CHAPITRE XV
Pas plus que l'Évangile, Vincent ne séparait la simplicité" de la prudence : deux vertus nécessaires l'une à l'autre, et cm'il pratiqua dans la même perfection. Sa prudence et sa sagesse lui valurent la confiance universelle. Pendant toute sa vie Saint-Lazare fut comme la maison du Voyant, où on venait' le consulter pour toutes les affaires qui intéressaient l'Église ou l'État, le public ou les particuliers (Vie, p. 328). Dan> l'espace d'un demi-siècle, rien ne s'est fait d'important en France, tant dans l'ordre politique que dans l'ordre religieux, sans sa participation et ses conseils. Au milieu de nos troubles civils, il était également estimé et consulté de la cour et des Princes, des Mazarins et des Frondeurs. Au milieu des troubles du jansénisme, c'est à lui encore qu'on s'adressa, et c'est à sa prudente intervention qu'on dut principalement le triomphe de la vérité, la préservation des communautés fidèles, et le retour à la foi d'un grand nombre de dissidents. Les nonces Bagni et Piccolomini voulaient avoir son avis sur les questions qui importaient à l'Église de France ou même à l'Église universelle. Les évoques, les abbés, les directeurs des âmes*5 lui soumettaient leurs affaires les plus graves et les plus délicates. Les chefs de religions, les supérieurs de communautés réclamaient son. -^."ours pour la réformation de leur ordre ou de leur maison ; ou nien un religieux, une simple novice le consultaient sur leur vocation ou un changement
d'état. Une foule de curép, de prêtres, lui proposaient les difficultés de leur ministère ou de leur conscience. De grands seigneurs, de grandes dames lui abandonnaient la décision de leurs projets pour la gloire de Dieu, le soulagement du prochain ou leur propre sanctification. Pas d'âme généreuse, pas de famille, pas de communauté où il ne pénétrât par sa prudente action ; pas d'assemblée pour le bien, dont il ne fût l'inspirateur et le guide.
D'où lui venait un si universel recours ? De sa réputation de sainteté, sans doute ; dans la confiance qu'on avait dans la grâce attachée par Dieu à son intervention ; mais aussi de sa prudence naturelle et acquise. C'était l'homme sage par excellence ; l'homme possédant au degré suprême ce bon sens que Bossuet a appelé le maître de la vie humaine ; et, par suite, l'homme se tenant toujours dans ce milieu où le vrai et le bien ont fixé leur trône, s'écartant avec un soin égal de tous les extrêmes qui aboutissent à l'erreur et au mauvais succès. Le prétexte même du vieux ne pouvait faire illusion à sa prudence. Au besoin, il eût inventé l'adage : « Le mieux est l'ennemi du bien, »> car il le tenait pour une de ses maximes. Il disait encore : « L'esprit humain est prompt et remuant. Les esprits les plus éclairés ne sont pas toujours les meilleurs, s'ils ne sont pas les plus retenus. On marche sûrement, quand on ne s'écarte pas du chemin par où le gros des sages a passé. »
Sa prudence s'appuyait sur Dieu, dont il se plaisait en tout à consulter la sainte volonté ; et sur Jésus-Christ, dont il étudiait les leçons et les exemples pour y conformer ses avis et sa conduite en vertu d'une sainte analogie, se demandant toujours : t Qu'eût dit, qu'eût fait Notre-Seigneur en pareille circonstance, dans une telle difficulté ? »
« Il y a temps de parler et temps de se taire, » a dit la sagesse divine. Vincent le savait et le pratiquait. Nul n'a su mieux se taire, quand la parole pouvait violer un secret, blesser la charité, compromettre une a (Ta ire, et simplement quand elle était inutile. Il savait écouter, science rare quoique nécessaire, sans interrompre jamais; interrompu lui-même, il s'arrêtait aussitôt; mais, comme rien n'était capable de faire fléchir son
inflexible sagesse, l'intenuption finie, il reprenait le fil de son discours et marchait droit au but. Il avait le parler un peu lent, par réflexion. Ses raisonnements étaient précis, justes et pressants, exprimés en termes clairs et nets, animés d'une douce chaleur, et portaient la persuasion dans les cœurs en même temps que la conviction dans les esprits. S'il parlait le premier, il débrouillait et exposait une question avec tant d'ordre et de netteté, tant de profondeur et d'étendue, que chacun, même le plus habile, se disait : « C'est cela ! » hommage à son sens infaillible. Du reste, le bon sens encore lui faisait prendre tous les tons et tous les langages, suivant la nature des esprits, en sorte que l'homme médiocre se croyait de niveau avec lui, pendant que les plus hauts génies ne le trouvaient jamais au dessous d'eux.
C'est qu'il avait le discernement des esprits comme des doctrines et des affaires. Il voyait aussitôt la portée de chacun, et y proportionnait sa conduite et son langage. Il pénétrait le fort et le faible, les qualités bonnes et mauvaises de tous, et il savait régler là-dessus leur poste et leur emploi. En tout, il démêlait le vrai du faux, le bon du mauvais, le meilleur du moins bon, sous les apparences les plus trompeuses, les plus habilement hypocrites.
Voilà ce qui rendait sa direction si sûre, sa décision si infaillible, son action si ferme et si résolue, quand une fois il avait pris son parti. Le consullait-on, il était quelquefois lent à répondre, car lui-même il demandait à consulter auparavant Dieu et les sages; mais la réponse qu'il donnait enfin était toujours marquée au coin de la sagesse cl de l'expérience.
