‹ Vertus et doctrine spirituelle de Saint Vincent de PaulChapitre 20 sur 61 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Nous arrivons à la vertu fondamentale de Vincent de Paul, à cette humilité que nul saint, après Celui auquel rien n'est comparable, après Celui qui, étant en la forme de Dieu, s'est anéanti et a pris la forme de l'esclave, après Celle qui a puisé dans sa bassesse le principe de sa grandeur, que nul saint n'a possédée dans le même degré que lui. Humilité prodigieuse, qui épouvante non-seulement notre orgueil, mais notre intelligence, lorsque nous voyons cet homme admirable se mettre au-dessous de la terre et dos enfers; se préférer les plus pervers, les forçais, les suppliciés, et même les démons! Humilité pourtant qui seule explique Vincent de Paul, qui seule, par le sacrifice incessant qu'elle lui imposait de luimême, explique sa charité, prodigieuse comme elle. Il n'a été le plus charitable que parce qu'il a été le plus humble des hommes. Humilité excessive, ont dit quelques-uns. Mais non: si le Saint a excédé dans la bonne opinion qu'il avait d'autrui et l'hyperbole de ses éloges, il ne l'a pas fait dans le bas sentiment qu'il avait de lui-même. En comparaison du démon et des plus grands pécheurs, au-dessous desquels il se ravalait, sans doute il ne se mettait pas à sa place, mais, en comparaison de Dieu, de sa grandeur, de sa sainteté, qu'est-ce que le plus grand et le plus saint, sinon bassesse et imperfection ? C'est ce sentiment plus vrai et plus profond de Dieu qui a rendu les saints, quoique relativement plus grands,

BUlflUTÉ. 185

néanmoins plus humbles que les autres hommes, et par là plus charitables et plus dév On a dit : « Si la clémence était exilée delà terre, elle devrait uver un refuge dans le cœur des rois. » C'est le mot que le cardinal de la Rochefoucauld appliquait à l'humilité et au cœur de Vincent de Paul. Ce n'est pas assez dire que l'humilité était sa vertu; c'était en quelque sorte sa passion. Jamais ambitieux n'a eu soif d'honneurs, voluptueux de plaisirs, comme Vincent de Paul de mépris et d'abjection.

tt-seulement il ne disait rien de lui-même à sa louange, mais il s'efforçait de détruire tous les souvenirs honorables de sa vie. Que ne lit-il pas pour anéantir la lettre qui est restée comme le monument de sa captivité à Tunis ! Cette lettre avait été trouvée en 1658, parmi des papiers de famille, et remise au chanoine Saint-Martin. Celui-ci n'eut rien de plus pressé que d'en envoyer une copie à saint Vincent de Paul, croyant lui faire plaisir en ramenant sa vieillesse sur ce souvenir de ses jeunes années. Mais Saint-Martin lui-môme, malgré son long commerce avec Vincent, n'avait pas encore mesuré toute la profondeur d'une humilité qui ne cherchait dans ses souvenirs que de nouveaux abaissements, qu'un moyen pour s'attirer le mépris des hommes. A la vue de ce monument de son glorieux esclavage, Vincent rougit et se hâta de l'ensevelir dans les flammes. Mais ce n'était qu'une copie et l'original restait toujours en des mains étrangères qui pouvaient s'en servir comme d'une pièce de conviction contre lui, lorsqu'il voudrait, suivant sa coutume, publier et exagérer ses misères et son néant. Il écrivit donc à Saint-Martin pour le supplier de lui envoyer sa lettre môme. Mais le chanoine ouvrit enlin les yeux, et, entrevoyant la pensée de son humble ami, il ne se pressa pas d'obéir à sa requête. Pendant plus d'un an Vincent renouvela ses instances, et six mois avant sa mort, le 18 mars 1660, il écrivit encore à Saint-Martin en ces termes ■vifs et pressants: « Je vous conjure, par toutes les grâces qu'il a plu à Dieu de vous faire, de me faire celle de m'envoyer cette misérable lettre qui fait mention de la Turquie. Je vous prie de rechef, par les entrailles de Jésus-Christ Notre-Seigneur, de me faire au plus tôt la grâce que je vous demande. »

Jamais on n'a usé d'un langage plus sacré pour implorer la vie. Il s'agissait de bien plus pour Vincent: il s'agissait de ne pas laisser derrière lui un témoignage authentique, écrit et signé de sa main, qui lui fût un titre d'honneur. Or, le temps pressait, car il se sentait mourir: de là son instante prière.

Il y a plus : dans tout le cours de sa vie, une fois à peine il a parlé de son esclavage, et cela dans le temps où la mémoire en était toute récente, et encore conlidentiellement, à un seul prêtre qu'il avait besoin peut-être de préparer au saint ministère dans les régions barbaresques. Du reste, il garda sur ce sujet un silence absolu. Vingt fois, dans les assemblées de charité, il a eu l'occasion d'en entretenir son auditoire ; vingt fois il s'est tu. Et cependant, que de motifs toute autre humilité que la sienne eût pu trouver pour excuser, pour justifier un tel récit ! par exemple, le besoin d'exciter la pitié en faveur de malheureux esclaves, en racontant, non des souffrances étrangères, mais des souffrances personnelles, des tortures expérimentées ; en se mettant lui-même en scène dans une peinture dramatique ; en montrant même, à la façon de l'éloquence ancienne, la trace du fer, restée empreinte sur ses membres. Lui seul ne crut pas que la charité la plus exigeante demandât un tel sacrifice à l'humilité. Chose plus étonnante encore ! on savait, malgré tout, sa captivité de Tunis, sans en connaître les détails, et on le mit souvent sur ce sujet. Un secrétaire du roi, en particulier, nommé J ean-Baptiste Daulier, qui avait été esclave à Alger, le provoqua bien des fois, par le récit de ses propres aventures, à raconter les siennes. Vains efforts: Vincent écoutait toutes ces descriptions des villes barbaresques, comme des descriptions d'un pays qui lui aurait été entièrement inconnu, tous ces récits des souffrances de l'esclavage sans répondre qu'il les avait subies, et jamais il ne céda à la tentation si naturelle aux voyageurs, et surtout aux voyageurs à aventures étranges, de parler de lui-même.

Artisan des plus grandes choses, il se réputait incapable des moindres, plus propre à détruire qu'à édifier dans l'Église de Dieu. De là son mépris et sa défiance de lui-même ; sa crainte de s'ingérer dans aucune entreprise, à moins d'y être en quelque sorte jeté par le bras de Dieu. Il aurait voulu que

le bien fût toujours fait par les autres plutôt que par lui Obligé d'agir, au moins attendait-il une impulsion extérieure

où il voyait la volonté de la Providence, à laquelle désormais il renvoyait tout honneur et toute gloire. « C'est Dieu quia fait, disait-il alors, sans que j'y eusse pensé ; je n'y suis pour rien que pour mes péchés qui ont entravé l'œuvre divine. »

Car il s'étudiait à cacher toutes les grâces particulières qu'il recevait de Dieu, et son action personnelle dans toutes ses entreprises. La charité seule pouvait faire violence à son humilité, et le déterminer à découvrir ce qui était de nature à tourner à son avantage. D'ailleurs, il se conduisait invariablement d'après cette maxime : . Si je fais une action publique et que je la puisse pousser bien avant, je ne le ferai pas, mais j'en retrancherai ce qui pourrait lui donner quelque lustre et à moi quelque réputation. De deux pensées qui me viennent en l'esprit pour parler sur quelque sujet, quand la charité ne m'obligera point de faire autrement, je produirai la moindre au dehors, afin de m'humilier, et retiendrai la plus belle pour la sacrifier à Dieu dans le secret de mon cœur. Car Nôtre-Seigneur ne se plaît que dans l'humilité de cœur, et dans la simplicité des paroles et des actions. »

Même lorsqu'il était obligé de parler des œuvres que Dieu avait faites par lui, ou des bénédictions que le ciel avait répandues sur sa conduite, il trouvait moyen de dégager et comme de mettre en dehors sa personnalité. Il attribuait tout à la Compagnie, ou se -confondait dans un pluriel avec elle pour toutes les choses honorables ; mais il ne manquait pas de parler à la première personne dans toutes les formules humiliantes et dans le récit des mauvais succès, jaloux de réserver pour lui seul tout ce qui pouvait causer quelque abaissement ou quelque abjection. A Dieu et aux autres l'honneur et la louamre pour tout le bien qui se faisait en la Compagnie; à lui seul, à sa grossièreté, à ses péchés, la responsabilité de tout le mal qui s'y pouvait commettre.

Car, s'il se taisait sur ses mérites, s'il cachait soigneusement tous ses avantages, il révélait avec empressement sas moindres imperfections que son humilité grossissait en crimes abomi-

nables, et il parlait avec une sainte intempérance de tout ce qui, en sa naissance, en sa personne, en sa conduite pouvait lui procurer avilissement et mépris. A peine arrivé à Paris, en 1609, fuyant la gloire avec la même passion que d'autres la recherchent, et craignant d'être accusé de noblesse comme tant d'autres de roture, il ne garda, comme un valet, que son nom de baptême, et ne se fit plus appeler que M. Vincent. Et si, dans des actes publics et authentiques, il était obligé de signer son nom de famille, il avait soin d'en rapprocher étroitement les deux parts, dans la crainte qu'un soupçon de noblesse ne se glissât dans l'intervalle.

