CHAPITRE XIV
La simplicité brillait en Vincent de tout son éclat modeste; elle gagnait tous ceux avec lesquels il entrait en relation ; elle a beaucoup contribué au succès de ses grandes entreprises, parce que, outre la bénédiction de Dieu, elle lui attirait la conliance et l'affection des hommes. Avec l'humilité et la chanté, elle est de toutes ses vertus celle qui frappait le plus ses contemporains, celle dont ils se plaisaient à faire un plus touchant et plus unanime éloge. C'est la simplicité, caractère du grand en toutes choses, caractère commun de la vraie vertu et du vrai génie, qui séduisit surtout Bossuet en Vincent de Paul {Vie, p. 100). Aussi est-ce à cette simplicité, à cette simplicité admirable du saint vieillard qu'il rendit toute sa vie témoignage avec une émotion manifeste, et que, vieillard lui-môme, il paya un dernier tribut dans sa lettre à Clément XI. Simplicité d'autant plus merveilleuse, qu'elle se conserva et grandit dans le commerce du monde, parmi les hypocrisies de la cour, dans l'embarras des affaires, c'est-àdire dans un milieu de fard et de duplicité qui l'aurait dû flétrir et détruire. Simplicité qui faisait l'ornement de ses discours, l'allure de sa conduite, le charme de sa personne, et aussi la conseillère de son humilité dans les aveux de ses oublis ou de ses fautes.
Aussi la prêchait-il avec amour, et flétrissait-il avec indi« gnation le vice contraire. « Faire paraître de bonnes choses au dehors, disait-il, et être tout autre au dedans, c'est faire comme les pharisiens hypocrites, et imiter le démon, qui se transforme en ange de lumière. Et comme la prudence de la chair et l'hypocrisie régnent particulièrement en ce siècle corrompu, au grand préjudice de l'esprit du christianisme, l'on ne peut aussi mieux les combattre et les surmonter que par une véritable et sincère simplicité. — Dieu est simple, disaitil encore, ou plutôt il est la simplicité même ; et partout où est la simplicité, là aussi Dieu se rencontre. Et, comme a dit le Sage, celui qui marche simplement marche avec assurance; comme, au contraire, ceux qui usent de cautèles et de duplicité sont dans une appréhension continuelle que leur linesse ne soit découverte, et qu'étant surpris en leurs déguisements, on ne veuille plus se fier à eux. »
Mais écoutons-le dans une conférence spéciale sur ce sujet, du 14 mars 1659 : « Le Sauveur, dit-il aux siens, envoyant ses Apôtres pour prêcher son Evangile par tout le monde, leur recommanda particulièrement cette vertu de simplicité, comme une des plus importantes et nécessaires pour attirer en eux les grâces du ciel et pour disposer les cœurs des habitants de lu terre à les écouler et à les croire. Or, ce n'est pas seulement à ses Apôtres qu'il parlait, mais généralement à tous ceux que sa Providence destinait pour travailler à la prédication de l'Évangile et à l'instruction et conversion des âmes ; et par .conséquent c'est à nous que Jésus-Christ parlait, et qu'il re- ! commandait cette vertu de simplicité, laquelle est si agréable [à Dieu: cum simplicibussermocinaiioejus. Pensez, mes Frères, quelle consolation et quel bonheur pour ceux qui sont du nombre de ces véritables simples, lesquels sont assurés par la parole de Dieu que son bon plaisir est de demeurer et de s'entretenir avec eux.