Il était lent aussi à se résoudre et à entreprendre, toujours en vertu de ce bon sens qui avait besoin de pénétrer auparavant et de combiner ensemble la nature, les moyens et la fin en toutes choses. Ses enfants, surtout les plus jeunes, lui e/ faisaient un reproche, et il répondait ordinairement comme H fit le 7 décembre 16il, dans cette lettre adressée à Codoing, supérieur de la Mission d'Annecy : « Vous m'objecterez que je suis trop long, que vous attendez quelquefois six mois une réponse qu'on peut fnire en un mois, et que cependant les occasions se perdesH cl tout demeure. A quoi je vous ré-
PRUDENCE. 2i7
ponds, Monsieur, qu'il est vrai que je suis trop longtemps à répondre et à faire les choses ; mais que pourtant je n'ai jamais vu encore aucune affaire gâtée par mon retardement, mais que tout s'est fait en son temps, et avec les vuea et les précautions nécessaires, et que néanmoins je me propose à I avenir de vous l'aire réponse au plus tôt après avoir reçu vos lettres et avoir considéré la chose devant Dieu, qui s'honore beaucoup du temps qu'on prend pour considérer mûrement les choses qui regardent son service. Vous vous corrigerez donc, s'il vous plait, de votre promptitude à résoudre et à faire les choses, et je travaillerai à me corriger de ma nonchalance... Oserai-jc vous dire sans rougir, Monsieur?... il n'y a remède, il faut que je le fasse : c'est que, repassant pardessus toutes les choses principales qui se sont passées en cette Compagnie, il me semble, et est très-démonstratif, que, si elles se fussent faites avant qu'elles l'ont été, elles n'auraient pas été si bien. Je dis cela de toutes, sans en excepter pas une seule. C'est pourquoi j'ai une dévotion particulière de suivre pas à pas l'adorable Providence de Dieu, et l'unique consolation que j'ai, c'est qu'il me semble que c'est Notrc-Seigneur seul qui a fait et fait incessamment les choses de cette petite Compagnie. »
Il était donc ami de la lenteur, ou plutôt ennemi de la précipitation : effet de sa prudence. Cette lenteur avait encore pour principe la crainte de contrarier Dieu, le désir de s'assurer son concours, le besoin de ne jamais poser les fondements d'une œuvre sans la certitude, ou, du moins, l'espérance probable de la pouvoir conduire au faite. De là, la sage combinaison, la durée et la permanence des siennes.
Mais, une fois assuré de la volonté de Dieu et des ressources de sa Providence, rien n'était plus capable de l'arrêter. Jl ne s'effrayait ni du nombre ni des difficultés des affaires. Il les suivait avec une force d'esprit, une intrépidité de courage que duIs obstacles ne pouvaient ébranler, qu'ils vinssent des personnes ou des choses, de la conjuration des éléments ou des passions humaines. Il s'y appliquait avec une sagacité pleine d'ordre et de lumière; il en portait le poids, la peine, les lenteurs, avec un calme qui provenait d'une sainte sécurité, avec
une persévérance qu'il puisait dans la certitude religieuse du succès.
Ame vraiment supérieure par son admirable prudence, dont les passions ne venaient jamais, comme chez la plupart des hommes, déranger les combinaisons ; dont la vertu, au contraire, inspirait, dirigeait et menait à terme toutes les vues !
Tel il s'est montré dans l'établissement et la conduite de ses congrégations de Missionnaires et de Filles de la Charité, auxquelles il ne donna des règles qu'au bout de vingt-cinq et même de trente-trois ans, voulant par là imiter Notre- Seigneur, qui a commencé par agir avant d'instruire, et éviter les inconvénients des constitutions prématurées. Dès lors, rien d'imprévu, de provisoire, et, par conséquent, rien à réformer dans ces règles; rien qui n'eût son existence dans les faits, avant de se formuler dans la lettre ; rien que la faiblesse et la lâcheté pussent taxer d'impraticable ou même de difficile.
Tel il se montra au conseil de conscience, où il louvoya avec une si admirable sagesse à travers tant d'intrigues et d'ambitions, où il sut réformer tant d'abus, où il réussit à concilier les choses souvent les plus incompatibles, à savoir l'intérêt de la cour et des particuliers avec l'intérêt supérieur de l'Eglise.
Tel enfin il se montrait lorsqu'il avait à avertir, à reprendre ou a corriger. Sa prudence savait se proportionner aux caractères et aux circonstances, pour ne pas abattre la pusillanimité, ni pousser l'orgueil à la révolte, pour ne blesser ni la dignité de la personne, ni la charité due à des fautes secrètes. Soure, curé de Saint-Jean-en-Grève, exilé à Gompiègne, lui avatt écrit, le 17 août 1659, pour lui demander des renseignement? sur un ecclésiastique, autrefois prêtre de la Mission, à qui il voulait confier le gouvernement intérimaire de sa paroisse. « Monsieur, lui répondit Vincent, je ne connais pas assez l'ec clésiastique dont vous me parlez, pour vous en rendre aucun témoignage, bien qu'il soit entré et sorti deux fois de notrt Compagnie. » Portail, d'Horgni et Aimeras, présents lorsqu'il dictait cette lettre, lui firent observer que ce curé aurait sujet de s'étonner, s'il lui mandait ne connaître pas assez un prêtre qui avaiiété deux fois sous sa conduite. « Je vois bien cela, répartit Vincent ; mais Notre-Seigneur, quoiqu'il eût une par-
faite connaissance de toutes sortes de personnes, a néanmoins dit a quelques-unes : « Je ne vous connais point, » et le dira au jour du jugement, parce que non cognoscit scientia approbationis. » — Qu'admirer davantage ici, de la charité ou de la prudence?
Vincent mettait quelquefois autant de prudente habileté que de zèle persévérant dans ses efforts auprès des ecclésiastiques suspects dans la foi. L'un d'eux, savant, grand prédicateur, de grande condition, le venait voir souvent. « Monsieur, lui dit un jour le Saint, comme vous êtes habile et éloquent, j'ai un conseil à vous demander. Dans nos Missions à la campagne, il nous arrive de trouver des personnes qui ne croient pas aux vérités de notre sainte religion, et nous ne savons comment nous y prendre pour les leur persuader. Que devons-nous faire en ces rencontres? — Pourquoi me demandez-vous cela? répondit l'abbé avec émotion, — C'est, Monsieur, que les pauvres s'adressent aux riches dans leurs besoins; et, comme nous sommes de pauvres ignorants, nous avons recours à vous qui êtes riche en science. » Flatté et remis, l'abbé énuméra les preuves de la religion : l'Ecriture, les Pères, le raisonnement, le commun consentement des te témoignage des martyrs, les miracles, etc. « Fort bien, Monsieur, reprit Vincent; mettez, je vous prie, tout cela par écrit, simplement et sans façon, et envoyezle moi. » Deux ou trois jours après, l'abbé apportait lui-même son mémoire. « Merci, Monsieur, lui dit Vincent. Je reçois une joie singulière de vous voir dans ces bons sentiments, et de les apprendre de vous-même; car, outre le profit que j'en tirerai pour mon usage particulier, cela me servira même pour votre justification. Vous L'aurez peine à croire, il est néanmoins très-véritable que certaines personnes sont persuadées et disent que vous n'avez point de bons sentiments touchant les choses de la foi. Achevez donc, Monsieur, ce que vous avez si bien commencé; et, après avoir si dignement soutenu la foi par votre écrit, professez-la par une vie édifiante. Vous y êtes d'autant plus obligé que vous êtes de condition ; car il en est de la vertu jointe à la naissance comme d'une pierre précieuse qui brille plus enchâssée dans l'or que danj
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le plomb. » Cette conduite et ce discours curent leur effet, et Vincent eut la consolation de voir l'abbé entrer et persévérer dans des résolutions saintes.