Il se plaisait a raconter en toutes rencontres sa basse extraction et les humbles fonctions de son enfance. Dans une visite qu'il lui faisait à Saint-Lazare, l'évêque de Saint-Pons parla accidentellement au château de Montgaillard, qui donnait le nom à sa famille : « Oh, je le connais bien, interrompit Vincent ; dans ma jeunesse, je menais souvent mes bestiaux de ce côté-là. » — « J'ai lhonneur d'être votre parent, » lui écrivait de Dax un fils de famille en lui demandant sa protection. — « Je ferai pour vous ce que je ferais pour mon propre frère, répondit l'humble prêtre ; mais ne vous dites pas le parent d'un homme sorti d'un pauvre laboureur, et dont le premier métier a été de garder les bestiaux de son père. » Aux petits comme aux grands il tenait le même langage. « L'aumône, Monseigneur ! » lui dit un jour une femme qui croyait par là lui faire sa cour. — « Oh! ma pauvre femme, répondit Vincent, vous me connaissez bien mal, car je ne suis que le fils d'un pauvre villageois. » — « Vous vous méprenez, ma bonne femme, » dit-il à une autre qui faisait valoir qu'elle avait été servante de madame sa mère ; « ma mère n'a jamais eu de servante, ayant été servante elle-même, et étant la femme, et moi le iils d'un paysan. » Il ne se contentait pas d'afficher ainsi sa bassesse à la cour et à la ville, en public comme en particulier ; il la dénonçait jusqu'à l'étranger, et y cherchait soit un motif nouveau de reconnaissance pour les services rendus à lui ou à sa Congrégation, soit un refuge contre les louanges données à sa vertu. « Quid, obsecro, taudandum ineo cui omnia desunt; quique patrem suum agnoscit

trm agricolam? » Ainsi il écrirait à Lisbonne au comte ( qui avait protégé un de ses prêtres jel côtes

de Portugal, et lui avait témoigné à lui-même dans une de très un prorond respect. A tous donc, aux riches et aux pauvres, il aimait à déclarer sa basse naissance; aux pauvres surtout, afin qu'ils le considérassent comme ayant été du leur

tion. Aussi, un jour, un homme de village étant venu à Saint-Lazare le demander, et le portier ayant répondu qu'il était occupé pour le moment avec quelques seigneurs : « Ce

donc plus M. Vincent, répartit cet homme, car lui-même m'a dit qu'il n'était, comme moi, que le fils d'un simple paysan. »

Dans ces humbles aveux, nul ne verra ce calcul hypocrite qui rappelle avec complaisance un point de départ bien bas pour forcer à mesurer la distance qui le sépare du point d'arrivée, et à louer le mérite qui Ta franchie. Chez Vincent, c'était uniquement besoin et passion d'abaissement. Et comme cette passion satisfaite remplissait son cœur de joie, il en avait quelquefois scrupule. En 1633, il écrivait à un de ses prêtres : « Je disais avec consolation ces jours passés, en prêchant dans une communauté, que je suis le fils d'un pauvre laboureur ; et dans une autre compagnie, que j'ai gardé les bestiaux. Croiriez-vous bien, Monsieur, que je crains d'en avoir de la vaine satisfaetion, à cause de la peine que la nature en souffre ? » Admirables remords du bonheur de l'humiliation et de la souffrance, des délices de Varna nesciri et pro nihilo reputari !

En 1623, alors qu'il habitait le collège des Bons-Enfants, son humilité fut mise a une épreuve dont elle sortit glorieusement. Il était dans sa chambre, lorsque le portier vint lui annoncer qu'un jeune paysan assez mal vêtu et se disant son neveu demandait à lui parler. Fatale fermentation du levain originel de l'orgueil dans les plus humbles! Vincent lui-même rougit d'abord et pria un des siens d'aller recevoir le jeune homme. Ma;s il rougit bientôt d'avoir rougi, et, descendant lui-même, il alla jusque dans la rue où son neveu était resté, l'embrassa tendrement, le prit par la main et l'introduisit dans la cour du collège. Puis il fit appeler tous les prêtres de sa Compagnie,

et, leur présentant le paysan confus : « Messieurs, dit-il, voici le plus honnête de ma famille. — Mon neveu, ajouta-t-il en se tournant vers le jeune homme, saluez ces messieurs. » Et toute la journée il le présenta pareillement comme un personnage, toujours dans le costume de son pays, à tous les visiteurs de condition qui vinrent à Saint-Lazare. Mais le remords d'un mouvement de fausse honte restait dans son cœur. Ce fut un besoin pour lui de s'en décharger à la première retraite qu'il fit avec les siens. « Messieurs et mes Frères, dit-il publiquement, priez pour un orgueilleux qui a voulu faire monter son neveu secrètement en sa chambre, parce qu'il était paysan ot mal habillé. »

Cette visite de son neveu rappelle un fait de son enfance qu'il raconta dans sa vieillesse à la présidente de Lamoignon. Un jour qu'il faisait avec elle un pèlerinage à Saint-Fiacre, aux environs de Meaux, à huit lieues de Paris, l'entretien roula sur les vertus du saint qu'on allait vénérer. « C'était un homme très-humble, dit Vincent, et moi, je ne suis qu'un orgueilleux et un pécheur. Je me souviens qu'une fois, au collège où j'étudiais, on vint me dire que mon père, qui était un pauvre paysan, me demandait. Je refusai de lui aller parler, en quoi je fis un grand péché. » — « C'est le plus grand, je crois, ajoutait en rapportant ce fait Mme de Lamoignon, qu'il ait commis en toute sa vie. » Admirable vertu de ce vieillard, qui, recommandable alors par sa réputation de sainteté et ses charges, trouvait moyen de faire deux actes d'humilité à la fois, en avouant la faute de sa jeunesse et en rappelant sa basse naissance !

Du reste, l'humilité ne lui permit pas de jamais rien faire pour tirer aucun des siens de sa pauvre et basse condition. « Ils sont heureux dans leur condition de laboureur, une des plus innocentes et des plus commodes pour le salut : » telle était son invariable réponse à toutes les requêtes. Moins, encore consentait-il à introduire dans l'Église quelqu'un de ses neveux pour lui donner part aux biens du sanctuaire. Cette intrusion sacrilège répugnait surtout à sa vertu. « Laboureurs plutôt que bénéficiaires ! » répondait-il aux sollicitations de tous, même des personnes pieuses et de quelques

évtqucs. Et il écrivait à ce sujet à l'abbé Je Saint Martin, un 3 plus anciens amis : « Je vous remercie des soins que mon petit neveu, duquel je vous dirai que je n'ai jamais désire qu'il lut ecclésiastique, et encore moins aijc eu I.i pensée de le faire élever pour ce dessein ; celte condictant la plus sublime qui soit sur la terre, et celle la même que Notre-Seigneur a voulu prendre et exercer. Tour moi, si j'avais su ce que c'est, quand j'eus la témérité d'y entrer, comme je l'ai su depuis, j'aurais mieux aimé labourer la terri! que de m'engager dans un état si redoutable. C'est ce que j'ai témoigné plus de cent fois aux pauvres gens de la campagne, lorsque, pour les encourager à vivre contents et en gens de bien, je leur ai dit que je les estimais heureux en leur condition. »

Celte admirable lettre nous explique la formule adoptée par le Saint dans sa correspondance. Gardant pour les actes publics son litre de supérieur, il ne se qualifiait partout ailleurs que d' indigne prêtre.

Malgré ses longues études théologiques, ses diplômes de bachelier en théologie et de licencié en droit canon, malgré sa science très-étendue, son intelligence pénétrante, son bon sens infaillible, il ne parlait que de sa sottise, de son ignorance, et ne se disait qu'un pauvre écolier de quatrième. «Vous êtes un ignorant, lui dit un jour l'orgueilleux Saint-Cyran : bien loin de mériter d'être à la tète de votre Congrégation, vous mériteriez d'en être chassé ; et je suis fort surpris qu'on vous y souffre. — Hélas ! Monsieur, répondit l'humble saint, j.'cn suis plus surpris que vous, car je suis encore plus ignorant que vous ne le pensez, et, si l'on me rendait justice, on ne manquerait pas de me renvoyer de Saint-Lazare. »

Un jour, après des consolations et des conseils prodigués à un étudiant tenté de désespoir, il ajouta : « Si le diable vous remet en esprit celte mauvaise pensée, servez- vous de cette réponse que je viens de vous faire, et dites à ce mal heu tentateur que c'est Vincent, un ignorant, un quatrième, qui vous a dit cela. »

Une autre fois il répondit, au sujet d'un supérieur qu'on prétendait n'être pas assez civilisé pour son poste : « El moi,

comment suis-je fait? et comment est-ce qu'on m*a souffert jusqu'à cette heure, dans l'emploi que j'ai; moi qui suis le plus rustique, le plus ridicule et le plus sot de tous les hommes parmi les gens de condition, avec lesquels je ne saurais dire six paroles de suite qu'il ne paraisse que je n'ai point d'esprit ni de jugement ; mais, qui pis est, qu? je n'ai aucune vertu qui approche de la personne dont il est question ? »

On le voit, il aimait à se ravaler dans sa vertu comme dans sa naissance et ses qualités naturelles. Répondant à Marie- Henriette de Rochechouart, supérieure d'une des maisons de la Visitation de Paris, qui s'était recommandée à ses prières : « Je vous offrirai à Dieu, lui dit-il, puisque vous me l'ordonnez, mais j'ai besoin du secours des bonnes âmes plus qu'aucune personne du monde, pour les grandes misères qui accablent la mienne, et qui me font regarder l'opinion qu'on a de moi comme un châtiment de mon hypocrisie, laquelle me fait passer pour autre que je ne suis. »

A un prélat qui le traitait de parfait chrétien : « Oh ! que dites-vous ? Moi, un parfait chrétien ! On me doit plutôt tenir pour un damné et pour le plus grand pécheur de l'univers! »

A un jeune Missionnaire nouvellement entré dans la Compagnie qui s'accusait d'avoir si peu profité de ses bons exemples et des merveilles de sa vie : « Monsieur, nous avons cette pratique parmi nous de ne louer jamais personne en sa présence. Il est vrai que je suis une merveille, mais une merveille de malice, plus méchant que le démon, lequel n'a pas tant mérité d'être en en fer que moi : ce que je ne dis pas par exagération, mais selon les véritables sentiments que j'en ai. »

A un au'.eur qui voulait lui dédier un livre : « Que me dites-vous, Monsieur! Si vous aviez pensé que je suis le fils d'un pauvre laboureur, vous ne m'auriez pas donné cette confusion nî vous n'auriez pas fait ce tort à votre livre, de mettre en son frontispice le nom d'un pauvre prêtre qui n'a d'autre lustre que des misères et des péchés. 1

A un autre auteur dans le même cas : « Vous me désobligeriez extrêmement, si vous en veniez aux effets. Les lettres dédicatoires se font à la louange de ceux à qui elles s'adressent, et je suis tout à fait indigne de louange. A bien parler de mu,

il faudrait dire que je suis le fils d'un laboureur, que j'ai gardé les pourceaux et les vaches, et ajouter que cela n'est rien au prix, de mon ignorance et de ma malice. Jugez de là, Monsieur, si une personne si chétive que je suis doit être noinni public de la manière que vous me le proposez. C'est le plus grand déplaisir que vous me sauriez faire. Oui, Monsieur, il me serait si sensible, que je ne sais si j'en perdrais le ressentiment. »