m Notre-Seigneur nous l'ait encore bien connaître combien la simplicité lui est agréable, par ces paroles qu'il adresse à Père: « Confitcor tibi, Pater, quia abscondisti Ixxc sapientibus et prudentibus, et rcvelastien pai-vulis. Je reconnais, mon Pire, et je vous en remercie, que la doctrine que j'ai apprise de vous et que je répands parmi les hommes n'est connue que des petits et des simples, et que vous permettez que les sages et les prudents du monde ne l'entendent pas, et que le sens et l'esprit de cette divine doctrine leur soit caché. » Certainement, si nous faisons réllexion sur ces paroles, elles doivent nous épouvanter, nous, dis-je, qui courons après la science, comme si tout notre bonheur en dépendait. Ce n'est pas qu'un prêtre et qu'un Missionnaire ne doive avoir de la science, mais autant qu'il est requis pour satisfaire à son ministère, et non pas pour contenter son ambition et sa curiosité: il faut étudier et acquérir de la science, mais avec sobriété, comme dit le saint Apôtre. Il yen a d'autres qui affectent l'intelligence des affaires, et qui veulent passer pour gens de mise, pour adroits cl capables en toutes choses : c'est à ceux-là encore que Dieu ôte la pénétration des vérités et des vertus chrétiennes, aussi bien qu'à tous les savants et entendus dans la science du monde. Et à qui est-ce donc qu'il donne l'intelligence de ses vérités et de sa doctrine? C'est aux simples, aux bonnes gens, et plus ordinairement même au pauvre peuple ; comme il se vérifie parla différence qu'on remarque entre la foi des pauvres gens des champs, et celle des personnes dans le 7rand monde; car je j,uis dire que l'expérience depuis longtemps m'a fait connaître que la loi vive et pratique, et l'esprit de la vraie religion, se trouve plus ordinairement parmi les pauvres et parmi les simples. Dieu se plaît de les enrichir d'une foi vive; ils croient et ils goûtent ces paroles de vie éternelle que' Jésus-Christ nous a laissées dans son Evangile; on les voit ordinairement porter avec patience leurs maladies, leurs disettes et leurs autres afflictions sans murmurer, et même sans se plaindre que peu et rarement. D'où vient cela? c'est que Dieu se plait à répandre cl à faire abonder en eux le don de la foi, cl les autres grâces qu'il refuse aux riches et aux sages da monde.
t Ajoutons à cela que tout le monde aime les personnes simples et candides, qui n'usent point de Gnesse ni de tromperie, qui vont bonnement et qui parlent sincèrement, en sorte que leur bouche s'accorde toujours avec leur cœur. Ils sont estimés et aimés en tous lieux, et même à la Cour quand il s'y en trouve ; et dans les compagnies réglées chacun leur porte affection et prend confiance en eux. Mais ce qui est remarquable est que ceux-là même qui n'ont point la candeur et la simplicité en leurs paroles ni en leur esprit ne laissent pas de l'aimer dans les autres. Tâchons donc, mes Frères, de nous rendre aimables aux yeux de Dieu par cette vertu, laquelle, par sa miséricorde, nous voyons reluire en plusieurs de la petite Compagnie, qui par leur exemple nous invitent à les imiter.
« Or, pour bien connaître l'excellence de cette vertu, il faut savoir qu'elle nous. approche de Dieu, et qu'elle nous rend semblables à Dieu, dans la conformité qu'elle nous fait avoir avec lui, en tant qu'il est un être très-simple, et qu'il a une essence très-pure qui n'admet aucune composition : si bien que ce que Dieu est par son essence, c'est cela même que nous devons tâcher d'être par celte vertu, autant que notre faiblesse et misère en est capable. Il faut avoir un cœur simple, un esprit simple, une intention simple, une opération simple; parler simplement, agir bonnement, sans user d'aucun déguisement ni artifice, ne regardant que Dieu, auquel seul nous désirons plaire.
« La simplicité donc comprend non-seulement la vérité et la pureté d'intention, mais elle a encore une certaine propriété d'éloigner de nous toute tromperie, ruse et duplicité. Et comme c'est principalement dans les paroles que cette vertu se fait paraître, elle nous oblige de déclarer les choses par notre langue comme nous les avons dans le cœur, parlant et déclarant simplement ce que nous avons adiré, et avec une pure intention déplaire à Dieu, Ce n'est pas toutefois que la simplicité nous oblige de découvrir toutes nos pensées ; car celle vertu est discrète, et n'est jamais contraire à la prudence, qui nous fait discerner ce qui est bon à dire d'avec ce qui ne l'est pas, ei nous fait connaître quand il se faut t? ire aussi bien que
quand il faut parler. Si j'avance, par exemple, un propos qui suit bon en sa substance et en toutes ses circonstances, je le dois exprimer tout simplement; mais si, parmi les choses bonnes que j'ai à dire, il se rencontre quelque circonstance vicieuse ou inutile, alors il la faut retrancher; et généralement l'on ne doit jamais dire les choses que l'on sait, lorsqu'elles vont contre Dieu ou contre le prochain, ou qu'elles tendent à notre propre recommandation, ou à quelque propre commodité sensuelle ou temporelle ; car ce serait en môme temps pécher contre plusieurs autres vertus.
