas plus imparfait que nous, de qui cependant tout nous déplaira. Que cet homme regarde, qu'il écoute, qu'il parle ou qu'il agisse, tout nous semblera défaut en lui, par la mauvaise disposition de notre nature. Un autre parlera nettement, selon les règles de la grammaire : nous trouverons ses conceptions obscures et ses paroles fades, par une antipathie involontaire que nous avons pour lui. Aussi, s'il vient à s'en apercevoir, nous sommes bien aises qu'il n'en témoigne aucun ressentiment, mais qu'il nous excuse. Pourquoi donc ne l'excuserions-nous pas aussi, quand il nous fait mauvais visage ou qu'il improuve nos actions? Car cette antipathie peut être réciproque. Nous sommes tantôt gais, tantôt tristes ; quelqu'un nous vit hier excéder en joie, aujourd'hui il nous trouve trop mélancoliques. Puisque nous voulons, dans les excès de notre humeur bizarre, que le prochain nous supporte, n'est-il pas juste que nous le supportions en pareil cas? Faisons-nous le procès, que chacun examine bien ses misères, les infirmités de son corps, le dérèglement de ses passions, son inclination au mal, son infidélité et son ingratitude envers Dieu, ses déportements envers le prochain, et il

trouvera en soi plus d'actes de malice et de sujets d'humiliation qu'en toute autre personne du monde, et alors qu'il dise hardiment : a Je suis le plus grand pécheur et le plus insupportable des hommes. » Oui, si nous nous étudions bien, nous trouverons que nous sommes grandement à chargea ceux qui nous fréquentent ; et quiconque en est là, que de bien connaître ses misères (ce qui est un effet de la grâce de Dieu), soyez assurés qu'il est au point qu'il faut pour concevoir l'obligation qu'il a de supporter les autres. Il ne verra pas de faute en eux, ou, s'il en voit, elles lui paraîtront bien petites en comparaison des siennes ; et ainsi, du milieu de ses faiblesses, il supportera son prochain, surtout s'il considère le besoin qu'il a lui-même d'être supporté de Dieu. 0 support admirable de Noire-Seigneur ! Vous voyez cette poutre qui soutient tout le poids du plancher, qui sans elle tomberait incontinent : il nous a de même supporté en nos pesanteurs d'esprit, nos aveuglements et nos chutes. Nous étions tous comme accablés d'iniquités et de misères selon le corps et selon l'âme, et ce débonnaire Sauveur s'en est chargé pour en souffrir la peine et l'opprobre. Si nous y pensions bien, nous verrions combien nous méritons d'en être punis et méprisés, nous surtout qui sommes les coupables, et moi plus que tous les autres.

« 4e acte : Compatir aux souffrances du prochain et pleurer avec lui. L'amour fait entrer les cœurs les uns dans les autres et sentir ce qu'ils sentent. lisse compatissent mutuellement. Ils sont bien éloignés de ceux qui n'ont aucun sentiment de la douleur des affligés ni de la souffrance des pauvres. Ah ! que le Fils de Dieu était tendre! Je ne puis m'empêcher de regarder toujours ce prototype de charité. On l'appelle pour voir le Lazare, il y va; la Madeleine se lève et vient au-devant de lui en pleurant, les Juifs le suivent et pleurent aussi, chacun se met à pleurer : que fait Noire-Seigneur ? Il pleure avec eux. C'est celle tendresse d'amour qui ï'a fait descendre du ciel. Il voyait les hommes privés de sa gloire, il fut touché de leur malheur. Nous devons nous mêmes nous attendrir sur notre prochain affligé et prendre part à sa peine. 0 saint Paul! combien étes-vous sensible en ce point! Mon Sauveur, vous qui avez rempli cet apôtre de votre esprit et de vos sentiments;

faites-nous dire comme lui : Quis infirmatur, et ego non infirmer*

t Mais comment puis-je me ressentir de sa maladie et de ses afflictions? C'est par l'union que nous avons ensemble en Kotre-Seigneur qui est notre chef. Tous les hommes composent un corps mystique ; nous sommes tous membres les uns des autres. Or, on n'a jamais ouï dire, non pas même dans les animaux, qu'un membre ait été insensible à la douleur d'un autre ; qu'une partie de l'homme soit froissée, brisée ou violentée', et que les autres ne s'en ressentent pas. Cela ne se peut; tous nos membres ont tant de sympathie et de liaison ensemble, que le mal de l'un est le mal de l'autre. A plus forte raisonnes chrétiens, étant membresd'unmêmecorps, et membres les uns des autres, doivent-ils se compatir. Oui, être chrétien et voir son frère affligé sans pleurer avec lui, sans êlrc malade avec lui, c'est être sans charité, c'est être chrétien en peinture, c'est n'avoir point d'humilité, c'est être pire que les bêtes. Entrons donc dans les sentiments de douleur, de tristesse pour notre prochain. Faisons par vertu ce que font souvent les gens du siècle par respect humain quand ils vont voir une personne affligée qui a perdu un père, une t-mme, un parent : que font-ils? Pour l'ordinaire, ils prennent un habit de deuil ; sont-ils arrivés, ils paraissent avec un visage triste et disent en s'approchant de la personne affligée : t Hélas ! je ne puis vous exprimer ma douleur pour ia perte que j'ai faite avec vous ; j'en suis inconsolable ! Je viens mêler mes larmes aux vôtres, » et autres belles paroles qui témoignent la part qu'ils prennent a cette affliction. Cette coutume vient de Li pratique des premiers chrétiens. Originairement , toutes ces choses étaient des actions de charité ; et le mal est qu'on les a tirées de leur source, et qu'on en abuse communément en les fai- ! sant par fausseté, par singerie, par intérêt ou par une affection \ naturelle, et non par l'unité d'esprit et de sentiment que le Fils de Dieu est venu établir en son Église, et qui fait que tous les fidèles, ayant tous un même esprit avec Jésus-Christ, comme ses membres, s'affligent et s'attristent des adyersités de leurs frères. Selon cela, nous devons regarder les accidents qui arrivent aux autres comme nôtres, aussi bien les joyeux

que les tristes, car c'est aussi un acte de charité de se rvjouir avec ceux qui se réjouissent. Réjouissons-nous donc des bODS succès qui arrivent au prochain, et de ce qu'il nous surpasse en honneur, en estime, en talents, eu grâces vertus.

« 6e acte : Nous prévenir d'houueur. Et Pourquoi? I qu'autrement il semble qu'on fait le Monsieur, le grand ou le froid, ce qui resserre le cœur, et le contraire l'ouvre et le dilate. L'humilité est une production de la charité qui, lorsque nous rencontrons le prochain, nous fait faire les actes, les avances d'honneur et de respect que nous lui devons, et par ce moyen nous concilie son affection. Qui est-ce qui n'aime pas une personne humble? Un lion féroce, prêt à dévorer un autre animal qui voudrait lui résister, s'apaise même aussitôt s'il le voit abattu et comme humilié à ses pieds. Que peut-on faire à une personne qui s'humilie, que l'aimer? Elle est comme une vallée qui reçoit le suc des montagnes; elle s'attire les bénédictions et la bienveillance de tous.

« 7e acte : Témoigner de l'affection que l'on se porte. Nous devons, les uns les autres, nous faire connaître qu'en effet nous nous aimons cordialement. Faire offre de ses services, c'est produire ce bon effet, quand on le fait de bon cœur et sincèrement, se disant par exemple: « 1h que je souhaite vous faire du plaisir ! vous rendre quelque bon office et vous montrer combien je vous chéris ! » et après l'avoir dit de bouche, le confirmer par ses actions, se portant effectivement à servir un chacun et se faire tout à tous. Car ce n'est pas tout d'avoir la charité dans le cœur et dans les paroles ; elle doit passer dans les actions, jusqu'à donner sa propre vie, s'il le faut, ainsi que Notre-Seigneur a donné la sienne, et alors elle est parfaite et devient féconde ; elle engendre l'amour dans les cœurs envers lesquels elle s'exerce. »

C'était aussi la charité qu'il prêchait aux communautés dont il était le directeur, et notamment à la Visitation. Il disait : « Il faut que chacune de vous soit brûlante de charité, et que la charité soit pratiquée parmi vous en toutes les sortes qu'elle le peut être. Je ne saurais souffrir que dans les communautés l'on ne se témoigne pas assez d'estime mutuelle,

ou que Ton y dise quelque chose qui soit au désavantage du prochain. Je crains fort la désolation des communautés, lorsque les personnes qui les composent ne se tiennent pas bien unies les unes aux autres ; ce qui n'arrive jamais que par le manquement d'estime, de support et de charité. Il faut que les religieuses se regardent entre elles comme les épouses de Jésus- Christ, les temples du Saint-Esprit et les images vivantes de Dieu; et que, dans cette vue, elles se portent réciproquement un grand amour et un grand respect. Et, pour cela, il faut employer deux moyens : le premier, d'avoir recours à la bonté de Dieu, qui est tout amour et charité, pour lui demander part aux lumières et aux ardeurs divines de son esprit; le second, de concevoir un grand désir de notre amendement, et de travailler en effet à nous amender des défauts et manquements que nous pourrions commettre contre la vertu de charité j faisant fidèlement sur ce sujet notre examen particulier, pour corriger et ôter de nos cœurs ce qui pourrait, en quelque manière que ce fût, altérer l'action que nous devons avoir avec Dieu, et entre nous-mêmes, »

Aux particuliers comme aux communautés, il aimait à rendre ses bons offices. Il détournait les religieux qui le consultaient d'entrer dans les communautés déréglées. « C'est un désordre et non pas un ordre, disait-il ; une chimère de religion, où l'on ne peut être en sûreté de conscience. »

Rarement, à moins de désordre dans une communauté, il permettait le changement. Par la lettre suivante on peut juger des autres, et aussi des humbles et charitables précautions à laide desquelles il faisait passer les reproches et les conseils sévères : « J'ai vu votre lettre, mon révérend Père, ave pect et, certes, avec confusion, de ce que vous vous adressez au plus sensuel et au moins spirituel des hommes, et reconnu tel d'un chacun. Je ne laisserai pas néanmoins de vous due mes petites pensées sur ce que vous me proposez, non pas par manière d'avis, mais par la pure condescendance que Notre- Seigneur veut que nous rendions à notre prochain. J'ai été consolé de voir les attraits que vous avez à l'union parfaite avec Nôtre-Seigneur ; votre fidèle correspondance pour cela, et les caresses dont sa divine bonté vous a souvent prévenu;

les grande? difficultés et contradictions que vous avez renconlivers états par lesquels vous avez passé, et enfin lier amour que vous avez pour cette grande maîtresse de la vie spirituelle, sainte Thérèse.

