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CHAPITRE XVIII

Il y a déjà de la mortification dans le détachement et iaraour de la pauvreté Mais il faut étudier plus directement en notre Saint la vertu spéciale désignée sous ce nom.

Disciple si fidèle du Sauveur, Vincent ne pouvait manquer, selon le conseil de l'Apôtre, de porter en son corps et en tout son être la mortification de Jésus-Christ. Aussi, comme celle du Sauveur, toute sa vie n'a été qu'un sacrifice. Sacrifice d'autant plus méritoire et agréable à Dieu, qu'il était plus humble et plus caché. Car, fondateur et chef d'une Congrégation destinée à servir de modèle au clergé et au peuple, et partant obligée de ne montrer dans sa conduite que des vertus accessibles aux vrais chrétiens et aux bons ecclésiastiques, il s'astreignit lui-même à ne produire au dehors qu'une vie bien réglée, s'éloignaut également d'une mollesse coupable et d'une rigueur trop austère et trop rebutante. Mais la croix de Jésus-Christ n'y perdait rien de ses droits, et il lui payait à l'intérieur et en secret le tribut d'hommages et d'imitation qu'il semblait lui refuser en public.

Il lui a sacrifié tous les amours de l'homme : l'amour de l'honneur et de la propre estime, dévoilant aux yeux de tous, comme nous l'avons vu, sa basse naissance et ses prétendues faiblesses dans l'ordre soit de la nature, soit de la grâce ; l'amour de la réputation et de la reconnaissance, la recherche des amitiés, qu'il fit toujours céder au devoir jusqu'à ne pas

craindre d'encourir le mépris, la haine et la vengeance; l'amour des parents et du pays, se rappelant sans cesse que, prôtreselon l'ordre de Melchisédcch, il devait oublier toute généalogie; que, prêtre de Jésus-Christ, il ne devait connaître ni mère, ni frères; qu'apôtre de l'Évangile, il devait propli partout ailleurs qu'en sa terre natale. Devenu prêtre, et surtout une fois chargé de la feuille des bénéfices, il se fit une loi de ne rien demander pour lui, ni pour sa famille spirituelle ou temporelle. En vain les prêtres du pays ou quelquesuns de ses Missionnaires lui parlaient de l'étroite médiocrité des siens, du dur travail auquel ils étaient condamnés, et l'excitaient à faire pour euxquelque chose : « Ehquoi, demandaitil, sont-ils plus pauvres qu'autrefois, et leurs bras ne leur suffisent-ils plus pour leur procurer une vie conforme à leur condition ? >• Et, rassuré sur ces deux points, il ajoutait: « Ils sont donc bien heureux, car ils exécutent la sentence divine qui a condamné l'homme à gagner son pain à la sueur de son visage. »

Une somme de cent pistoles, voilà l'unique part qu'eut jamais la famille de Vincent dans les immenses largesses qui passèrent par ses mains, et encore dut-elle l'acheter par des malheurs extraordinaires. Celte somme avait été donnée au saint prêtre, à l'intention de ses parents, par son ami du Frcsnc. Vincent l'accepta ; mais, dit-il à du Fresne : « Ma famille peut vivre comme elle a vécu jusqu'à ce jour, et ce surcroît de richesse ne la rendra pas plus vertueuse. D'ailleurs, elle sera seule à en profiter. Ne croyez- vous pas qu'une donne Mission faite à toute la paroisse vaudrait mieux devant • lieu et devant les hommes ? » Du Fresne dut en convenir, et l'argent fut mis en réserve. Mais l'occasion lardant à se présenter, les guerres civiles survinrent et désolèrent nos provinces, surtout la Cuienne. Nul ne fut plus maltraité que les parents de Vincent, qui perdirent tout leur modeste avoir, quelques-uns même la vie. C'était vers 1656. Vincent recevait alors de sa famille les plus désolantes nouvelles. Son ami, Je chanoine de Saint-Martin, le seigneur de Pouy lui écrivaient qu'elle était réduite à la mendicité, et l'évèque d'Acqs, qui lit celle année un voyage à Paris, lui dit : « Vos pauvres parents

sont bien mal ; si vous n'avez pitié d'eux, ils auront bien de la peine à vivre ; il y en a une partie qui sont morts pendant la guerre, il en reste encore qui sont à l'aumône. » — « Voilà l'état de mes pauvres parents, ajoutait Vincent, en racontant tout cela à ses prêtres : à l'aumône ! à l'aumône ! Et moimême, si Dieu ne m'avait pas fait la grâce d'être prêtre et d'être ici, j'y serais aussi ! Mais que faire ? Le bien de la communauté ne m'appartient pas, et ce serait donner mauvais exemple que d'en disposer. » Ce fut en cette circonstance qu'il se rappela la somme qui lui avait été remise par du Fresne. « Bénie soit, s'écria-t-il alors, la divine Providence, qui ne m'a pas permis d'envoyer des Missionnaires à Pouy! Elle réservait visiblement cette aumône à ma pauvre famille. » Et, joyeux de pouvoir concilier cette fois son désintéressement avec sa tendresse pour les siens, il se hâta de mettre les cent pistoles à la disposition du chanoine de Saint-Martin, qu'il pria d'en l'aire la distribution.