Toutes ses lettres sont pleines de pareilles professions d'humilité. « Je suis confus, écrivait-il à la baronne de Renty, de ce que vous vous adressez à un pauvre prêtre comme moi, puisque vous n'ignorez ni la pauvreté de mon esprit, ni mes misères. •

t II y a plus de trente ans, mandait-il à la supérieure de la Visitation de Varsovie, que j'ai l'honneur de servir vos maisons de Paris. Mais, hélas! ma chère Mère, je n'en suis pas meilleur pour cela, moi qui devrais avoir fait un grand progrès en la vertu à la vue de ces âmes incomparablement saintes. Je vous supplie très-humblement de m' aider à demander pardon à Dieu du mauvais usage que j'ai fait de toutes ses grâces. >»

Et il écrivait encore : « La manière avantageuse dont vous parlez de moi m'a beaucoup affligé. Je me vois bien éloigné de l'état où vous me supposez ; et, au contraire, dans celui qui mène au fond des abîmes, si Dieu n'a pitié de moi. qui, suis le plus inutile, le plus misérable, et qui ai le plus besoin des miséricordes de Dieu. Je vous prie de les lui demander pour moi. »

Dans les assemblées de piété, les assemblées des Dames, comme dans les conférences ecclésiastiques, souvent il se taisait par humilité, ou laissait l'avis qu'il avait ouvert pour prendre le sentiment des autres. Une dame s'en aperçut un jour et lui en fit un doux reproche : « Pourquoi, lui dit -elle, ne pas tenir davantage à vos avis, qui sont toujours les meilleurs? — A Dieu ne plaise, Madame, répondit-il, que mes chétives pensées prévalent sur celles des autres ! je suis bien aise que Dieu fasse ses affaires sans moi, qui ne suis qu'un misérable. »

Mais c'est au conseil de conscience, c'est-à-dire au laite des

10 i VERTUS ET DOCTRINE DE S. VINCENT DE PAUL.

honneurs, que son humilité jeta le plus vif éclat. C'était pour l'humble prêtre, l'entrée et un rang à la cour; c'étaient des hommages de la part de tous les ambitieux ; c'était une sorte d'omnipotence sur toutes les affaires et tous les biens de rivalise de France. Qu'on juge de sa douleur et des efforts qu'il dnt lairc pour être déchargé ! Il écrivit aussitôt à Rome : « Je n'ai jamais été plus digne de compassion que je suis, ni n'ai eu plus de besoin de prières qu'à présent dans le nouvel emploi que j'ai. J'espère que ce ne sera pas pour longtemps. Priez Dieu pour moi. »

Il garda plus d'une année cette humble espérance. ■ Je prie Dieu tous les jours, disait-il à un de ses prêtres, d'être tenu pour un insensé, comme je suis, pour n'être pas employé à celle sorte de commission, et pour avoir plus grande commodité de faire pénitence de mes péchés. » En effet, il priait Dieu et les hommes. A partir du jour de sa nomination, il ne dit pas une seule fois la messe sans demander la grâce d'être rendu à sa première condition. Il était en perpétuelles instances auprès de la reine, du cardinal, et de tous ceux dont il pouvait attendre une protection de nouvelle espèce. A la fin de 16ii, il parut être exaucé : à l'occasion d'un voyage qu'il fut obligé de faire, le bruit courut qu'il était disgracié de la cour. Un ecclésiastique, informé de la fausseté de cette nouvelle, vint lui porter ses compliments : « Ah! plût à Dieu qu'elle fût vraie ! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel et se frappant la poitrine. Mais un misérable comme je suis n'était pas digne de cette faveur. » Et il écrivit dans le même sens à Godoing, son supérieur de Rome, le 4 janvier 1645 : « Béni soit Dieu de tout ce que vous me dites ! Il est vrai qu'il y avait quelque apparence que je ne serais plus toléré longtemps dans mon emploi ; mais mes péchés sont cause qu'il en a été autrement, et qu'il n'a plu à Dieu d'agréer les sacrifices que je lui ai offerts à ce sujet. Au nom du Seigneur j'espère, et je ne serai pas confondu. •

Il se rendait à la cour dans le même équipage qu'à ses Missions des champs, avec la soutane qu'on peut voir encore, soutane de grosse étoffe, râpée, rapiécée. Jamais il n'en voulut changer, même pour aller au Louvre. Lui en mettait-on une neuve dans sa chambre, il reprenait sa vieille, et, s'il ne

rtCMlLITÔ. 105

la retrouvait plus, il tâchait d'en aviser une semblable sur le dos d'un de ses prêtres à peu près de sa taille, e*. opérait secrètement un échange qu'il achevait de dissimuler par quelque rajustement. Pauvre, son costume était en même temps trèspropre : «< sans tache et sans trou, »> disait-il lui-même en répondant soit aux compliments soit aux plaisanteries qu'il lui valait. Ainsi répondait-il un jour à Mazarin qui, le prenant par sa méchante ceinture, le montrait à la reine en disan: : « Vo\cz donc, Madame, comme M. Vincent vient habillé à la cour, et la belle ceinture qu'il porte! » Par cette propreté, il croyait suffisamment concilier les devoirs de la bienséance avec ses habitudes de simplicité et de pauvreté. L'éclat du Louvre ne l'éblouissait pas, et, si les glace3 lui renvoyaient son image : « 0 le gros maroufle ! • s'écriat-il, comparant, sans doute, dans sa mémoire les appartements royaux avec la chaumière de son enfance; puis, s'élevant à des pensées plus hautes, il se disait : « Oh mon Dieu ! si par le moyen de ce verre, qui ne provient que de terre, nous voyons jusqu'à la moindre action qui se fait dans la chambre, qu'est-ce que ne voient pas les bienheureux dans ce grand miroir de la divinité qui remplit tout, et en qui toutes choses sont renfermées ! »

Mais ce n'était pas seulement en lui-même, c'était devant tous qu'il se plaisait à s'humilier, à expier une grandeur involontaire, des distinctions qui lui étaient un martyre. « J'étais bien jeune encore, déposa au procès de canonisation le ministre Le Pelletier, quand je vis au Louvre le serviteur de Dieu, et je l'y ai vu bien des fois. Il y paraissait avec une modestie et une prudence pleines de dignité. Les courtisans, les prélats, les ecclésiastiques et autres personnes lui rendaient par estime de grands honneurs : il les recevait avec beaucoup d'humilité. Sorti du conseil, où il avait décidé du sort de ce qu'il y avait de plus grand dans le royaume, il était auss; commode, aussi familier avec le dernier des hommes que parmi les esclaves de Tunis ou sur le banc des forçats. Un vertueux évêque,qui ne l'avait pas vu depuis son entrée à la cour, l'ayant trouvé ensuite aussi humble, aussi aiïable, aussi disposé à rendre service qu'auparavant, ne put s'empêcher de lui dire : « Monsieur Vincent est toujours monsieur Vincent. »

Dans les commencements de sa faveur, le prince de Gondé voulut un jour le faire asseoir auprès de lui : « Quoi ! Monseigneur, répondit en reculant l'humble prêtre; c'est déjà trop d'honneur que Votre Altesse veuille bien me souffrir en sa présence. Mais me faire asseoir auprès d'elle ! ignore-t-elle donc que je suis le fils d'un pauvre villageois! » — C'était sa défense, son mot d'ordre contre toutes les attaques faites à son humilité! — Moribus et vita nobilitatur homo, répliqua le prince ; d'ailleurs, Monsieur Vincent, ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on connaît votre mérite, » Et, pour en mieux, juger, il fit tomber la conversation sur quelque point de controverse. Vincent le traita avec tant de netteté et de précision, que le prince s'écria : « Et quoi ! Monsieur Vincent, vous dites, vous prêchez partout que vous êtes un ignorant, et voilà que vous venez de résoudre en deux mots une des plus grandes difficultés qui nous soient proposées par les religionnaires! » De là le prince passa a quelques questions de droit canonique, et, charmé de plus en plus des réponses de Yécolier de quatrième, il se leva sans mot dire, et courut féliciter la reine du choix d'un homme si versé dans ce qui regardait les biens et les matières ecclésiastiques.

Plus d'une lois il lut en butte aux railleries amères, aux plus noires calomnies. On tâcha de le perdre dans l'esprit de la reine, du ministre et des gens de bien : ce lui était un bonheur et une récompense de son zèle. «Vous êtes un vieux fou, » lui dit une fois un jeune gentilhomme, qu'il avait sans doute frustré de ses espérances coupables. — « Vous avez raison, mon fils, » répondit le saint vieillard en tombant à genoux, « et je vous demande pardon de l'occasion que je puis vous avoir donnée de me dire de telles paroles. • — « Savez-vous bien, Monsieur Vincent, ce qu'on dit de vous? » lui demanda un jour la reine en riant. — « Madame, je suis un grand pécheur ! — Mais vous devriez vous justifier. — On en a bien dit d'autres contre Îsotre-Seigneur, et il ne s'est jamais justifié. «

Jamais il ne se justifia lui-même. Un mauvais ecclésiastique, qu'il avait écarté d'un bénéfice voulait s'en venger en répandant contre lui des bruits déshonorants. « Si M. Vin-

colporta-t-il chez des personnes de condition, n'a pas été pour moi, c'est que je n'ai pas voulu l'acheter. Mais cet ne, si ennemi de la simonie dans les autres, s'en accommode parfaitement pour lui-même ; et je sais quelqu'un à qui il vient de procurer un bénéfice au prix d'une bibliothèque et d'une bonne somme d'argent. » — Cette fois le Saint lut ému, et, dans son premier mouvement, il prit la plume pour écrire une lettre de justification. Mais, à peine avait-il tracé quelques mots : « 0 misérable ! se dit-il à lui-même, à quoi penses-tu ? Quoi ! tu veux te justifier ! et voilà que nous venons d'apprendre qu'un chrétien, faussement accusé à Tunis, a demeuré trois jours dans les tourments, et enfin est mort sans proférer une parole de plainte, quoiqu'il fût innocent du crime qu'on lui imposait : et toi, tu te veux' excuser ! Oh! non, il n'en sera pas ainsi! » Et il déchira la lettre commencée. A quelques jours de là, le calomniateur mourait misérablement, et tout le monde y vit une vengeance de Dieu.

Une fois, ayant remarqué qu'un seigneur, d'abord son ami, ne lui témoignait plus qu'aversion, il l'alla trouver : t Monsieur, lui dit-il avec un visage serein, je suis assez misérable pour vous avoir donné quelque mécontentement, sans en avoir eu aucun dessein; et, ne sachant en quoi, je viens vous supplier humblement de me le dire, afin que je répare ma faute. » Devant tant de franchise et d'humilité, le seigneur n'osa se plaindre et revint à sa première amitié.