« Or, #encore que tout cela soit ainsi, je pense néanmoins, mon révérend Père, qu'il y a plus de sûreté pour vous de demeurer dan- la vie commune de votre saint ordre et de vous soumettre entièrement à la direction de votre supérieur, que de passer à un autre, quoique saint: 1° parce que c'est une maxime que le religieux doit aspirer à s'animer de l'esprit de son ordre, car autrement il n'en aurait que l'habit ; et comme votre saint ordre est reconnu des plus parfaits de l'Église, vous avez une plus grande obligation d'y persévérer et de~ travailler pour en prendre l'esprit, en pratiquant les choses qui vous y peuvent faire entrer ; 2° c'est une autre maxime que l'esprit de Notre-Seigneur agit doucement et suavement, et celui de. la nature et du malin esprit, au contraire, âprement et aigrement; or, il paraît, par tout ce que vous me dites, que votre manière d'agir est âpre et aigre, et quelle vous fait tenir avec plus d'arrêt et d'attache à vos sentiments contre ceux de vos supérieurs, à quoi même votre complexion naturelle vous porte. Selon cela, mon révérend Père, je pense que vous devez vous donner de nouveau à Notre-Seigneur pour renoncer à votre propre esprit, et pour accomplir sa très-sainte volonté dans l'état auquel vous avez été appelé par sa Providence. »

Ses sentiments, sa conduite à l'égard des communautés religieuses, il en faisait une règle pour ses prêtres et ses Filles de la Charité. « Ayez pour toutes, leur disait-il, estime et respect, et ne donnez jamais entrée en vos esprits a aucune envie, jalousie, ou autre disposition contraire à l'humilité et à la charité de Jésus-Christ. Parlez-en toujours avec témoignage d'estime et d'affection. Ne trouvez rien à redire dans leur conduite; faites profession ouverte de trouver bien ce qu'elles font. » — Il écrivait encore : « Vous me demandez comment vous devez vous comporter envers les religieux. Vous devez tâcher de les servir, et leur témoigner dans les occasions que vous avez cette alfection ; les aller voir quelquefois ; ne jamais prendre parti contre eux, ni vous intéresser dans leurs affaires

que pour le? défendre en charité ; parler d'eux en bonne part; ne rien dire en chaire ni en discours particuliers qui puisse les choquer, quoiqu'ils ne vous rendent pas le réciproque. Voilà ce que je souhaite que nous fassions tous : car ils sont religieux et dans un état de perfection, et par ainsi nous les devons honorer et servir. »

Quand il y avait rivalité, conflit entre les siens et d'autres ordres, comme il arriva en Pologne, il écrivait : « J'adore en cela la conduite de Dieu, sans l'ordre duquel rien ne se fait, et nous ferons mieux de regarder en son bon plaisir toutes les traverses qui nous arriveront que de les imputer à personne. Et quand il serait vrai que ceux dont on vous a parlé nous porteraient envie, et feraient du pis qu'ils pourraient contre nous, je ne me lasserai jamais de les estimer, de les aimer, de les servir autant que je le pourrai faire, soit ici ou soit ailleurs. »

Et deux ans après : « Quant aux assauts que vous craignez de la part de quelque communauté, j'espère de la bonté de Dieu qu'ils n'arriveront pas, et je vous prie de faire toutes les avances pour les empêcher, prévenant ces bons "Pères de vos respects, services et déférences, comme nous tâchons de faire ici, à quoi nous n'avons pas beaucoup de peine, et je suis. bien résolu, quand ils me jetteraient de la boue sur le visage, de n'en témoigner jamais aucun ressentiment pour ne rompre avec eux, ni m'éloigner de l'estime et de l'honneur que je leur dois, et cela en vue de Dieu ; que s'ils s'échappent à dire ou à faire quelque chose de fâcheux contre votre petite barquette, quand ce serait même à dessein de la faire submerger, souffrez-le pour l'amour de Dieu, qui saura vous garantir du naufrage et faire succéder le calme à la tempête. Ne vous en plaignez pas, n'en dites pas seulement un mot, et ne cessez pour cela de les caresser aux rencontres, comme si rien n'était. Tl ne se faut jamais étonner de ces accidents, mais se disposer à les bien recevoir. Car, comme il est arrivé des chocs entre les apôtres, et même entre les anges, sans pourtant qu'ils aient offensé Dieu, chacun agissant selon ses lumières, ainsi Dieu permet quelquefois que ses serviteurs se contredisent, et qu'une compagnie en persécute une autre. Et il y a bien plus de mal

qu'on ne pense à cela, quoiqu'ils aient tous une bonne intention, mais il y a toujours un grand bien pour ceux qui s'humilient d oe résistent pas. »

a Missionnaires ayant répété leurs plaintes, il répéta à son tour., et avec plus d'insistance, ses conseils : t Est-il possible, Monsieur, que ces bons Pères nous traitent de la sorte que vous dites ? J'ai peine à (e croire. Mais quand cela serait, je vous prie, et la Compagnie avec vous, de deux choses : la première, de n'en point parler, ni de s'en plaindre a qui que ce soit; ce serait encore pis, et il faut vincere inbono malum, qui est à dire que vous ne laisserez point de les visiter comme auparavant, et parler respectueusement et avantageusement d'eux en toutes rencontres, comme aussi de les servir, s'il plait à Dieu vous en donner l'occasion : ces pratiques sont selon Dieu et la véritable sagesse, et le contraire de cela fait mille mauvais effets. »

Et la réconciliation opérée, il s'écria : « Béni soit Dieu de ce que la Compagnie vit avec respect avec ces très-Révérends Pères, et prie Notre-Seigneur qu'il nous fasse la grâce d'en user de même avec tous les autres ! »>

Mêmes réponses adressées à Rome dans une opposition venue des oratoriens : « Il est vrai qu'on tâche de nous brouiller... Tout cela ne m'étonnerait pas sans mes péchés, qui me donnent sujet de craindre;... mais je ne saurais vous exprimer combien ces artifices nfé tonnent... Cependant, vous agirez le plus chrétiennement possible avec ceux qui nous embarrassent. Je les vois ici aussi souvent et cordialement, Dieu merci, comme je le faisais ; et il me semble que, par la grâce de Dieu, non-seulement je ne leur ai point d'aversion, mais que je les honore et chéris davantage. » Cependant les oratoriens lui demandaient de ses prêtres, pour se former aux Missions, d'après leurs leçons et leurs exemples, et il leur en donnait ; « car, ajoute-t-il, je ne croirais pas être chrétien, si je ne tâchais de participer à Vutinam omnes prophetarent de saint Paul. Hélas ! Monsieur, la campagne est si grande ! Il y a des peuples à milliers qui remplissent l'enfer ; tous les ecclésiastiques ne suffiraient pas avec tous les religieux pour subvenir à ce malheur! Faudrait-il que nous fussions si misérables

d'envier que ces personnes-là s'appliquassent au secours de ces pauvres âmes qui se vont incessamment perdant ! Oh ! certes, ce serait être coupable de l'accomplissement de la mission de Jésus-Christ sur la terre! Que si l'on nous veut empêcher nous autres, il faut prier, s'humilier et faire pénitence des péchés que nous avons faits en ce saint ministère. » Et trois ans après, l'opposition continuant, il écrivait encore à Rome, le 9 juillet 1655 : « Gela n'empêchera pas, quand même ils m'auraient arraché les yeux, que je ne les estime et ne les chérisse aussi tendrement que les enfants leurs pères. Putant enim obsequium prxstare Deo. Je souhaite et je prie Notre- Seigneur que chacun de notre Congrégation en fasse de même. »

La Providence ayant donné à la Compagnie de la Mission le service des ecclésiastiques par les exercices des ordinands et les séminaires, presque en même temps que le service des pauvres peuples, le Saint s'attacha d'abord à faire comprendre aux siens la grandeur toute divine et la nécessité de ce nouveau ministère. « S'employer pour faire de bons prêtres, disait-il, et y concourir comme cause seconde efficiente, instrumentale, c'est faire l'office de Jésus-Christ qui, pendant sa vie mortelle, semble avoir pris à tâche de faire douze bons prêtres, qui sont les apôtres ; ayant voulu, pour cet effet, demeurer plusieurs années avec eux, pour les instruire et pour les former à ce divin ministère... Nous sommes donc tous appelés de Dieu à l'état que nous avons embrassé, pour travailler à un chef-d'œuvre : car c'est un chef-d'œuvre en ce monde que de faire de bons prêtres, après quoi on ne peut penser rien de plus grand ni de plus important... Qu'y a-til de si grand dans le monde que l'état ecclésiastique? Les principautés et les royaumes ne lui sont point comparables. Les rois ne peuvent pas, comme les prêtres, changer le pain au corps de Notre- Seigneur , remettre les péchés, et tous les autres avantages qu'ils ont par-dessus les grandeurs temporelles. »

Si telle est la grandeur du sacerdoce, qu'on juge de son action, salutaire ou funeste, suivant qu'il est tidèle ou non à sa vocation : t Tels sont les pasteurs, tels sont les peuples.