Cette âme si aimante ne pouvait exclure de son universelle charité ceux que le temps et l'ordre de Dieu y avaient dû inscrire avant les pauvres eux-mêmes. Aussi lui fallut il les plus cruels efforts de la vertu pour refouler, pour étouffer en elle des explosions d'amour qui tendaient à se répandre en bienfaits, et nulle mortification ne lui coûta davantage. « Pensez-vous, disait-il une fois qu'on le pressait de leur faire du bien, pensez-vous que je n'aime pas mes parents? J'ai pour eux tous les sentiments de tendresse et d'affection qu'un autre peut avoir pour les siens, et cet amour naturel me sollicite assez de les assister. Mais je dois agir selon les mouvements delà grâco, et non selon ceux delà nature, et penser aux pauvres plus abandonnés, sans m'arrêter aux liens de l'amitié ni de la parenté. »

Il fut un jour surtout où le Saint eut besoin de se rappeler ses principes de mortification pour lutter contre l'amour des parents. En 1G23, après une Mission à Bordeaux, se trouvant à la porte de sa famille, il se détermina, par le conseil de deux de ses amis, à lui faire une visite. Il avait résisté longtemps à ce conseil, objectant l'exemple de plusieurs bons ecclésiastiques qui avaient d'abord fait merveille loin de leur pays, et

qui en étaient retournés tout changés, devenus inutiles au public adonnés aux affaires de leur famille, comme auparavant aux œuvres de leur saint ministère. Il obéit cependant. En cela, il cédait moins aux besoins de son cœur, charmé pourtant de revoir les siens, qu'au dessein de les forlilicr dans la vertu, de leur apprendre à aimer leur basse condition, et de leur déclarer une lois pour toutes, que dans l'avenir comme dans le passé, ils ne devaient compter pour vivre que sur le travail de leurs mains. Il voulait aussi réveiller les souvenirs de son humble enfance, de sa naissante piété, et consacrer son sacerdoce et son âge mûr au Dieu de sa jeunesse. Dès le lendemain de son arrivée, il renouvela dans l'église paroissiale les promesses de son baptême, et s'offrit de nouveau au Seigneur dans ce lieu où il avait reçu, avec le sceau des chrétiens, les prémices de l'esprit apostolique. Pendant tout son séjour à Pouy, il édifia beaucoup les siens et tous les braves villageois par sa piété, sa sagesse, sa tempérance et sa mortification. Ces bonnes gens remarquaient surtout — ne reculons pas devant ces détails naïfs — qu'il noyait son vin dans l'eau, et que le soir il écartait la couche molle qu'on lui avait préparée, pour s'étendre sur la paille. Le jour de son départ, il alla nu-pieds en pèlerinage de l'église de Pouy à la chapelle de Notre-Dame de Buglosse. C'était ce même trajet que, jeune pâtre, il avait fait tant de fois à la suite de son troupeau ; aujourd'hui prêtre, il se voyait escorté de ses frères et de ses sœurs, de ses parents pauvres ou moins malaisés, et de presque tous les villageois, justement fiers de leur compatriote. Vincent célébra une messe solennelle dans la sainte chapelle. Après la cérémonie, il réunit tous ses parents autour d'une table modeste ; puis il se leva pour prendre congé d'eux. Tous alors tombèrent à ses pieds, lui demandant sa bénédiction. «Oui, je vous bénis, s'écria-t-il tout ému ; mais je vous bénis humbles et pauvres, et je demande pour vous au Seigneur la grâce d'une sainte pauvreté. Ne sortez jamais de l'état dans lequel il vous a fait naître : c'est mon instante recommandation, que je vous prie de transmettre comme un héritage à vos enfants. Adieu pour toujours ! »