« Pour ce qui est de la simplicité qui regarde les actions, elle a cela de propre qu'elle fait agir bonnement, droitement, et toujours en la vue de Dieu, soit dans les affaires, ou dans les emplois et exercices de piété, à l'exclusion de toute sorte d'hypocrisie, d'artifice et de vaine prétention. Une personne, par exemple, qui fait un présent à quelque autre, feignant que c'est par affection, et néanmoins elle fait ce présent afin que l'autre lui donne autre chose de plus grande valeur ; quoique selon le monde cela semble permis, c'est toutefois contre la vertu de simplicité, qui ne peut souffrir qu'on témoigne une chose et qu'on en regarde une autre. Car comme cette vertu nous fait parler selon nos sentiments intérieurs, elle nous fait agir de même dans une franchise et droiture chrétienne, et le tout pour Dieu, qui est l'unique fin qu'elle prétend. D'où il faut inférer que cette vertu de simplicité n'est pas dans les personnes qui par respect humain veulent paraître autres qu'elles ne sont ; qui font des actions bonnes extérieurement pour être estimées vertueuses ; qui ont quantité de livres superflus pour paraître savantes ; qui s'étudient à bien prêcher pour avoir des applaudissements et des louanges, et enfin qui ont d'autres vues dans leurs exercices et pratiques de piété. Or, je vous demande, mes Frères, si cette vertu de simplicité n'est pas belle et désirable, et s'il n'est pas juste et raisonnable de se garder avec grand soin de tous ces déguisements et' artifices de paroles et d'actions? Mais, pour l'acquérir, il la faut pratiquer, et ce sera par les fréquents actes de la vertu de simplicité que nous deviendrons vraiment simples, avec le secours de la grâce de Dieu, que nous devons souvent lui demander. »
L'enseignement individuel «t écrit du Saint était absolument le même que son enseignement public ou parlé. Envoyant une fois un Missionnaire dans un pays réputé pour sa finesse, il lui donna cet avis :« Vous allez dans un pays où l'on dit que les habitants sont pour la plupart fins et rusés. Or, si cela est, le meilleur moyen de leur profiter est d'agir avec eux dans une grande simplicité, car les maximes de l'Evangile sont entièrement opposées aux façons de faire du monde. Et comme vous allez pour le service de Notre-Seigneur, vous devez aussi vous comporter selon son esprit, qui est un esprit de droiture et de simplicité. » A un autre de ses prêtres qui mesurait ses bons rapports avec autrui sur l'intérêt de la Congrégation, et qui voulait qu'on publiât le bien qu'il écrivait de certaines personnes, il répondit : « Hélas ! Monsieur, à quoi vous amusez-vous? Où est la simplicité d'un Missionnaire qui doit aller droit à Dieu? Si vous ne reconnaissez pas du bien en ces personnes, n'en dites point ; mais si vous y en trouvez, parlez-en pour honorer Dieu en elles, parce que tout bien procède de lui. Notre-Seigneur reprit un homme qui lappelait bon, parce qu'il ne le faisait pas à bonne intention: combien plus aurait-il sujet de vous reprendre, si vous louez les hommes pécheurs par complaisance, pour vous mettre bien auprès d'eux ou pour quelque autre fin grossière et imparfaite, quoique cette fin en ait une autre qui soit bonne ! car je suis assuré que vous ne cherchez à vous procurer l'estime et l'affection de qui que ce soit que pour avancer la gloire de Dieu. Mais souvenez-vous que Dieu n'aime point la duplicité, et que, pour être véritablement simples, nous ne devons considérer que lui.»