On attribue aux officiers d'une armée les bons et les mauvais la guerre ; et on peut dire de môme que si les ministres de l'Église sont bons, s'ils font leur devoir, que tout ira bien ; et au contraire, s'ils ne le font pas, qu'ils sonl

>us les désordres... Oui, nous sommes la cause de c de désolation qui ravage l'Église, de cette déplorable commu qu'elle a soufferte en tant de lieux ; ayant été presque enl ment ruinée dans l'Asie et dans l'Afrique, et même dans une grande partie de l'Europe, comme dans la Suède, dans le Danemark, dans l'Angleterre, Ecosse, Irlande, Hollande et c; u 1res Provinces unies, et dans une grande partie de l'Allee. Et combien voyons-nous d'hérétiques en France!... Oui, Seigneur, c'est nous qui avons provoqué votre colère ; ce sont nos péchés qui ont attiré ces calamités. Oui, ce sont les clercs et ceux qui aspirent à l'état ecclésiastique, ce sont les sous-diacres, ce sont les diacres, ce sont les prêtres, nous qui sommes prêtres, qui avons fait cette désolation dans rÈglisè. » En entrant dans des détails plus particuliers, il parcourait les rings des ecclésiastiques de son temps. Les uns sont inutiles : « Ils disent leur bréviaire, célèbrent leur messe, et encore fort pauvrement, quelques-uns administrent les sacrements tellement quellement, et voilà tout. » Mais un grand nombre d'autres sont dans le vice et le désordre. Et il parlait des prêtres de toute une province tellement livrés à l'ivrognerie, qu'il avait fallu faire une assemblée d'évêques pour chercher à ce mal ignoble un remède qu'on ne pouvait trouver. « Ce n'est pas, ajoutait-il pour se consoler et consoler les siens, ce n'est pas que tous les prêtres soient dans le clément. Non, .0 Sauveur! Qu'il y a de saints ecclésiastiques ? Il nous en vient tant ici en retraite, des curés et autres, qui viennent de bien loin exprès pour mettre bon ordre à leur intérieur ! Et combien de bons et de saints prêtres à Paris! Il y en a grand nombre; et entre ces Messieurs de la conférence, qui s'assemblent ici, il n'y en a pas un qui ne soit homme d'exemple : ils travaillent tous avec des fruits non pareils. Si donc il y a de méchants ecclésiastiques dans le monde, — et je suis le pire, le plus indigne et le plus grand pécheur de tous, — aussi, en revanche, il y en

a qui louent hautement Dieu par la sainteté de leur vie. » Or, notre vocation est de corriger les mauvais et de perfectionner les bons. Mais qui sommes-nous pour ce ministère ? « Nous ne sommes que de chétives gens, de pauvres laboureurs et paysans ; et quelle proportion y a-t-il de nous misérables à un emploi si saint, si éminent et si céleste?... C'est pourtant à nous à qui Dieu a confié une si grande grâce, que celle de contribuer à rétablir l'état ecclésiastique. Dieu ne s'est pas adressé pour cela, ni aux docteurs, ni à tant de communautés et de religions pleines de science et de sainteté ; mais il s'est adressé à cette chétive, pauvre et misérable Compagnie, la dernière de toutes et la plus indigne. Qu'est-ce que Dieu a trouvé en nous pour un si grand emploi ; où sont nos beaux exploits? où sont nos actions illustres et éclatantes que nous avons faites ? où cette grande capacité ? Rien de tout cela ; c'est à de pauvres misérables idiots que Dieu, par sa pure volonté, s'est adressé, pour essayer encore à réparer les brèches du royaume de son Fils et de l'état ecclésiastique. Oh! Messieurs, conservons bien cette grâce que Dieu nous a faite par préférence à tant de personnes doctes et saintes qui. la méritaient mieux que nous ; car si nous venons à la laisser inutile par notre négligence, Dieu la retirera de nous pour la donner à d'autres et nous punir dé notre infidélité. Hélas ! qui sera-ce de nous qui sera la cause d'un si grand malheur, et qui privera l'Église d'un si grand bien? Xe sera-ce point moi, misérable ? Qu'un chacun de nous mette la main sur sa conscience, et dise en lui-même : Ne serai-je point ce malheureux ? Hélas ! il n'en faut qu'un misérable, tel que je suis, qui par ses abominations détourne les faveurs du ciel de toute une maison, et y fasse tomber la malédiction de Dieu. 0 Seigneur, qui me voyez tout couvert et tout rempli dépêchés qui m'accablent, ne privez pas pour cela de vos grâces cette petite Compagnie ! Faites qu'elle continue a vous servir avec humilité et fidélité, et qu'elle coopère au dessein quïl semble que vous. avez de faire, par son ministère, un dernier effort pour contribuer à rétablir l'honneur de votre Eglise ! »

C'est ainsi que toujours Vincent se complaisait dans sa bassesse, qu'il s'y enfonçait avec bonheur et qu'il s'eliorçait d'en-

traîner les siens dans le môme sentiment. Mais loin d'y trouver le désespoir, il y puisait la confiance. « Dieu, disait-il. a toujours employés de faibles instruments aux grands desseins. En l'institution de l'Église, n'a-t-il pas choisi de pauvres ignorants et rustiques ? Cependant, c'est par eux que Notreeur a renversé l'idolâtrie, qu'il a assujetti à l'Église les princes et les puissants de la terre, et qu'il a étendu notre sainte religion par tout le monde. Ii peut se servir aussi de non-, chétifs que nous sommes, pour aider à l'avancement de l'état ecclésiastique à la vertu. Au nom de Xotre-Seigneur, Messieurs et nus Frères, donnons-nous à lui, pour y contribuer tous par nos services et par de bons exemples, par prières ou par mortifications. »

Et par ces derniers mots il résumait les moyens qu'il aimait à conseiller pour assurer le succès de l'œuvre sainte. Avant et après tout, en tout la prière : « Il faut prier beaucoup, vu notre insuffisance... Mon Sauveur, tout ne servira de rien, si vous n'y mettez la main. Il faut que ce soit votre grâce qui opère tout en nous', et qui nous donne cet esprit sans lequel nous ne pouvons rien. Que savons-nous faire, nous qui sommes de pauvres misérables ? 0 Seigneur, donnez-nous cet esprit de votre sacerdoce qu'avaient les apôtres, et les premiers prêtres qui les ont suivis. Donnez-nous le véritable esprit de ce sacré caractère que vous avez mis en de pauvres pécheurs, en des artisans, en de pauvres gens de ce temps-là, auxquels, par votre grâce, vous avez communiqué ce grand et divin esprit. » Alors il demandait à tous, à l'époque des ordinations, d'offrir à Dieu, à l'effet d'obtenir de bons prêtres, leurs communions, leurs oraisons, et toutes leurs bonnes œuvres. Il le demandait aux siens, il le demandait aux communautés religieuses, aux Dames de la Charité qu'il envoyait implorer cette grâce à l'autel de la Vierge dans l'église de Notre-Dame. Et pour encourager ces prières, il disait :« Sainte Thérèse, qui voyait de son temps le besoin que l'Eglise avait de bons ouvriers, demandait à Dieu qu'il lui plût faire de bons prêtres, et elle a voulu que les filles de son ordre fussent souvent en prière pour cela. Et peut-être que le changement en mieux qui se trouve a celle heure en l'état ecclésiastique, est dû en partie à la dévotion de cette

grande sainte. » Plus elles partaient de bas, plus les prières lui paraissaient assurées d'arriver au but. C'est pour cela qu'il en demandait aux plus humbles Frères de sa communauté. « Il se pourra faire peut-être, disait-il, que s'il plaît à Dieu qu'il réussisse quelque fruit, ce sera par les prières d'un Frère qui n'approchera pas de ces Messieurs les ordinands. Il sera occupé à son travail ordinaire, et en travaillant il s'élèvera à Dieu souvent, pour le prier, qu'il ait agréable de bénir l'ordination; et peut-être aussi que, sans qu'il y pense, Dieu fera le bien qu'il désire, à cause des bonnes dispositions de son cœur. Il y a dans les psaumes : Desiderium pauperum exaudivit Dominus,... » Ici Vincent s'arrêta tout à coup, ne se souvenant plus de la suite du verset, et, suivant son usage humble, familier et dramatique, il se tourna vers ses assistants et demanda : « Qui me dira le reste? L'un d'eux acheva : « Prœparationem eordis eorum audivit auris tua. — Dieu vous bénisse, Monsieur, » répondit le saint. — C'était son remerciment ordinaire. Et, ravi de la beauté de ce passage, il le répéta plusieurs fois avec des transports de joie et de dévotion, en en savourant le goût, et il ajouta pour le communiquera ses disciples : « Merveilleuse façon de parler, digne du Saint- Esprit ! « Le Seigneur a exaucé le désir des pauvres, il a entendu la préparation de leur cœur ; » pour nous faire voir que Dieu exauce les âmes bien disposées avant même qu'elles Je prient. Cela est de grande consolation, et nous devons, certes, nous encourager au service de Dieu, quoique nous ne voyions en nous que misères et pauvretés. »

A la prière il recommandait de joindre l'humilité. «Ce doivent être là, disait-il, les armes des Missionnaires ; c'est par ce moyen que tout réussira ; c'est par l'humilité qui nous fait désirer la conlusion do nous-mêmes ; car croyez-moi, Messieurs et mes Frères, croyez-moi, c'est une maxime infaillible de Jésus- Christ que je vous ai souvent annoncée de sa part, que (Fabord qu'un cœur est vide de soi-même, Dieu le remplit ; c'est Dieu qui demeure et qui agit là-dedans, et c'est le désir de la confusion qui nous vide de nous-mêmes; c'est l'humilité, la sainte humilité ; et alors ce ne sera pas nous qui agirons, mais Dieu en nous, et tout ira bien. 0 vous donc qui travaillez im-

CHARITÉ pour, LE PROCHAIN. 145

médiatement ;ï celle oeuvre, vous qui devez posséder l'esprit

l'inspirer à ceux qui ne Font pas, vous à qui

pour les disposer à recevoir cet esprit

saini et sanctifiant, ne visez qu'à la gloire de Dieu ; ayez la

sim licite de cœur vers lui et le respect vers ces Messi

i par là que vous profiterez ; tout le reste vous servira de peu. Il n'y a que l'humilité et la pure intenti plaire à Dieu qui aient fait réussir cette œuvre jusqu'à main tenant. »

L'humilité est dévouée et serviable. « Rendons à Messieurs les ordinands, ajoutait le Saint, toutes sortes de respects et de déférences, ne faisons point les entendus, mais servons-les cordialement et humblement... usant d'une vigilance particulière à voir, à rechercher et à leur apporter sans délai tout ce qui les pourra contenter ; étant ingénieux à pourvoir à leurs besoins ; devinant même, s'il est possible, leurs inclinations et leurs désirs, et les prévenant pour les satisfaire autant qu'il se pourra raisonnablement. »

