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CHAPITRE XI

La douceur est comme la fleur et le parfum de la charité. Fleur merveilleuse qui, chez Vincent, naquit et jeta tout son éclat sur une terre ingrate ! D'un tempérament bilieux et d'un esprit vif, il était naturellement porté à la colère. Mais, par les efforts de la vertu et le secours de la grâce, il en réprima au dehors les moindres apparences, et en dompta en lui jusqu'aux mouvements les plus secrets. Longue fut la lutte. Lorsqu'il <Hait dans la maison de Gondi, la générale des galères avait encore à s'affliger de ses tristesses, et ce n'est qu'en 1621 quil put dire : « Je m'adressai à Dieu, et le priai instamment de me changer cette humeur sèche et rebutante, et de me donner un esprit doux et bénin; et, par la grâce de Notre- Seigneur, avec un peu d'attention que j'ai faite à réprimer les bouillons de la nature, j'ai un peu quitté de mon humeur noire. »

Une fois en possession de la vertu de douceur, il la garda soigneusement, la cultiva et en pratiqua fidèlement tous les actes. A l'exemple du bienheureux évèque de Genève, qu'il prit et qu'il présenta toujours pour modèle, il n'eut plus qu'un abord ouvert, qu'une affabilité aimable, qui se traduisaient, dans toutes ses conversations, en paroles obligeantes, sans aucun mélange, toutefois, de fausse flatterie : à moins de raisons prises d'un intérêt plus élevé, il ne louait jamais personne en face.

Sa douceur excellait dans les reproches et la correction.

Dans sa conduite alors, dans ses paroles, il mettait une telle • modération et une telle suavité, qu'il amollissait les coeurs les plus durs et triomphait de toutes leurs résistances.

Sa douceur devenait plus compatissante et plus tendre envers les pécheurs, dont elle aimait à couvrir et comme à embaumer les fautes. Jamais un mot de plainte contre ceux qui f avaient abandonné; jamais de représailles contre leurs murmures. Loin de révéler les motifs de leur sortie, il disait d'eux tout le bien possible dans les limites de la vérité, et se vengeait de leurs petites passions par toutes sortes de bons offices.

Dans l'exercice de sa charge, il avait plus l'air d'un homme qui demande une grâce, que d'un supérieur qui donne des ordres. Manquait-on à ses commandements, il se contentait de dire : « Peut-être que si vous aviez fait ceia en la manière qua je vous ai prié, Dieu y aurait donné sa bénédiction. » Souvent même, lorsque la désobéissance était irréfléchie, indirecte ou de peu de conséquence, il ne disait rien, infligeant son silence et sa patience pour toute correction.

Il se montrait particulièrement doux envers les infirmes ou de corps ou d'esprit. Avec eux jamais de plainte, jamais un mot qui témoignât qu'il s'en trouvait chargé. Il admettait quelquefois aux épreuves de la Compagnie, malgré toutes le ; représentations contraires, certains sujets qui ne paraissaiant pas aptes à en faire jamais partie; et, plus d'une fois, par ses doux soins, il mérita que Dieu les délivrât de leurs incommodités et en fit de bons Missionnaires. A plus forte raison usait-il de douceur et de support envers ceux qui déjà appartenaient à la Congrégation, quelles que fussent leurs infirmités. « ^'e craignez pas, leur disait-il, d'être à charge à la Compagnie; au contraire, ce lui est une bénédiction d'avoir des infirmes, car ils méritent plus par leurs souffrances que les autres par leur travail. »

Les plus petits d'entre les siens, les Frères, et, parmi les Frères, les plus grossiers et les moins utiles, étaient l'objet prévilégié de sa douceur et de sa bénignité. Il les interrogeait dans les conférences, quelle que fût leur rusticité, les écoulait a vec une douce patience, et »«* les interrompait que pour rele-

▼er, mais toujours doucement, et en y mêlantdes excuses et des louanges, les erreurs qu'ils avaient avancées.

Sa douceur, si tolérante pour les défauts naturels du corps ou de l'esprit, ne s'effrayait même pas des vices de la volonté. Elle supportait les sujets incommodes, pour donner lieu au

tir et a la conversion; et, lorsqu'il n'y avait guère poir d'amendement, pour se donner un exercice salutaire.