Mais c'était dans la prédication surtout qu'il voulait qu'on portât la simplicité, au lieu d'y chercher l'estime et la louange: • L'on veut éclater et faire parler de soi, disait-il ; l'on aime d'être loué et d'entendre que l'on dise que nous réussissons bien, et que nous faisons merveilles: voilà ce monstre et ce serpent infernal, qui se cache sous de beaux prétextes, et qui infecte de son venin mortel le cœur de ceux qui lui donnent entrée. 0 maudit orgueil, que tu détruis et corromps de biens, et que tu causes de maux! Tu fais qu'on se prêche soi-même,
et non pas Jésus-Christ, cl qu'au lieu d'édifier, on détruit et 0:1 ruine. J'ai aujourd'hui été présent a l'entretien qu'un
prélat a fait aux ordinands ; après lequel étant allé «I chambre, je lui ai dit: « Monseigneur, vous m'avez aujourd'hui converti. » A quoi m'ayant répondu : « Comment cela ? ■ — • C'est, lui ai-je répliqué, que vous avez déclaré tout ce que vous avez dit si bonnement et si simplement, que cela m'a semblé fort touchant, et je n'ai pu que je n'en aie loué Dieu. » — « Ah ! Monsieur, m'a-t-ildit, je dois vous confesser, avec la même simplicité, que j'aurais bien pu dire quelque autre chose de plus poli et de plus relevé ; mais j'aurais offensé Dieu, si je l'avais fait. » Voilà, Messieurs, quels ont été les sentiments de ce prélat, dans lesquels doivent entrer tous ceux qui cherchent vraiment Dieu, et qui désirent procurer le salut des âmes; et, faisant ainsi, je vous puis assurer que Dieu ne manquera point de bénir ce que vous direz, et de donner force et vertu à vos paroles. Oui, Dieu sera avec vous, et opérera par vous, car il se plait avec les simples, il les assiste, et il bénit leurs travaux et leurs entreprises; au contraire, ce serait une impiété de croire que Dieu veuille favoriser ou assister une personne qui cherche la gloire des hommes, et qui se repait de vanité, comme font tous ceux qui se prêchent eux-mêmes, et qui dans leurs prédications ne parlent point avec simplicité ni avec humilité : car pourrait-on dire que Dieu veuille aider un homme à se perdre ? c'est ce qui ne peut entrer dans la pensée d'un chrétien. Oh ! que si vous saviez combien c'est un grand mal que de s'ki gérer dans l'office de prédicateur pour prêcher autrement que Jésus- Christ n'a prêché, et autrement que ses Apôtres et que plusieurs grands saints et serviteurs de Dieu n'ont prêché, et ne prêchent encore à présent, vous en auriez horreur ! Dieu sait que jusqu'à trois fois, pendant trois jours consécutifs, je me suis prosterné a genoux devant un prêtre qui était pour lors de la Compagnie, et qui n'en est plus, pour le prier, avec toute l'instance qui m'a été possible, de vouloir prêcher et parler tout simplement, et de suivre les mémoires qu'on lui avait donnés, sans avoir jamais pu gagner cela sur lui. Il faisait les entretiens de l'ordination, dont il ne remporta aucun fruit i
et tout ce bel amas de pensées et de périodes choisies s'en alla en fumée, car en effet ce n'est point le faste des paroles qui profite aux âmes, mais la simplicité et l'humilité, qui attire et qui porte dans les cœurs la grâce de Jésus-Christ. Et si nous voulons reconnaître et confesser la vérité, qui est-ce, je vous prie, qui attire en ce lieu ces messieurs les ordinands, ces théologiens, ces bacheliers et licenciés de Sorbonne et de Navarre ? Ce n'est pas la science ni la doctrine qu'on leur débite, car ils en ont plus que nous ; mais '-'est l'humilité et la simplicité avec laquelle nous nous étudions, par la miséricorde de Dieu, d'agir envers eux. Ils viennent ici seulement pour apprendre la vertu, et dès lors qu'ils ne la verront plus reluire parmi nous, ils se retireront de nous. C'est pourquoi nous devons souhaiter et demander à Dieu qu'il lui plaise faire la grâce à toute la Compagnie, et à chacun de nous en particulier, d'agir simplement et bonnement, et de prêcher les vérités de l'Evangile en la manière que Notre- Seigneur les a enseignées, en sorte que tout le monde les entende, et que chacun puisse profiter de tout ce que nous dirons. »