C'était sur la prédication du bon exemple, de toutes la plus éloquente et la plus efficace, qu'il comptait surtout pour le succès des exercices. « Ce que l'œil voit, disait-il, nous touche bien plus que ce que l'oreille entend, et nous croyons plutôt à un bien que nous voyons qu'à celui que nous entendons. Et quoique la foi entre par l'oreille, fides ex auditu, néanmoins, les vertus dont nous voyons la pratique font plus d'impression en nous que celles qu'on nous enseigne. Les choses physiques ont toutes leurs espèces différentes par lesquelles on les distingue. Chaque animal, et l'homme même, a ses espèces, qui le font connaître pour tel qu'il est, et distinguer d'un autre de pareil genre. De même les serviteurs de Dieu ont des es qui les distinguent des hommes charnels : c'est une certaine composition extérieure, humble, récolligée et dévote, qui procède de la grâce qu'ils ont au dedans, laquelle porte p '-râlions en l'âme de ceux qui les considèrent. Il y a des personnes céans si remplies de Dieu, que je ne les regarde jamais sans en être touché. Les peintres dans les images des saints, nous les représentent environnés de rayons; c'est que les justes qui vivent saintement sur la terre, répandent une

certaine lumière au dehors qui n'est propre qu'à eux. Il paraissait tant de grâce et de modestie en la sainte Vierge, qu'elle imprimait de la révérence et de la dévotion en ceux qui avaient le bonheur de la voir ; et en Notre-Seigneur il eu paraissait encore plus : il en est de même par proportion des autres saints. Tout cela nous fait voir, Messieurs et mes Frères que si vous travaillez à l'acquisition des vertus, si vous vous remplissez des choses divines, et si un chacun en particulier a une tendance continuelle à sa perfection ; quand vous n'auriez aucun talent extérieur pour présider à ces Messieurs les ordinands, Dieu fera que votre seule présence portera des lumières en leurs entendements, et qu'elle échauffera leurs volontés pour les rendre meilleurs. »

Et il concluait ainsi ce chapitre de l'édification des ordinands: « Que bienheureux êtes-vous, Messieurs, de répandre par votre dévotion, douceur, affabilité, modestie et humilité, l'esprit de Dieu dans ces âmes, et de servir Dieu en la personne de ses plus grands serviteurs ! Que vous êtes heureux, vous qui leur donnerez bon exemple aux conférences, aux cérémonies, au chœur, au réfectoire et partout ! Oh ! qu'heureux serons-nous tous, si, par notre silence, discrétion et charité, nous répondons aux intentions pour lesquelles Dieu nous \e^ envoie ! »

Simplicité dans l'exposition et la parole, pureté dans l'intention, voilà ce que Vincent demandait aux orateurs des retraites d'ordinands. Mais, pour cela, il faut s'oublier soi-même, s'élever à Dieu et lui demander toute inspiration. « Car Dieu est une source inépuisable de sagesse, de lumière et d'amour. C'est en lui que nous devons puiser ce que nous disons aux autres. Nous devons anéantir notre propre esprit et nos sentiments particuliers, pour donner lieu aux opérations de la grâce, qui seule illumine et échauffe les cœurs. Il faut sortir de soimême pour entrer en Dieu. Il faut le consulter pour apprendre son langage, et le prier qu'il parle lui-même en nous et par nous. Il fera pour lors son œuvre, et nous ne gâterons rien. Noire-Seigneur, conversant parmi les hommes, ne parlait pas de par lui-même : « Ma science, disait-il, n'est pas de moi, mais.de mon Père; les paroles que je vous dis ne sont pas miennes, mais elles sont de Dieu. » Cela nous montre combien

nous devons recourir à Dieu, afin que ce ae BOil pas nous qui parlions et qui agissions, mais que ce soit Dieu. Quand la Compagnie vit se multiplier les séminaires qu'elle

dirigeait, le Saint multiplia aussi ses encouragements pour fortifier la charité des siens contre l'accablement des emplois el contre la crainte que l'œuvre du clergé ne nuisit à l'œuvre des Missions.

« Les Missionnaires, disait-il, sont particulièrement envoyés de Dieu pour travailler à la sanctification des ecclésiastiques. El l'une fies fins de leur institut est de les instruire, non-seui u neni aux sciences pour les apprendre, mais aussi aux vertus pour les pratiquer; car, leur montrer l'un sans l'autre, c'est taire peu et presque rien. Il faut de la capacité et une bonne vie : sans celle-ci, l'autre est inutile et dangereuse; nous devons les porter également à tous les deux, et c'est ce que Dieu demande de nous. Au commencement, nous ne pensions à rien moins qu'à servir les ecclésiastiques : nous pensions seulement à nous et aux pauvres. Comment est-ce que le Fils de Dieu commença? Il se cachait, il semblait qu'il ne pensait qu'à lui-même, il priait Dieu et ne faisait que des actions particulières; il ne paraissait que cela. Après il annonça l'Évangile aux. pauvres. Mais ensuite il fit des apôtres, il prit la peine de les instruire, les avertir et les former; et enfin il les anima de son esprit, non pour eux seulement, mais pour tous les peuples de la terre. Il leur enseigna aussi toutes les maximes pour faire des prêtres, pour administrer les sacrements, et pour s'acquitter de leur ministère. Ainsi, au commencement, notre petite Compagnie ne s'occupait qu'à son avancement spirituel et à évangéliser les pauvres. En certaines saisons, elle était retirée en son particulier; et en d'autres, elle allait enseigner les peuples de- la campagne. Dieu a permis qu'en nos commencements il n'a paru que cela; mais, dans la plénitude des temps, il nous a appelés peur contribuer à faire de bons prêtres, à donner de bons pasteurs aux paroisses, et à leur montrer ce quils doivent savoir et pratiquer. Oh ! que cet emploi est haut! qu'il est sublime! Oh! qu'il est au dessus de nous! Qui est-ce d'entre nous qui avait jamais pensé aux exercices des ordinands et des séminaires? Jamais cette entreprise ne nous était

tombée en l'esprit, jusqu'à ce que Dieu nous a signifié que son plaisir était de nous y employer. Il a donc porté la Compagnie à ces emplois, sans choix de notre part; et pourtant, il demande de nous cette application; mais une application sérieuse, humble, dévote, constante, et qui réponde à l'excellence de l'œuvre. Quelques-uns diront peut-être qu'ils ne sont venus en cette congrégation que pour travailler à la campagne, et non pour s'enfermer dans une ville au service d'un séminaire; mais tous et chacun de nous sauront que les emplois que noua devons exercer en la maison à l'égard des ecclésiastiques externes, surtout des séminaires, ne doivent pas être négligés sous prétexte des Missions ; car il faut faire celles-ci, et ne pas omettre les autres, puisque nous sommes presque également obligés par notre institut à nous acquitter de l'un et de l'autre; et que, d'ailleurs, la longue expérience a fait voir qu'il est bien difficile que les fruits que l'on recueille dans les Missions puissent longtemps se conserver sans l'aide des pasteurs, à la perfection desquels les autres emplois de la Compagnie ne semblent pas peu contribuer : c'est pourquoi un chacun se donnera de bon cœur à Dieu pour les bien et dévotement exercer. C'est un grand ouvrage, il est vrai, de travailler à l'instruction des pauvres gens, mais il est encore plus important d'instruire les ecclésiastiques, puisque, s'ils sont ignorants, il faut par nécessité que les peuples qu'ils conduisent le soient aussi. On eût pu demander au Fils de Dieu : « Pourquoi êtesvous venu ? N'est-ce pas afin d'évangéliser les pauvres, suivant l'ordre de votre Père éternel? Pourquoi donc faites-vous des prêtres ? Pourquoi prenez-vous tant de soin de les instruire et former? » A quoi Notre- Seigneur aurait pu répondre, qu'il est venu non- seulement pour enseigner les vérités nécessaires au salut, mais encore afin de faire de bons prêtres, et meilleurs que n'étaient ceux de l'ancienne loi. Vous savez qu'anciennement Dieu rejeta les prêtres qui étaient poilus et qui avaient profané les choses saintes, qu'il eut en abomination leurs sacrifices, et dit qu'il en susciterait d'autres qui, depuis le levant jusqu'au couchant, et depuis le midi jusqu'au septentrion, feraient retentir leurs voix et leurs paroles : In omnem terrain exivit sonus eorum. Et par qui a-t-il accompli cette pro-

messe '? Par son Fils Motre-Seigneur qui a fait des prêtres, qui nstruits et façonnés, et par lesqueli il a donné pouvoir à

son église d'en faire d'antres : Sicut misit me Pater, et ego mitte vos. El cela pour continuer à faire par eux dans ton- Il s que lui-même avait fait sur la lin de sa vie, à dessein de sauver toutes les nations par leurs instructions et par l'administration des sacrements. Ce serait donc une tromperie et une grande tromperie à un Missionnaire qui ne voudrait s'appliquer à contribuer pour façonner de bons prêtres, et d'autant plus qu'il n'y a rien de plus grand qu'un bon prêtre. Pensonsy tant que nous voudrons, nous ne trouverons pas que nous puissions contribuer à rien de plus grand qu'à former un bon prêtre, à qui Notrje-Seigneur donne un pouvoir sur son corps naturel que les anges admirent, et sur le mystique, le pouvoir de remettre les péchés des hommes, qui est pour eux un grand sujet d'étonnement et de reconnaissance. 0 Dieu, quelle puissance ! Oh ! quelle dignité ! Y a-t-il rien de plus grand et de plus admirable? Oh! Messieurs, qu'un bon prêtre, est une grande chose ! Que ne peut pas faire un bon ecclésiastique ? Qu lies conversions ne peut-il pas procurer ? Des prêtres dépend le bonheur du Christianisme. Cette considération donc nous oblige de servir l'état ecclésiastique, qui est si saint et si relevé ; et encore plus celle de la nécessité que l'Église a de bons prêtres qui réparent tant d'ignorances et tant de vices dont la terre est couverte, et pour lesquels les bonnes âmes devraient pleurer des larmes de sang.