A la prudence il joignait le respect, l'adresse et quelquefois In grâce, quand il avait à donner aux évoques quelque sageavis. Un évéquedeses amis lui avait protesté plusieurs fois qu'il ne quitterait jamais son épouse, c'est-à-dire son Église, pour une autre, si belle et si riche qu'elle pût être ; et, en signe de sa fidélité, il lui avait montré son anneau pastoral en disant : Oblivioni delur dextera mea, si non meminero tuî ! A quelque temps de là, l'évêque se laissait séduire par l'offre d'un riche et grand archevêché. Vincent le rencontre alors par hasard : «Monseigneur, lui dit-il après les premières civilités et les yeux lixés sur sa main droite, je vo;s prie de vous ressouvenir de votre anneau. » — < Ah ! Monsieur Vincent, répondit en riant l'évèquc, vous m'y prenez! ■
N'oublions pas de mentionner avec quel mélange de prudence et d'humilité il se tira, dans son voyage au Mans de 1 Oïl), de l'embarras où le jeta la présence en cette ville de l'évèquc Lavardin de Bcaumanoir, celui-là même sur les ordinations duquel on a fait, après sa mort, pour une parole de lui peu mesurée, tant de contes ridicules. Loin de le servir au conseil de conscience, Vincent s'était opposé à sa promotion à l'épiscopat. Lavardin le savait, s'en élait plaint souvent, et même avec vivacité. Quelle fut donc la surprise, quel l'embarras du serviteur de Dieu, lorsqu'il apprit que ce prélat, qui n'avait pas encore ses bulles, était déjà au Mans! Quelle conduite tenir à son égard? Il était indécent de passer sans le voir, dangereux de le voir sans l'avoir prévenu, incivil de lui faire demander s'il agréerait une visite. « Si je levais saluer, disait le Saint, vraisemblablement il en sera surpris, et peutêtre ému et louché : de lui envoyer demander s'il aura ma visite agréable, je ne sais pas comment il recevra ce compliment; de n'y aller pas et de n'y envoyer pas, ce bon seigneur aurait raison de s'indigner davantage contre moi, et c'est ce qu'il faut éviter. Que faire donc? »
L'humilité du Saint le lira d'affaire. Dès le lendemain matin, il envoya deux piètres, le supérieur du séminaire avec un
iutre, dire M'évêque qu'arrivé dans son diocèse, le soir prévient, il n'osait y faire aucun séjour sans sa permission, et qu'il le suppliait irès-humblcment de trouver l)on qu'il passât sept ou huit jours dans la maison du séminaire.
Ce compliment de la part d'un homme dont Lavardin, malgré ses rancunes, connaissait mieux que personne la droiture et la sincérité, le désarma. « Dites à M. Vincent, répondit-il aux envoyés, qu'il est libre de demeurer au Mans tant qu'il le jugera à propos, et que s'il n'avait pas une maison dans ma ville épiscopale, je me ferais un plaisir de lui offrir la mienne.»
I ne réponse si obligeante demandait un remerciment. Vincent allait se rendre à l'évèché, lorsqu'il apprit le brusque départ de Lavardin.
Et maintenant, écoutons le Saint nous parler de la prudence dans sa Conférence du 14 mars 1659 : « C'est le propre de cette, vertu, dit-il, de régler et de conduire les paroles et les actions. C'est elle qui fait parler sagement et à propos, et qui lait qu'on s'entretient avec circonspection et jugement des choses bonnes en leur nature et en leurs circonstances, et qui fait supprimer et retenir dans le silence celles qui vont contre Dieu, ou qui nuisent au prochain, ou qui tendent a la propre louange, ou à quelque autre mauvaise tin. Cette même vertu nous l'ait agir avec considération, maturité, et par un bon motif, en tout ce que nous faisons, non-seulement quant à la substance de l'action, mais aussi quant aux circonstances; en sorte que le prudent agit comme il faut, quand il faut, et pour la lin qu'il faut; l'imprudent, au contraire, ne prend pas la manière, ni le temps, ni les motifs convenables, et c'est là son défaut; au lieu que le prudent, agissant discrètement, fait toutes choses avec poids, nombre et mesure.
« La prudence et simplicité tendent à môme fin, qui est de bien parler, et de bien faire dans la vue de Dieu; et, comme l'une ne peut être sans l'autre, Notre Seigneur les a recom-
mandées toutes deux ensemble. Je sais bien qu'on trouvera de la différence entre ces deux vertus, par distinction de raisonnement; mais en vérité elles ont une très-grande liaison, et pour leur substance, et pour leur objet. Pour ce qui est de la prudence de la chair et du monde, comme elle a pour son but et pour sa fin la recherche des honneurs, des plaisirs et des richesses, aussi est-elle entièrement opposée à la prudence et simplicité chrétiennes, qui nous éloignent de ces biens trompeurs, pour nous faire embrasser les biens solides et perdurables, et qui sont comme deux bonnes sœurs inséparables, et tellement nécessaires pour notre avancement spirituel, que celui qui saurait s'en servir comme il faut amasserait sans doute de grands trésors de grâces et de mérites. Notre-Seigneur les a ' pratiquées toutes deux excellemment en diverses rencontres, et particulièrement lorsqu'on lui amena cette pauvre femme adultère pour la condamner; car, ne voulant pas faire l'office de juge en cette occasion, et la voulant délivrer : Que celui d'entre vous, dit-il aux Juifs, qui est sans pèche, luijettela première pierre. En quoi il a excellemment pratiqué ces deux vertus : la simplicité, dans le dessein miséricordieux qu'il avait de sauver cette pauvre créature et de faire la volonté de son Père, et la prudence, dans le moyen qu'il employa pour faire réussir ce bon dessein. De même, quand les Pharisiens le tentèrent, lui demandant s'il était licite de payer le tribut à César : car, d'un côté, il voulait maintenir 1 honneur de son Père et ne faire aucun préjudice à son peuple; et, de l'autre, il ne voulait pas s'opposer aux droits de César, ni aussi donner sujet à ses ennemis de dire qu'il favorisait les exactions et monopoles. Qu'est-ce donc qu'il leur répondra pour ne rien dire mal à propos, et pour éviter toute surprise ! Il demande qu'on lui montre la monnaie du tribut ; et. apprenant de la bouche même de ceux qui la lui faisaient voir que c'était l'image de César qui était gravée dessus, il leur dit : Rendez donc à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. La simplicité parait en cette réponse, par le rapport qu'elle a avec l'intention que Jésus-Christ avait dans le cœur de faire rendre au Roi du ciel et à celui de la terre l'honneur qui leur convient ; et la prudence s'y rencontre aussi, lui faisant éviter
sagement le piège que ces méchants lui tendaient pour le surprendre.