Il disait de ceux qui préfèrent la recherche et l'emphase à la simplicité et à la familiarité : « Qu'est-ce que toute cette fanfare? Quelqu'un veut-il montrer qu'il est bon rhétoricien, bon théologien ? Chose étrange ! il en prend mal le chemin ! Peut-être qu'il sera estimé de quelques personnes qui n'y entendent guère; mais, pour acquérir l'estime des sages et la réputation d'un homme fort éloquent, il faut savoir persuader ce qu'on veut que l'auditeur embrasse, et le détourner de ce qu'il faut qu'il évite. Or, cela ne consiste pas à trier ses paroles, à bien agencer lés périodes, à exprimer d'une manière peu commune la subtilité de ses conceptions, et à prononcer son discours d'un ton élevé, d'un ton de déclamation qui passe bien haut par-dessus. Ces sortes de prédicateurs obtiennent-ils leur fin ? Persuadent-ils fortement l'amour de la piété ? Le peuple est-il touché et court -il après la pénitence ?j Rien moins, rien moins. Et voilà cependant les prétentions [ de ces grands orateurs ! Voici leur prétention : acquérir de lai réputation, faire dire au monde : « Vraiment cet homme débite bien, il est éloquent, il a de belles pensées, il les exprime
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agréablement. » Voilà à quoi se réduit tout le fruit de leur sermon. Vous montez donc en chaire, non pas pour prêcher Dieu, mais vous-même, et vous vous servez (oh ! quel erime ! ) d'une chose aussi sainte que la parole de Dieu pour nourrir et fomenter votre vanité ! 0 divin Sauveur ! »
Puis il répondait aux objections : t Nous perdons notre honneur, lui disait-on, par cette méthode trop simple et triviale » ; et il répondait : « Vous perdrez par là votre honneur ! Oh ! en prêchant comme Jésus-Christ a prêché, vous perdiez votre honneur ! Quoi ! c'est perdre son honneur que de parler de Dieu comme le Fils de Dieu en parle ! Oh ! Jésus- Christ, le Verbe du Père, n'avait donc pas d'honneur ! C'est n'avoir point d'honneur que de faire des sermons dans la simplicité, dans le discours familier et ordinaire, comme a fait Notre-Seigneur ! Et faire autrement, c'est être homme d'honneur ! C'est avoir de l'honneur, de couvrir d'affectation et de masque la parole sacrée de Dieu ! 0 divin Sauveur ! 0 Messieurs ! qu'est-ce que c'est ? Dire que c'est perdre son honneur, que de prêcher l'Évangile comme a prêché Jésus- Christ ! J'aimerais autant dire que Jésus-Christ, lui qui était la Sagesse éternelle, n'a pas bien su comment traiter sa parole, qu'il ne s'y entendait pas bien ! Oh ! quel blasphème ! »
11 disait encore à ce sujet : c Comme les beautés naturelles ont bien plus d'attraits que les artificielles et les fardées, de même les discours simples et communs sont mieux reçus et trouvent une plus favorable entrée dans les esprits que ceux qui sont affectés et artificieusement polis. »
C'était à cette prédication simple qu'il exerçait les siens, qu'il s'exerçait lui-même, jusque dans son extrême vieillesse. Chacun devait parler à son tour devant lui. Le soir, il rendait compte du discours, et le faisait analyser publiquement parles principaux de la Compagnie. Avait-on parlé avec beaucoup d'étude et de soin, il se plaisait à en montrer toute la vanité ; puis il concluait avec sa charité ordinaire : « Croyez-moi, Monsieur, étudiez-vous à prêcher comme Jésus-Christ. Ce divin Sauveur pouvait, s'il l'eût voulu, dire des merveilles de nos plus relevés mystères, avec des conceptions et des termes qui leur fussent proportionnés, étant lui-même le Verbe et la
