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CHAPITRE XVII

Toute la vie de Vincent de Paul, considéré soit comme chrétien, soit comme fondateur et supérieur de communauté, n'a été qu'un acte continuel de détachement. Une fois revenu de son premier désir, — légitime, du reste, — d'obtenir un bénéfice, une fois qu'il eût renoncé à une des meilleures cures du diocèce d'Acqs pour n'y pas entrer par la voie d'un procès, il n'obéit plus qu'au mouvement secret qui le porta à n'avoir jamais rien propre. Pauvre avec les pauvres il vécut à Glichy et à Châtillon, pauvre encore dans la maison de Gondi ; et, dès lors, il se consacra par la pauvreté au service des pauvres.

Par la pauvreté encore il inaugura toutes ses œuvres. Il n'accepta la fondation de M. et Mme de Gondi que sur le refus de plusieurs communautés ; il refusa longtemps le prieuré de Saint-Lazare, et n'en prit possession que par obéissance. Mais, dans cette riche maison, seigneur haut-justicier, supérieur de deux Congrégations, en faveur auprès des grands et des riches, il se prit d'un nouvel amour pour la pauvreté, et l'embrassa avec plus de passion que l'avare ne fait les richesses.

Il fut pauvre dans sa chambre : chambre plus que modeste, petite et nue. Des murs blanchis à la chaux, un pavé sans natte ; pour tous meubles, une table de bois sans tapis, deux chaises de paille, un lit qui n'était qu'-uj^ rude paillasse.

sans matelas, Bans rideaux, et même sans draps les dernières années de sa vie; pour tout ornement, un crucifix de bois et quelques images de papier, qu'un Frère, en divers temps, avait collées aux murailles, et qu'il finit par faire enlever, comme contraires à la pauvreté, pour n'en plus retenir qu'une seule. Ni feu, ni même de cheminée, et cela jusqu'à l'âge de plus de quatre-vingts ans, que ses disciples le forcèrent à prendre une autre chambre, parce qu'il avait besoin d'un peu de feu pour panser ses ulcères. Mais comme il s'en humilia! comme il accusa ses péchés de l'avoir réduit à une telle misère, qu'il appelait scandaleuse! quelle parcimonie il mettait dans Vu du bois, qu'il appelait comme tout le reste, le bien des pauvres! De même, si pour condescendre aux prières des siens, il finit par consentir qu'on mit un rideau à sa couche, comme il se reprocha ce tour de lit, qui ressemblait à la grosse serge entourant la couche des plus pauvres fermiers de nos campagnes ! Et encore craignait-il qu'il y eut trop de luxe chez lui. C'est pourquoi, quand on faisait la visite des chambres, il exigeait qu'on visitât aussi la sienne pour en ôter tout ce qui serait superflu. « Il y a dans ma chambre, dit-il un jour, deux couvertures dont je me sers pour me faire suer: qu'on les ôte! » — Même indigence dans la chambre basse où il recevait les personnes du plus grand monde. Un Frère avait mis un lambeau de vieille tapisserie à une porte par laquelle se glissait un vent très-froid : il le fit ôter dès le jour même. On a vu les pauvres habits qu'il portait à la cour: plus pauvres encore étaient-ils à la maison. Lui représentait-on que son collet était usé, son chapeau trop vieux : « 0 mon Frère, répondait il par une douce raillerie, c'est tout ce que le roi peut faire que d'avoir un collet qui ne soit pas rompu, et de porter un chapeau neuf ! » Aussi misérables étaient tous les objets à son usase : on conserve encore, par exemple, son parapluie, lambeau de toile cirée semblable aux pavillons dont s'abritent les pauvres femmes de nos places.

Pauvre dans son costume, il ne l'était pas moins dans sa nourriture ; et encore, chaque jour, s'asseyant devant sa maigre pitance, il s'écriait : «Ah! misérable, tu n'as pas gagné le pain que tu manges! » S'il se trouvait à la campagne sans argent, il

était ravi d'aller chez quelque pauvre laboureur demander un morceau de pain noir pour l'amour de Dieu.