« C'est donc le propre de la prudence de régler les paroles et les actions ; mais elle a encore outre cela un autre office, qui est de choisir les moyens propres pour parvenir à la fin qu'on se propose, laquelle n'étant autre qucd'ailer a Dieu, elle prend ks voies les plus droites et les plus assurées pour nous y conduire. Nous ne parlons pas ici de la prudence politique et mondaine, laquelle, ne tendant qu'à des succès temporels et quelquefois injustes, ne se sert aussi que de moyens humains fort douteux et fort incertains ; mais nous parlons de cette sainte prudence que Notre-Seigneur conseille dans l'Évangile, qui nous fait choisir les moyens propres pour arriver à la lin qu'il nous propose, laquelle étant toute divine, il faut que ces moyens y aient du rapport et de la proportion. Or, nous pouvons choisir les moyens proportionnés à la lin que nous nous proposons, en deux manières : ou par notre seul raisonnement, qui est souvent Lien faible ; ou bien parles maximes de la foi que Jésus-Christ nous a enseignées, qui sont toujours infaillibles, et que nous pouvons employer sans aucune crainte de nous tromper. C'est pourquoi la vraie prudence assujettit notre raisonnement à ces maximes, et nous donne pour règle inviolable de juger toujours de toutes choses comme Notre- Seigneur en a jugé; en sorte que, dans les occasions, nous nous demandions à nous-mêmes : « Comment est-ce que Notre-Seigneur a jugé de telle ou telle chose? Comment s'est-il comporté en telle ou telle rencontre ? Qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait sur tels et tels sujets ? » et qu'ainsi nous ajustions toute notre conduite selon ses maximes et ses exemples. Prenons donc cette résolution, Messieurs, et marchons en assurance dans ce chemin royal dans lequel Jésus-Christ sera notre guide et conducteur, et souvenons-nous de ce qu'il a dit, que le ciel et la terre passeront, mais que ses paroles et ses vérités ne passeront jamais. Bénissons Notrc-Scigncur, mes Frères, et lâchons de penser et de juger comme lui, et de faire ce qu'il a recommandé par ses paroles et par ses exemples. Entrons en son esprit pour entrer en ses opérations ; car ce n'est pas tout de faire le bien, mais il le faut bien faire, ù l'imitation de Notre-
S.'igneur, duquel il est dit: « Beneomnia fecit, qu'il a bien fait! toutes choses. Non, ce n'est pas assez de jeûner, d'observer les règles, de s'occuper aux fonctions de la Mission ; mais il le faut faire dans l'esprit de Jésus-Christ, c'est-à-dire avec perfection, pour les fins et les circonstances que lui-même les a faites. La prudence chrétienne donc consiste à juger, parler et opérer, comme la Sagesse éternelle de Dieu, revêtue de notre faible chair, a jugé, parlé et opéré. »
Le Saint disait encore : « Là où la prudence humaine déchoit et ne voit goutte, là commence à poindre la lumière delà sagesse divine.»
Enfin, il fit une règle pour les autres de sa prudente lenteur : * Les ouvrages de Dieu se font peu à peu ; ils ont leurs commencements et leurs progrès. Quand Dieu voulut sauver Noé du déluge avec sa famille, il lui commanda défaire une arche qui pouvait être achevée en peu de temps ; et néanmoins il la lui fit commencer cent ans auparavant, afin qu'il la lit petit à petit. Dieu voulant semblablement conduire et introduire les enfants d'Israël en la terre de promission, il pouvait leur faire faire ce voyage en peu de jours ; et cependant plus de quarante ans s'écoulèrent avant qu'il leur fit la grâce d'y entrer. De même, Dieu ayant dessein d'envoyer son Fils au monde pour remédier au péché du premier homme qui avait infecté tous les autres, pourquoi tarda-t-il trois ou quatre mille ans? C'est qu'il ne se hâte point dans ses œuvres, et qu'il fait toutes choses dans leur temps. Et Notre- Seigneur, venant sur la terre, pouvait venir dans un âge parfait opérer notre rédemption, sans y employer trente ans de vie cachée, qui pourrait sembler superflue. Néanmoins il a voulu naître petit enfant et croître en âge à la façon des autres hommes, pour parvenir peu à peu à la consommation de cet incomparable bienfait. Ne disait-il pas aussi quelquefois, parlant des choses qu'il avait à faire, que son heure n'était pas encore venue ? pour nous apprendre de ne nous pas trop avancer dans les choses qui dépendent plus de Dieu que de nous. Il pouvait même de son temps établir l'Église par toute la terre-, mais il se contenta d'en jeter les fondements, et laissa le reste à faire à ses apôtres et à leurs successeurs. Selon cela, il n'est
pas expédient de vouloir tout faire à la fois et tout à coup, ni de penser que tout sera perdu, Fi un chacun ne s'empresse avec nous pour coopérer à un peu de bonne volonté que nous avons. (Jue faut-il donc faire î Aller douceuitiii, beaucoup prier Lhcu, et agir de concert. •
m \ppnts XV!