Ainsi fit le Saint envers un religieux qui lui gardait rancune. Il s'habillait aux Bons-Enfants pour dire la messe, lorsque lui vint à l'esprit le mot de l'Évangile (Math., V. 23) : « Si, offrant votre don à l'autel, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez votre don, et allez d'abord vous réconcilier avec lui. » Soudain, il quitte les ornements sacrés, se rend auprès du religieux, se répand devant lui en excuses, en professions d'estime pour sa personne et pour son ordre, eî revient à l'autel offrir le sacrifice de réconciliation et d'amour.

S'il ne réussissait pas du premier coup, son ingénieuse

charité finissait toujours par trouver quelque moyen de désarmer la haine. S'étant jeté aux pieds d'un supérieur de communauté religieuse pour lui demander pardon dune offense chimérique, il s'était vu repousser avec mépris etinjures, et s'était retiré joyeux d'avoir été maltraité pour l'amour de la justice. Peu de jours après, quelques ornements manquant à Saint-Lazare, c'est à ce supérieur même, comme à son meilleur ami, qu'il en envoie emprunter. A une telle requête, le supérieur, confus et touché, s'écrie: « C'est à ce coup que je reconnais l'homme de Dieu ! » Les ornements partent, il les suit, et bientôt lui et le saint prêtre sont aux pieds et dans les bras l'un de l'autre.

Quelquefois il effrayait et mettait en fuite les importuns par un acte inattendu de profonde humilité. Maltraité publiquement à la porte de Saint-Lazare par un seigneur dont il refusait de recommander le fils : « Vous avez raison, Monsieur, lui dit-il, en se jetant à ses pieds, je suis un misérable et un pécheur. » Et le seigneur de se jeter aussitôt dans son carrosse. Mais il ne put échapper si facilement à l'humble prêtre, qui se releva aussitôt, courut après lui et ne le quitta qu'après lui avoir fait une profonde révérence.

Déjà on a pu voir que son humilité ne se traduisait pas seulement en vaines paroles, mais qu'elle se portait aux actes du plus profond abaissement. Que de fois il s'est mis à genoux devant ses prêtres pour faire l'aveu public de ce qu'il appelait les crimes de tia vie passée ! Que de fois encore il s'est accusé publiquement d'infractions prétendues à ses devoirs, et même de mouvements secrets qu'il avait pourtant assez comprimés pour n'en laisser rien paraître au dehors ! Que de fois eniin il s'est accusé des fautes commises dans la Compagnie, dont il se croyait toujours le premier auteur, ou de la mort de ses Missionnaires, des pertes subies dans les biens de Vlnstitut, où il voyait une punition de ses péchés ! Tous les Uns, au jour anniversaire de son baptême, il se mettait à genoux devant sa communauté, et demandait pardon à Dieu et aux hommes de tous les péchés qu'il avait commis, de tous les scandales qu'il avait donnés, depuis tant d'années que la bonté divine le souffrait sur la terre, et il se recommandait

x prières de tous pour obtenir sa conversion et la miséii-

rde de Dieu.

Il s'abaissait ainsi jusque devant le moindre de ses Frères. Croyait-il eu avoir offensé quelqu'un, il le cherchait partout, au jardin, à la cuisine, môme à la cave, se jetait à ses pi les lui baisait et lui demandait pardon. En 1649, étant tombé malade a Richelieu, on lui envoya de Parisi'intirmier de Saint- Lazare qui, mieux que personne, connaissait son tempérament et la manière de le traiter. Vincent l'accueillit, sans doute, avec sa bonté ordinaire; mais il crut devoir lui dire, d'un ton affligé : « Ma vieille carcasse ue méritaitpas que vous fissiez un si long voyage. » Craignant aussitôt que l'infirmier ne vit dans cette parole un reproche plutôt qu'une protestation d'humilité, il se jeta aussitôt à ses pieds et lui demanda pardon. Ce ne fut pas assez pour eut homme, insatiable d'humiliations, tremblant toujours devant l'ombre de la charité blessée. De retour à Saint-Lazare, il saisit ou suscita l'occasion de faire amende plus solennelle; et un jour que le Frère infirmier se trouvait dans sa chambre avec son assistant, il dit à celui-ci : « Croiriez-vous, Monsieur, que ce bon Frère étant venu à Richelieu pour moi, je ne lui épanchai point mon cœur comme j'étais accoutumé? et c'est de quoi je lui demande très-humblement pardon en votre présence, et je vous prie de prier Dieu pour moi, afin qu'il me lasse la grâce de ne plus commettre de semblables fautes. »

Une humilité si profonde devait souffrir de toute supériorité et de toute distinction. Aussi, avons-nous vu quels efforts il lit, en 1642, pour se démettre de sa charge (Kfg, p. 80).

Forcé de la garder, au moins en refusa-t-il tous les avantages et tous les honneurs. Il se plaignait des témoignages d'honneur que le respect pour sa vertu inspirait aux siens ; et, quand ceux-ci lui objectaient qu'on en usait ainsi dans toutes les communautés: «Je le sais bien, répondait-il, et il faut respecter les raisons qu'elles ont de le faire; mais j'en ai de plus fortes pour ne le point souffrir à mon égard, moi qu ne dois pas être comparé au moindre des hommes, puisque je suis le pire. »

Il empêcha qu'on couvrit d'une natte, à plus forte raison

qu'on exhaussât la place qu'il occupait à l'église : « C'est le privilège des évêques, dit-il. et non d'un misérable prêtre tel que je suis. »

Dans le même esprit d'humilité, il prenait toujours pour lui les moindres ornements de l'église. En 1638, à la naissance du roi, Anne d'Autriche avait envoyé à Saint-Lazare un ornement en drap d'argent. C'était aux environs de la fête de Noël, et on se réjouissait de voir Vincent, qui devait officier à celle solennité, s'en revêtir le premier. Mais il s' effraya d'ornements si riches, et il fallut absolument lui en donner de plus communs.

Tandis qu'il se plaisait à s'abaisser pour les autres aux plus humbles offices, jusqu'à laver la vaisselle et à décrotter les souliers d'un ordinand, il refusait pour lui les services que réclamaient sa place, son âge et ses infirmités. Il pansait lui-même ses jambes ulcérées, et n'appelait le carrosse dont il fut obligé de se servir que son ignominie.

Il étendait l'amour de l'humilité de sa personne à sa Congrégation, qu'il qualifiait toujours de petite, très-petite et chétive Compagnie; qu'il voulait qu'on regardât comme la moindre de toutes, comme devant, en toute circonstance, occuper la dernière place parmi le clergé soit régulier, soit même séculier, et dont il borna le ministère à l'évangélisation des pauvres gens des champs et des villages. Une fois que, dans une lettre à sainte Chantai, il avait glissé quelque chose qui pouvait tourner à l'honneur de sa Compagnie, il en eut un remords, et il lui écrivit : « Je vous ai dit quantité de choses à l'avantage de cette petite Compagnie. Certes, ma chère Mère, cela me fait peur. C'est pourquoi je vous supplie d'en beaucoup diminuer et ce ne dire cela à personne. Hélas ! ma digne Mère, si vous saviez notre ignorance et le peu de vertu que nous avons, vous auriez grande pitié de nous... Je vous dis ceci les larmes aux yeux, en la vue de la vérité de ce que je vous dis et des abominations de ma pauvre âme. Je vous supplie donc, ma chère Mère, d'offrir a Dieu la confusion que j'en ai, et la confession que je vous en fais en la présence de sa divine Majesté. >• C'est pourquoi, lorsqu'on demandait à être admis dans sa Compagnie, il disait : « Quoi! Monsieur, vous voulez être Missionnaire ? Et comment avez-vous jeté

HUMILITÉ. 20t

les yeux sur notre petite Compagnie ? car nous ne sommes que de pauvres gens. » Et l'un des plus grands étonnements de 9a vie fut que l'abbé de Tournus, Louis de Rochechouart de Chandenier, eût voulu « se couvrir du nom et des habits de la pauvre Mission pour se présenter devant Dieu, » (Vie, p. 335). Et si Ton insistait auprès de lui en faisant l'éloge de sa Compagnie, il ajoutait : « C'est la bonté que vous avez pour nous qui vous fait penser de la sorte ; mais il est vrai que les autres communautés sont toutes saintes, et que nous sommes des misérables, et plus misérables que les misérables. » Aussit quand il apprenait que les travaux de la Compagnie étaient méconnus ou calomniés, il s'en réjouissait et refusait de les défendre : « Je ne me justifierai jamais que par les œuvres, disait-il. Du reste, c'est un bonheur d'être traité en la manière que Notre- Seigneur l'a été. »

Inutile d'ajouter, lorsqu'il s'agit de saint Vincent de Paul, que l'humilité, chez lui, ne nuisait en rien à la constance et à la générosité. Saint Thomas a bien dit que l'humilité, loin de détruire la grandeur d'âme, l'affermit, au contraire, en lui donnant Dieu pour fondement solide, et qu'en même temps elle la règle et l'ordonne, en l'empêchant de se perdre dans les emportements de la vanité et de l'activité humaine. Nul, plus que Vincent, n'a été actif et ferme, lorsqu'il était question de soutenir les intérêts de Dieu ou de l'Église. Par l'exemple de saint Louis, à la fois si humble et si magnanime, il faisait voir combien l'humilité s'accorde aisément avec la générosité et la grandeur du courage. Il l'a montré par son propre exemple : nul ne s'est l'ait si petit, nul n'a fait de plus grandes choses.

C'est de l'humilité, de cette vertu favorite, que le Saint parlait surtout avec amour et élévation. Aussi, dans tous les auteurs spirituels, il n'y a rien de comparable à ses conférences sur l'humilité. Pour en faire comprendre la nécessité et l'excellence, il allègue d'abord, suivant son usage constant.

les leçons et les exemples cte Notre-Seigneur : « Si je faisais parler quelqu'un d'entre vous, quel qu'il fût, il nous apporterait une quantité d'autorités ou de raisons touchant cette matière; mais, pour honorer les paroles et les sentiments de Notre-Seigneur, nous dirons seulement qu'elle nous est recommandée par lui-même: Discite a rnequia sum humilis corde! Si c'était un apôtre, si c'était saint Pierre ou saint Paul qui jTious fît cette leçon, si c'était les prophètes ou quelque saint, on pourrait dire qu'ils n'étaient comme nous que des disciples. Si c'était des philosophes, hélas ! ils n'ont pas connu cette vertu ! et Aristote lui-même n'en a rien dit, lui qui a si bien parlé de toutes les autres vertus morales.