Sa douceur ouvrait à tous, et au milieu des occupations les plus accablantes, sa chambre, son oreille et son cœur. Il était prêt à entendre le moindre des siens en tout temps, a vu ut sa messe, pendant son office, et même la nuit. Les scrupuleux pouvaient recourir à lui plusieurs l'ois par jour et par heure, même lorsqu'il était en aiïaires avec des personnes de distinction, et il les recevait avec bonté. Il se levait, allait au devant d'eux, les prenait dans un coin, les écoutait, répétait ses conseils, les leur écrivait même, les invitait à en l'aire tout haut la lecture pour s'assurer qu'ils avaient bien compris : rien ne lassait sa douce charité.

Et voilà comment Tronson, supérieur-général de Saint- Sulpicc, a pu dire que Vincent possédait si éminemment la vertu de douceur, qu'en le voyant, on croyait voir saint Paul conjurer les Corinthiens par la douceur et par la modestie de Jésus-Christ.

Il s'en croyait pourtant dépourvu, l'humble Saint, de celte douceur, prix pour lui de tant de combats. Aussi, exhortant les siens à l'acquérir aux mêmes conditions, il disait : « L'on voit quelquefois des personnes qui semblent être douées dune grande douceur, laquelle pourtant n'est bien souvent qu'un eiïet de leur naturel modéré ; mais ils n'ont pas la douceur chrétienne, dont le propre exercice est de réprimer et étouffer les saillies du vice contraire. On n'est pas chaste pour ne point ressentir de mouvements déshonnètes, mais bien lorsqu'en les sentant on leur résiste. Nous avons céans un exemple de

la vraie douceur; je le dis, parce que la personne n'est pas présente, et que vous pouvez tous vous apercevoir de son naturel sec et aride : c'est monsieur N., et vous pouvez bien juger s'il y a deux personnes au monde rudes et rébarbatives comme lui et moi; et cependant on voit cet homme se vaincre jusque-là qu'on peut dire vraiment qu'il n'est plus ce qu'il était : et qui a fait ceia ? c'est la vertu de douceur à laquelle il travaille, pendant que moi, misérable, je demeure sec comme une ronce. Je vous prie, Messieurs, de ne point arrêter vos yeux sur les mauvais exemples que je vous donne, mais plutôt je vous exhorte, pour me servir des termes du saint Apôtre, de marcher dignement et avec toute douceur et débon* naireté en l'état auquei vous avez été appelés de Dieu.»

Cette douceur il ne la voulait pas molle, ni lâche, ni indulgente, mais plutôt pleine de force et, de fermeté, grâce à cette connexion qui lie entre elles toutes les vraies vertus. Car, disait-il, « il n'y a point de personnes plus constantes et plus fermes dans le bien que les doux et les débonnaires; comme, au contraire, ceux qui se laissent emporter à la colère et aux passions de l'appétit irascible, sont ordinairement fort inconstants, parce qu'ils n'agissent que par boutades et par emportements : ce sont comme des torrents, qui n'ont de la force et de l'impétuosité que dans leurs débordements, lesquels tarisscrii sitôt qu'ils sont écoulés ; au lieu que les rivières, qui représentent les personnes débonnaires, vont sans bruit, avec tranquillité, et ne tarissent jamais. Aussi, tenons ferme pour la fin que nous nous proposons dans nos bonnes entreprises, mais usons de douceur dans les moyens que nous employons., imitant en cela les conduites de la sagesse de Dieu, qui atteint fortement à ses fins, et toutefois dispose suavement les moyens pour y parvenir. Imitons encore le bienheureux évèquc de Genève, le plus doux et le plus débonnaireque j'aie jamais connu. La première fois que je le vis, je reconnus en son abord, en la sérénité de son visage, en sa manière de converser et de parler, une image bien expresse de la douceur de Noire-Seigneur Jésus-Christ, qui me iragna le cœur. »