La justice devinrent se réglait et s'ordonnait sur celle parole
de Notre-Seigneur : « Rendez a Dieu ce qui appartient a Dieu, et à César ce qui appartient à César. » A Dieu d'abord il rendit fidèlement tous les devoirs de religion, comme homme, comme chrétien et comme prêtre. Mais aux hommes aussi, suivant leur rang et leurs relations avec lui, il a toujours payé toute dette de justice : « A qui le tribut, le tribut ; à qui l'impôt, l'impôt; à qui la crainte, la crainte; à qui l'honneur, l'honneur; ne devant jamais rien à personne, sinon la charité, qu'il exerçait si tendre envers tous, pour accomplir entièrement la loi. 2 11 disait aux siens : ^ Messieurs, ayons égard aux intérêts d'autrui comme aux nôtres ; allons droit, agissons loyalement et é^uitablement. » Pour lui, la justice passait avant tout le reste. Il écrivait un jour : « Souvenez-vous particulièrement de prier Dieu pour moi, qui, me trouvant hier obligé en même lemps d'accomplir une promesse que j'avais faite, ou d'exercer une action de charité à l'égard d'une personne qui nous peut faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, et nepouvant satisfaire à l'un et à l'autre, ai laissé l'acte de charité pour accomplir ma promesse, dont cette personne est restée fort malcontente. Mais je n'en suis pas tant lâché comme de ce que j ai, ce me semble, trop suivi mon inclination en faisant cette action de justice •
Il payait exactement les dettes de sa communauté sans attendre de réclamation, et souvent il en faisait porter le montant
JUmCB KT GRATITUDE. 2^7
au domicile des débiteurs. « 11 D'est pas juste, disait-il, de leur donner la peine devenir pour demander une chose qui leur est légitimement due. »
II indemnisait largement ceux qui avaient eu à souffrir de sa part l'accident le plus involontaire. Un jour, son cocher ayant renversé dans la boue quelques pains de la boutique d'un boulanger, il en paya aussitôt le prix et les fit porter à Saint- Lazare.
Le même cocher, une autre fois, ayant brisé une barre de bois vermoulue qui fermait une porte cochère, il la fit remplacer par me neuve, d'une valeur quadruple.
Jamais il ne lit payer ses services ; jamais surtout il ne voulut jeter un bon office en travers de l'équité pour en arrêter le cours. Dans une ville considérable, ses Missionnaires étaient menacés dans leur établissement par des personnes puissantes qui les avaient déférés au parlement. Le gouverneur offrit de les soutenir à la condition que Vincent les soutiendrait luimême à la cour. « Si je puis vous servir, répondit le Saint, je le ferai, mais je vous suppliede laisser l'affaire des prêtres delà Mission entre les mains de Dieu et de la justice pour en juger, car je ne désire point être en aucun lieu par la faveur ni par l'autorité des hommes. »
Quoique seigneur haut- Justicier, il était ennemi de la discorde et des procès. Il est vrai qu'il donnait gratis les offices de la justice de Saint-Lazare, et qu'il recommandait d'y traiter tes affaires avec douceur. Lui-même il intervenait, par exemple s'il apprenait que deux familles de sa seigneurie tendaient à une rupture, et il était rare que sa charité ne conciliât pas les intérêts et les cœurs. Il détournait de plaider tous ceux qui s'adressaient à lui: « Un procès, disait-il, est un morceau de dure digestion, et le meilleur ne vaut pas le plus mauvais accommodement. » II disait encore : « L'accommodement dans les procès est chose si grande et si agréable à Dieu, qu'il dit à un chacun: « Jnquire pacem et persequere tara. » Il ne dit pas seulement qu'on l'agrée, celte divine paix, quand on nous l'offre, mais que nous la recherchions et courrions après elle. »
A plus forte raison ne voulait-il pas de procès pour lui-
même ni pour ses maisons. Il écrivait à un des siens qui s'était embarqué dans une affaire où il avait échoué : » Nous plaidons le moins que uous pouvons ; et, quand nous sommes contraints de plaider, ce n'est qu'après avoir pris conseil et du dedans et du dehors. Nous aimons mieux relâcher du nôtre que de mal édifier le prochain. »
Dans les procès qu'il ne pouvait éviter, sa conduite étaittoule charitable. S'il voyait alors ou envoyait voir les juges, c'était moins pour leur recommander sa cause, que pour les prier d'avoir égard à la seule justice. Demandeur et défendeur à la fois, il alléguait, sans rien omettre, tout ce qui était à l'avantage de son adverse partie, aussi bien que ce qui faisait pour lui-môme. On eût dit un rapporteur impartial, dont l'intérêt n'aurait point été engagé dans la cause ; ou plutôt, il n'était partial que pour son adversaire, dont il faisait valoir les raisons bien mieux que les siennes propres.
Du reste, il ne visitait les magistrats que le moinspossible. Les sollicitations lui paraissaient uneviolencefaiteà la justice. « Un juge qui craint Dieu, disait-il, n'y doit point avoir égard ; et moi-même, quand j'étais au conseil de la reine, je ne comptais pour rien les recommandations, me contentant d'examiner si la chose demandée était juste ou ne l'était pas. »
Il ménageait la bourse de ses parties plus que la sienne. Quelques-uns de ses prêtres, ayant affaire à des fermiers intraitables et de mauvaise foi, le prièrent de leur obtenir un Cornmittimus, afin d'intimider ces hommes de chicane. « Tirez-vous d'embarras comme vous pourrez, leur répondit Vincent; mais, pour moi, j'aurais peine à voir ces pauvres gens obligés à venir plaider si loin. »
Les habitants du val de Puiseaux l'avaient mis à la taille pour la petite ferme de Fresneville, et, malgré ses bons avis pour les porter à de meilleurs sentiments, ils voulurent plaider. Us vinrent donc à Paris, où le Saint les reçut comme gens associés à sa cause. Il les logea à Saint-Lazare, les (it manger au réfectoire à côté de lui et paya leurs frais de voyage. Lorsque le procès fut sur le point d'être jugé, il leur en donna avis, afin qu'ils pussent alléguer à temps leurs dernières raisons. En effet, ils revinrent à Paris et se
rendirent chez lui comme chez le palron de leur cause. Il I03 conduisit lui môme chez le rapporteur, où il les aida a fairevaloir leurs droits prétendus. Bien malgré lui, en quelque foi te, ils lurent condamnés; mais il paya les trais du procès, leur lit servir à souper, les logea encore et ne les renvoya que le lendemain, après leur avoir donné à chacun 20 sous pour leur dépense de route.
