CHAPITRE XIII
L'obéissance de Vincent fut profonde, entière et admirablement ordonnée. D'abord, il se tenait dans une continuelle et absolue dépendance de Dieu, dont il cherchait à accomplir en tout les adorables volontés. C'est pour cela qu'à peine arrivé à Paris, il se mit sous la conduite de Bérulle et lui obéit comme à Dieu même, acceptant, sur un seul mot de sa bouche, soit le ministère pastoral, soit le service de la maison de Gondi.
Dieu, il le voyait encore dans toutes les puissances spirituelles ou temporelles, auxquelles il se soumettait dans la peine comme dans la joie, dans l'humiliation comme dans l'honneur.
Dans ses jugements, ses affections et toutes ses entreprises, il obéissait au Pape comme au vicaire de Jésus -Christ et au souverain pasteur de l'Église; aux évoques comme aux successeurs des apôtres, ne faisant ou ne permettant jamais, sans leur agrément, aucune fonction de son Institut. Un évèque repoussait-il les services de ses Missionnaires ? il les retirait aussitôt, et se contentait d'écrire : « Nous sommes tout à fait indignes de rendre service à Dieu sous un si bon prélat que vous êtes ; et quand je pense aux raisons que la Providence a eues de nous faire passer pour tels, je n'en vois point d'autres que mes péchés (A l'év. de Périgueux, 1er avril 1651). » C'est par ODéissance à un évêque, à saint François de Sales, qu'il accepta et qu'il garda si longtemps, malgré ses embarras, se*
infirmités ei. son âge, la direction des Filles de Sainte-Marie ; par obéissance à l'archevêque de Paris qu'il reprit le saint joug après s'en être déchargé, et qu'il le porta jusqu'à la mort. « Je suis enfant d'obéissance, écrivit-il un jour ; il me Bemble que, si Monseigneur me commandait de m'en aller aux extrémités de son diocèse et d'y demeurer toute ma vie, je le ferais comme si Notre-Seigneur me le commandait, et que cette solitude, ou l'emploi qu'il m'y donnerait, serait le paradis anticipé, parce que je serais dans l'accomplissement du bon plaisir de Dieu. »
Même ayant reçu mission et plsin pouvoir des évêques, il voulait encore obéir aux curés, n'entreprenant rien dans leurs paroisses qu'avec leur consentement et sous leur bon plaisir.
Il obéissait au roi, dans les petites comme dans les grandes choses, et quelquefois de la façon la plus naïve. Un Frère avait recueilli des œufs de perdrix dans l'enclos de Saint-Lazare et les avait fait couver par une poule. Les petits éclos, il les mit dans une cage et les porta à Vincent. Celui-ci sembla d'abord ne rien répondre, et il dit simplement au Frère : «Allons nous promener dans l'enclos. » Quand ils furent dans les champs, il fit ouvrir la cage et lâcher les perdreaux. « Mon Frère, dit-il alors, vous saviez bien que le roi avait défendu de prendre des perdrix là où vous avez pris ces œufs. Je vous prie de ne plus recommencer. »
Un jour, un seigneur ayant dit à la reine : « Il y a peu de personnes attachées, comme M. Vincent, d'une fidélité sincère, constante et désintéressée, au service du roi et de l'État : — vous avez raison, répondit Anne d'Autriche ; M. Vincent est un véritable serviteur de Dieu et de son prince. » C'est par obéissance à la reine qu'il entreprit, notamment, les Missions de Saint-Germain et de Fontainebleau ; et, dans cette dernière résidence royale, ses Missionnaires ayant rencontré quelques obstacles, il voulut encore l'agrément de la reine pour les en rappeler.
Il obéissait même à ses inférieurs et à toutes sortes de personnes. Par obéissance au docteur Duval, il entra à Saint-Lazare; par obéissance à l'ancien prieur, il fit l'acquiaition de cette ferme d'Orsigny qui lui valut un procès pénible
et ruineux. En tout, il se rendait r;.-n descendant aux avis et aux volontés des autres, même des faibles d'esprit, dans les choses indifférentes, et lorsque ni la vérité, ni la charité n'y étaient intéressées. Dans ce cas, il leur sacrifiait ses lumières et son expérience supérieure, y trouvant le compte de l'obéissance et de l'humilité. Il ne contredisait et ne contestait jamais ; contredit lui-même, après avoir allégué ses raisons, il gardait un humble silence. Mais, s'il y allait du service ou de la gloire de Dieu, il se montrait ferme et inébranlable dans ses sentiments et ses résolutions. « Tant de condescendance que vous voudrez, disait-il alors, pourvu que Dieu n'y soit point offensé. » Et encore, même dans ce cas, il refusait avec tant de grâce, de douceur et d'humilité, que sa résistance était plus agréable que la déférence des autres.