« Il n'y a donc que Jésus-Christ qui a dit et pu dire: Discite. Oh! quelles paroles! ■ Apprenez de moi et non d'un autre, non d'un homme, mais d'un Dieu! Apprenez de moi! »— Quelle est donc, Seigneur, cette chose si chère à vos yeux?— « Que je suis humble!»— 0 Sauveur, quel mot! Je suis humble\— « Oui, je le suis, non par extérieur seulement, par ostentation et par vanité, mais humble de cœur; non d'une humiliation légère et passagère, mais d'un cœur véritablement humilié devant mon Père éternel, d'un cœur toujours humilié devant les hommes et pour les hommes pécheurs, regardant toujours les choses abjectes et viles , et les embrassant toujours avec joie et amour. Discite. »— Cela est si contraire à l'esprit du monde et à ses maximes, si éloigné de la disposition des hommes et du cœur de chacun d'eux, que, si un Dieu ne l'avait dit et ne l'avait fait, personne ne voudrait en entendre parler; car tous esiment tant ce qui est en eux et ce qu'ils produisent au dehors, }u'iln'y en a pas un qui, naturellement, ne veuille avoir une tonne réputation, et qui ne fasse tout pour être loué et estimé.

« Et cependant tous aiment l'humilité par-dessus toutes les merlus, du moins en spéculation, ce qui est un fruit de la grâce Ju baptême et de l'esprit de Notre-Scigneur. Tous l'aiment, et personne ne la possède, parce que nous avons un étonnant penchant pour l'orgueil. 0 Sauveur! que vos actions nous instruisent autrement! Qu'est-ce que la vie de ce divin Sauveur, sinon une humiliation continuelle, active et passive? Il l'a tellement aimée, qu'il ne l'a jamais quittée sur la terre

pendant sa vie; et, même après sa mort, il a voulu que l'Église nous ait représenté sa personne divine par la figura d'un crucifix, afin de paraître à nos yeux dans un état d'ignominie, comme ayant été pendu pour nous ainsi qu'un criminel, et comme ayant souflert la mort la plus honteuse el la plus infâme qu'on ait pu s'imaginer. Pourquoi cela ? parce qu'il connaissait l'excellence des humiliations et la malice du péché contraire, qui non-seulement aggrave les autres péchés, mais qui rend vicieuses les œuvres qui de soi ne sont pas mauvaises, et qui peut infecter et corrompre celles qui sont bonnes, même les plus saintes. C'est parce qu'il vo\ ait la hauteur, la profondeur, la longueur et la largeur de l'humilité, et savait les rapports qu'elle aaux perfections de Dieu son Père avec l'homme pécheur.

t Toute sa vie n'a donc été qu'une suite d'humiliations. Ce corps admirable, formé par le Saint-Esprit, demeurer si longtemps enfermé dans le sein d'une Vierge! Vouloir qu'il fût dit qu'on lui avait refusé un logement, et qu'ainsi il avait été réduit à une étable ! Après avoir reçu les hommages du ciel et de la terre, tomber incontinent après dans le mépris, étant contraint de s'enfuir en Egypte pauvrement comme un enfant ! que dis-je? comme un Dieu faible et impuissant ! Sa vie a été une suite de continuelles atïèctions pour le mépris. Son esprit en était tellement plein, que quiconque eût fait l'anatomie de son cœur, aurait trouvé dans ce cœur adorable que la sainte humilité y était gravée préférablement à toutes les autres vertus. »

L'humilité, c'est donc la vertu de Jésus - Christ; c'est la vertu de sa sainte Mère, la vertu des plus grands saints ; c'est la vertu des Missionnaires. » Mais que dis-je ? je me reprends, je souhaiterais que nous l'eussions; et, quand j'ai dit que c'était la vertu des Missionnaires, j'entends que c'est la vertu dont ils ont plus de besoin, et dont ils doivent avoir un très-ardent dé3ir : car celte chétive Compagnie, qui est la dernière de toutes, ne doit être fondée que sur l'humilité, comma sur sa vertu propre ; autrement nous ne ferons jamais rien qui vaille, ni au dedans ni au dehors ; et sans l'humilité nous ne devons attendre aucun avancement pour nous, ni aucun pro-

fit envers le prochain. 0 Sauveur! donnez-nous donc cette sainte vertu, qui nous est propre, que vous avez apportée au monde, et que vous chérissez avec tant d'affection ! Et vous, Messieurs, sachez que celui qui veut être un véritable Missionnaire, doit travailler sans cesse à acquérir cette vertu et à s'y perfectionner, et surtout se donner de garde de toutes les .pensées d'orgueil, d'ambition et de vanité, comme des plus grands ennemis qu'il puisse avoir ; leur courir sus aussitôt qu'ils paraissent, pour les exterminer, et veiller soigneusement pour ne leur donner aucune entrée. Oui, je le dis de rechef, que, si nous sommes véritables Missionnaires, chacun de nous en son particulier doit être bien aise qu'on nous tienne pour des esprits pauvres et chétifs, pour des gens sans vertu, qu'on nous traite comme des ignorants, qu'on nous injurie et méprise, qu'on nous reproche nos défauts, et qu'on nous publie comme iusupportables pour nos misères et imperfections. Je passe encore plus avant, et je dis que nous devons être bien aises qu'on dise de notre Congrégation en général qu'elle est inutile à l'Église, qu'elle est composée de pauvres gens, qu'elle réussit mal en tout ce qu'elle entreprend, que ses emplois de la campagne sont sans fruit, les séminaires sans grâce, les ordinations sans ordre. Oui, si nous avons le véritable esprit de Jésus-Christ, nous devons agréer d'être réputés tels que je viens de dire.— «Mais, répliquera quelqu'un, Monsieur, qu'est-ce que vous nous dites? Durus esthicsermo. »— Il est vrai, je vous l'avoue, que cela est dur à la nature et qu'il lui est bien difficile de se persuader qu'elle a mal fait, et encore plus de souffrir qu'on le croie et qu'on le lui reproche: mais aussi cela est bien facile à comprendre à une âme qui possède la vraie humilité, et qui se connaît telle qu'elle est ; et tant s'en faut qu'elle s'en attriste, qu'au contraire elle s'en réjouit, et est très-contente de voir que, par ses humiliations et par sa petitesse. Dieu soit exalté et glorifié. Je sais bien que Notre- Seigneur fait la grâce à plusieurs de la Compagnie d'aller à lire d'ailes à cette vertu, et d'animer leurs actions du désir de leur propre anéantissement et de l'affection de se cacher et de se confondre. Mais il faut demander à Dieu qu'il fasse !a même grâce à tous les autres, afin que nous n'ayons point d'autres prétentions que de nous

abaisser et de nous anéantir pour l'amour et pour la gloire de Dieu, et qu'enfin la vertu propre de la Mission soit l'humilité. Pour tous y affectionner davantage, remarquez ce que je vaia

vous dire, qui est que si jamais vous avez oui raconter par de*

I mes du dehors quelque bien qui ait été fait parla Compagnie, vous trouverez que c'est parce qu'il leur a paru en elli quelque petite image d'humilité, et qu'elles lui ont vu pratiquer quelques actions basses et abjectes, comme d'instruire les

ms et de servir les pauvres. De même, si vous voyez les ordinands sortir de leurs exercices édifiés de la maison, si vous y prenez bien garde, vous reconnaîtrez que c'est parce qu'ils y ont remarqué une manière d'agir humble et simple, qui est une nouveauté pour eux, et un charme et un aurait pour tout le monde. »

Ce n'était donc pas seulement l'humilité individuelle que recommandait Vincent, c'était encore, et avec raison l'humilité de corps. « Notre-Seigneur, disait-il, ne fut pas seulement humble en soi, mais il le fut encore en sa petite compagnie.

II la composa de peu de pauvres gens rustiques, sans science ni civilité, qui ne s'accordaient pas même entre eux, qui enfin l'abandonnèrent tous, et qui, après sa mort, furent traités comme lui, chassés, méprisés, condamnés et suppliciés. N'estce pas une chose étrange que l'on conçoit bien que les particuliers d'une Compagnie, comme Pierre, Jean et Jacques, doivent fuir l'honneur et aimer le mépris; mais la Compagnie, dit-on, et la communauté, doit acquérir et conserver de l'estime et de l'honneur dans ce monde. Car, je vous prie, comment se pourra-t-il faire que Pierre, Jean et Jacques, puissent vraiment et sincèrement aimer et chercher le mépris et que néanmoins la Compagnie, qui n'est composée que de Pierre, Jean et Jacques, et autres particuliers, doive aimer et rechercher l'honneur? Il faut certainement reconnaître et confesser que ces deux choses sont incompatibles; et partant tous les Missionnaires doivent être contents, non-seulement quand ils se trouveront dans quelque occasion d'abjection et de mépris pour leur particulier, mais aussi quand on méprisera leur Compagnie, car pour lors ce sera une marque qu'ils seront véritablement humbles. Les apôtres firent un symbole pour se distinguer et

distinguer les chrétiens ; en sorte que, quand on leur demandait : « Qui êtes-vous ? » — Credo in Deum, credo in Jesum Christum ! voilà leur réponse ! De même, que l'humilité soit la marque de la Compagnie, et qu'on la distingue plutôt par cette vertu que par son nom ; en sorte que, si l'on nous interroge sur notre condition, nous puissions dire : « C'est l'humilité! » que si l'on nous dit : « Qui va là? i que l'humilité soit notre mot de guet ! »

Dans ces sentiments, il ordonnait aux siens de prendre la dernière place, comme leur place véritable, quand ils assistaient aux actes publics dans les universités ou dans les collèges, et de s'y bien garder d'y faire montre de savoir. Un des plus distingués de ses premiers Missionnaires, Jacques de La Fosse, manqua un jour à cet ordre, et s'attira par là force compliments. Mais qui ne songea pas à le féliciter, ce fut Vincent, bientôt informé de sa conduite : « Sachez, Monsieur, lui dit-il, quun homme vraiment humble et qu'un pauvre Missionnaire ne cherche ni les premières places dans les assemblées, ni à faire parler de lui. Je vous donne ordre d'aller demander pardon à ceux* que vous avez si mal édifiés. »

En quoi consiste la pratique de l'humilité ? D'abord dans le mépris de soi-même. En vérité, si chacun de nous veut s'étudier à se bien connaître, il trouvera qu'il est très-juste et très-raisonnable de se mépriser soi-même. Car si, d'un côté, nous considérons sérieusement la corruption de notre nature, la légèreté de notre esprit, les ténèbres de notre entendement^ le dérèglement de notre volonté et l'impureté de nos affections ; et, d'ailleurs, si nous pesons bien au poids du sanctuaire nos œuvres et nos productions, nous trouverons que le tout est très-digne de mépris. — t Mai3 quoi ! me direz-vous, mettezvous de ce nombre les prédications que nous avons faites, les confessions que nous avons entendues, les soins et les peines que nou3 avons prises pour le prochain et pour le service de Noire-Seigneur ? • — Oui, Messieurs. Si on repasse sur les meilleures actions, on trouvera qu'en la plupart on s'y ert mal conduit quant à la manière et souvent quant à la fin ; et que, de quelque façon qu'on les regarde, il y peut y avoir du mal autant que du bien. Car dites-moi, je vous prie, que peut-

nuMiLiiÊ. 207

on nltcndre de la faiblesse de l'homme? Qu'est-ce que peut produire le néant, et que peut faire le péché ? Et qu'avonsnous de nous-mêmes autre chose, sinon le néant et le péché?