« On doute si tous les désordres que nous voyons au monde ne doivent pas être attribués aux prêtres. Ceci pourrait scandaliser quelques-uns ; mais le sujet requiert que je montre par la grandeur du mal l'importance du remède. On a lait depuis quelque temps plusieurs conférences sur cette question, laquelle on a traité à fond pour découvrir les sources de tant de malheurs ; mais le résultat a été que l'Eglise n'a point de pires ennemis que les mauvais prêtres. C'est d'eux que les hérésies sont venues. Nous en avons l'exemple dus dernières en ces deux grands hérésiarques Luther et Calvin qui étaient prêtres. C'est par les prêtres que les hérésies ont prévalu, que le vice a régné, et que l'ignorance a établi son

trône parmi les pauvres peuples, et cela par leur propre dérèglement, et faute de s'opposer de toutes leurs forces, selon leurs obligations, à ces trois torrents qui ont inondé la terre. Quel sacrifice donc, Messieurs, ne faites-vous pas à Dieu de travailler à leur réformation, en sorte qu'ils vivent conformément à la sainteté de leur condition, et que l'Église se relève par ce moyen de l'opprobre et de la désolation où elle est! »

Mais l'objet privilégié de cet amour qu'il recommandait aux siens, c'étaient les pauvres : « Dieu aime les pauvres, disait-il, et, par conséquent, il aime ceux qui aiment les pauvres. Car, lorsqu'on aime bien quelqu'un, on a de l'affection pour ses anus et pour ses serviteurs. Or, la petite Compagnie de la Mission tâche de s'appliquer avec affection à servir les pauvres qui sont les bien-aimés de Dieu ; et ainsi nous avons sujet d'espérer que pour l'amour d'eux, Dieu nous aimera. Tous ceux qui aimeront les pauvres pendant leur vie n'auront aucune crainte de la mort. Allons donc, mes Frères, et nous employons avec un nouvel amour à servir les pauvres, et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés. Reconnaissons devant Dieu que ce sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services. v.. Quand nous allons les voir, entrons dans leurs sentiments pour souffrir avec eux, et nous mettre dans les sentiments de ce grand apôtre qui disait : « Omnibus omnia factus sum, je me suis fait tout à tous ; * en sorte que ce ne soit point sur nous que tombe la plainte qu'a faite autrefois Nôtre-Seigneur par un prophète: i Sustinui qui simul cantristaretur, et non fuit, j'ai attendu pour voir si quelqu'un ne compatirait point à mes souffrances, et il ne s'en est trouvé aucun. » Et pour cela il faut tâcher d'attendrir nos cœurs et de les rendre susceptibles des souffrances et des misères du prochain, et prier Dieu qu'il nous donne le véritable esprit. de miséricorde, qui est le véritable esprit de Dieu ; en sorte que qui verra un Missionnaire puisse dire : « Voilà un homme plein de miséricorde. >» Nous en devons être remplis par-dessus tous les autres prêtres, étant obliges par état et par vocation, de servir les plus misérables, les plus abandonnés, et les plus

accablés do misères corporelles et spirituelles. Ayons cette

'i (huis le cœur; manifestons-la en notre extérieur

et sur notre visage, a l'exemple de Notre-Seigneur qui pleura

sur la ville de Jérusalem, a cause des calamités dont elle était

menacée; employons des paroles compatissantes, qui fassent voir au prochain comme nous entrons dans les sentiments - intérêts et de ses souffrances ; entin secourons-le et assistons-le autant que nous pouvons dans ses nécessi'. ses misères, et tâchons de l'en délivrer en tout ou en partie, car la main doit être, autant que faire se peut, conforme au cœur. »

Les fous, les jeunes débauchés détenus à Saint-Lazare, étaient encore l'objet de ses recommandations comme de sa charité. Dans de fréquentes conférences, il soutint le courage de ceux qu'il appliquait à une œuvre si ingrate et si répugnante. « Elle est d autant plus méritoire, leur disait-il. que la nature n'y trouve aucune satisfaction, et que c'est un bien qui se fait en secret, et à l'endroit de personnes qui ne nous en savent aucun gré. Les uns sont malades de corps, les autres d'esprit ; les uns stupides, et les autres légers, les uns insensés, et les autres vicieux; en un mot, tous aliénés d'esprit, ceux-ci par intirmité, ceux-là par malice. Que d'esprit de conduite il faut à nos prêtres pour les diriger ! Que de grâce, de force, de patience à nos pauvres Frères pour essuyer tant de peines et souffrir tant de travaux ! » Et il les encourageait par le souvenir de quelques Souverains-Pontifes, condamnés par les empereurs païens à garder les bêtes du cirque. « Les hommes dont vous avez la charge, leur disait-il, ne sont pas des bêtes, mais ils sont néanmoins en quelque façon pires que les animaux par leurs déportements et leurs débauches. * Il leur proposait surtout l'exemple de Notre-Seigneur quia voulu éprouver sur lui toutes les misères, et il s'écriait : « 0 mon Sauveur, vous qui êtes lasaincréée, vous avez voulu être le scandale des Juifs et la folie dcsGentils; vous avez voulu passerpourun insensé! » Et c'était encore par l'exemple de Jésus-Christ qu'il répondait à ceux des siens qui lui disaient : « Nous n'avons point de règle qui nous oblige à recevoir à Saint-Lazare des fous ou des jeunes démons. » « Notre règle en ceci, répliquait-il, est Notre-Seigneur qui a

youIu être entouré de lunatiques, de démoniaques, de fous, de tentés et de possédés. De tous côtés on les lui amenait pour les délivrer et les guérir, comme il faisait avec grande bonté. Pourquoi donc nous blâmer et trouver à redire de ce que nous tâchons de l'imiter en une chose qu'il a témoignée lui être si agréable ? S'il a reçu les aliénés et les obsédés, pourquoi ne les recevrions-nous pas? Nous ne les allons pas chercher : on nous les amène ; et que savons-nous si sa Providence, qui l'ordonne ainsi, ne se veut pas servir de nous pour remédier à l'infirmité de ces pauvres gens, en laquelle ce débonnaire Sauveur leur a voulu compatir au point qu'il semble l'avoir fait passer en lui-même? 0 mon Sauveur et mon Dieu ! faitesnous la grâce de regarder ces choses du même œil que vous les avez regardées ! »

Il était un autre motif par lequel il portait les siens à assister ces malheureux : c'est que Saint-Lazare devenait ainsi comme une grande école expérimentale où ils s'ouvraient à la compatissance pour tous les maux et s'exerçaient à toutes leurs fonctions charitables. « Bénissons Dieu, Messieurs et mes Frères, disait-il en conséquence, et le remercions de ce qu'il nous applique au soin de ces pauvres gens, privés de sens et de conduite ; car, en les servant, nous voyons et touchons, combien sont grandes et diverses les misères humaines ; et, par cette connaissance, nous serons plus propres à travailler utilement vers le prochain; nous nous acquitterons de nos fonctions avec d'autant plus de fidélité, que nous saurons mieux par noire expérience ce que c'est de souffrir. C'est pourquoi je prie ceux qui sont employés auprès de ces pensionnaires, d'en avoir grand soin, et la Compagnie de les recommander souvent à Dieu, et de faire estime de cette occasion d'exercer la charité et la patience envers ces pauvres gens. Autrement, Dieu nous punirait. Oui, qu'on s'attende de voir tomber la malédiction sur la maison de Saint-Lazare, s'il arrive qu'on y néglige le juste soin qu'on doit avoir d'eux. Je recommande surtout qu'on les nourrisse bien, et que ce soit du moins aussi bien que la communauté. J'aimerais mieux qu'on me l'ôtât à moi-même pour le leur donner. »

Avec quelle charité Indignée il reprenait ceux qui re*r devant les misérables? Un de sea prêtres ayant condam Q faveur des enfants trouvés,

plafrit de la gène qui était ainsi imposée a la maison lint-Lazarc et de la ruine dont elle -était mena •< V. I » Saint lit cette belle réponse: « Dieu lui pardonne cette l'ai; qui le fait ainsi s'éloigner des sentiments de l'Évangile ! OIi ! quelle bassesse de foi de croire que pour faire et procurer du bien 6 nfants pauvres et abandonnés comme ceux-ci,

ir ait moins de bonté pour nous, lui qui promet compenser au centuple ce qu'on donnera pour lui! Puisque bonnaire Sauveur a dit à ses disciples : « Laissez venir ces enfants à moi, » pouvons-nous les rejeter ou abandonner lorsqu'ils viennent à nous, sans lui être contraires? Quelle tendresse n'a-t-il point témoignée pour les petits enfants, jusqu'à les prendre entre ses bras et les bénir de ses mains ! .N'estce pas à leur occasion qu'il nous a donné une règle de salut, nous ordonnant de nous rendre semblables à de petits enfants, si nous voulons avoir entrée au royaume des cieux ? Or, avoir charité pour les enfants et prendre soin d'eux, c'est en quelque façon se faire enfants ; et pourvoir au besoin des enfants trouvés, c'est prendre la place de leurs pères et de leurs mères, ou plutôt celle de Dieu, qui a dit que si la mère venait à oublier son enfant, lui-même en prendrait soin, et qu'il ne le mettrait pas en oubli. Si Notre-Seigneur vivait encore parmi les hommes sur la terre, et qu'il vit les enfants abandonnés, penserions-nous qu'il voulût les abandonner aussi ? Ce serait sans doute faire injure à sa bonté infinie d'avoir une telle pensée. Et nous serions infidèles à sa grâce, si ayant été choisis par sa Providence pour procurer la conservation corporelle et le bien spirituel de ces pauvres enfants trouvés, nous venions à nous en lasser et à les abandonner à cause de la peine que nous y avons. i

C'était ses Filles de la Charité qu'il aimait à entretenir du service des pauvres.

« ....Oh! que vous êtes heureuses, mes Filles, que Dieu vous ait destinées à un si grand et si saint emploi ! Les grands du monde se croient heureux lorsqu'ils peuvent y

employer une partie de leur temps, et vous êtes témoins, vous particulièrement, nos Sœurs de Saint-Sulpice, avec quel zèle et quelle ferveur servent les pauvres ces bonnes princesses et ces grandes dames que vous accompagnez. 0 mes Filles, que vous devez estimer votre condition, puisque tous les jours et à toutes les heures vous avez l'occasion de pratiquer les œurres de charité, qui sont les moyens dont Dieu s'est servi pour sanctifier plusieurs âmes ! Un saint Louis, mes Filles, avec une humilité vraiment exemplaire, n'a-t-il pas exercé le service des pauvres dans l'Hôtel-Dieu de Paris, ce qui a beaucoup contribué à sa sanctification ? Tous les saints n'ont-ils pas recherché et tenu à bonne œuvre de rendre le même service aux pauvres ? Humiliez-vous donc quand vous exercez cette même charité, et pensez souvent, mes Filles, que Dieu vous a fait une grâce au-dessus de vos mérites... Votre principal soin, après l'amour de Dieu et le désir de vous rendre agréables à sa divine majesté, doit être de servir les pauvres malades avec grande douceur et cordialité, compatissant à leur mal et écoutant leurs petites plaintes comme une bonne mère doit faire, car ils vous regardent comme leurs mères nourricières, comme des personnes envoyées pour les assister. Ainsi vous êtes destinées pour représenter la bonté de Dieu à l'égard de ces pauvres malades. Or, comme cette bonté se comporte avec les affligés d'une manière douce et charitable, il faut aussi que vous traitiez les pauvres malades avec douceur, compassion et amour, car ce sont vos seigneurs et vos maîtres, et les miens aussi. Oh ! que ce sont de grands seigneurs au ciel ! Ce sera à eux d'en ouvrir la porte, comme il est dit dans l'Évangile. Voilà ce qui vous oblige à les servir avec respect, comme vos maîtres, et avec dévotion, comme représentant la personne de Notre-Seigneur. Vous ne devez pas oublier non plus de leur dire quelques bons mots, par exemple ceux-ci : « Eh bien ! mon frère, comment pensez-vous a faire le voyage de l'autre monde? » puis à un autre : ■ Eli bien, mon enfant, ne voulez-vous pas bien aller voir Notre-Seigneur ? » et autres semblables. Il ne faut pourtant pas leur dire beaucoup à la fois, mais leur donner peu à peu l'instruction qui leur est nécessaire, comme vous voyez

qu'on ne donne à boire que peu à peu a la fois aux petits enfants qui sont à la mamelle. Or, encore que vos malades soient de grandes personnes, ils ne sont cependant que des enfanta dans la dévotion : un bon mot qui part du cœur et qui est dit dans l'esprit qu'il faut, leur suffira pour les porter à Dieu.