Telle était l'obéissance qu'il prêchait aux siens et qu'il conseillait à tous. Il écrivit dans ses Constitutions: «Nous obéirons exactement à tous nos supérieurs, et à chacun d'iceux, les regardant en Notre-Seigncur, et Notre-Seigneur en eux ; principalement a notre saint père le Pape, auquel nous obéirons avec tout le respect, la fidélité et la sincérité possible. »
Il enseignait a obéir au Pape particulièrement pour les Missions lointaines. Il écrivait : - Le pouvoir d'envoyer ad gentes résidant en la personne de Sa Sainteté seule sur la terre, il a pouvoir, par conséquent, d'envoyer tous les ecclésiastiques par toute la terre pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, et tous les ecclésiastiques ont obligation de lui obéir en cela ; et, selon cette maxime, j'ai offert à Dieu cette petite Compagnie, pour aller la où Sa Sainteté ordonnera. Nous devons être à l'égard de Sa Sainteté comme les serviteurs de l'Evangile à l'égard de leur maître, et nous disant : « Allez là, » nous serons obligés d'y aller; « Venez ici, » nous viendrons ; « Faites cela, » nous serons obligés de le faire. Cette petite Compagnie doit vivre dans la disposition d'obéir, toutes chose3
ntcs: lorsqu'il plaira à Sa Sainteté de l'envoyer a capite ad cnlccm au bout du monde elle ira très-volontiers. »
Tout en se réservant à lui et à ses successeurs le gouvernement intérieur de l'Institut, il demanda au Saint-Siège de le soumettre aux évèques pour toutes les fonctions qui regardent l'assistance du | rochain, comme missions, conférences, retraites, séminaires, en sorte que rien ne se fit, dans cet ordre, qu'avec leur permission et leur agrément.
II recommandait aussi de ne rien faire dans les paroisses, pas même, disait-il, de remuer une paille, qu'avec l'agrément des curés; et il écrivait : « Nous avons pour maxime de travailler ju service du public sous le bon plaisir de Messieurs les curés, et de n'aller jamais contre leurs sentiments; et, à l'entrée et sortie de chaque Mission, nous prenons leur bénédiction en esprit de dépendance. »
Il prêchait l'obéissante aux rois, en alléguant la conduite des premiers chrétiens: « Nous devons à leur exemple, disait-il, rendre toujours une fidèle et simple obéissance aux rois, sans jamais nous plaindre d'eux, ni murmurer pour quelque sujet que ce puisse être. Et quand bien même il serait question de perdre nos biens et nos vies, donnons-les dans cet esprit d'obéissance, plutôt que de contrevenir à leurs volontés, quand la volonté de Dieu ne s'y oppose pas ; car les rois nous représentent sur la terre la puissance souveraine de Dieu. »
Et, poussant plus loin celte doctrine, il disait encore : « Notre obéissance ne doit pas se borner seulement à ceux qui ont droit de nous commander, mais elle doit passer plus avant ; car nous nous garderons bien de manquer à l'obéissance qui est d'obligation, si, comme saint Pierre le commande, nous nous soumettons a toute créature humaine pour l'amour de J).<u. Faisons le donc, et considérons tous les autres comme nos lupérieurs, et pour cela mettons-nous au dessous d'eux, et plus Das même que les plus petits, et les prévenons par déférence, par condescendance, et par toutes sortes de services. Oh ! que ce serait une belle chose, s'il plaisait à Dieu nous bien établir dans cette pratique î »
Il conseillait particulièrement cette condescendance mutuelle entre enfanls.d'unc même famille religieuse. « Dans une coin-
munauté, disait-il, il faut que tous ceux qui la composent et qui en sont comme les membres usent de condescendance les uns envers les autres; et, dans cette disposition, les savants doivent condescendre à l'infirmité des ignorants, aux choses où il n'y a point d'erreur et de péché ; les prudents et les sages doivent condescendre aux humbles et aux simples : non alla saphntes, sed humilibus consentientss. Et, par cette même condescendance, nous devons non-seulement approuver les sentiments des autres dans les choses bonnes et indifférentes, mais même les préférer aux nôtres, croyant que les autres ont des lumières et des qualités naturelles ou surnaturelles plus grandes et plus excellentes que nous. Mais il faut se donner bien de garde d'user de condescendance dans les choses mauvaises, parce que ce ne serait pas une vertu, mais un grand défaut, qui proviendrait ou du libertinage d'esprit, ou bien de quelque lâcheté et pusillanimité. »