Quand il avait perdu lui-même, il se soumettait aux arrers de la justice comme à un jugement de Dieu. Nul murmure. nulle plainte ni contre la Providence, ni contre les hommes, et il obligeait les siens à l'imiter en cela. « Vive la justice ! écrivait-il, le 24 octobre 1659, à un de ses Missionnaires de Gênes; vive la justice ! Il faut croire, Monsieur, qu'elle se trouve en la perte de votre procès. Le même Dieu qui vous ava^t donné du bien vous l'a ôté : son saint nom soit béni ! Le bien est mal quand il est où Dieu ne le veut pas. Plus nous aurons de rapport a Xotre-Seigneur dépouillé, plus aussi nous aurons de part à son esprit. Plus nous chercherons, comme lui, le royaume de Dieu son Père, pour l'établir en nous et en autrui, plus les choses nécessaires à la vie nous seront données. Vivez dans cette conliance, et n'allez pas au-devant des années stériles dont vous parlez. Si elles arrivent pour la subsistance, ou pour les emplois, ou pour tous les deux, in nominc Domini ! Ce ne sera point par votre faute, mais par l'ordre de la Providence, dont la conduite est toujours adorable. Laissons-nous donc conduire par notre Père qui est au cieux, et lâchons sur la terre de n'avoir qu'un vouloir et un non-vouloir avec lui. »
La gratitude est une annexe de la justice, car elle est une justice elle-même à rendre aux bienfaiteurs. Vincent, si juste, était donc reconnaissant soit envers Dieu, source de tout bien, soit envers les hommes, canal pour nous de ses miséricordes. Chaque matin, il rendait grâces à Dieu de sa gloire, de celle qu'il a donnée à son Fils, à la sainte Vierge, aux saints anges, aux saints apôtres et à tous les saints. Il le remerciait encore des grâces laites à la sainte Eglise, à toutes les familles religieuses et particulièrement à la sienne. 11 le remerciait enfin de rusûislance prêtée aux pauvres, de l'heureux succès ac-
cordeaux armes du roi, des victoires remportées parles princes chrétiens sur l'infidélité, l'hérésie ou le schisme; en un mot, de tous les événements avantageux à l'Eglise et à l'État. Et comme il se croyait impuissant à témoigner à Dieu une pleine reconnaissance, il invitait les siens, les personnes de piété et les communautés religieuses à s'unir à lui en ce saint office, et il disait : « Laudate Dominum mecwn! Rien ne gagne plus le cœur de Dieu que la reconnaissance. Il faut employer autant de temps à le remercier de ses bienfaits qu'à les lui demander, i Et alors il gémissait sur l'ingratitude des hommes; il répétait la plainte de Notre-Seigneur au sujet des neuf lépreux qui ne l'étaient pas venus remercier ; il engageait fortement à fuir un vice qui, disait-il, nous rend indignes de recevoir aucune faveur de Dieu ni des hommes.
Pour lui, il remerciait tendrement Dieu des dons conférés à sa personne; et, tous les ans, au jour anniversaire de son baptême, il réclamait le secours des prières et des hommages des siens, pour que sa reconnaissance ne restât pas au-dessous des biens qu'il avait reçus de la bonté divine.
Reconnaissant envers Dieu, il ne l'était pas moins envers les hommes quilui avaientfait quelque bien, àlui ou à ses communautés. Croyant toujours qu'on ne lui devait rien, il regardait tout honneur, tout service qui lui était rendu comme une grâce, dont il remerciait avec une effusion de cœur et une humilité touchantes, t Que vous êtes bon, disait-il, de ne mépriser point ma vieillesse ! de supporter un misérable pécheur ! de m'écouter si patiemment et de me souffrir en votre présence ! Que Dieu vous bénisse ! » Et ainsi il faisait pour le moindre de ses Frères. Un d'eux lui ayant porté de l'eau bénite dans sa chambre, et s'étant jeté à ses pieds pour lui demander sa bénédiction : * Oui, cher Frère, lui dit-il, que Dieu vous bénisse et vous récompense ! » C'était sa formule accoutumée. « Dans l'impuissance, disait-il ou écrivaitil toujours, où je suis de vous remercier convenablement, je prie Dieu d'être lui-même mon remerciaient et votre récompense. »
Il en usait de même envers les étrangers, même envers les enfants, remerciant du plus petit service, comme de l'avoir aidé
à monter à cheval, et il blâmait quelquefois son compagnon de remercier avec trop de froideur.
Bien plus, à l'exemple de Notre-Seigneur, il regardait comme fait à lui-même ce qu'on faisait pour le plus petit des siens, et il s'en montrait également reconnaissant.
Il avait de la reconnaissance même pour ceux qui ne rendaient aucun service direct ni àlui, ai à ses enfants; par exemple, pour les laboureurs qui, par leurs travaux, fournissaient au clergé le moyen de vivre pour la sanctilication des peuples. Après avoir tracé un vif tableau de leurs souffrances dans les calamités publiques, il dit un jour : « Hélas ! mes Frères, tandis qu'ils se fatiguent ainsi pour nous nourrir, nous cherchons l'ombre et nous prenons du repos ! Dans les Missions même où nous travaillons, nous sommes au moins à l'abri des injures de l'air dans les églises, et non pas exposés aux vents, aux pluies et aux rigueurs des saisons. Certes, vivant ainsi de la sueur de ces pauvres gens et du patrimoine de Jésus-Christ, nous devrions toujours penser, quand nous allons au réfectoire, si nous avons bien gagné la nourriture que nous y allons prendre. Pour moi, j'ai souvent cette pensée qui me donne bien de la confusion, et je me dis à moi-même : « Misérable, as-tu gagné le pain que tu vas manger? le pain qui te vient du travail des pauvres ? » Au moins, mes Frères, si nous ne le gagnons pas comme ils font, prions Dieu pour eux, et qu'il ne se passe aucun jour que nous ne les offrions à Notre-Seigneur, afin qu'il lui plaise leur donner la grâce de faire un bon usage de leurs souffrances. Nous disions ces jours passés que Dieu s attend particulièrement aux prêtres pour arrêter le cours de son indignation; il s'attend qu'ils feront comme Aaron, et qu'ils se mettront, l'encensoir en main, entre lui et ces pauvres gens; ou bien qu'ils se rendront entremetteurs comme Moïse pour obtenir la cessation des maux qu'ils souffrent pour leur ignorance et pour leurs péchés, et que peut-être ils ne souffriraient pas s'ils avaient été instruits et si l'on avait travaillé à leur conversion. C'est donc ces pauvres auxquels nous devons rendre ces offices de charité, tant pour satisfaire au devoir de notre caractère, que pour leur rendre quelque sorte de reconnaissance pour les biens que nous recevons de leurs labeurs. Tan-
dis qu'ils souffrent, et qu'ils combattent contre la nécessité et contre toutes les misères qui les attaquent, il faut que nous fassions comme Moïse, et qu'à son exemple nous levions continuellement les mains au ciel pour eux; et, s'ils souffrent pour leurs péchés et pour leurs ignorances, nous devons être leurs intercesseurs envers la divine miséricorde, et la charité nous oblige de leur tendre les mains pour les en retirer; et, si nous ne nous employons, même aux dépens de nos vies, pour les instruire et pour les aidera se convertir parfaitement à Dieu, nous sommes en quelque façon les causes de tous les maux qu'ils endurent. »
A plus forte raison témoignait-il une vive reconnaissance à ses bienfaiteurs personnels, ou à ceux de ses communautés.