La douceur est particulièrement nécessaire aux gens de communauté et d'apostolat. « Nous avons, disait le Saint, d'au-

tant pins besoin de l'affabilité, que nous sommes plus obligés par m Ire vocation de converser souvent ensemble, et a\ i.ain; et que celte conversation est plus difficile, soit entre . en tant que nous sommes ou de diw; u de com-

t humeurs fort difTi lit a vu c leprochain, du-

quel il y a souvent beaucoup à supporter: et c'est la vertu d'affabilité qui lève ces difficultés, et qui étant comme rame dunl bonne conversation, la rend non-seulement utile, aussi agréable: elle fait que Ton se comporte dans la conversation avec bienséance, et avec condescendance les uns pour les autres ; et comme c'est la charité qui nous unit ensemble, ainsi que les membres d'un même corps, c'est aussi l'affabilité qui perfectionne cette union.

« Pratiquons particulièrement la vertu de douceur envers les pauvres gens de la campagne: autrement, ils se rebutent et n'osent s'approcher de nous, croyant que nous sommes trop sévères, ou trop grands seigneurs pour eux. Mais, quand on les traite affablement et cordialement, ils conçoivent d'autres sentiments pour nous, et sont mieux disposés à proiiter du bien que nous leur voulons faire. Or, comme Dieu nous a destinés pour les servir, nous le devons faire en la manière qui leur est lapins profitable, et par conséquent les traiter avec grande affabilité, et prendre cet avertissement du Sage comme s'adressant à un chacun de nous en particulier : « Congrcgationi pauperum a {Jubilera îefacito. Rendez-vous affable à l'assemblée des pauvres. •

o Soyons aû'ables, mais jamais flatteurs ; car il n'y a rien de si vil ni de si indigne d'un cœur chrétien que la flatterie ; un homme vraiment vertueux n'a rien tant en horreur que ce vice.

« D'un autre côté, ne contestons jamais contre personne, non pas même contre les vicieux que nous sommes obligés de reprendre ; mais servons-nous toujours à leur égard de paroles douces et affables, selon que la prudence et la charité le requièrent. N'entrons pas dans des altercations ou des aigreurs dans nos conférences avec les hérétiques qu'on gagne bien plus tôt par une douce et aimable remontrance. C'est ainsi que les anges agissent envers nous : ils nous inspirent le bien et

ne nous pressent pas de Je faire. L'expérience m'a fait voir qu'on gagne plus sur les esprits de procéder de cette sorte que de les solliciter d'entrer en nos sentiments, et de vouloir l'emporter sur eux. C'est l'ordinaire de l'esprit malin d'user d'empressement, et c'est son propre d'inquiéter les âmes. J'ai eu le bonheur de convertir trois hérétiques dans un voyage que je fis à Beauvais, et je dois déclarer que la douceur que j'ai exercée envers eux, a plus contribué à leur conversion que tout le reste de notre conférence. Quand on dispute contre quelqu'un, la contestation dont l'on use en son endroit lui fait bien voir qu'on veut emporter le dessus; c'est pourquoi il se prépare à la résistance plutôt qu'à la reconnaissance de la vérité : de sorte que, par ce débat, au lieu de faire quelque ouverture à son esprit, on ferme ordinairement laportedeson cœur ; comme au contraire la douceur et l'affabilité la lui ouvrent. Nous avons sur cela un bel exemple en la personne du bienheureux François de Sales, lequel, quoiqu'il fût très -savant dans les controverses, convertissait néanmoins les hérétiques plutôt par sa douceur que par sa doctrine. A ce sujet, Mgr le cardinal du Perron disait qu'il se faisait fort, à la vérité, de convaincre les hérétiques, mais qu'il n'appartenait qu'à Mgr l'évèque de Genève de les convertir. Souvenezvous bien des paroles de saint Paul à ce grand missionnaire saint Timothée : « Servum domini non opporiet liligare ; il ne faut point qu'un serviteur de Jésus-Christ use de contestations ou de disputes. » Et je puis bien vous dire que je n'ai I jamais vu ni su qu'aucun hérétique ait été converti par la force de la dispute, ni par la subtilité des arguments, mais bien par la douceur, tant il est vrai que cette, vertu a de force pour gagner les hommes à Dieu. »