Si obéissant lui-même, si pénétré delà nécessité de l'obéissance, il ne pouvait souffrir la moindre infraction à cette vertu. Lambert Aux Couteaux était son assistant, c'est-à-dire le premier de la Compagnie après lui. Il ne l'en ménagea pas davantage dans une désobéissance. Un soir, qu'il l'avait retenu à travailler bien avant dans la nuit, il lui dit, en le quittant, de reposer le lendemain. Le lendemain matin, Lambert était le premier rendu à l'oraison. Vincent l'aperçoit, et devant toute la communauté, y compris les Frères et les jeunes séminaristes, il lui ordonne de se mettre à genoux: «Monsieur, lui dit-il, l'obéissance vaut mieux que le sacrifice. Une faute moins grande que la vôtre a failli coûter la vie à Jonathas et mettre le trouble dans l'armée des enfants d'Israël. »
Enfin, obéissance aux règles et aux supérieurs. Il disait aux Filles de la Charité : « Sans doute que vous avez entendu parler de la conduite qu'observent les nautonniers lorsqu'ils sont en pleine mer, et quelquefois à plus de cinq cents lieues loin de la terre. Eh bien! ils sont en parfaite assurance tant qu'ils observent les règles de la navigation ; mais, s'ils y manquaient, ou que les voiles fussent à contre-temps, alors ils courraient grand risque de se perdre. Il en est de même de toute communauté.
C'est un petit vaisseau qui vogue en pleine mer, mais sur une mer très-périlleuse et où les dangers sont multipliés. Votre fidélité à votre vocation, votre bonne conduite et la pratique soutenue de vos règles y font toute votre assurance. Ne craignez donc pas ; vous êtes dans le vais-eau même où Dieu vous a fait entrer par son inspiration ; un bon pilote vous est nécessaire, aiin qu'il veille pour vous pendant que vous dormez.
* Et quels pensez-vous que soient les pilotes si nécessaires pour conduire votre vaisseau? Vos supérieurs, qui doivent vous avertir de tout ce que vous avez à faire pour arriver heureusement au port. Vous aurez ce bonheur, si vous leur obéissez ponctuellement, et si vous êtes fidèles à la pratique de vos règles. »
L'obéissance qu'il prêchait aux siens, il l'enseignait aux communautés religieuses dont il était chargé. « Entre toutes les vertus, — ont témoigné les religieuses du premier monastère de la Visitation de Paris, — il nous recommandait souvent celle de l'obéissance et de l'exactitude à la régularité, jusques aux moindres observances. Il avait une affection toute particulière pour bien établir ces vertus d'obéissance et d'exactitude dans notre communauté, et nous disait : « Ces deux vertus-là sont celles qui, étant pratiquées avec persévérance, font la religion. Pour s'y exciter, il est utile d'en conférer familièrement ensemble, et de s'entretenir sur leur excellence et leur beauté. Il est nécessaire de s'y affectionner dans la vue du plaisir que Dieu prend dans les âmes religieuses qui s'y rendent fidèles, et parce que celui qui est leur divin époux aime tellement ces vertus, que le moindre retardement à l'obéissance lui est désagréable. Une âme vraiment religieuse, ayant voué cette vertu en face de l'Eglise, doit se rendre soigneuse d'accomplir ce qu'elle a promis. Si on se relâche en une petite chose, on se relâchera bientôt en une plus grande. Tout le bien de la créature consiste en l'accomplissement de la volonté de Dieu. Or, cette volonté se trouve particulièrement en la fidèle pratique de l'obéissance et en l'exacte observance ides règles de l'Institut. On ne peut rendre un service plus agréable à Dieu qu'en pratiquant l'obéissance, par laquelle il