Il portait la pauvreté jusque dans les ornements de l'église de Saint-Lazare, qu'il voulait simples et sans prix, excepté aux grandes solennités. Il n'était libéral que pour la gloire de Dieu et le service tant spirituel que corporel du prochain : alors, il prodiguait et jetait l'argent comme de la boue, et ne craignait même pas de contracter des dettes considérables.

Il était détaché pour sa Coniiagnie comme pour lui : • Cette langue qui vous parie, dit-il un jour aux siens, n'a jamais, par la grâce de Dieu, demandé aucune chose de toutes colles que la Compagnie possède maintenant ; et, quand il ne tiendrait qu'a faire un pas, ou a prononcer une seule parole, pour iairc que la même Compagnie s'établit dans les provinces et dans les grandes villes, et se multipliât en nombre et en emplois considérables, je ne la voudrais pas prononcer, et j'espère que Notre-Seigneur me ferait la grâce de ne la point dire. C'est la disposition en laquelle je suis, et de laisser faire la Providence de Dieu. ■

Ainsi faisait-il pour les Filles de la Charité. Il ne demandait rien pour elles. Il ne contestait jamais pour les maintenir là où il les avait placées, et, au moindre désir des fondateurs, il les rappelait aussitôt. Les administrateurs de l'hôpital de Nantes ayant voulu leur substituer des religieuses hospitalières, toujours désintéressé, il écrivit immédiatement à ces Messieurs qu'il savait beaucoup de bien de ces religieuses, et que, s'ils voulaient congédier les Filles de M118 Le Gras, il les priait très-humblement de le faire sans façon. Et, en même temps, il écrivit a Mlls Le Gras, qui était alors a Nantes: « C'est ainsi que

' Notre-Seigneur en userait, s'il était encore vivant sur la terre.

; L'esprit du christianisme veut que nous entrions dans les sen-

Itiments d'autrui, et Dieu tirera sa gloire de ce changement, si

[nous le laissons faire. »

I Non-seulement il avait pour maxime et pour pratique de ne rien solliciter, pas même une demeure, à l'exemple de Notre- Seigneur « qui n'eut jamais aucune maison, et n'en voulut point avoir; » mais, dans les malheurs publics, il refusait les riches donations qui lui étaient offertes, disant que les pauvres en

avaient plus grand besoin que lui. Il refusa une fois jui huit cent mille livres qu'on lui offrait pour bâtir u parée qu'il ne crut pas les pouvoir accepter sans faire tort aux. pauvres de Jésus-Christ.

Son désintéressement se montra particulièrement au conseil de conscience. Désintéressement admirable dont Le Tellier disait, au l'apport du minisire Le Pelletier : « En qualité de secrétaire d'Etat, j'ai été à portée d'avoir un grand commerce avec M. Vincent. 11 a fait plus de bonnes œuvres en France pour la religion et pour l'Eglise que personne que j'aie connu; mais j'ai particulièrement remarqué qu'au conseil de conscience, où il était le principal agent, il ne lut jamais question ni de ses intérêts, ni de ceux de sa Congrégation, ni de ceux. des maisons ecclésiastiques qu'il avait établies. » Désintéressement d'autant plus digne d'éloges, que ses maisons, presque toutes fort pauvres, étaient grevées encore de la gratuité de leurs principales fonctions. L'annexion de quelques bénéfices les aurait mises à l'aise : il n'y pensa jamais; i quelquefois on en a réuni à ses séminaires, ce n'a été qu'aux, instantes prières de leurs possesseurs ou de leurs collateurs légitimes. Encore était-il diflicile d'obtenir son agrément sur ce point, la seule part pourtant qu'il y ait jamais prise. Au moins imposait-il la loi d'en consacrer les revenus non au service des maisons ni à l'avantage des siens, mais à l'éducation des jeunes ecclésiastiques. Apprenait-il que la reine lui destinait quelques grâces? aussitôt il les détournait sur autrui. Quel ne fut pas son effroi, lorsque le bruit se répandit qu'elle voulait demander pour lui un chapeau de cardinal! Plus volontiers* il eût écouté sa sentence de mort que les compliments qui lui furent adressés alors par quelques-uns de ses amis. La pourpre romaine eût été vraiment pour son humilité la pourpre du martyre.