Le Saint revenait avec prédilection sur la douceur et la bonté à exercer envers les pauvres gens, à quoi il attribuait tous les bons succès qu'il apprenait des Missions de la Compagnie. Et il en prenait occasion, soit dans ses entretiens, soit dans ses lettres, de recommander plus qu" jamais la pratique de ces vertus II écrivait en ce sens à un des siens, accusé de traiter le peuple, dans ses prédications, avec trop de rudesse : t Si Dieu a donné quelque bénédiction à nos pre-

micres Missions, on a remarqué que c'était pour avoir agi aimablement, humblement et sincèrement envers toutes sortes de personnes; et s'il a plu à Dieu de se servir du plus misérable pour la conversion (le quelques hérétiques, ils oui lé eux-mêmes que c'était par la patience et par la cordialité qu'il avait eues pour eux. Les forçats même avec lesquels j'ai demeuré ne se gagnent pas autrement: lorsqu'il . arrivé de leur parler sèchement, j'ai tout gâté ; et, au contraire, lorsque je les ai loués de leur résignation, que je les ai plaints en leurs souffrances, que je leur ai dit qu'ils étaient heureux défaire leur purgatoire en ce monde, quej'ai baisé leurs chaînes, compati à leurs douleurs, et témoigné affliction pour leurs disgrâces, c'est alors qu'ils m'ont écouté, qu'ils ont donné gloire à Dieu, et qu'ils se sont mis en état de salut. Je vous prie, Monsieur, de m'aidera rendre grâces à Dieu de cela, et à lui demander qu'il ait agréable de mettre tous les Missionnaires dans cet usage de traiter doucement, humblement et charitablement le prochain, en public et en particulier, et même les pécheurs et les endurcis, sans jamais user d'invectives, de reproches ou de paroles rudes contre personne. Je ne doute pas, Monsieur, que vous ne tâchiez de votre côté d'éviter cette mauvaise façon de servir les âmes, qui, au lieu de les attirer, les aigrit et les éloigne. Noire-Seigneur Jésus- Christ est la suavité éternelle des hommes et des anges, et c'est par cette même vertu que nous devons faire en sorte d aller à lui en y conduisant les autres. »

Douceur envers les pauvres gens, douceur aussi envers les pécheurs: « Il ne faut pas s'étonner, disait le Saint, devoir faire des manquements aux autres, parce que, comme le propre des ronces et des chardons est de porter des piquants, ainsi, dans l'état de nature corrompue, le propre de l'homme est de faillir, puisqu'il est conçu et naît dans le péché, et que ie juste même, selon le sentiment de Salomon, tombe sept fois, c'est-à-dire plusieurs fois le jour. L'esprit de l'homme a ses sortes d'intempéries et de maladies comme le corps : au lieu de s'en troubler et de s'en décourager, il doit, en reconnaissant sa condition misérable, s'en humilier, pour dire à Dieu, comme David après son péché : « Bonum mihx quia humilias ti

me, ut discam justificationes tuas. Il m'est bon que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos justifications. » Il faut se supporter soi-même dans ses faiblesses et imperfections, et néanmoins travailler à s'en relever. Il faut encore supporter les autres et couvrir charitablement leurs défauts ; car, s'il est défendu de juger mal d'autrui, il est encore moins licite d'en mal parler, étant le propre delà charité, comme dit le saint apôtre, de couvrir la multitude des péchés. Écoutons encore le Sage: • Audistï verbum adversus proximum tuum? Commoriaturin te. Avez-vous entendu quelque discours contre votre prochain? Etouffez-le et faites-le mourir en vous. »