accomplit ses desseins sur nous. Sa pure gloire s'y trouve avec l'anéantissement de l'amour propre et de tous les intérêts, qui est ce à quoi nous devons principalement prétendre. Cette pratique met l'âme dans la vraie et parfaite liberté des enfants de Dieu. »»
« Il nous recommandait fort de renoncer à notre propre jugement et de le mortifier, pour le soumettre à celui des supérieurs, et il disait encore : « L'obéissance ne consiste pas seulement à faire présentement ce qu'on nous ordonne, mais a se tenir dans une entière disposition de faire tout ce qu'on nous pourrait commander, en toutes sortes d'occasions. Il faut regarder les supérieurs comme tenant la place de Jésus-Christ sur la terre, et leur rendre en cette considération un très-grand respect. Murmurer contre eux est une espèce d'apostasie intérieure: car, comme l'apostasie extérieure se commet en quittant l'iiabit de la religion et se désunissant de son corps, ainsi l'apostasie intérieure se fait quand on se désunit des supérieurs, leur contredisant en son esprit, et s'atlachant à des sentiments particuliers et contraires aux leurs ; ce qui est le plus grand de tous les maux qui arrivent dans les communautés. L'âme religieuse évite ce malheur, quand elle se tient dans une sainte indifférence, et se laisse conduire à ses supérieurs. »
« Il nous disait encore sur le sujet de l'obéissance : t II faut, pour fondement de la vraie soumission qu'on doit avoir dans une communauté, considérer attentivement les choses suivantes :
« 1. La qualité des supérieurs, qui tiennent sur la terre place de Jésus-Christ à notre égard.
« 2. La peine qu'ils ont, et la sollicitude qu'ils prennent po nous conduire à la perfection; passant quelquefois les nui entières en veilles, et ayant souvent le cœur plein d'angoisses pendant que les inférieurs jouissent à leur aise de la paix et la tranquillité que leur apportent le soin et le travail de cem qui les conduisent; dont la peine est d'autant plus grande qu'ils ont plus de sujet d'appréhender le compte qu'ils sont obligés d'en rendre à Dieu.
« 3. La récompense promise aux âmes vraiment obéissantes, même dès cette vie; car, outre les grâces que mérite cette
?crfu, Dieu se plaît à faire la volonté de ceux qui, pour l'amour de lui, soumettent leur volonté à leurs supérieur?.
« î. La punition que doivent appréhender ceux qui ne veulent pas c»l ôir, dont Dieu a fait voir un exemple bien terrible dans le châtiment que sa justice a exercé sur Coré, Dallian et Abi ron, pour avoir méprisé Moïse leur supérieur, et pour avoir par ce mépris offensé grièvement Dieu, qui a dit, parlant aux supérieurs que sa providence a établis dans sorr Église : « Celui qui vous écoute m'écoute, et 'celui qui vous méprise me méprise. »
t 5. L'exemple de l'obéissance que Jésus-Christ est venu donner aux hommes, ayant mieux aimé mourir que de manquer à obéir. Et, certes, ce serait une dureté de cœur bien grande de voir un Dieu obéissant jusqu'à la mort pour notre salut, et nous, chélives et misérables créatures, refuser de nous assujettir pour l'amour de lui. »
Mais toute celle doctrine se trouve plus amplement et plus éloquemment développée dans les conférences du Saint soit à ses Missionnaires, soit à ses Filles de la Charité. Suivant sa méthode ordinaire, il exposa d'abord les molifs de l'obéissance, et 1° l'exemple du Fils de Dieu : « Il faut bien dire qu'il y a quelque chose de grand et de divin en cette vertu, puisque Notre-Scigneur.l'a tant aimée depuis sa naissance jusqu'à sa mort, puisqu'il a fait toutes les actions de sa vie par obéissance. Il a obéi à Dieu son Pérc, qui voulait qu'il se fit homme; il a obéi à sa mère et à saint Joseph, son père putatif: et crat subditus Mis; il a obéi à tous ceux qui étaient élevés en dignité, soit bons ou mauvais; en sorte que sa vie n'a été qu'un tissu d'obéissance. Il a commencé sa vie par là, et par là il l'a linie; il s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et même jusqu'à la mort de la croix, et c'est à cause de cela, propter quod, que son Tore l'a exalté.