Sagesse du Père éternel; et, néanmoins, nous savons de quelle manière il a prêché, simplement et humblement, pour s'accommoder au peuple et nous donner le modèle et la façon de traiter sa sainte parole. »
Quand il envoya les ecclésiastiques de sa conférence en Mission dans le faubourg Saint-Germain, ceux-ci se permirent de lui faire observer qu'il y avait une grande différence entre une Mission faite dans une ville, et dans une ville comme Paris, et les Missions des campagnes. Contre d'autres ennemi?, d'autres armes, lui dit-on; et ce langage simple et familier, qui réussit sur le peuple des champs, n'exciterait ici que rires et moqueries. « Que viens-je d'entendre, Messieurs ? interrompit Vincent. Voilà des paroles inspirées par la prudence humaine et peut-être par l'amour-propre. Vous vouiez donc anéantir la force de la Croix en vous appuyant sur des moyens purement naturels! Croyez-moi, la méthode que Dieu a bénie dans vos Missions des campagnes est la seule que Dieu bénira dans la Mission que vous voulez entreprendre. Vous allez combattre l'esprit du monde, qui est un esprit d'orgueil, et vous ne le vaincrez qu'en l'attaquant par l'esprit de Jésus- Christ, qui est un esprit de simplicité et d'humilité. Comme ce divin Sauveur, cherchez, non votre gloire, mais celle de son Père; à son exemple, soyez prêts à souffrir le mépris et, s'il le faut, la contradiction et la persécution. En parlant le langage qu'a parlé le Fils de Dieu, ce ne sera pas vous qui parlerez, mais lui qui parlera par vous. Ainsi vous mériterez de servir d'instruments à cette miséricorde, qui seule touche les cœurs les plus endurcis et convertit les esprits les plus rebelles. •
Terminons par l'admirable lettre qu'il écrivit dans le même sens, ie 26 novembre 1655, à Martin, supérieur à Turin, qui voulait inaugurer son ministère en Piémont par quelque Mission d'éclat : « Oh ! non, Monsieur, lui écrivit aussitôt le Saint ; il faut au contraire que vous commenciez par quelque petite Mission qui n'ait pas grand appareil. Cela vous semblera fâcheux de commencer si chétivement ; car, pour vous mettre dans l'estime, il faudrait, ce semble, un peu paraître par une Mission entière et splendide qui étalât d'abord les fruits de l'es-
prit de la Compagnie. Dieu me carde d'entrer dans ce désir ! Celui qui convient à notre pauvreté et à l'esprit du christianisme, c'est de fuir ccr, rslcntations pour nous radier ; c'est do chercher le mépris et h. confusion, comme Jésus-Christ a fait ; rs, ayant cette ressemblance avec lui, il travaillera avec Feu M. de I qu'il prêcha à Paris, au dernier voyage qu'il y fi
sermon de tous les quartiers de la ville ; la cour y * .ait, et tout ce qui pouvait rendre l'auditoire digne d'un si célèbre prédicateur. Chacun attendait un discours proportionné à celle force de génie, par laquelle il avait coutume de ravir tout Je monde; mais que fit te grand homme de Dieu? Il récita simplement la vie de saint Martin, à dessein de se confondre devant tant de personnes illustres, qui eussent enflé le courage à tout autre. 11 lut le premier a profiter de sa prédication par cet acte héroïque d'humilité. Il nous raconta cela bientôt après à madame de Chantai et à moi; il nou^ disait: « Oh! que j'ai bien humilié nos Sœurs ! Elles s'attendaient quj je dirais merveille en si bonne compagnie. Une demoiselle disait, pendant que je préchais: « Voyez on peu ce montagnard, comme il parle bassement! C'était bien la peine de venir de si loin pour nous dire ce qu'il dit, et exercer la patience de tant de monde! » —Voilà comme les saints ont réprimé la nature, qui aime l'éclat et la réputation, et c'est ainsi que nous devons taire, préférant les emplois bas aux apparents, et l'abjection à l'honneur. J'espère, certes, que vous jetterez les fondements de cette sainte pratique avec ceux de l'établissement, pour faire que l'édifice soit bâti sur le roc, et non pas sur le sable mouvant. »