Douceur même envers ceux qui en semblaient le plus indignes, par exemple envers les prêtres et les religieux esclaves à Tunis et à Alger, que leur servitude avait fait tomber dans une honteuse licence. Il écrivait à un de ses prêtres qui exerçait là les fonctions de grand vicaire: ■ Vous ne devez nullement vous raidir contre les abus, lorsque vous voyez qu'il en proviendrait un plus grand mal. Tirez ce que vous pourrez de bon des prêtres et des religieux esclaves... par les voies douces, et ne vous servez des sévères que dans l'extrémité, de peur que le mal qu'ils souffrent déjà par l'état de leur captivité, joint à la rigueur que vous voudriez exercer en vertu de votre pouvoir, ne les porte au désespoir. Il est impossible d'exercer votre charge en rigueur de justice, sans augmenter les peines de ces pauvres gens, ni presque sans leur donner sujet de perdre patience, et de vous perdre vous-même. Surtout il ne faut pas entreprendre d'abolir sitôt les choses qui sont en usage parmi eux, bien que mauvaises. Quelqu'un me rapportait l'autre jour un beau passage de saint Augustin, qui dit qu'on se garde bien d'attaquer l'abus d'un vice qui règne en un lieu, parce que non-seulement on n'en viendra pas à bout, mais au contraire on choquera les esprits en qui cette coutume est comme invétérée, en sorte qu'on ne serait plus capable de faire en eux d'autres biens que néanmoins on eût faits, les prenant d'un autre biais. Je vous prie donc de condescendre autant que vous pourrez à l'infirmité humaine. Vous gagnerez plutôt les ecclésiastiques esclaves en leur compatissant que par le rebut et la correction. Ils ne manquent pas de lumière, mais de force,

laquelle s'insinue par l'onction extérieure de? paroles et du

bon exemple. Je ne dis pas qu il faille autoriser ni permettre

•rdres, mais je dis que les remèdes en doivent être

doux et bénins en l'état où ils sont, et appliqués avec grande

ution. »

Douceur encore dans la correction, que le Saint a recommandée dans tant de lettres. Se plaignait-on à lui de quelqu'un, il répondait invariablement : a S'il n'avait pas ces défauts, il en aurait d'autres; et si vous n'aviez rien à soutïïir, votre charité n'aurait pas beaucoup d'exercice, ni votre conduite assez de rapport à celle de Notre-Seigncur, qui a bien voulu avoir des disciples grossiers et sujets à divers manquements, pour avoir occasion, en pratiquant la douceur et le support, de nous montrer par son exemple comme doivent agir ceux qui sont en charge. Je vous prie, Monsieur, de vous régler sur ce saint modèle, qui vous apprendra non-seulement à supporter vos confrères, mais aussi la manière de les aider à se défaire de leurs imperfections. Il ne faut pas négliger le mal par une tolérance trop lâche, mais il faut aussi tâcher d'y remédier avec douceur. »

A un second supérieur, occupé dans une Mission lointaine avec un autre prêtre de la Compagnie : « J'espère de la bonté de Notre-Seigneur qu'il donnera sa bénédiction à vos emplois, si la cordialité et le support est entre vous deux ; et je vous prie, au nom de Dieu, Monsieur, que ce soit là votre grand exercice. Et parce que vous êtes le plus ancien et le supérieur, supportez tout avec douceur de celui qui est avec vous ; je dis tout, en sorte que, déposant en vous-même la supériorité, vous vous ajustiez à lui dans un esprit de charité. C'est là le moyen par lequel Notre-Seigneur a gagné et perfectionné ses apôtres, et celui aussi par lequel seul vous viendrez à bout de ce bon prêtre. Selon cela, donnez un peu d'espace à son humeur, ne lui contredisez jamais à l'heure même que vous croyez en avoir sujet, mais avertissez-le quelque temps après, humblement et cordialement ; et surtout comportez-vous de telle façon, qu'il ne paraisse aucune division entre vous et lui; car vous êtes-là, comme sur un théâtre, exposés à la vue de toutes sortes de personnes, dans l'esprit desquelles un seul

acte d'aigreur qu'on verrait en vous serait capable de tout gâler. J'espère que vous ferez usage de ces avis que je vous donne, et que Dieu se servira d'un million d'actes de vertus que vous pratiquerez, comme de. base et de fondement du bien qu'il veut faire par vous. »

Ici encore, tous ces enseignements éparpillés sur la nature, l'excellence, la nécessité et la pratique de la douceur, le Saint les réunit en deux conférences spéciales.