Est-il nécessaire d'ajouter que ce désintéressement fut invincible à toute corruption? Un de ses plus intimes amis vint lui offrir un jour 100,000 livres, au nom de quelques personnes, pour obtenir son appui au Conseil en faveur de certaines propositions qui n'avaient rien d'onéreux pour les peuples, mais qui pouvaient blesser les intérêts du clergé. Vincent aurait pu

is.

lui dire, comme Pierre à Simon (Act, vm, 20) : i Que ton argent périsse avec toi... car ton cœur n'est pas droit devant Dieu ! » Il se contenta de répondre avec plus de douceur : « Dieu m'en préserve ! J'aimerais mieux mourir que de dire une parole sur ce sujet. »

Désintéressé pour acquérir, il était indifférent à conserver, n'ayant aucune attache pour aucun bien d'ici-bas. Troublé par les prêtres de Saint-Victor en la possession de Saint-Lazare, il voulait l'abandonner plutôt que de soutenir son droit en plaidant, et il ne se résolut à le défendre que par déférence à de sages avis.

Ainsi fît-il pour toutes ses maisons, qu'elles lui fussent disputées par la brigue ou par la force armée. Après la bataille du faubourg Saint-Antoine, sa maison étant en grand danger d'être pillée par les deux partis, il ordonna à sa communauté de se rendre à l'église, et là, prosternée aux pieds du Dieu des pauvres, de lui offrir ses biens et ses meubles, et, en cas d'éviction, ùe le remercier très-humblement de l'avoir dépouillée.

C'est dans le procès relatif à la ferme d'Orsigny que triompha Bon détachement. Il avait acquis cette ferme à des conditions fort onéreuses, et y avait fait des dépenses considérables. Il allait en recueillir les fruits, lorsqu'elle lui fut enlevée par une sentence injuste.

L'arrêt rendu, le Frère Du Courneau, son secrétaire, vint lui en porter la nouvelle : « Dieu soit béni! » s'écria-t-il ; et il répéta, cinq ou six fois, avec un goût toujours croissant, ce cri d'amoureuse résignation. De là il se rendit à l'église, où il demeura longtemps en adoration et en prière ; et en sortant il redit encore : « Dieu soit béni ! Une seule chose m'afflige, c'est d'avoir causé par mes péchés cette perte à la Compagnie. »

Rentré dans sa chambre, il écrivit aussitôt à un ami : t Monsieur, les bons amis se font part du bien et du mal qui leur arrive; et, comme vous êtes l'un des meilleurs que nous ayons au monde, je ne puis que je ne vous communique la perte que nous avons faite du procès et de la ferme d'Or- Bigny, non toutefois comme un mal qui nous soit advenu, mais comme uoe grâce que Dieu nous a faite, afin que vous ayez

agréable, Monsieur, de nous aider a l'en remercier. J'appelle de Dieu les afflictions qu'il envoie, surtout celles qui sont bien reçues. Or, sa bonté infinie nous ayant disposés à ce dépouillement avant qu'il fût ordonné, elle nous a fait aussi acquiescer à cet accident avec une entière résignation, et j'ose dire avec autant de joie que s'il nous avait été favorable. Ceci semblerait un paradoxe à qui ne serait pas versé comme vous, Monsieur, aux affaires du ciel, et qui ne saurait pas que la conformité au bon plaisir de Dieu dans les adversités est un plus grand bien que tous les avantages temporels. Je vous supplie très-humblement d'agréer que je verse ainsi dans votre cœur les sentiments du mien.