« Voyez-vous, mes Sœurs, c'est bien quelque chose que d'assister les pauvres quant à leur corps, mais en vérité ça n'a jamais été le dessein de Dieu, en faisant votre Compagnie, que vous ayez soin du corps seulement, car il ne manquera pas de personnes pour cela ; mais l'intention deNotre-Seigneur est que vous assistiez l'âme des pauvres malades. Voilà votre belle vocation. Quoi ! quitter tout ce qu'on a au monde, père, mère, frères, sœurs, parents, amis, les biens, si on en a, ainsi que son pays, et pourquoi ? pour servir les pauvres, pour les instruire et les aider à aller en paradis ! Y a-t-il rien de plus beau et de plus estimable ? Si nous voyons une fille ainsi faite, nous verrions son âme reluire comme un soleil ; nous ne pourrions en envisager la beauté sans en être éblouis. Donnez-vous donc à Dieu pour le salut des pauvres que vous servez. »

Le service des pauvres est tellement la vocation principale de la Compagnie, que le Saint veut qu'on laisse tout pour eux, s'il est nécessaire, tous les points de la règle, et même l'oraison et la messe; car, comme il répétait sans cesse, « c'est quitter Dieu pour Dieu. » — « Penseriez-vous donc, disait-il, que Dieu fût moins raisonnable qu'un maître qui, après avoir commandé à son valet de l'aire telle chose, et avant qu'elle soit faite, lui en commande une autre qu'il exige à l'heure même? Oh! ce maître ne peut trouver mauvais que son valet laisse la première ; au contraire, il doit en être plus content. Il en est de même de Dieu : il vous a appelées en une Compagnie pour le service des pauvres, et, pour lui rendre votre service agréable, il vous a fait donner des règles ; mais si, au temps de les pratiquer, il vous appelle ailleurs, allez-y à l'heure même, et ne doutez point alors que vous ne fassiez sa très-sainte volonté... Oh ! quelle consolation pour une bonne Fille de la Charité, de penser et de se dire à elle-même : « Au lir* " faire mon

oraison, ma lecture, je vais assister mes pauvres malades qui pressent, et je sais que Dieu aura pour agréable mon action ! » Oh ! avec cette pensée, une fille va gaiement partout où Dieu l'appelle. »

Mais il exhortait aussi les siens à s'aimer les uns les autres, sur cette parole de saint Jean : Filioli, diligite alterutrum. « La congrégation durera, leur disait-il, autant que la charité y durera. » Et alors il prononçait mille malédictions contre ceux qui, en détruisant la charité, seraient ainsi la cause de sa ruine. Puis il ajoutait : « La charité est l'âme des vertus et le paradis des communautés. Oui, une maison où règne la charité est un paradis, car Dieu habite là où est la charité. Le cloître de Dieu, a dit un grand personnage, c'est la charité, c'est où il loge, où il fait son séjour et son palais de délices. Soyons charitables, ayons de la douceur, ayons l'esprit de support les uns pour les autres, et Dieu fera sa demeure avec nous, nous serons ses cloîtres, il logera chez nous et nous l'aurons dans nos cœurs.. »

Quiconque, dans une communauté, n'a ni charité ni support, ressemble, au milieu de tant d'humeurs et d'actions discordantes aux siennes, à un vaisseau sans ancre ni gouvernail, qui vogue au milieu des rochers au gré des ondes et des vents, et ne manque cas d'être bientôt fracassé.

Et il écrivait : « Oh ! que je prie Dieu de bon cœur pour vous et pour tous les vôtres à ce qu'il plaise à sa divine bonté que vous n'ayez tous qu'un cœur et qu'une âme ! La charité est le ciment qui lie les chrétiens à Dieu et les personnes entre ellesmêmes ; de sorte que qui contribue à l'union des cœurs d'une Compagnie, la lie indissolublement à Dieu. Plaise à sa bonté infinie de nous animer deson amour pour elle (20 mars 164 Et quand il apprenait un acte de charité, il s'écriait : « 0 bonté de Dieu, unissez ainsi tous les cœurs de la petite Compagnie de la Mission, et puis commandez tout ce qu'il vous plaira : la peine leur sera douce, et tout emploi facile; le fort soulagera le faible, et le faible chérira le fort et lui obtiendra de Dieu accroissement de force, et ainsi, Seigneur, votre œuvre sera à votre gré et à l'édification de votre Église, et vos ouvriers se

multiplieront attirés par l'odeur d'une telle charité (à Gènes, 13 novembre 1647). »

L'union, c'était son mot d'adieu aux Missionnaires qui allaient travailler ensemble : « Soyez unis, leur disait-il, et Dieu vous bénira; mais quece soit parla charité de Jésus-! car ton le autre union qui n'est point cimentée par le Ban g de vin Sauveur ne peut subsister. C'est donc en Jésus-Christ par Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, que vous devez être lès uns avec les autres. L'esprit de Jésus-Christ est un esprit d'union et de paix : comment pourriez-vous attirer les à Jésus-Christ, si vous n'étiez unis entre vous et avec lui-même? Cela ne se pourrait pas. N'ayons donc qu'un même sentiment et une même volonté; autrement, ce serait faire comme les chevaux, lesquels, étant attelés à une même charrue, tireraient les uns d'un côté, les autres d'un autre, et ainsi ils gâteraient et briseraient tout. Dieu vous appelle pour travailler en sa vigne : allez-y comme n'ayant en lui qu'un même cœur et une même intention ; et, par ce moyen, vous en rapporterez du fruit. »

De cette union il allait chercher le modèle au sein même de la Sainte-Trinité. Il disait aux Filles de la Charité : « Il y a longtemps que je souhaite et voudrais bien que nos Sœur- en fussent venues à ce point de respect entre elles, que le monde du dehors ne pût jamais connaître laquelle Sœur est la Sœur servante. Car, voyez-vous, mes Filles, comme Dieu est un en soi, il y a trois personnes sans que le Père soit plus grand que le Fils, ni le Fils que le Saint-Esprit ; il faut de même que les Filles de la Charité, qui doivent être l'image de la très- sain te Trinité, encore qu'elles soient plusieurs, ne soient toutefois qu'un cœur et un esprit, et que, comme encore, dans les sacrées personnes de la très-sainte Trinité, les opérations, quoique diverses et attribuées à chacune en particulier, ont relation l'une à l'autre, sans que, pour attribuer la sagesse au Fil- et la bonté au Saint-Esprit, l'on entende que le Père soit privé de ces deux attributs, ni que la troisième personne n'ait point la puissance du Père ni la sagesse du Fils, de même il faut qu'entre les Filles de la Charité, celle qui sert les pauvres ait relation à celle qui sert les enfants, et celle des enfants à

celle des pauvres. Et je voudrais encore que nos Sœurs se conformassent en cela à la très-sainte Trinité, que comme le Père se donne tout à son Fils et le Fils tout à son Père, d'où procède le Saint-Esprit, de même qu'elles soient toutes l'une à l'autre pour produire les œuvres de charité qui sont attribuées au Saint-Esprit, afin d'avoir rapport à la très-sainte Trinité. Car, voyez-vous, mes Filles, qui dit charité dit Dieu. Vous êtes Filles de la Charité ; donc vous devez, en tout ce qu'il est possible, vous conformer à l'image de Dieu ; c'est à quoi tendent toutes les communautés qui aspirent à la perfection. Et qu'y a-t-il en Dieu? Il y a, mes Filles, égalité de personnes et unité d'essence. Eh ! que cela vous enseigne-t-il, sinon que vous ne devez toutes tant que vous êtes n'être qu'une et égales? Que s'il faut qu'il y ait une supérieure, une servante, oh .v ce doit être pour donner un exemple de vertu et d'humilité aux autres pour être la première à tout faire ; la première à se jeter aux pieds de sa sœur, la première à demander pardon etla première à quitter son opinion pour suivre l'autre. »

Il recommandait particulièrement le support mutuel. « C'est le soutien d'une Compagnie, disait-il, ainsi que, dans une maison, les pièces de dessous soutiennent les pièces de dessus.» Les défauts des autres ne nous doivent pas décourager : « Regardons les défauts, soit du corps, soit de l'esprit, comme une spéciale miséricorde de Dieu, et portons toujours une particulière révérence à ceux qui auront tels manquements, les regardant toujours comme les traits d'un grand maître, quoique la pièce ne soit pas achevée. ( Conférence du 21 octobre 1643). » — « Ne nous étonnons pas, encore que nous voyions quelquefois en certaines personnes quelques défauts, parce que Dieu le permet ainsi parfois pour des fins que nous ne savons pas ; mais que dis-je ? des péchés même Dieu s'en sert pour la justification d'une personne; oui, les péchés même, en un sens, entrent dans l'ordre de notre prédestination, et Dieu en tire de nous des actes de pénitence, d'humilité, d'humilité, oui, Messieurs, d'humilité, qui est la vertu propre de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et, dites-moi, les roses portent avec elles leurs épines, et il n'y a jamais de roses sans épines. Les défauts que Dieu permet être ainsi en quelques personnes,

•en qui plus, en qui moins, servent comme de cendre pour cacher les rertua qui se rencontrent en elles, et afin qu

it fautives, elles se maintiennent dans l'humilité et abi d'elles-mêmes. Et qui est-ce qui n'est point sujet à quelque défaut, puisque les saints même y ont été sujet-, et qu'il n'y a que le Fils de Dieu et la sainte Vierge sa mère qui en aient été exempts? Les apôtres qui avaient été enseignés en l'école de Jésus-Christ et de sa propre bouche, cependant vous Bavez ce qui s'est passé parmi eux : de petites émulations, manquements de foi, en sorte qu'au moment même où le Fils de Dieu monta au ciel, il leur reprocha leur incrédulité... Ce que vous devez appréhender, ce sont les péchés de l'entendement, parce que l'on n'en revient que très-rarement et quasi jamais ; ce sont les fautes les plus dangereuses. (Conférence du 27 avril 1657.) »

Après avoir ainsi prêché le support, se mettant à genoux, l'humble vieillard disait : « Et parce que j'ai besoin plus que qui que ce soit que la Compagnie me supporte à cause de tant de misères que je sens en moi, tant de sujets de mésédification que je donne à mes frères, particulièrement à ceux qui m'assistent dans mes petites incommodités, je vous prie donc, mes Frères, de me vouloir continuer cette même charité et de me pardonner le passé. Les vieillards, comme dit David, ont beaucoup besoin d'être supportés : supportez -moi donc, mes Frères, je vous en prie, et priez Dieu pour moi afin que je m'amende. » — Puis il baisa la terre a l'ordinaire, ce que fit pareillement la Compagnie. (Conférence du 25 juillet 1658.)