« La douceur et l'humilité, dit-il un jour, sont deux sœurs germaines qui s'accordent fort bien ensemble. Nous avons pour régie de les étudier soigneusement en Jésus-Christ, qui nous dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. »

« La douceur a plusieurs actes qui se réduisent à trois principaux: et le premier de ces actes a deux offices, dont l'un est de réprimer le mouvement de Ja colère, les saillies de ce feu qui monte au visage, qui trouble l'âme, qui fait qu'on n'est plus ce qu'on était, et qu'un visage serein change de couleur, et devient noirâtre, ou tout enllammé. Que fait la douceur ? Elle arrête ce changement; elle empêche celui qui la possède de se laisser aller à ces mauvais effets. Il ne laisse pourtant pas de sentir le mouvement de la passion ; mais il lient ferme, a(in qu'elle ne l'emporte. Il lui pourra arriver quelque ternissure au visage, mais il se remet bientôt. Au reste, il ne faut pas s'étonner de nous voir combattus ; les mouvements de la nature préviennent ceux de la grâce, mais ceux-ci les surmontent. Il ne faut pas nous étonner des attaques, mais demander grâce pour les vaincre, étant assuréï qu'encore que nous sentions quelque révolte en nous contraire à la douceur, elle a celte propriété de réprimer. Voilà donc le premier office du premier acte, qui est beau à merveilles, et si beau qu'il empêche la laideur du vice de se montrer : c'est un certain ressort dans les esprits et dans les âmes, qui non-seulement tempère l'ardeur de la colère, mais qui en étouffe les moindres sentiments.

« L'autre office de ce premier acte de la douceur consiste en ce qu'étant parfois expédient qu'on témoigne de la colère, qu'on reprenne, qu'on châtie, il lait néanmoins que les âmes

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qui ont cette vertu de douceur ne font pas les choses par emportement de la nature, mais parce qu'elles pensent qu'il les raol faire: comme le Fils de Dieu qui appela saint Pierr tan, qui disait aux Juifs : Allez hypocrites ! non une fois, mail plusieurs, ce mut étant répété dix ou douze fois dans un chapitre; en d'autres rencontres il chassa les vendeurs du temple, renversa les tables, et fit d'autres signes d'un homme courroucé. Etaient ce des emportements de colère ? Non, il avait cette douceur au suprême degré. En nous, cette vertu fait qu'on est maître de sa passion ; mais en Notre-Seigneur, qui n'avait que des propassions, elle lui faisait seulement avancer ou retarder les actes de la colère, selon qu'il était expédient. Si donc il se montrait sévère en certaines occasions, lui qui était doux et bénin, c'était pour corriger les personnes à qui il parlait, pour donner la chasse au péché et ôter les scandales; c'était pour édifier les âmes, et pour nous donner instruction. Oh ! qu'un supérieur qui agirait de la sorte ferait un grand fruit! Ses corrections seraient bien reçues, parce qu'elles seraient faites par raison, et non par humeur. Quand il reprendrait avec vigueur, ce ne serait jamais par emportement, mais toujours pour le bien de la personne avertie. Comme Noire-Seigneur doit être notre modèle en quelque condition que nous soyons, ceux qui conduisent doivent regarder comme il a gouverné, et se régler sur lui. Or il gouvernait par amour; et si quelquefoisil promettait la récompense, d'autres fois aussi il proposait le châtiment : il faut faire de même, mais toujours par le principe de l'amour. On est pour lors en l'état où le prophète désirait que Dieu fût quand il disait: Domine, ne in furore tuo arguas me: il semblait à ce pauvre roi que Dieu fût en colère contre lui, et pour cela il le prie de ne le châtier pas en sa fureur. Tous les hommes en sont logés là, nul ne veut être corrigé par colère. C'est une faveur accordée à peu de personnes de n'en point sentir les premières émotions, comme j'ai dit ; mais l'homme doux en revient aussitôt, il maîtrise la colère et la vengeance, en sorte que rien n'en procède qui ne soit appliqué par l'amour. Voilà donc le premier acte de la douceur, qui est de réprimer les mouvements contraires dès qu'on les ressent, soit en arrêtant