t 0 Sauveur! qu est-ce donc que cette vertu d'obéis;ance ! Qu'elle est excellente, puisque vous l'avez trouvée digne d'un Dieu! Oh! le bel exemple que Notre-Seigneur nous en a donné ! Quels autres motifs après celui-là? S'il y avait quelque chose de plus, c'est que Notrc-Seigncur a dit : « Celui qui ne renonce pas à soi-même n'est pas digne de moi, ni d'être mou disciple. » Qu ne peut, il est vrai, se quitter soi-
môme, ni son âme, ni son corps. Renoncer à soi-même, c'est donc renoncer à son jugement et à sa volonté, ce qui est l'obéissance.
« 2. On ne peut désobéir sans pécher plus ou moins grièvement, selon la gravité de la désobéissance, et surtout selon les choses qui sont dans les règles, vu qu'elles ont leur fondement dans la sainte Ecriture et les commandements de Dieu; et quand la désobéissance tire à conséquence, lorsque le scandale s'ensuit, et surtout qu'on le fait par un certain esprit de mépris, on peut pécher mortellement. »
Il se demanda ensuite en quoi consistait cette vertu, et il répondit : « En une disposition de faire ce que veulent ceux à qui nous sommes soumis. Dieu est le Dieu des vertus. Or, la vertu doit avoir son principe et sa racine dans l'intérieur : car. comme ce qui parait homme n'est pas l'homme lui-même; ainsi ce qui parait obéissance n'est pas toujours la vertu d'obéissance, qui consiste dans une disposition continuelle à obéir, à renoncer à son propre jugement. Selon cette disposition, on va droit à Dieu. Un supérieur qui ordonne quelque chose peut bien manquer : hélas ! il n'est pas infaillible, ni impeccable; mais, quant à celui qui obéit, pourvu que ce ne soit pas dans une chose qui est manifestement péché, il est assuré de faire la volonté de Dieu, car Dieu ne peut tromper. Et comment Notre-Seigneur aurait-il commandé d'obéir aux Scribes et aux Pharisiens, aux prêtres de l'ancienne loi, qui étaient rour la plupart gens vicieux, comme il le leur a souvent reproché? Cependant il disait au peuple : « Obéissez-leur, faites tout ce qu'ils vous diront, mais n'imitez pas leurs œuvres. » Et comment lui-même leur aurait-il obéi, s'il eût mal fait, ou s'il n'eût su pratiquer de grands actes de vertu? Ils étaient en autorité et dignité : il fallait donc leur obéir par cotte règle : Qui vos audit, me audit... Ils avaient la direction des âmes.
« Suivons donc le bel exemple que Notre-Seigneur nous a donné : Quœ placita sunt ei facio semper. Oui, facio semper; et cette obéissance qu'il a rendue à Dieu son Père n'a pas seulement duré pendant qu'il était sur la terre, mais encore aujourd'hui qu'il est glorieux dans le cieL II se rend obéissant
aux prêtres, même vicieux, qui relèvent et l'abaissent comme il leur plaît dans L'Eucharistie. Oh ! quelle obéissance qui dure même après la mort! 0 Seigneur, vous avez pris de toute éternité la résolution d'obéir! Faites-nous la grâce d'entrer dans vos sentiments, d'obéir aux règles, aux commandements de nos supérieurs, à leur volonté signifiée de paroles, même par signe, même à leurs intentions! »
En troisième lieu, comment obéir? La réponse à cette question se lit particulièrement dans une conférence aux Filles. de la Charité, du 20 juin 1642 : « Il faut obéir promptement, gaîment, avec soumission de jugement, et dans le dessein de plaire à Dieu. Il faut que l'obéissance soit prompte : car d aller pesamment et d'apporter du retardement, cela en diminue beaucoup le mérite, mésédifie le prochain, contristc les supérieurs, qui alors aimeraient mieux faire les choses euxmêmes que de les commander; — volontairement, et non par force, ni par contrainte, craignant de déplaire et d'être réprimandés; — avec soumission de jugement, faisant les choses qu'on nous commande et en la manière qu'on nous les commande, et estimant que c'est pour le mieux, nonobstant que nous eussions des pensées contraires : d'autant que notre jugement est aveugle, et que la connaissance du mieux nous