Comme Je procès n'avait été perdu que de trois ou quatre voix sur vingt-et-un ou vingt-deux juges , on lui conseillait d'en rappeler par requête civile. « Non, écrivit-il, on nous blâmerait de trop d'attache au bien, qui est le reproche qu'on fait aux ecclésiastiques; et, nous faisant tympaniser dans le palais, nous ferions tort aux autres communautés, et serions cause que nos amis seraient scandalisés en nous. D'ailleurs, j'ai grand'peine d'aller contre le conseil de Notre-Seigneur, qui ne veut pas que ceux qui ont entrepris de le suivre, plaident. Et si nous l'avons déjà fait, c'est que je ne pouvais pas en conscience abandonner un bien si légitimement acquis, et un bien de communauté, dont je n'avais que l'administration , sans faire mon possible pour le conserver. Mais à présent que Dieu m'a déchargé de cette obligation par un arrêt souverain qui a rendu mes soins inutiles, je pense que nous en devons demeurer là; d'autant plus que, si nous venions à succomber une seconde fois, ce nous gérait une note d'infamie qui pourrait préjudicicr au service et

à l'édification que nous devons au public Une de nos

pratiques dans les Missions étant d'accorder les différends du peuple, il est à craindre que, si la Compagnie s'opmiâtrait à une nouvelle contestation par cette requête civile , qui est le refuge des plus grands chicaneurs, Dieu nous ôtât la grâce de travailler aux accommodements. »

Vincent renonça donc à une nouvelle poursuite de ses droits. Il abandonna la ferme d'Orsigny, mais non les obligations qu'il avait contractées en l'acceptant, et il continua d'ac-

quitter les prières et toutes les charges spirituelles de lu donation.

Restait à communiquer aux siens son détachement, et à les faire aquiescer comme lui à ce jugement injuste comme à une sentence de la justice céleste. 11 leur lit à ce sujet uue conférence spirituelle où, après avoir rappelé le conseil qui lui avait été donné de se pourvoir par une requête civile, il s'écria : « 0 mon Dieu, nous n'avons garde de le faire ! Vous avez vousmême, ô Seigneur, prononcé l'arrêt : il sera, s'il vous plait, irrévocable. Et, pour n'en différer pas l'exécution, nous faisons dès à présent un sacrifice de ce bien à votre suprême majesté. Et je vous prie, Messieurs et mes Frères, accompagnous-le d'un sacrifice de louange ; bénissons ce souverain juge des vivants et des morts, de nous avoir visités au jour de la tribulation; rendons- lui grâces infinies d'avoir non - seulement retiré notre affection des biens de la terre, mais de ce qu'en effet il nous a dépouillés de ceux que nous avions, et qu'il nous fait la grâce d'aimer ce dépouillement. Je veux croire que nous avons tous de la joie de la privation de ce temporel : car, puisque Notre- Seigneur dit en l'Apocalypse : Ego quos amo castigo, ne faut -il pas que nous aimions les châtiments comme des marques de son amour? Ce n'est pas encore assez de les aimer ; il s'en faut réjouir. O mon Dieu, qui nous fera cette grâce ? Vous êtes la source de toute joie, et, hors de vous , il n'y en a point de véritable. C'est donc à vous que nous le demandons. Oui, Messieurs, réjouissonsnous de ce qui semble que Dieu nous a trouvés dignes de souffrir. Mais comment peut on se réjouir des souffrances, vu que naturellement elles déplaisent, et qu'on les fuit? C'est en la manière qu'on se plait dans les remèdes. On sait bien que les médecines sont amères, et que les plus douces font bondir le cœur, même avant qu'on les prenne. On ne laisse pas néanmoins de les avaler gaiement ; et pourquoi ? Parce qu'on aime