tout-à-fait la colère, soit en l'employant si bien dans la nécessité, qu'elle ne soit nullement séparée de la douceur. C'est pourquoi, Messieurs, maintenant que nous en parlons, proposons-nous, toutes les fois qu'il nous viendra quelque occasion de nous fâcher, d'arrêter tout court cet appétit, pour nous récolliger et nous élever à Dieu, lui disant : « Seigneur qui me voyez assailli de cette tentation, délivrez-moi du mal qu'elle me suggère. »

a Le second acte de la douceur est d'avoir une grande affabilité, cordialité et sérénité de visage envers les personnes qui nous abordent, en sorte qu'on leur soit à consolation. De là vient que quelques-uns, avec une façon riante et agréable, contentent tout le monde; Dieu les ayant prévenus de cette grâce, par laquelle ils semblent vous offrir leur cœur, et vous demander le vôtre; au lieu que d'autres, comme moi, grossiers, se présentent avec une mine resserrée, triste et rébarbative, ce qui est contre la douceur. Selon cela, un vrai Missionnaire fera bien de se composer affablement, et de s'étudier à un abord si cordial et amiable, que par ces signes de sa bonté il donne consolation et confiance à tous ceux qui l'approchent. Vous voyez que cette douce insinuation gagne les cœurs et les attire, selon cette parole de Notre-Seigneur: Que les débonnaires posséderont la terre ; et, au contraire, on a fait cette remarque des personnes de condition qui sont en emploi, que, quand elles sont trop graves et froides, chacun les craint et les fuit.

« Et comme nous devons être employés auprès des pauvres gens des champs, de Messieurs les ordinands, des exercitants, et de toutes sortes de personnes, il n'est pas possible que nous produisions de bons fruits, si nous sommes comme des terres sèches qui ne portent que des chardons. Il faut quelque attrait et un visage qui plaise, pour n'effaroucher personne.

« Je fus consolé, il y a trois ou quatre jours, de la joie qui me parut en quelqu'un qui sortait de céans, où il avait remarqué, disait- il, un abord doux, une ouverture de cœur, et une certaine simplicité charmante (ce sont ses termes), qui l'avaient grandement touché.

« 0 Sauveur, que ceux-là étaient bien heureux qui avaient la grâce de vous aborder! Quel visage! Quelle douceur l

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Qucllo cordialité leur montriez-vous pour les attirer! Quelle confiance ne donniez-vous pas aux (unes pour vous approcher! Oh! quelles marques d'amour! Saint André y fut pris le premier, et par lui saint Pierre, et puis tous les autres. Mon Sauveur! celui qui aurait cet abord amoureux et cette bénignité ravissante, oh! qu'il ferait de fruits dans votre se! Les pécheurs et les justes viendraient à lui, les uns pour être redressés, les autres pour être encouragés. Isaïe dit de Notre-Seigneur qu'il serait nourri de beurre et de miel, pour nous exprimer la douceur qui lui serait donnée pour discerner le bien et le mal. Il n'est donné qu'aux âmes qui ont la douceur de discerner les choses ; car, comme la colère est une passion qui trouble la raison, il faut que ce soit la vertu contraire qui donne le discernement. 0 Sauveur débonnaire, donnez-nous cette douceur!

t Le troisième acte de la douceur consiste, quand on a reçu du déplaisir de quelqu'un, à passer outre, à n'en témoigner rien, ou bien à dire en l'excusant : « Il n'y pensait pas, il l'a fait par précipitation, un premier mouvement l'a emporté; » enfin, à détourner sa pensée du grief prétendu. Quand une personne dit des choses fâcheuses à ces esprits doux pour les aigrir, ils n'ouvrent pas la bouche pour lui répondre, et ne font pas semblant de l'entendre.