est souvent cachée par la préoccupation de quelques passions, ainsi que les rayons du soleil nous sont cachés par quelque nuage; — enlin, pour plaire à Dieu, animant l'obéissance par ces pensées : « En obéissant, j'agrée à Dieu ; c'est comme si je disais : je fais plaisir à Dieu. » Oh! quel bonheur à une pauvre et chélivc créature de pouvoir faire quelque chose qui plaise à Dieu ! :'est faire sa sainte volonté, c'est faire l'exercice des anges. Au contraire, quelque chose que nous fassions par notre propre choix, et quelque excellente qu'elle soit en elle-même, nous nous mettons en danger de faire la volonlé du diable, qui se transfigure en ange de lumières et veut nous tromper par l'apparence d'un peu de bien. »
Il revint sur le mérite et le prix de l'obéissance dans les con férenecs aux Filles de la Charité des 7 avril 1650 et 23 mai 1655 : « Il y a double mérite dans une action faite par obéissance : il y a le mérite de l'œuvre, lorsqu'elle est bonne en
elle-même; et de plus il y a le mérite de l'obéissance avec laquelle on fait l'action. Imaginons-nous qu'il en est des actions faites par obéissance comme d'un tableau qui serait fait par la main d'un excellent peintre, comme d'un Michel-Ange. Ce tableau, qui ne vaudrait en soi que dix écus, rehausserait beaucoup de prix étant fait par la main d'un ouvrier de grande réputation, et pourrait être vendu vingt ou trente écus. Ou bien il en est comme des ornements qui sont destinés pour le service des autels. Vous verrez de beau linge, bien blanc, bien plié, de bonne odeur; cela est beaucoup estimé en soi-même : on en fait d'autant plus d'état qu''l est pour servir à la sainte messe. Ainsi une bonne œuvre que nous faisons a son mérite; mais l'obéissance lui donne un surcroît de mérite, et elle rend méritoires les actions les plus indifférentes, et qui ne sont d'aucune valeur en elles-mêmes.
« C'est comme qui joindrait des pierres précieuses à d'autres pierres précieuses. Imaginez-vous un habit fait de beau taffetas : la seule étoffe du taffetas rend l'habit beau, mais il est encore bien plus éclatant si l'on y met du galon d'or. Ainsi en est-il des actions faites par l'obéissance; et pour une seule action faite de la sorte, on recevra deux récompenses. Les actions même indifférentes sont plus agréables à Dieu que les bonnes œuvres faites sans obéissance. Celte vertu est une espèce de pierre philosophalc, et tout ce qu'elle touche devient or. »
On comprend bien que, dans sa correspondance, le Saint mettait la môme doctrine à la portée des siens, suivant 1 état et les dispositions où chacun d'eux se trouvait II écrivait à mademoiselle Le Gras qui avait dû, par obéissance, renoncer à une de ses saintes entreprises : « Notre-Seigncur retirera peut-être plus de gloire de votre soumission que de tout le bien que vous auriez pu faire. Un beau diamant vaut plus qu'une montagne de pierres, et un acte de vertu d'acquiescement et de soumission vaut mieux que quantité de bonnes œuvres qu'on pratique à l'égard (Taulrui (IG31). »>
Il écrivait a un de ses clercs (28 mai 1659) : « Votre lettre m'a appris la peine oit vous étiez. Je crois bien que Dieu vous fait senti" les lâcheuses suites d'un changement recherché, °mm
r'cst sa coutume de faire connaître à ceux qui ont entrepris de le servir que leur repos est dans l'obéissance, et jamais dans l'accomplissement de leur propre volonté. Et souvenezvous que vous ne trouverez jamais le calme de votre esprit s la suite de Notre-Seigneur, si vous ne renoncez a vous, parce que lui-même a dit qu'il faut faire ce renoncement pour aller après lui, et porter sa croix tous les jours. Vous avez oui cela cent fois, et cependant vous ne vous appliquez point cette leçon ; pour le moins, vous avez témoigné le contraire par les fréquentesinstances que vous avez faites pour sortir; etquelques prières qu'on vous ait faites d'y avoir patience, vous y trouviez quelques