la santé , laquelle on espère de conserver ou de recouvrer par les purgations. Ainsi les afflictions, qui d'elles - mêmes sont désagréables , contribuent néanmoins au bon état d'une ame d dune Compagnie ; c'est par elles que Dieu la purifie, comm€ l'or par le feu. Notre-Seigneur, au jardin dos Olives, ne sentait que des angoisses , et sur la croix, que des douleurs , qui furent si excessives , qu'il semblait que, dans l'abandon, où il était de tout secours humain, il fût aussi abandonné de son Père. Cependant, dans ces effrois de la mort et dans ces excès de ,sa passion , il se réjouit de faire la volonté de son Père, et, pour rigoureuse qu'elle soit, il la préfère à toutes les joies du monde; elle est sa viande et ses délices. Mes Frères,' ce doit être aussi notre allégresse que de voir accomplir en nous son bon plaisir par les humiliations, les pertes et les peines qui nous arrivent : Aspicientes, dit saint Paul, in auctorcm fidei et consummatorcm Jesum, qui, proposito sibi gaudio , sustinuit crucem, confusione contempîa. Les premiers chrétiens étaient dans les mêmes sentiments, selon le témoignage du même apôtre : Rapinam bonorum vestrorum cum gaudio suscepistis. Pourquoi ne nous réjouirions-nous pas aujourd'hui avec eux de la perte de notre bien ? 0 mes Frères! que Dieu prend grand plaisir de nous voir ici assemblés pour cela, de nous voir entretenir de cela, et de nous voir excitera cette joie ! D'une part, nous sommes faits un spectacle au inonde , dans l'opprobre et la honte de cet arrêt , qui nous publie, ce semble, comme injustes détenteurs du bien d'autrui: Spectaculum facti sumus mundo , et Angctis, et hominibus. Opprobriis et tribuhitionibus spectaculum facti. Mais, d'un autre coté : Omne gaudium existimate, Fratres mei, cum in tenta tiones varias incideritis; estimez, mes Frères, que toute joie vous est arrivée, quand vous serez tombés en diverses tentations et tribulations. Estimons donc que nous avons beaucoup gagné en perdant; car Dieu nous a ôlé, avec cette ferme, la satisfaction que nous avions de l'avoir, et celle que nous aurions eue d'y aller quelquefois ; et cette récréation, pour être conforme au sens, nous aurait été comme un doux venin qui lue, comme un couteau qui blesse, et comme un feu qui biùle et qui détruit. Nous voilà délivrés par la miséricorde

de Dieu, de ce danger ; et étant plus exposés aux besoins temporels, sa divine bonté nous veut aussi élever à une plus grande confiance en sa providence, et nous obliger à nous y abandonner tout à fait pour les nécessités de cette vie5 aussi bien que pour les grâces du salut. Oh ! s'il plaisait à Dieu que

■ cette perte temporelle fût récompensée d'une augmentation de confiance en sa providence, d'abandonnement à sa conduite,

jd'un plus grand détachement des choses de la terre, et de renoncement à nous-mêmes, ô mon Dieu, ô mes Frères! que nous serions heureux ! J'ose espérer de sa bonté paternelle, qui fait tout pour le mieux, qu'elle nous fera cette grâce.

« Quels sont donc les fruits que nous devons tirer de tout ceci ? Le premier sera d'offrir à Dieu tout ce qui nous reste de biens et de consolations , tant pour le corps que pour l'esprit; de nous offrir à lui nous-mêmes en général et en particulier, mais de la bonne sorte , afin qu'il dispose absolument de nos personnes et de tout ce que nous avons , selon sa très-sainte volonté ; en sorte que nous soyons toujours prêts de tout quitter pour embrasser les incommodités, les ignominies et les afflictions qui nous arrivent; et par ce moyen suivre Jésus-Christ en sa pauvreté, en son humilité et en sa patience.