Son voyage du Maine en Anjou, dans l'année 1649 (Fie, p. 28), fut signalé par deux traits admirables de reconnaissance. Le jeune Missionnaire qui l'accompagnait et qui l'avait tiré d'un grand péril, au passage, d'une rivière, alors très- fervent, s'attiédit peu à peu. De moins en moins soumis à la règle, il devint bientôt indocile à ses supérieurs. Enfin, las du joug, il le voulut tout à l'ait secouer, et malgré tous les efforts ordinaires de Vincent pour le retenir dans sa vocation, îl la quitta. Au bout d'un an, il s'en repentit et, comme l'enfant prodigue, il s'écria : « Je me lèverai et je retournerai à mon Père. » Il écrivit donc à Vincent lettre sur lettre, lui demandant pardon et le priant de le recevoir au nombre deses plus humbles serviteurs, sinon de ses enfants.
A la l'ois pour l'éprouver et par répugnance à recevoir les transfuges, Vincent le laissa longtemps sans réponse. Le Missionnaire multiplia ses lettres, redoubla ses instances: « Jesuis perdu pour toujours, mon Père, si vous neme tendez la main. » A ce coup, Vincent répondit, non toutefois pour lui accorder sa grâce, mais pour lui remettre devant les yeux sa faute et l'impossibilité de le recevoir de nouveau.
Repoussé dans lous ses assauts, le pauvre Missionnaire, à bout d'attaques, tenta un dernier effort du côté le plus accessible elle plus vulnérable du cœur de Vincent : • Monsieur, lui ûcrivii-ii, je vous ai une fois sauvé la vie du corps, sauvez-moi celle de l'âme ! » Par là, il s'était ouvert la place.
• Venez, Monsieur, lui fut-il aussitôt répondu; venez, et vous serez :^;u à bras ouverts. » Ce n'était pas dans la Mission de la (erre, suivant la belle expression de Vincent, c'était dans relie el qu'il devait rentrer. Sur le point de partir, il tomba malade et mourut plein de l'espérance qu'il trouvait dan repentir et dans le pardon qui lui venait d'être si génén nient accordé.
Le second trait n'est pas moins touchant. Au sortir de l'eau, Vincent était entré dans la ferme de la Goualericpour y sécher ses habits. Là, à l'aise au milieu des pauvres, il lia naturellement conversation avec le fermier, et il apprit de lui qu'il était affligé d'une hernie dont il souiïrait cruellement. Le saint prêtre, que Dieu avait guéri du même mal, lui promit aussitôt que, de retour à Paris, il lui enverrait un bandage dont il éprouverait un prompt soulagement. Après avoir très-amplement payé cet hôte d'un instant, et l'avoir remercié de l'hospitalité de sa chaumière avec plus d'effusion qu'il n'eût remercié un gentilhomme de l'hospitalité de son château, il se remit en route. Son voyage se prolongea bien au delà de ses prévisions et de ses désirs. Néanmoins, à peine de retour à Saint-Lazare, il se ressouvint de son hôte et de sa parole. 11 lui envoya le bandage promis, et joignit à ce présent une lettre dans laquelle il renouvelait toutes ses actions de grâces. Et comme il n'avait point de voie sure pour faire tenir ces objets au pauvre paysan, il adressa le tout à la maréchale de Siliomberg, des terres de laquelle dépendait la Goualerie, avec prière de coopérer à cette bonne œuvre et de recommander le paysan a la bienveillance de ses officiers.
Aimant, estimant les siens plus que lui-môme, il ne pouvait pas avoir des sentiments moindres pour les bienfaiteurs de ses communautés.
Il pourvut au logement et à la nourriture d'une pauvre femme pendant vingt-cinq ou trente ans, parce qu'elle avait servi un ou deux pestiférés de Saint-Lazare.
Les Pères Jésuites de Bar avaient reçu chez eux un Missionnaire de Lorraine, qui mourut dans leur maison et fut enterré dans leur église. Touché de cette hospitalité accordée à son liis vivant et mort, le Saint donna à sa communauté, pour sujet Ce
conférence spirituelle, la nécessité de la reconnaissance. « J'ai deux choses en moi, disait-il, la reconnaissance, et que je ne puis m'empêcher de louer le bien. »
Les bienfaiteurs, même à titre onéreux, ne le trouvaient point ingrat. « Nous ne devons pas laisser pour cela, disait-il, d'être beaucoup reconnaissants, et de prier Dieu pour eux comme pour nos bienfaiteurs. Nous voyons que l'Église même a eu tant de reconnaissance envers les bienfaiteurs, qu'elle s'est relâchée pour eux, accordant aux laïques le droit de patronage, comme l'on voit en plusieurs endroits, quoique ce droit ne devrait appartenir qu'à l'Église. Pourquoi en a-t-elle usé ainsi, sinon par un témoignage de gratitude envers les bienfaiteurs? »
Un docteur de Sorbonne, nommé Louis Calon, avait donné une somme assez considérable à la Compagnie,- et finit par fonder une Mission à Aumale, lieu de sa naissance. Épuisé de travaux, de pénitences, de mortifications plus que de vieillesse, il se retira à Vernon, chez les fils de saint François, qui le reçurent comme un apôtre et comme un émule de leur pauvreté. Un an à peine avant sa mort, le 28 août 1646, Vincent de Paul, qui apprit son dénûment et le désir qu'il avait de venir à Saint-Lazare, lui écrivit : « Je rends grâces à Dieu de ce que vous nous faites espérer de venir bientôt vous reposer ici de vos grands travaux. Oh! Monsieur, que vous serez le bienvenu, et que je vous embrasserai volontiers ! Venez donc, et ne tardez pas, de grâce, Monsieur ! Et je vous assure que nous aurons un soin très- 1 particulier de votre santé, et que vous serez le maître de la! maison pour dire et faire tout ce que vous voudrez, et spé- 1 cialement le mien, qui vous ai toujours aimé avec une plus grande tendresse que mon père. Que si vous avez besoin des j 4,000 livres que vous avez données à rente aux religieux Feuillants ou de Saint-Bernard, et affectées à la Mission, trèsvolontiers nous vous en ferons la rétrocession, étant juste, ce me semble, qu'un fondateur qui se trouve en nécessité s'aide du revenu de la fondation qu'il a faite; et nous ferons plus, car, si vous avez besoin du fonds pour vous soutenir en votre vieiil^se, nous le vous transporterons, comme nous avons
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toit à M. le curé de Vernon, lequel nous ayant donné 600 livres de rente et les nous ayant demandées depuis, estimant en avoir besoin, nous lui avons rétrocédé et la rente et le fonds. Mais, si vous n ;n avez pas besoin, jouissez toujours du revenu, Monsieur, ainsi que vous avez fait jusqu'à présent, et nous continuerons les Missions que vous avez commencées et continuées avec tant de bénédiction. » Mais les fils de saint François ne voulurent point que Calon recourût au désintéressement du saint prêtre ; ils le gardèrent chez eux avec bonheur, et lui fermèrent les yeux.