difficultés, et jk vous disais qu'il y en avait partout. Il a fallu enfin vous contenter, mais ce contentement n'a guère duré : vous me le mandez vous-même. Notre-Seigneur appelle joug l'obéissance de ses maximes pour nous dire que c'est un état de soumission et un état rb4e pour ceux qui s'en veulent tirer, mais doux et suave pour ceux qui 1 aiment et se captivent. Mon cher Frère, voulez-fous trouver la paix de votre cœur et mille bénédictions de Dieu ? N'écoutez plus ni votre jugement ni votre volonté. Vous en avez déjà fait un sacrifice à Dieu ; gardez-vous bien d'en reprendre l'usage. Laissez-vous conduire, et assurez- vous que ce sera Dieu qui vous conduira, mais à la liberté de ses enfants, à un comble de consolation, à un grand progrès en la vertu et à votre bonheur éternel. Je vous dis tout cela parce que vois me proposez encore de vous changer ; autrement, j'aurais imité la bonté de Dieu qui ne nous reproche jamais les fautes qu'il nous a pardonnées. Je n'aurais plus pensé à la vôtre, si je ne vous voyais en danger d'en faire une pareille ; et pour cela je vous représente la peine qui vous en arrivera, si l'expérience de celle que vou3 souffrez ne vous rend plus soumis. Tenez pour constant que si on vous renvoie parce que vous le demandez, vous ne seriez pas plutôt arrivé que vous diriez ce que vous dites où vous êtes, que vous êtes là par votre choix plutôt que par la volonté de Dieu, ayant obligé vos supérieurs de vous y envoyer contre leur sentiment, et cette pensée vous inquiéterait incessamment. Et afin de vous ôter ce ver de la conscience à présent, au lieu où vous êtes, demeurez-y parce que la sainte obéissance vous l'ordonne,
et ne vous y considérez plus par votre volonté, mais par celle de Dieu. Demandez-lui pardon du passé et n'y pensez pas davantage. Faites résolution de ne plus écouter votre propre esprit, si vous ne voulez être séduit, car sa qualité est telle qu'elle vous troublera partout, si vous ne me croyez. Je prie Nôtre-Seigneur qu'il vous anime du sien, lui qui a été si soumis, qu'il s'est comparé à une bête de charge qui est tellement indifférente qu'on en fait tout ce qu'on veut en quelque lieu et en quelque temps que ce soit. Si nous étions dans cette disposition, Dieu nous mènerait bientôt à notre perfection. »
Tout lui servait de thème et d'occasion pour prêcher l'obéissance : « Un capitaine me disait ces jours passés que quand il verrait que son général commanderait mal, et qu'il perdrait assurément sa vie dans l'exécution de son commandement, et qu'il pourrait faire changer d'avis au général en disant une parole, qu'il serait perdu d'honneur s'il le faisait, et qu'il aimerait mieux mourir que de le faire. Voyez, Messieurs, quelle confusion ce nous sera au ciel de voir cette perfection dans l'obéissance de la guerre, et de voir la nôtre si imparfaite en comparaison ! ■
Et pensant tout à coup à sa qualité de supérieur et à l'obligation qu'il venait d'imposer à ses enfants de lui obéira luimême : t 0 misérable ! s'écria-t-il dans son humilité. Obéir à un désobéissant à Dieu ! à la sainte Église ! à mon père, à ma mère dès mon enfance ! car quasi toute ma vie n'a été que désobéissance ! Hélas ! Messieurs, à qui rendez-vous obéissance ? à celui qui, comme les scribes et les pharisiens, est rempli de vices et de péchés ! Mais c'est ce qui rendra votre obéissance plus méritoire. J'y pensais encore tantôt, et je me ressouvenais qu'étant petit garçon, comme mon père me menait avec lui dans la ville, j'avais honte d'aller avec lui et de le reconnaître pour mon père, parce qu'il était mal habillé et un peu boiteux. Oh ! misérable, combien fai été désobéissant ! J'en demande pardon à Dieu, et de tous les scandales que je vous ai donnés. Je vais en demander aussi pardon à toute la Compagnie, et je vous conjure de prier Dieu pour moi, afin qu'il me pardonne ces fautes et qu'il m'en donne toujours le regret au cœur. »