t Le second est de ne jamais plaider, quelque droit que nous ayons; ou, si nous y sommes forcés, que ce soit seulement après avoir tenté toutes les voies imaginables pour nous accorder, à moins que le bon droit fût tout clair et évident; car, qui se fie au jugement des hommes est souvent trompé. Nous pratiquerons le conseil de Notre- Seigneur, qui dit : « Si on te veut ôter la robe, donne encore la tunique. » Dieu fasse la grâce à la Compagnie de la mettre en cet usage ! Il faut espérer que si elle est fidèle pour s'y établir, et ferme pour ne s'en départir amais, sa divine bonté la bénira ; et que si on lui ôte d'un côté, il lui donnera de l'autre. »

Que la famille de Vincent fût évincée d'un bien ou û'ur poste , il lui prêchait le même détachement. Il écrivait alors ; ceux qu'il était forcé de rappeler : « Après avoir rendu compt à messieurs les grands-vicaires, et retiré une décharge de: choses que vous avez reçues par inventaire, et que vous remettrez en leurs mains , vous prendrez gracieusement congé

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d'eux, sansdire aucuneparole de plainte, ni aussi de témoignage bien aises de sortir de ce lieu-là ; et vous prierez Dieu qu'il bénisse la ville et tout le diocèse. Surtout je vous prie de ne rien dire en chaire, ni ailleurs, qui témoigne aucun mécontentement. Vous prendrez la bénédiction de ces Messieurs et la ferez prendre par toute la petite famille; et la demanderez en même temps pour moi, qui souhaite me prosterner en esprit ITec vous à leurs pieds. »

En de telles circonstances, dans le plus grand dénuement, il voulait qu'on se rassurât sur l'avenir, et qu'on s'en remit à la Providence. L'un de ses prêtres lui représentant un jour la pauvreté de sa maison, il lui demanda : « Que faites-vous, Monsieur, quand vous manquez ainsi de ce qui est nécessaire pour la communauté? Avez- vous recours à Dieu? — Oui quelquefois, répondit le prêtre. — Hé bien, lui répliqua-t-il, voilà la pauvreté: elle nous fait penser à Dieu, et élever notre cœur vers lui; au lieu que, si nous étions accommodés, nous oublierions peut-être Dieu. Et c'est pour cela que j'ai une grande joie de ce que la pauvreté volontaire et réelle est en pratique en toutes nos maisons. Il y a une grâce cachée sous cette pauvreté, que nous ne connaissons pas. — Mais, lui repart ce prêtre, vous procurez du bien aux autres, et vous laissez là les vôtres ! — Je prie Dieu, lui dit Vincent, qu'il vous pardonne ces paroles: je vois bien que vous les avez dites tout simplement; mais sachez que nous ne serons jamais plus riches que lorsque nous serons semblables à Jésus- Christ. »

Ses Missionnaires n'ayant pas encore de logement à Rome, il leur écrivit: « pouvons-nous être mieux ni plus agréablement pour Dieu que de nous tenir en la posture qu'il nous demande? pourvu qu'en effet nous nous y tenions volontiers par soumission à sa conduite reconnaissant que nous sommes indignes d'un poste plus avantageux, et que même celui que nous avons surpasse notre mérite, et est plus convenable aux desseins que Dieu a sur nous, qui ne devons avoir de demeure stable si nous sommes faits pour aller, ni de maison propre si nous voulons suivre Notre-Seigneur qui n'en a pas eu. Si nous n'aimons l'humiliation tandis que

Dieu nous donne occasion de la pratiquer comment la rechercherons-nous étant placés honorablement? Tenons-nous bas et soyons bien aises d'être pauvres, parce que tout le monde,! nous voyant ainsi avilis, nous en méprisera. Ce sera alors que' nous commencerons d'être vrais disciples de Notre-Seigneur.; « Bienheureux les pauvres d'esprit, dit l'Évangile, parce que le royaume des cieux est à eux! » C'est donc là qu'ils seront logés. Ne voilà pas un beau logement pour nous? 0 mon Dieu, faites-nous la grâce de préférer les moyens qui nous y conduisent à toutes les prétentions et les commodités de la terre! »