Tenons donc pour certain qu'en tout et partout nous somme? dignes de rebut et toujours très-méprisables, à cause de l'opposition que nous avons par nous-mêmes a la sainteté et aux autres perfections de Dieu, à la vie de Jésus-Christ et aux opérations de sa grâce. Et ce qui nous persuade davantage cet UH vérité est la pente naturelle et continuelle que nous avons au' mal, notre impuissance au bien, et l'expérience que nou? avons tous que, lors même que nous pensons avoir bien réussi en quelque action, ou bien rencontré en nos avis, il arrive tout le contraire, et Dieu permet souvent que nous sommes méprisés. Si donc nous nous étudions à nous bien connaître, nous trouverons qu'en tout ce que nous pensons, disons et faisons, soit dans la substance, ou dans les circonstances, nous sommes pleins et environnés de sujets de confusion et de mépris ; et si nous ne voulons point nous ilatter, nous nous verrons non-seulement plus méchants que les autres hommes, mais pires en quelque façon que les démons de l'enfer : car si ces malheureux esprits avaient en leur disposition les grâces et les moyens qui nous sont donnés pour devenir meilleurs, ils en feraient mille et mille fois plus d'usage que nous n'en faisons pas.

« Allant plus avant, nous devons être contents que les autres connaissent nos défauts et qu'ils nous méprisent. Nous devons recevoir avec plaisir le mépris que l'on pourra faire de notre état, de notre personne, de notre façon d'agir, de notre manière de parler. Notrc-Seigneur pouvait éviter les injures, les railleries, les reproches qu'il reçut des Juifs, et il ne l'a pas fait. Atl'ectionnons-nous aux humiliations, et Dieu nous donnera l'humilité, nous la conservera et l'accroîtra en nous par les actes qu'il nous en fera faire : car un acte de vertu hier*, fait dispose pour en produire un autre; et le premier degré d'humilité sert pour monter au second, et le second au troisième, et ainsi des autres. Souvenez-vous, Messieurs et mes Frères, que Jésus Christ, parlant du publicain humilié, a dit que sa prière avait été exaucée. Que s'il a rendu ce témoi-

gnage d'un homme qui avait été méchant toute sa vie, que ne devrons-nous pas espérer, si nous sommes vraiment humbles? Au contraire, qu'est-il arrivé du pharisien ? C'était un homme séparé du reste du peuple par sa condition, qui était comme une espèce de religion parmi les Juifs, dans laquelle il priait, il jeûnait et faisait beaucoup d'autres bonnes œuvres, nonobstant lesquelles il ne laissa pas d'être réprouvé de Dieu ; et pourquoi cela ? Parce qu'il regardait ses bonnes œuvres avec complaisance, et qu'il s'en donnait de la vanité comme s'il les eût faites par sa propre vertu. Voilà donc un juste et un pécheur devant le trône de Dieu : et parce que ce juste est sans humilité, il est rejeté et réprouvé avec ses bonnes œuvres, et ce qui paraissait de vertueux en lui devient vice ; au contraire, voilà un pécheur, lequel, reconnaissant sa misère et touché d'un vrai ressentiment d'humilité, se tient à la porte du temple, frappe sa poitrine, et n'ose lever les yeux au ciel ; et par cette humble disposition de son cœur, quoiqu'il fût entré dans ce temple coupable de plusieurs péchés, il en sort néanmoins justifié, et une seule humiliation lui a été un moyen de salut. En quoi nous pouvons reconnaître que l'humilité, quand elle est véritable, introduit en l'âme les autres vertus, et qu'en s'humiliant profondément et sincèrement, de pécheur qu'on était, on devient juste. Oui, quand bien même nous serions des scélérats, si nous recourons à l'humilité, elle nous fera devenir justes ; et, au contraire, quoique nous fussions comme des anges, et que nous excellassions dans les plus grandes vertus, si toutefois nous sommes dépourvus d'humilité, ces vertus n'ayant point de fondement ne peuvent subsister ; et étant ainsi détruites, faute d'humilité, nous devenons semblables aux damnés qui n'en ont aucune. Retenons donc bien cette vérité, Messieurs, et qu'un chacun de nous la grave bien avant dans son cœur, et qu'il dise parlant à soi-même : « Quoique j'eusse toutes les vertus, si toutefois je n'ai pas l'humilité, je me trompe ; et, pensant être vertueux, je ne suis qu'un superbe pharisien, et un Missionnaire abominable. » 0 Sauveur Jésus-Christ, répandez sur nos esprits ces divines lumières dont votre sainte âme était remplie, cl qui vous ont fait préférer la contumélie à la louange ! Embrasez nos cœurs de

ces affections saintes qui brûlaient et consumaient le vôtre, et qui vous ont fait chercher la gloire de votre Père céleste dans votre propre confusion ! Faites par votre grâce que nous communs dus main tenant à rejeter tout ce qui ne va pas à votre honneur et à notre mépris, tout ce qui ressent la vanité, l'ostentation et la propre estime! que nous renoncions une bonne fois pour toutes à l'applaudissement des hommes abusés et trompeurs, et à la vaine imagination du bon succès de nos (ouvres ! enfin, mon Sauveur, que nous apprenions d'être véritablement humbles de cœur par votre grâce et par votre exemple ! »

Telle est, en résumé, la grande conférence du 18 avril 1659. Mais à cette chère humilité il revenait sans cesse. Un malin, dans une répétition d'oraison, un des siens s'étant humilié de ses chétives pensées : t C'est une bonne pratique, dit le Saint, de venir au détail des choses humiliantes, quand la prudence permet qu'on les déclare tout haut, à cause du profit qu'on en tire, se surmontant soi-même dans la répugnance qu'on ressent à découvrir et à manifester ce que la superbe voudrait tenir caché. Saint Augustin a lui-même publié les péchés secrets de sa jeunesse, en ayant composé un livre, afin que toute la terre sût toutes les impertinences de ses erreurs et les excès de ses débauches. Et ce vaisseau d'élection, saint Paul, ce grand apôtre qui a été ravi jusqu'au ciel, n'a-t-il pas avoué qu'il avait persécuté l'Église? Il l'a même couché par écrit, afin que jusqu'à la consommation des siècles on sût qu'il avait été un persécuteur. Certes, si on n'est bien attentif sur soi-même, et si on ne se fait quelque violence pour déclarer ses misères et ses défauts, on ne dira que les choses qui peuvent faire estimer, et on cachera celles qui donnent de la confusion. C'est ce que nous avons hérité de notre premier père Adam, lequel, après avoir offensé Dieu, s'alla cacher.

« J'ai fait diverses fois la visite en quelques maisons de religieuses, et j'ai souvent demandé à plusieurs d'entre elles pour quelle vertu elles avaient plus d'estime et d'attrait ; je te demandais même à celjes que je savais avoir plus d'éloignement des humiliations ; mais à peine, entre vingt, en ai-» je trouvé une qui ne me dit que c'était pour l'humilité, tant Ù

est vrai que chacun trouve cette vertu belle et aimable. D'où vient donc qu'il y en a si peu qui l'embrassent, et encore moins qui la possèdent ? C'est qu'on se contente de la considérer, et on ne prend pas la peine de l'acquérir. Elle est ravissante dans la spéculation, mais dans la pratique elle a un visage désagréable à la nature; et ses exercices nous déplaisent, parce qu'ils nous portent à choisir toujours le plus bas lieu, à nous mettre au dessous des autres et même des moindres, à souffrir les calomnies, chercher le mépris, aimer l'abjection, qui sont choses pour lesquelles naturellement nous avons de l'aversion. Et, partant, il est nécessaire que nous passions par-dessus cette répugnance, et que chacun se fasse quelque effort pour venir à l'exercice actuel de cette vertu; autrement, nous ne l'acquerrons jamais. Je sais bien que, par la grâce de Dieu, il y en a parmi nous qui pratiquent cette divine vertu, et qui non-seulement n'ont aucune bonne opinion, ni de leurs talents, ni de leur science, ni deleur vertu; mais qui s'estiment très-misérables, et qui veulent être reconnus pour tels, et qui se placent au-dessous de toutes les créatures. Et il faut que je confesse que je ne vois jamais ces personnes, qu'elles ne me jettent de la confusion dans l'âme; car elles me font un reproche secret de l'orgueil qui est en moi, abominable que je suis! mais, pour ces âmes, elles sont toujours contentes, et leur joie rejaillit jusque sur leur face, parce que le Saint- Esprit, qui réside en elles, les comble de paix, en sorte qu'il n'y a rien qui soit capable de les troubler. Si oq les contredit, elles acquiescent ; si on les calomnie, elles le souffrent ; si on les oublie, elles pensent qu'on a raison; si on les surcharge d'occupations, elles travaillent volontiers ; et pour difficile que soit une chocc commandée, elles s'y appliquent de bon cœur, se confiant en la vertu de la sainte obéissanre. Les tentations qui leur arrivent ne servent qu'à les afff rmir davantage dans l'humilité, et à les faire recourir à Dieu, et les rendre ainsi victorieuses du diable: de sorte qu'elles n'ont aucun ennemi à combattre que le seul orgueil, qui ne nous donne jamais de trêve pendant cette vie, mais qui attaque même les plus grands saints qui sont sur la terre, en diverses manières, portant les uns à se complaire vainement dans le

bien qu'ils ont fait, et le? autres dans la science qu'ils ont acquise; ceux-ci à présumer qu'ils sont les plus éclairés, et ceux-là à se croire les meilleurs et les plus fermes. I pourquoi nous avons grand sujet de prier Dieu qu'il lui ' nous garantir et préserver de ce pernicieux vice, qui est d'autant plus à craindre que nous y avons tous une inclination naturelle. Et puis nous devons nous tenir sur nos gardes, et faire le contraire de ce à quoi la nature corrompue nous veut porter. Si elle nous élève, abaissons-nous; si elle nous excite aux désirs de l'estime de nous-mêmes, pensons à notre faiblesse; si au désir de paraître, cachons ce qui nous peut faire remarquer, et préférons les actions basses et viles à celles qui ont de l'éclat et qui sont honorables. Enfin, recourons souvent à l'amour de notre abjection, qui est un refuge assuré pour nous mettre à couvert de semblables agitations, que cette pente malheureuse que nous avons à l'orgueil nous suscite incessamment. Prions Notre-Seigneur qu'il ait agréable de nous attirer après lui par le mérite des humiliations adorables de sa vie et de sa mort. Offrons-lui, chacun pour soi, et solidairement les uns pour les autres, toutes celles que nous pourrons pratiquer, et portons-nous à cet exercice par le seul motif de l'honorer et de nous confondre. »