Il prémunissait ensuite contre tout ce qui pouvait troubler la charité, contre le scandale, dont il disait : « La malice du scandale se peut comparer à la malice d'une personne qui ferait une fosse profonde au milieu d'un grand chemin, afin d'y faire tomber les passants, et, pour les mieux attraper sans qu'ils s'en puissent donner de garde, aurait soin de couvir cette fosse et de la tenir cachée. Le scandale est encore quelque chose de pis, parce que la malice de cette personne ne tend qu'a précipiter les corps dans une fosse, et la malice du scandale tend a précipiter les âmes dans les enfers. Conférence aux Filles de la Charité, 15 novembre 1654.)

Il combattit également la détraction, dont « les traits, disaitils,outrepercent premièrement le cœur de Notre- Seigneur avant d'atteindre les personnes à qui l'on en veut. » Il ne condamnait pas moins que les médisants ceux qui leur prêtent l'oreille: • Comme on dit qu'il n'y aurait point de larrons s'il n'y avait point de receleurs, aussi peut-on dire qu'il n'y aurait personne qui osât médire, si personne ne les voulait écouter. (Conférence aux Filles de la Charité, 28 octobre 1646.) » Il ajoutait : « La médisance est semblable à un loup carnassier qui désole et détruit la bergerie où il entre. Un des plus grands maux qui puissent arriver à une Compagnie est lorsqu'il s'y trouve des gens qui médisent, murmurent, et qui, n'étant jamais contents, trouvent à redire à tout. »

Enfin, il flétrissait l'envie. « Porter envie, disait-il, c'est trouver à redire à l'ordre de Dieu ; car, si l'on se fâche de ce qu'un autre est mieux partagé que soi, on n'attaque pas tant celui qui a ces avantages que celui qui les donne, et Dieu nous peut dire : An oculus luus nequam est quia ego bonus suml

— C'est s'attrister de ce que le sang de Jésus-Christ n'est pas inutile, car à ce sang sont dues toutes les grâces, tant spirituelles que naturelles, au lieu que par notre péché nous méritons l'enfer. — C'est aller contre la communion des saints, car il y a dans l'Église communication de bonnes œuvres. Or, un marchand qui serait entré en société avec un autre, se fàcherait-il de ce que cet autre aurait fait grand gain, puisqu'il en doit profiter? Une partie du corps se fâche-t-elle de ce qu'une parfaite santé est donnée à l'autre iRép. d'or, 1815)? »

— « Enfin, l'envie a fait mourir Jésus-Christ, l'envie du Diable et 1 envie des Juifs. C'est par l'envie que le péché est entré dans le ciel et sur la terre. C'est elle qui a perdu Lucifer et en a fait un ange de ténèbres d'ange de lumière qu'il était. Puis le démon, voyant que l'homme était créé pour remplir la place d'où il était déchu par sa rébellion contre Dieu, j orta envie à l'homme, et résolut de le perdre en le faisant tomber dans le péché. De quoi il vint à bout, et ayant fait succomber Eve et Adam, il introduisit par ce moyen le péché dans le monde. Et depuis l'on peut dire qu'il n'arrive auain mal dans une Compagnie, si ce n'est par l'envie, qui est

la première source de tous les péchés qui se commettent. h On dit que ceux qui commettent Je péché en reçoivent du contentement, mais non le péché d'envie. Ce vice est un bourreau qui punit sur le champ ceux qui en sont ppBS Voyez une personne envieuse, tout lui fait peine; le bien qu'elle voit et qu'elle entend dire des autres la fait sécher sur pied. Elle a un serpent dans l'âme. Vous savez quelles douleurs endurent ceux qui ont quelque serpent tout vivant dans le corps, et comment ils n'ont de repos ni jour ni nuit. Le Saint- Esprit nous déclare que l'envie dessèche jusqu'aux os qu'elle possède ; enfin les personnes envieuses sont dans un état plus déplorable que ceux qui ont des serpents dans le corps. Prenons résolution de ne jamais envier le bien des autres, ni l'estime des hommes, ni les emplois, mais de choisir pour nous ce qu'il y aura de moindre, les emplois les plus fâcheux, les plus méchants habits et de nous estimer le dernier de tous. (Conférence aux Filles de la Charité, 24 juin 1654.)»

Écoutons encore le Saint nous donnant le précepte et l'exemple de la charité par les efforts qu'il faisait pour retenir dans leur vocation ceux des siens qui étaient tentés de l'abandonner. Il écrivait, (12 novembre 1656) : « Si vous connaissiez bien le don de Dieu, vous ne préféreriez pas le changement au bonheur de servir Notre-Seigneur en l'état où il vous a appelé, qui est une grâce si avantageuse qu'elle vous doit être plus chère que la vie. Quand je compare votre disposition présente avec celle où je vous ai vu ci-devant, il me semble que vous n'êtes plus le même homme. Où est maintenant cette reconnaissance qui vous a fait bénir Dieu tant de fois de vous avoir retiré du monde, pour vous faire trouver dans la Compagnie tant de moyens faciles de vous perfectionner et tant d'exercices de charité pour aider les autres à faire leur salut ? où est cette sainte indifférence aux biens et aux emplois qui vous a fait dire si souvent que vous étiez prêt à aller et prêta demeurer pour suivre Notre-Seigneur? où est cette grande ferveur que vous avez eue pour faire la volonté de Dieu partout et en toutes choses, selon qu'elle vous serait signifiée par la sainte obéissance ?» 11 écrivait de même à un Frère (5 septembre 1649) : « Ne vous souvenez-vous

point des lumières que Dieu vous a données tant de fois dans l'oraison, qui vous ont fait résoudre devant sa divine Majesté, témoigner publiquement à toute la Compagnie que vous mourriez plutôt que d'en sortir ? et voila qu'à la moindre occasion où il ne s'agit ni de mort, ni de sang, ni de menaces, vous vous rendez sans une résistance telle que mérite une promesse faite à Dieu, qui est un Dieu ferme et jaloux de son honneur, et qui veut être servi à son gré ! Voulez-vous maintenant vous en dédire et abuser de ses grâces, vous jouer de sa bonté, et tomber dans des repentirs où d'autres sont tombés par ces désordres ? Je n'en ai pas vu sortir d'aucune communauté à qui Dieu ait fait les grâces que vous avez reçues de sa bonté, qu'un mois après il n*ait ressenti en sa conscience les reproches de Dieu, et en sa vie mille déplaisirs.— Mais j'ai intention de toujours plaire à Dieu, me direz-vous. — Hélas ! on ne manque jamais de bons prétextes ; et, si vous examinez, vous verrez que ce n'est pas pour vous rendre meilleur, plus soumis, plus détaché du monde et de vos aises, plus humble, plus mortifié et plus uni au prochain par charité, ainsi qu'il le fautêtrepour devenir plus agréable a Dieu. Vous pensez néanmoins, mon cher Frère, lui faire service et faire votre salut en vous éloignant de la voie de la perfection : c'est un abus. Si déjà vous n'étiez pas entré dans cette voie des parfaits, à la bonne heure ; mais saint Paul dit que ceux qui ont été une fois illuminés et ont goûté la parole de Dieu, s'ils retombent, ne peuvent que difficilement être renouvelés à pénitence. Comment vous persuaderez-vous de vous pouvoir conserver en retournant au monde, puisque, n'y étant pas, vous avez tant de peine a vous surmonter ? Si vous croyez le contraire, au moins ne sortez pas que par la même porte que vous êtes enti é en la Congrégation : cette porte sont les exercices spirituels, lesquels je vous prie de faire auparavant que de vous rendre à une séparation de cette importance.

« ^ous trouvons toutes les raisons, tous les efforts de sa charité reunis dans cette lettre à un Missionnaire (2 janvier 1656): « Pensez a ces raisons : 1° à cette grâce de votre vocation, en laquelle Dieu vous met en mains tant de moyens de perfectionner votre âme et d'en sauver plusieurs autres.

« Vous ne vous êtes pas élus, dit le Seigneur, maie moi qui vous ai choisis. » Or, il ne serait pas obligé de vous donner ces grâces-là <lans une autre condition ou il ne vous aurait pas appelé. — 2« Aux bénédictions qu'il a plu à Dieu de donner jusques à*maintenant à tous vos exercices, par lesquels fous avez l'ait plusieurs biens dedans et dehors, qui, outre le mérite que vous en avez devant Dieu, vous ont mis dans tinie et dans l'affection d'un chacun. — 3° A la promesse que vous avez faite à Dieu de le servir dans la petite Compagnie : que si vous manquez deparole à Dieu, à qui la garderez-vous ? — 4° A ces paroles de Notre-Seigneur : « Qui ne quitte père et mère pour l'amour de moi, n'est pas digne de moi. » Dieu merci, vous avez quitté les Yôtres pour vous donner entièrement à lui. Quelle apparence donc que vous abandonniez a cette heure son parti pour retourner à vos parents ? — 5° Au regret que vous auriez à votre mort et à ce que vous auriez à répondre au jugement de Dieu, si, par un respect humain ou pour un bien temporel, ou pour passer la vie plus à l'aise, ou pour tout cela ensemble, quoique sous d'autres prétextes, vous tombiez dans l'infidélité que nous venons de dire, et perdiez les occasions que vous avez d'avancer la gloire de notre Maître. A Dieu ne plaise, Monsieur, que ce malheur vous arrive!—On vous dira peut-être, comme déjà on vous l'a dit, que vous pouvez faire votre salut partout.— Je l'avoue ; mais je réponds qu'il est très-difficile, pour ne pas dire impossible, de se sauver dans un lieu et dans un état où Dieu ne nous veut pas, surtout après être sorti sans sujet d'une vraie vocation, telle que vous avez reconnu la vôtre. De dire que vous manquez de force pour les fonctions de la Compagnie, vous savez, Monsieur, que, par la grâce de Dieu, nos fonctions sont diverses, que l'on mesure les exercices d'un chacun aux talents qu'il a, que ceux qui travaillent le plus ont pourtant, moins de peine que n'en a un curé de campagne qui l'ait bien son devoir. Si l'on vous objecte que vous êtes plus obligé aux âmes de vos proches qu'a des étrangers, dites hardiment qu'une mission que vous procurerez a leur paroisse leur fera plus de bien pendant un mois ou trois semaines que vous ne leur en sauriez faire vivant parmi eux en toute votre vie.