Dès le commencement, tel avait été l'esprit de la Mission. Le Saint dit un jour: ■ La Compagnie encore dans son enfance, n'étant composée que de trois ou quatre qui allèrent à Montmartre (le misérable homme qui vous parle étant alors indisposé), se recommanda à Dieu, par l'intercession des saints martyrs, pour entrer en cette pratique de la pauvreté, alors et depuis si bien observée par une grande partie de la communauté ! ■

Pour l'y maintenir, le SaiDt l'en entretenait souvent- « Vous devez savoir, Messieurs, disait-il, que cette vertu de pauvreté est le fondement de cette Congrégation de la Mission. Hélas ! que deviendra cette Compagnie, si l'attache aux biens du monde s'y met? Que deviendra-t-elle, si elle donne l'entrée à la convoitise des biens, que l'Apôtre dit être la racine de tous maux? Quelques grands saints ont dit que la pauvreté était le nœud des religions. Nous ne sommes pas à la vérité religieux, n'ayant pas été trouvé expédient que nous le fussions, et nous ne sommes pas aussi dignes de l'être, bien que nous vivions en commun; mais il n'est pas moins véritable, et nous le pouvons dire aussi, que la pauvreté est le nœud des communautés, et particulièrement de la nôtre: c'est 1< nœud qui, la déliant de toutes les choses de la terre, l'attaclw parfaitement à Dieu. 0 Sauveur ! donnez-nous cette vertu q u. nous attache inséparablement à votre service, en sorte quu nous ne veuillons et ne cherchions plus désormais que voui seul et votre pure gloire!»

Il en montrait en suite plus complètement la nécessité et l'excellence: ■ Noire-Seigneur, disait-U, étant le souverain

DÉTACHEMENT DES BIENS ET AMOUR POUK LA PAUVRETÉ. It1)

Maître de toutes les richesses, celui qui les a faites et en es» par là le légitime possesseur, ayant vu le grand désordre que 'c désir et la possession de ces mêmes richesses ont occasionné •urla terre, a voulu y remédier en pratiquant le contra î été pour cela si pauvre qu'il n'a pas eu où reposer H a voulu que les apôtres et les disciples qu'il avait M compagnie entrassent dans la même pratique, ainsi que Jes premiers chrétiens, de qui il est dit qu'ils n'avaient rien tn propre, mais que tous leurs biensétaient en commun. Notre- Ecigneur donc, voyant le grand dégât que le malin esprit avait fait dans le monde par la possession des richesses, qui étaient, pour un grand nombre, un sujet de perte, a voulu remédier à ce mal si général par un remède tout contraire, savoir, par la pratique de la pauvreté.

« Bien heureux les pauvres d'esprit, car c'est à eux qu'appartient le royaume des cicux ! » C'est le premier enseignement deNotrc-Scigncur. La première chose qui échappe delà bouche est celle qui occupe le plus le cœur. Or, la première parole de Notre-Seigncur est celle-ci : Bcati pauperesl marque de son grand amour et de sa grande estime pour la pauvreté ! Deplus, en quoi consiste le bon plaisir de Dieu? C'est qu'il veut que ceux qui l'aiment, l'aiment sans réserve. Ceux donc qui ont fait vœu de pauvreté ne tiennent plus à rien et n'ont affection à aucune chose. Ils sont donc comme forcés de porter leurs affections et leur amour vers Dieu, car on ne saurait vivre sans aimer. Or, par le vœu de pauvreté, n'ayant plus l'affection et d'amour pour les choses créées et terrestres, aous en aurons donc pour le bien incréé et pour les choses du :iel. Ayant donc fait ce vœu de pauvreté, on ne tend plus à ien, on ne ticntplus aux honneurs, aux richesses et aux plai sirs. Et alors, notre cœur scra-t-il sans aimer ? Il faut donc ju'il porte son affection et son amour vers Dieu. Donc le vœu le pauvreté n'est qu'un moyen souverain et parfait pour aimer )icn Dieu. Pénétrons-nous bien de cette vérité, que nous ne quittons les richesses de la terre que pour avoir les ri- :hcsscs du ciel. Je veux en faire profession, et en enlevant non amour à un faux dieu, pour aimer et posséder le seui •éritable, je quitte des bagatelles et des richesses caduques et