« La douceur ne nous fait pas seulement excuser les affronts et les injustices que nous recevons, mais elle veut que nous traitions doucement ceux qui nous les font, par des paroles aimables ; et, s'ils venaient nous outrager jusqu'à nous donner un soufflet, que nous le souffrions pour Dieu. Oh! si le Fils de Dieu en sa conversation paraissait si bon, combien plus a-t-il fait éclater sa douceur en sa passion ! C'a été au point de ne laisser échapper aucune parole fâcheuse contre les déicides qui le couvraient d'injures et de crachats, et se riaient de ses douleurs. « Mon ami ! » dit-il à Judas qui le livrait à ses ennemis. Oh! quel ami ! il lui va au devant avec celle douce parole : « Mon ami! » Il traite tous les autres avec la même bonté, « Qui cherchez-vous? leur dit-il, me voici. » Méditons ces actes prodigieux de douceur qui surpassent l'entendement humain. Considérons comment il conserve celle douceur dans

les plus horribles tortures de son crucifiement. 0 Jésus! quel exemple pour nous, qui avons entrepris de fous imiter!

« Après cela, ne devons-nous pas nous affectionner à cette vertu de douceur, par laquelle non-seulement Dieu nous fera la grâce de réprimer les mouvements de la colère, de nous comporter gracieusement envers le prochain, et de rendre bien pour mal ; mais encore de souffrir paisiblement les afflictions, les blessures, les tourments et la mort même que les hommes nous pourraient causer? Faites-nous la grâce, mon Sauveur, de profiter des peines que vous avez endurées avec tant d'amour et de douceur! Plusieurs en ont profité par votre bonté, et peut-être que je suis seul ici qui n'ai pas encore commencé à être tout ensemble et doux et souffrant. »

Dans une autre conférence, saint Vincent de Paul, avec le sens positif qu'il portait jusque dans la plus haute spiritualité, réduisit en conseils plus précis encorda pratique de cette vertu.

« En premier lieu, dit-il, pour n'être point surpris des occasions dans lesquelles on peut manquer contre la douceur, il faut les prévoir, et se représenter les sujets qui pourraient vraisemblablement exciter à la colère, et former en son esprit par avance les actes de douceur qu'on se propose de pratiquer en toutes occasions.

• Secondement, il faut détester le vice de la colère, en tant qu'il déplaît à Dieu, sans pour cela se fâcher ou s'aigrir contre soi-même de s'y voir sujet, d'autant qu'il faut fiaïr ce vice et aimer la vertu contraire, non parce que celui-là nous déplaît et que celle-ci nous a2rr'e, mais uniquement pour l'amour de Dieu, auquel cette vertu plaît et ce vice déplaît; et, si nous faisons ainsi, la douleur que nous concevrons des fautes commises contre cette vertu sera douce et tranquille.

« Troisièmement, lorsqu'on se sent ému de colère, il est expédient de cesser d'agir, et môme de parler, et surtout de se déterminer, jusqu'à ce que les émotions de cette passion soient accoisées, parce que les actions faites dans celte agitation, n'étant pas pleinement dirigées par la raison, qui est troublée et obscurcie par la passion, quoique d'ailleurs elles semblent bonnes, ne peuvent pourtant jamais être parfaites.

• Quatrièmement, pendant celte émotion, il faut faire ciïort sur soi-même, pour empêcher qu'il n'en paraisse aucune marque sur le visage, qui est l'image d l'âme, mais la retenir et reformer par la douceur chrétienne : ce qui n'est point contre la simplicité, parce qu'on le fait, non pour paraître autre qu'on n'est pas, mais par un désir sincère que la vertu de douceur qui est en la partie supérieure de l'âme, s'écoule sur le visage, sur la langue et sur les actions extérieures, pour plaire à Dieu, et au prochain pour l'amour de Dieu.

« Cinquièmement enfin, il faut, surtout en ce temps-là, s'étudier à retenir sa langue; et, malgré tous les bouillons de la colère et toutes les saillies du zèle qu'on pense avoir, ne dire que des paroles douces et agréables, pour gagner les hommes à Dieu. Il ne faut quelquefois qu'une parole douce pour convertir un endurci; et, au contraire, une parole rude est capable de désoler une âme, et de lui causer une amertume qui pourrait lui être très-nuisible. Je n'ai usé que trois fois en ma vie de paroles de rudesse pour reprendre et corriger les autres, croyant avoir quelque raison d'en user de la sorte, et je m'en suis toujours depuis repenti, parce que cela m'a fort mal réussi, et qu'au contraire, j'ai toujours obtenu par la douceur ce que j'avais désiré. •

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