Vincent agit toujours ainsi envers les fondateurs de ses établissements et les bienfaiteurs de sa Compagnie. Au mois de septembre 1654, il écrivait à un de ses prêtres : « Nous ne saurions jamais avoir assez de reconnaissance ni de gratitude pour nos fondateurs. Dieu nous a fait la grâce ces jours passés d'offrir au fondateur d'une de nos maisons le bien qu'il nous a donné, parce que je pensais qu'il en avait besoin : et il me semble que, s'il l'eût accepté, j'en aurais reçu une très-sensible consolation. Et je crois qu'en ce cas la divine bonté se rendrait elle-même notre fondatrice, et que rien ne nous manquerait. Mais, quand bien cela n'arriverait pas, quel bonheur nous serait-ce, Monsieur, de nous appauvrir pour accommoder celui qui nous aurait fait du bien ! Dieu nous a déjà fait la grâce d'en user une fois de la sorte, ayant effectivement rendu à un bienfaiteur (le curé de Vernon) ce qu'il nous avait donné ; et, toutes les fois que j'y pense, j'en ai une consolation que je ne puis exprimer. » — Et, l'année suivante, il écrivait à un bienfaiteur même qu'il supposait dans le besoin : « Je vous supplie d'user du bien de notre Compagnie comme du vôtre. Nous sommes prêts de vendre tout ce que nous avons pour vous, et jusqu'à nos calices : en quoi nous ferons ce que les saints canons ordonnent, qui est de rendre à notre fondateur en son besoin ce qu'il nous a donné en son abondance. Et ce que je vous dis, Monsieur, n'est point par cérémonie, mais en la vue de Dieu, et comme je le sens au fond de mon cœur. »
Eu 1654, le cardinal de Relz avait réussi à sortir de sa prison
de Nantes, et s'était enfui à Rome. Fils du général des galères, élève de Vincent de Paul, Retz, même au milieu de ses intrigues et de ses escapades politiques et galantes, s'était toujours montré le protecteur de Saint-Lazare, et Saint-Lazare, reconnaissant comme son fondateur, était porté à soutenir Retz dar>s sa disgrâce. Vincent de Paul, sans argenl l'état où étaient alors sa Compagnie et la France, emprunta 500 pistoles pour le soulager. Retz qui connaissait la fâcheuse situation de Saint-Lazare, ayant refusé de les accepter, ou lui offrit au moins des services personnels. Les Missionnaires de Rome reçurent donc dans leur maison le proscrit ; mais sur quel ordre, dans quelles circonstances, et avec quel dommage pour eux, c'est ce que va nous apprendre une lettre de Vincent écrite à Ozenne, à Gênes, le 12 mars 1655 : » Notre maison de Rome est dans un état soutirant, ainsi que vous avez appris par la Gazette de cette cour-là : c'est pour avoir reçu chez elle Monseigneur le cardinal de Retz, par commandement du pape, avant que d'avoir connaissance de la défense que le roi avait faite de le communiquer, lequel ayant trouvé mauvais cet acte d'obéissance vers Sa Sainteté et de reconnaissance vers notre archevêque et bienfaiteur, à l'ait faire commandement à M. Berthc et à nos prêtres français de sortir de Piome et de s'en revenir en France, comme ils ont fait ; en sorte que le même M. Berthe est maintenant en France ou sur le point d'y arriver, par une pure obéissance. lien arrivera ce qu'il plaira à Dieu ; mais il vaut mieux tout perdre que de perdre la vertu de reconnaissance. »
Ce que fit la reconnaissance affectueuse de Vincent pour Adrien Le Bon, l'ancien prieur de Saint Lazare, nous l'avons d'ailleurs raconté (Vie, p. 332).
Une part de cette reconnaissance rejaillisse t sur les anciens religieux de Saint-Lazare. Vincent voulait qu'on leur accordât tout ce que permettait la conscience, et qu'on les rendit participants de toutes les bonnes œuvres de la Compagnie. « Tous nos petits mérites, disait-il, viennent de leurs bienfaits. » Lui-même donnait l'exemple, et, en toute rencontre, il leur témoignait, en paroles et en actes, une singulière déférence. L'ancien sous-prieur ayant été atteint d une maladie
contagieuse qui régnait alors à Saint-Lazare, il l'alla voir, le consola, lui offrit ses services, le servit, eu effet, au point de respirer son haleine empestée, et il serait resté à son chevet,
nuit et jour, jusqu'à la mort, si on ne l'en eût arraché.
La reconnaissance de Vincent pour le Prieur descendit jusqu'à son valet. Cet homme, après quinze ou seize ans de service, avait quitté son maître, malgré tous les efforts et les offres généreuses ce notre Saint pour le retenir. Étant retourné dans sa province, il perdit presque entièrement l'esprit. Sans biens, sans parents, il tomba dans Ja misère. Il errait au hasard pour chercher sa vie, sans trop savoir où le portaient ses pas ; mais la Providence, qui le conduisait, l'amena un jour à Paris, et son intelligence, éveillée par la vue d'objets qui lui rappelaient d'anciens souvenirs, lui fit retrouver le chemin de Saint-Lazare. Il demanda à parler à Vincent qui, occupé alors, l'envoya dîner, promettant de l'entretenir ensuite à loisir. A la première entrevue, et surtout aux premières paroles, le saint prêtre reconnut le triste état de ce pauvre homme. « C'est le domestique de notre bienfaiteur, se dit-il aussitôt, il faut en avoir pitié et le regarder comme de notre famille. » Et, en effet, il lui donna une chambre à Saint-Lazare et pourvut jusqu'à la mort à tous ses besoins.
La vertu de reconnaissance accompagna Vincent jusque dans les bras de la mort; car, deux jours avant sa fin, il profila d'un reste de force pour payer un dernier tribut de gratitude à se? deux plus illustres bienfaiteurs, le cardinal de Retz et le Révérend Père de Gondi, l'ancien général des galères.