périssables, pour en avoir d'éternelles et de perdurables. 0 mon Sauveur, quel bonheur! »

Un autre jour, il compara l'âme non détachée à un homme solidement attaché à un arbre, pieds et mains liés: « Il ne peut ni se délivrer lui-môme, ni aller chercher sa vie; en sorte qu'il va mourir de faim ou être dévoré par les bêtes féroces. Image d'une âme attachée aux biens et aux commodités de ce monde! Elle y pense nuit et jour, elle ne s'en peut défaire; elle ne va chercher personne qui la pourrait délivrer et lui donner la vie ; la voilà en grand danger d'être dévorée. 0 mon Sauveur, est-il possible que nous ne tâchions pas de nous faire quittes de tous ces liens? Quoi! un petit oiseau attrapé dans un filet se débat jour et nuit pour s'échapper ; et nous, nous serons pris d'une mauvaise attache, et nous ne nous mettrons pas en peine d'en sortir! L'exemple de cet oiseau nous condamnera au tribunal de Dieu!»

Et, armant sa charité d'invectives et d'anathèmes, il ajouta un jour: « Malheur! malheur! Messieurs et mes Frères, oui, malheur au Missionnaire qui voudra s'attacher aux biens périssables de cette vie! car il y sera pris, il demeurera piqué de ces épines et arrêté dans ces liens. Et si ce malheur arrivait à la Compagnie, qu'est-ce qu'on dirait après cela? Et comment est-ce qu'on y vivrait? L'on dirait : « Nous avons tant de mille i livres de revenu, il nous faut demeurer en repos. Pourquoi aller courir par les villages? Pourquoi tant travailler? Laissons là les pauvres gens des champs ; que leurs curés en aient / soin, si bon leur semble; pour nous, vivons doucement, sansi nous mettre tant en peine. » Voilà comment l'oisiveté suivraj l'esprit d'avarice: on ne s'occupera plus qu'à conserver etaugmenter ses biens temporels, et à chercher ses propres satisfactions: et alors on pourra dire adieu à tous les exercices de la Mission et à la Mission même, car il n'y en aura plus. Il ne faut que lire les histoires, et on en trouvera une infinité d'exemples qui feront voir que les richesses et l'abondance des biens temporels ont causé la perle, non-seulement de plusieurs personnes ecclésiastiques, mais aussi des communautés et des ordres entiers, pour n'avoir pas été fidèles à leur premier esprit de pauvreté.!

Et retombant sur lui-même, dans un de ses retours ordi- J, , U ImnnUlé : « 0 mon Sauveur! s'écna-l-il, comment . ,i,l de cela, moi qui suis si misérable ! moi qui ai eu SÏ.M un JU et qui ai encore aujourd'hui un cliambreaivn,un lit b.en encourtmé, un Frère ; moi 0 lie de qui on a tant de soin que rien ne me manque ! OU aUe HcamUlejedonneala Compagnie par l'abus que je a, Tu œu de pauvreté ea toutes ce» corses et autres pareille»! ÎeJdcmaode pardon à Dieu et à la Compagnie, et la prie de me supporter eu ma vieillesse I J'ai peine à me supporter moi-même, et il me semble que je mériterais d'être pendu a M.Kfaucon Que Dieu me fasse la grâce de me corriger, îu, "lue parvenu à cet âge, et * me retrancher sur toutes ce. choses autant que je pourrai l •

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