Un autre jour, racontant une conférence de Saint-Lazare, il dit encore: <• Ces Messieurs les ecclésiastiques qui s'assemblent ici, prirent pour sujet de leur entretien, mardi dernier, ce que chacun d'eux avait remarqué des vertus de feu M. l'abbé Olier, qui était de leur Compagnie ; et, entre autres choses que l'on dit, une des plus considérables fut que ce grand serviteur de Dieu tendait ordinairement à s'avilir par ses paroles, et qu'entre toutes les vertus il s'étudiait particulièrement à pratiquer l'humilité. Or, pendant qu'on parlait, je considérais les tableaux de ces saints persnnnages qui sont en notre salle, et je disais en moi-même : « Seigneur, mon Dieu, si nous pouvions bien pénétrer les vérités chrétiennes comme ils ont fait, et nous conformer à cette connaissance, oh! que nous agirions bien d'une autre manière que nous ne faisons pas! » Tar exemple, m'étant arrêté sur le portrait du bienheureux évéque de Genève, je pensais que, si nous regardions les

choses du monde du même œil qu'il les regardait, si nous en parlions avec le sentiment qu'il en parlait, et si nos oreilles n'étaient ouvertes qu'aux vérités éternelles non plus que les Eiennes, la vanité n'aurait garde d'occuper nos sens et nos esprits.

■ Mais surtout. Messieurs, si nous considérons bien ce beau tableau que nous avons devant les yeux, cet admirable original de l'humilité, Notre-Seigneur Jésus-Christ, se pourraitil faire que nous donnassions entrée en nos esprits à aucune bonne opinion de nous-mêmes, nous voyant si fort éloignés de ses prodigieux abaissements? Serions-nous si téméraires que de nous préférer aux autres, voyant qu'il a été postposé à un meurtrier ? Aurions-nous quelque crainte d'être reconnus pour misérables, voyant l'innocent traité comme un malfaiteur, et mourir entre deux criminels comme le plus coupable ? Prions Dieu, Messieurs, qu'il nous préserve de cet aveuglement ; demandons-lui la grâce de tendre toujours en bas ; confessons devant lui et devant les hommes que nous ne sommes de nous-mêmes que péché, qu'ignorance et que malice; souhaitons qu'on le croie, qu'on le dise et qu'on nous en méprise; enfin, ne perdons aucune occasion de nous anéantir par^ cette sainte vertu. Mais ce n'est pas encore assez de s'y affectionner et de s'y résoudre, comme plusieurs le font, il faut se faire violence pour venir à la pratique des actes, et c'est ce qu'on ne fait pas assez. »

Suivant le conseil de l'apôtre, il insistait opportune, importune sur l'humilité propre à sa Compagnie : « Dieu ne nous a pas envoyés pour avoir des charges et des emplois honorables, ni pour agir ou parler avec pompe et avec autorité ; mais pour se.viret évancréliser les pauvres, et faire les autres exercices de notre Institut d'une façon humble, douce et familière. C'est pourquoi nous pouvons nous appliquer ce que saint Jean Chrysostôme a dit en une de ses homélies, que tant que nous demeurerons brebis par une véritable et sincère humilité, non-seulement nous ne serons pas dévorés des loups, mais nous les convertirons même en brebis; et, au contraire, dès le moment que nous sortirons de cette humilité et simplicité qui est le propre de notre Institut, nous perdrons la grâce qui

y est attarhée, et nous n'en trouverons aucune dans les actions éclatantes. Et, certes, n'est-il pas juste qu'un Mis naire qui s'est rendu digne dans sa petite profession de la bé-

lion du Ciel et de l'approbation et estime des hommes soit privé de l'une et de l'autre, lorsqu'il se laisse aller aux œuvres (jui se ressentent de l'esprit du monde par L'éclat y recherche, et qui sont opposées à l'esprit de sa condition ? N'y a-t-il pas sujet de craindre qu'il ne s'évanouisse dans le grand jour, et qu'il ne tombe dans le dérèglement, conformément à ce qui se dit du serviteur devenu maître, qu'il est devenu en même temps fier et insupportable ? Feu Mgr le cardinal de Bérulle, ce grand serviteur de Dieu, avait coutume de dire qu'il était bon de se tenir bas, que les moindres conditions étaient les plus assurées, et qu'il y avait je ne sais quelle malignité dans les conditions hautes et relevées ; que c'était pour cela que les saints avaient toujours fui les dignités, et que Notre-Seigneur, pour nous convaincre par son exemple aussi bien que par sa parole, avait dit, en parlant de lui-même, qu'il était venu au monde pour servir, et non pour être servi. »

L'humble fondateur ne pouvait souffrir que ni ceux du dehors, ni surtout ceux du dedans fissent l'éloge de sa Congrégation. L'un de ceux-ci, nouvellement reçu et ignorant encore son esprit et ses usages, l'ayant qualifiée de sainte Congrégation :

« Monsieur, interrompit brusquement Vincent, quand nous parlons de la Compagnie, nous ne devons point nous servir de ce terme, ou autres termes équivalents et relevés, mais nous servir de ceux-ci: la pauvre Compagnie, la petite Compagnie, et semblables. Et en cela nous imiterons le Fils de Dieu qui appelait la Compagnie de ses apôtres et disciples, petit troupeau, petite Compagnie. Oh ! que je voudrais qu'il plût à Dieu faire la grâce à cette chétive Congrégation de se bien établir dans l'humilité, faire fonds et bâtir sur cette vertu, et qu'elle demeurât là comme en son poste et en son cadre ! Messieurs, ne nous trompons pas, si nous n'avons l'humilité, nous n'avons rien. Je ne parle pas seulement de l'humilité extérieure, mais je parle principalement de l'humilité de cœur, et de celle qui nous porte à croire véritablement qu'il n'y a nulle personne

214 VERTUS Kl D0i:TK1N£ DE S. VINCENT DE PAUL.

sur la terre plus misérable que vous e! moi; que la Compagnie de la Mission est la plus ehétivede toutes les Compagnies, et la plus pauvre pour le nombre et pour la condition des sujets ; et être bien aise que le monde en parle ainsi. Hélas! vouloir être estimé, qu'est-ce que cela, sinon vouloir être traité autrement que le Fils de Dieu ? C'est un orgueil insupportable. Le Fils de Dieu étant sur la terre, qu'est-ce qu'on disait de lui ? et pour qui a-t-il bien voulu passer dans l'esprit du peuple? pour un fou, pour un séditieux, pour une bêle, pour un pécheur, quoiqu'il ne le fût point ; jusque-là même qu'il a bien voulu souffrir d'être mis après un Barabbas, un brigand, un meurtrier, un méchant homme ! 0 Sauveur! ô mon Sauveur ! que votre sainte humilité confondra de pécheurs, comme moi misérable, au jour de votre jugement ! Prenons garde à rela ; prenez-y garde vous qui allez en Mission, vous autres qui parlez en public. Quelquefois et assez souvent, l'on voit un peuple touché de ce que l'on a dit, l'on voit que chacun pleure; et il s'en rencontre même qui, passant plus avant, vont jusqu'à proférer ces mots: « Bienheureux le ventre qui vous a portés, et les mamelles qui vous ont allaités ! » nous avons ouï dire de semblables paroles quelquefois. Entendant cela, la nature se satisfait, la vanité s'engendre et se nourrit, si ce n'est qu'on réprime ces vaines complaisances, et qu'on ne cherche purement que la gloire de Dieu, pour laquelle seule nous devons travailler; oui, purement pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ! Car, en user autrement, c'est se prêcher soi-même et non pas Jésus-Christ; et une personne qui prêche pour se faire applaudir, louer, estimer, faire parler de soi, qu'est-ce que fait cette personne, ce prédicateur9 qu'est-ce qu'il fait ? un sacrilège; oui, un sacrilège ! Quoi! se servir de la parole de Dieu et des choses divines pour acquérir de l'honneur et de la réputation ! oui, c'est un sacrilège ! O mon Dieu ! ô mon Dieu! faites la grâce à cette pauvre petite Compagnie, que pas un de ses membres ne tombe dans ce malheur ! Croyezmoi, Messieurs, nous ne serons jamais propres pour faire l'œuvre de Dieu, que nous n'ayons une profonde humilité et un entier mépris de nous-mêmes. Non, si la Congrégation de la Mission u'est humble, et si elle n'est persuadée qu'elle ne

peut rien faire qui vaille, qu'elle est plus propre à tout pater qu'a bien réussir, elle ne f'-ra jamais grand'ebose; mais, lorsqu'elle sera et vivra dans l'esprit que je viens de dire, alors, sieurs, elle sera propre pour les desseins de Dieu, parce de tels sujets dont Dieu se sert pour opérer les grandi et véritables biens.

« Quelques docteurs qui expliquent l'évangile d'aujourd'hui, où il est parlé de cinq vierges sages et de cinq folles, estiment que l'on doit entendre cette parabole de personnes de communauté qui sont retirées du monde. Si donc il est vrai que la moitié de ces vierges, de ces personnes se perd, hélas! que ne devons-nous pas craindre? et moi tout le premier, que ne dois-je pas appréhender? Or sus, Messieurs, encourageons-nous, ne perdons point cœur, donnons-nous à Dieu de la bonne façon, renonçons à nous-mêmes et à nos satisfactions, à nos aises et à nos vanités ; estimons que nous n'avons pas un plus grand ennemi que nous-mêmes; faisons tout le bien que nous pourrons, et faisons-le avec toute la perfection requise. Ce n'est pas tout d'assister le prochain, déjeuner, faire oraison, travailler aux. Missions; cela, est bien, mais ce n'est pas assez : il faut de plus bien faire cela à savoir dans l'esprit de Noire- Seigneur, en la manière que Notre-Seigneur l'a fait, humblement et purement, afin que le nom de son Père soit glorifié, et sa volonté accomplie.