La raison en est que la hantise diminue l'estime et l'ote souvent tout-à-fait; et alors on n'est plus capable de faire aucun fruit. C'est pour cela que rarement on est prophète en son pays. Aussi Nôtre-Seigneur ne retourna qu'une fois à Nazareth, et cette fois-là les habitants le voulurent précipiter du haut d'un rocher en bas, ce qu'il permit peut-être pour apprendre aux ouvriers évangéliques qu'ils sont en danger, retournant chez eux, de déchoir de la haute opinion où leurs œuvres les ont élevés, et de tomber en honteux désordres. Pour cela encore ne voulut-il pas que deux de ses disciples retournassent chez leurs parents, lorsqu'ils lui demandèrent congé, l'un d'aller enterrer son père mort, et l'autre d'aller vendre son bien pour le distribuer aux pauvres.— Si vous dites que vous êtes obligé d'aller assister votre mère, cela est véritable en un seul cas, qui est qu'elle fut dans la disette des choses nécessaires à la vie, et que, sans votre secours, elle fût en danger de mourir de faim Mais, grâce à Dieu, elle est assez accommodée des biens de ce monde et se peut passer de vous à l'avenir ainsi qu'elle a fait par le passé... Pour toutes ces raisons, je veux espérer, Monsieur, que tout de nouveau vous vous donnerez à Dieu pour le servir dans la Compagnie, selon ses desseins éternels, sans plus penser à la parenté, que pour vous en éloigner d'elle et d'affection, et pour la recommander à sa miséricorde ; car ainsi sa divine bonté vous continuera ses bénédictions, et les répandra à cause de vous sur les âmes qui vous touchent : je l'espère et je l'en prie de tout mon cœur. »

Mais si Vincent de Paul ne laissait pas ses enfants sortir de la Compagnie pour entrer dans le monde, volontiers il les exhortait, lorsqu'ils étaient sur le point de mourir, à sortir du monde et de la Compagnie pour aller au ciel. Voici presque entière une de ses exhortations à la mort, d'une douceur et d'une sublimité de foi admirables : « Eh bien, mon bon Frère, comment vous trouvez-vous à présent ! Vous croyez donc que c'est tout de bon que notre grand général, ce premier de tous les Missionnaires, Notre-Seigneur, vous veut avoir dans la mission du ciel ? Voyez-vous, il veut que nous y allions tous chacun à notre tour, et c'est une des principales règles et constitutions qu'il a faites étant sur la terre ! Volo%

) mmy illic sit et minister meus. Mon Dieu quelle consolation devez - vous avoir d'être choisi des premiers pour aller à cette Mission éternelle dont tous |es exercices

sont d'aimer Dieu ! N'est-il pas vrai que notre grand supérieur voudra bien vous faire cette grâce d'être du nombre de ces heureux Missionnaires? Oh ! sans doute, vous le d espérer de sa bonté, et dans cette confiance, lui dire avec humilité: « 0 mon Seigneur! d'où me vient ce bonheur? Hélas! ce n'est pas que je l'aie mérité, car quelle proportion y a-t-il entre le travail des Missions qui se font ici-bas, et la joie et la récompense éternelle des Missionnaires qui sont avec vous? C'est donc de votre seule bonté et libéralité, ô mon bon maitre, que je l'espère. Eh quoi ! outre l'inégalité qu'il y a entre le travail des Missions d'ici-bas et la récompense que vous leur donnez là-haut, j'ai commis quantité de péchés, lâchetés et infidélités qui m'en rendent indigne. J'espère néanmoins de votre bonté et libéralité infinie que vous me remettrez cette grande dette, comme à ce pauvre débiteur de l'Évangile: Et omne debitum dimisit ei, parce que votre miséricorde et votre bonté sont infiniment plus grandes que mes indignités et mes malices. » Il est certain que la plus grande gloire que vous êtes capable de lui rendre à présent, c'est d'espérer de tout votre cœur en sa bonté et en ses mérites infinis, car la grandeur des fautes à pardonner fera plus éclater la grandeur de sa miséricorde. C'est cette confiance qu'il attend de vous, afin de l'obliger par là à vous dire avec une affection de père : Hodie mecum eris in paradiso ! Voici encore le vrai temps de vous exercer beaucoup dans de fréquents et ardents actes d'amour envers votre cher et bon maitre. Quelques beaux actes d'espérance, si agréables à Dieu, que vous venez de faire, vous y doivent acheminer, car s'il est si magnifique, si libéral, si bon, comme vous espérez, n'est-il pas vrai que vous avez grandement sujet de vous exclamer et de dire: « O Dieu de mon cœur ! votre bonté infinie ne me permet pas de partager mes affections. Oh! possédez-vous seul mon cœur et ma liberté! 'Comment pourrais-je souhaiter autre chose que vous! Comment m attacher à quelque chose hors de vous! Serait-ce peut-être à moi-même ? Hélas ! vous me portez infi-

niment plus d'amour que je ne m'en porte ? Vous êtes infiniment plus désireux de mon bien et dans la puissance de m'en faire que moi-même, qui n'ai rien et n'espère rien que de vous! 0 mon unique bien ! 0 bonté infinie! Que n'ai-je autant d'amour pour vous aimer que tous les séraphins ensemble! Hélas! il est bien tard pour les imiter! 0 antiqua ■bonïtas, sero te amavil Mais du moins je vous offre, de toute l'étendue de mes affections, la charité de la très-sainte reine. des Anges et généralement de tous les bienheureux ! 0 mon Dieu, en face du ciel et de la terre, je vous donne mon cœur tel qu'il est! J'adore pour votre amour les secrets de votre paternelle Providence sur votre chétif serviteur ! Je déteste en votre présence et celle de toute la cour céleste tout ce qui me pourrait séparer de vous! 0 souveraine bonté, qui voulez être aimée des pécheurs, donnez-moi de l'amour pour vous et puis commandez ce que vous voudrez ! Da quod jubés, et jubé quod vis ! ■ Oui, mon très-cher Frère, il est vrai, il ne faut en douter nullement, que cela a été toujours le bon plaisir de Dieu que vous l'aimiez, mais surtout en ce moment. C'est afin que nous l'aimions qu'il nous a faits à son image et ressemblance, vu que l'on n'aime que ce qui est semblable à soi, sinon en tout, du moins en quelque chose. Cet amoureux de nos cœurs, voyant que par malheur le péché avait gâté cette ressemblance, a voulu rompre toutes les lois delà nature pour réparer ce dégât, mais avec un avantage si merveilleux, qu'il ne s'est pas contenté de mettre en nous sa ressemblance et le caractère de sa dignité, mais qu'il a voulu se faire semblable à nous, se revêtir de notre humanité. De plus, comme l'amour est inventif jusqu'à l'infini, après s'être attaché au poteau infâme de la croix pour gagner les âmes de ceux dont il veut être aimé, prévoyant que son absence pouvait causer quelque oubli ou refroidissement dans nos cœurs, il a institué le très-auguste Sacrement, où il se trouve réellement et substantiellement comme il est là haut au ciel. Par la il a voulu s'abaisser et s'anéantir encore plus qu'il n'avait fait en son incarnation, et en quelque façon se rendre plus que semblable à nous, jusqu'au point de nous servir de viande et de breuvage, prétendant par ce moyen que la même union et

ressemblance qui se fait entre la nature et substance nutritive, se lit spirituellement entre lui et cbacun des hommes, parce que l'amour peut et veut tout. Il l'a vuulu ainsi, et de peur que les hommes, n'entendant pas Lieu cet ineffable mystère et stratagème d'amour, ue vinssent à négliger de s'approcher de ce divin sacrement, il les y a obliges sous peine i d'encourir sa disgrâce éternelle : Nisi manducaverais carneml FUiihominis, non nabebins vilam in vobis. Excitez-vous donci à l'aimer. Croyez que le plus grand présent que vous sauriez lui offrir, c'est celui de votre cœur; il ne vous demande rienautre chose: Filit prœbe mifù cor tuum. Si vos pensées vous disent que c'est témérité à un pauvre débiteur et cliétif esclave d'aspirer aux caresses et baisers du maître suprême, dites-leur que c'est Dieu qui vous le commande et qui le désire. Que si la difficulté que vous avez pu ressentir a former des actes de foi vous causait quelque peine et scrupule, recourez aux actes d'amour qui plairont plus à Dieu, et renfermeront encore les actes des autres vertus intérieures. Que si vous avez eu quelque peine à former des actes de contrition, prenez-les du biais de l'amour: aussibien ne sont-ils rien autre chose. — N'agreez-vous pas que la volonté de Dieu s'accomplisse en vous? Ne désirez-vous point qu'il se complaise infiniment en vous ? Ne souhaitez-vous pas qu'il reçoive toute la gloire qu'il attend des douleurs qu'il permet que vous souffriez à présent ? Que s'il était en vous de lui procurer la gloire qu'il attend de toutes les créatures, ne le feriez- vous pas volontiers ? Mais n'êtesvous pas bien aise de toute la gloire et perfection que Dieu a en soi ? Ne détestez-vous pas de bon cœur tout ce qui est contraire au bon plaisir de Dieu en vous? Ne voudriez-vous pas l'avoir aimé toute voire vie comme la sainte Vierge? Eh bien, entretenez-vous souvent dans ces beaux sentiments, et croyez que ce sont là les lampes allumées de ces sages vierges qui furent pour cet effet admises aux noces éternelles avec l'époux. Oh! que c'est la une belle disposition pour entrer avec lui ! — Ne voulez-vous pas bien nous laisser dans l'espérance que vous ne nous oublierez pas quand vous serez au ciel avec la petite troupe des Missionnaires qui y sont déjà? Faites-nous le bien de leur témoigner la confiance que nous avons en leurs saintes

éternellement (164d). t

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