«Les plantes ne poussent point des fruits plus excellent que la nature de leurs tiges. Nous sommes comme les tiges de ceux qui viendront après nous, qui vraisemblablement ne pousseront point leurs œuvres plus haut que nous. Si nous avons bien l'ait, ils feront bien; l'exemple en passera des uns aux autres. Ceux qui demeurent enseignent ceux qui les suivent de ia manière dont les premiers se sont pris à la vertu, et ceux-ci encore d'autres qui viendront après; et cela par l'aide de la grâce de Dieu, qui leur a été méritée par les premiers. D'où vient que nous voyons dans le monde de certa::.es familles qui viennent si bien en la crainte de Dieu? J'en ai présentement une entre plusieurs autres dans l'esprit, et dont j'ai connu le grand-père et le père, qui tous étaient fort gens de bien, et encore aujourd'hui je connais les enfante

qui le sont de même. D'où vient cela? c'est que leurs pères leur ont mérité de Dieu cette grâce par leur bonne et sainte vie selon la promesse de Dieu même, qu'il bénira telles familles jusqu'à la millième génération. Mais, de l'autre côté, il se voit des maris et des femmes qui sont des gens de bien et qui vivent bien, et néanmoins tout se fond et se perd entre leurs mains, ils ne réussissent en rien. D'où vient cela? c'eaS que la punition de Dieu qu'ont méritée leurs parents pour de grandes fautes qu'ils ont commises passe en leurs descendants, selon ce qui est écrit, que Dieu châtiera le père qui est pécheur dans ses enfants jusqu'à la quatrième génération. Et quoique cela s'entende principalement des biens temporels, néanmoins nous le pouvons en quelque sens prendre aussi pout les spirituels ; de sorte que, si nous gardons exactement nos règles, si nous pratiquons bien toutes les vertus convenables à un vrai Missionnaire, nous mériterons en quelque façon de Dieu cette grâce à nos enfants, c'est-à-dire à ceux qui viendront après nous, lesquels feront bien comme nous; et, si nous faisons mal, il est bien à craindre qu'ils ne fassent de même, et encore pis, parce que la nature entraîne toujours après soi et porte sans cesse au désordre. Nous nous pouvons considérer comme les pères de ceux qui viendront après nous. La Compagnie est encore dans son berceau, elle ne fait que de Daitre, il n'y a que peu d'années qu'elle a commencé : qu'estce que cela? n'est-ce pas être dans son berceau? Ceux qui seront après nous dans deux ou trois cents ans nous regarderont comme leurs pères, et ceux mêmes qui ne font que de venir seront réputés les premiers, car ceux qui sont dans les premières cent années sont comme les premiers pères. Quand vous voulez appuyer quelque passage qui est dans quelque Père des premiers siècles, vous dites: « Ce passage est rapporté par un tel Père qui vivait dans le premier ou second siècle. » De même on dira: « Du temps des premiers prêtres de la Congrégation de la Mission on faisait cela, ils vivaient ainsi, telles et telles vertus y étaient en vigueur. » Cela étant, Messieurs, quel exemple ne devons-nous point laisser à nos successeurs, puisque le bien qu'ils feron! dépend en quelque* façon de celui que nous pratiquerons? S'il est vrai, comme

disent quelques Tùres de l'Église, que Dieu fasse voir aux et mères damnés le mal que leurs enfants font >ur la îenre, afin que leur tourment en soit augmenté; et que plus liants multiplient leurs péchés, plusieurs pores et mères qui eu sont cause, par le mauvais exemple qu'ils leur ont laissé, en soulfrent la vengeance de Dieu : aussi, d'autre part, saint Augustin dit que Dieu fait voir aux pères et mères qui sont au ciel, le bien que font leurs entants sur la terre, afin que leur joie en soit augmentée. De même, Messieurs, quelle consolation et quelle joie n'aurons-nous point, lorsqu'il plaira à Dieu nous faire voir la Compagnie qui fera bien, qui foisonnera en bonnes œuvres, qui observera fidèlement l'ordre du temps et des emplois, qui vivra dans la pratique des vertus et des bons exemples que nous aurons donnés! — 0 misérable que je suis, qui dis et ne fais pas ! Priez Dieu pour moi, Messieurs; priez Dieu pour moi, mes Frères, afin que Dieu me convertisse ! — Or sus, donnons-nous tous à Dieu, et tout de bon, travaillons, allons assister les pauvres gens des champs, qui attendent après nous. »

Un Missionnaire, qui travaillait en Artois, ayant fait, de son propre mouvement, imprimer un Abrégé de l'Institut, de ses progrès et de ses œuvres, l'envoya à Vincent, espérant bien recevoir quelque remerciment en retour : « J'en ai une douleur si sensible, lui répondit l'humble fondateur (7 février 1657), que je ne puis vous l'exprimer ; parce que c'est une chose fort opposée à l'humilité, que de publier ce que nous sommes et ce que nous faisons... S'il y a quelque bien en nous et en notre manière de vivre, il est de Dieu, et c'est à lui à le manifester, s'il le juge expédient. Mais quanta nous, qui sommes de pauvres gens ignorants et pécheurs, nous devons nous cacher comme inutiles à tout bien, et comme indignes qu'on pense à nous. C'est pour cela, Monsieur, que Dieu m'a fait la grâce de tenir ferme jusqu'à présent pour ne point consentir qu'on fit imprimer aucune chose qui fit connaître et estimer la Compagnie, quoique j'en aie été fort pressé, particulièrement au sujet de quelques relations venues de Madagascar, de Barbarie et des îles Hébrideg ; et encore moins aurùis-je permis l'imprewion d'une cboie qui regarde l'ewenc*

et l'esprit, la naissance et le progrès, les fonctions et la fin de notre Institut. Et plût à Dieu, Monsieur, qu'elle fût encore à faire ! Mais, puisqu'il n'y a plus de remède, j'en demeure la. Je vous prie seulement de ne rien faire qui regarde la Compagnie sans m'en avertir auparavant. »>

S'il était impossible de dissimuler à soi-même et aux autres les verius'et les succès de la Compagnie, au moins voulait-il que l'humilité y fût toujours sauve et y trouvât toujours son compte, et alors il disait: « Nous ne devons jamais jeter les yeux ni les arrêter sur ce qu'il y a de bien en nous, mais nous étudier à connaître ce qu'il y a de mal et de défectueux, et c'est là un grand moyen pour conserver l'humilité. Ni le don de convertir les âmes, ni tous les autres talents extérieurs qui sont en nous, n'étant pour nous, nous n'en sommes que les portefaix, et avec tout cela nous pouvons fort bien nous damner. C'est pourquoi personne ne doit se llatter, ni se complaire en soi-même, ni en concevoir aucune propre estime, voyant que Dieu opère de grandes choses par son moyen; mais il doit d'autant plus s'humilier et se reconnaître pour un chétif instrument dont Dieu daigne se servir, ainsi qu'il fit de la verge de Moïse, laquelle faisait des prodiges et ne laissait pas d'être un morceau de bois fragile.

à Je vous prie d'entrer dans ces sentiments, de ne pas prétendre par vos travaux autre chose que confusion et ignominie, et à la fin la mort, s'il plaît à Dieu. Un prêtre ne doit-il pas mourir de honte, de viser à la réputation dans le service qu'il rend à Dieu ? de mourir dans son lit, lui qui a vu Jésus- Christ récompensé de ses travaux par l'opprobre et le gibet ? Rappelez-vous que nous vivons en Jésus- Christ pour la mort de Jésus Christ, et que nous devons mourir en Jésus-Christ pour la vie de Jésus-Christ; que notre vie doit être cachée en Jésus- Christ et pleine de Jésus-Christ, et que, pour mourir comme Jésus-Christ, il est nécessaire de vivre comme Jésus Christ. Or, ces fondements posés, nous nous donnons à l'opprobre et à l'ignominie ; nous désapprouvons les honneurs qui nous sont rendus, la bonne renommée et les applaudissements qu'on nous donne, et nous ne faisons rien qui ne tende à cette fin... Humiliez-vous donc grandement, dans la vue que Judas avait

reçu de pins grandes grâces que vous, et que ces grâces avaient eu plus d'effets que les vôtres, et que, nonobstant cela, il : perdu. Et qucprotitera-t-il donc au plus grand prédicateur du

monde, et doué des plus excellents talents, d'avoir fait retentir indications avec applaudissements dans tout une province,

et même d'avoir converti a Dieu plusieurs milliers d'âmes, s'il vient à se perdre lui-même ? »

De l'humilité il faisait découler toutes les vertus, et particulièrement la charité : « Depuis soixante-sept ans que Dieu me souffre sur la terre, j'ai pensé et repensé plusieurs fois aux moyens les plus propres pour acquérir et conserver l'union et la charité avec Dieu et avec le prochain; mais je n'en ai point trouvé de meilleur ni de plus efficace que la sainle humilité, de s'abaisser toujours au-dessous de tous les autres, ne juger mal de personne, et s'estimer le moindre et le pire de tous. Car c'est l'amour-propre et l'orgueil qui nous aveugle et qui nous porte à soutenir nos sentiments contre ceux de notre prochain. Par conséquent, d'autant plus que quelqu'un sera humble, d'autant plus sera-t-il charitable envers le prochain. Le paradis des communautés, c est la charité. Or, la charité est l'àme des vertus, et c'est l'humilité qui les attire cl qui les garde. Il en est des Compagnies humbles comme des vallées, qui attirent sur elles tout le suc des montagnes. Dès que nous serons vides de nous-mêmes, Dieu nous remplira de iui. car il ne peut souffrir le vide. Humilions-nous donc, mes Frères, de ce que Dieu a jeté les yeux sur cette petite Compagnie peur servir son Eglise; si toutefois on peut appeler Compagnie une poignée de gens, pau-vres de naissance, de science et de vertu, la lie, labalayurc et le rebut du monde. Je prie Dieu tous les jours deux ou trois fois à ce qu'il nous anéantisse, si nous ne sommes utiles pour sa gloire. Quoi ! Messieurs, voudrionsnous être au monde sans plaire à Dieu et sans lui procurer sa gloire ? 9

Page 1