A peine parti, Vincent sentit son cœur se fendre et les larroet

ruisselèrent de ses yeux. Il venait d'être le témoin et le commensal de la pauvreté de presque tous les siens, et il les y laissait, alors qu'il n'avait qu'à ouvrir la main, qu'à dire un mot pour les combler de Liens. Il s'établit alors en lui, entre la loi qu'il s'était faite et sa tendresse fraternelle, un combat dODt l'issue fut longtemps incertaine. « Malheureux ! s'écria-t-il dans ce cruel déchirement, c'est la punition de ta désobéissance à l'esprit de dégagement et d'abnégation, recommandé si souvent dans l'Écriture aux ministres de l'Évangile. Avant ce voyage, tu ne songeais qu'au service de Dieu, qu'aux œuvres éloignées du sang et de la nature, et maintenant toutes tes pensées vont à ta famille. » Mais il faut l'entendre raconter pleinement lui-même celte lutte de la nature et de la grâce, dans une conférence du 2 mai 1G59, qu'il faisait aux siens sur la mortilication. « Ayant passé, dit-il, huit ou dix jours avec mes parents, pour les informer des voies de leur salut, et pour les éloigner du désir d'avoir des biens, jusqu'à leur dire qu'ils n'attendissent rien de moi ; que quand j'aurais des coffres d'or et d'argent, je ne leur donnerais rien, parce qu'un ecclésiastique qui a quelque chose, il le doit à Dieu et aux pauvres : le jour que je partis, j'eus tant de douleur de quitter mes pauvres parents que je ne lis que pleurer tout le long du chemin, et pleurer quasi sans cesse. A ces larmes succéda la pensée de les aider, et de les mettre en meilleur état ; de donner à tel ceci, à telle cela : mon esprit attendri leur partageait ainsi ce que j'avais et ce que je n'avais pas. Je le dis à ma confusion, et je le dis parce que peut-être Dieu permit cela pour me faire mieux connaître l'importance du conseil évangélique dont nous parlons. Je fus trois mois dans celte passion importune d'avancer mes frères et mes sœurs : c'était le poids continuel de mon pauvre esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu libre, je priais Dieu qu'il eût agréable de me délivrer de cette tentation; et je l'en priai tant, qu'eniin il eut pitié de moi : il m'ôta ces tendresses pour mes parents ; et, quoiqu'ils aient été depuis à l'aumône et le soient encore, il m'a fait la grâce de les commettre à sa providence, et de les estimer plus heureux que s'ils avaient été bien accommodés. »

• Je dis cela à la Compagnie, parce qu'il y a quelque chose de grand en celte pratique tant recommandée en l'Evangile, lequel exelut du nombre des disciples de Jésus-Christ tous ceux qui ne haïssent père et mère, frère et sœurs, et que, suivant cela, notre règle nous exhorte de renoncer à l'affection immodérée des parents. Prions Dieu pour eux, et si nous les pouvons servir en charité, faisons-le ; mais tenons ferme contre la nature, qui, ayant toujours son inclination de ce côté-là, nous détournera, si elle peut, de l'école de Jésus-Christ. Tenons ferme ! »

De ce voyage à sa mort, Vincent ne revit plus qu'un seul membre de sa famille, ce neveu dont nous avons déjà raconté l'histoire au chapitre de l'humilité, et qu'il renvoya comme il était venu, à pied, et avec dix écus seulement pour faire sa longue route. Encore avait-il reçu cette modique somme de la marquise de Maignelay ; seule aumône qu'il ait jamais sollicitée pour sa famille. Plus tard, il eut un remords mémo d'avoir gardé quelques jours son neveu à Saint-Lazare, et il demanda pardon à genoux de lui avoir fait manger le bien des pauvres.

Malgré le peu de succès de ce voyage, quelques années aprôst un de ses frères, le père peut-être de ce jeune homme eut la pensée de tenter à son tour la fortune. Il venait de perdre un procès ruineux, et il voulait essayer de relever ses affaires. Mais, dans une lettre du 29 août 1635, écrite à M. de Fontenay, Vincent, après l'avoir remercié de ce quil avait fait pour son frère à l'occasion du procès, se hâta d'ajouter : « Et pour ce qu'on m'a dit qu'il a quelque pensée de venir en cette ville me voir, je vous supplie, Monsieur, de l'en détourner, tant à cause de son vieil âge que pour ce que, quand il y serait, je ne pourrais rien lui donner, n'ayant la disposition de quoi que ce soit pour lui pouvoir donner. »

Il étendit cette pratique de la mortification de sa famille à son pays. Une fois, qu'il songeait à y établir quelques prêtres de sa Congrégation, craignant que cette pensée lui fût inspirée par un sentiment naturel plutôt que par la grâce, il se dit aussitôt : t Misérable ! à quoi penses-tu ? Tous les pays ne te doivent-ils pas être indifférents, et toutes les âmes n'ont-elles

pas coûté également au Fils de Dieu ? Pourquoi donc te portestu à secourir plutôt les uns que les autres ?» Et il renonça à Bon projet.

L'âme se manifestant surtout par la parole, la mortification intérieure de Vincent se voyait en l'empire absolu qu'il avait sur la conduite de sa langue. Jamais il ne lui échappait une parole inutile ; moins encore une parole de médisance, de vanterie ou de vanité, de moquerie ou d'impatience, qui trahit chez lui une humeur vicieuse ou déréglée. Jamais il ne parlait de lui, sinon par charité; et s'il le faisait quelquefois, sans aucun sentiment d'amour-propre, et uniquement pour entretenir la conversation, il s'arrêtait bientôt, averti par l'attention de ses interlocuteurs, se frappait la poitrine et s'écriait : « Je suis un misérable tout rempli de superbe et d'orgueil, qui ne fait que parler de soi-même. » Et il demandait pardon à genoux du scandale qu'il croyait avoir donné.

Mais il écoutait volontiers parler les autres, lui racontât-on ce qu'il savait déjà, et pour mortifier l'amour-propre qui veut toujours paraître instruit, et pour ne pas priver le narrateur du plaisir qu'il prenait à raconter.

Il écoutait surtout, sans interrompre ni répliquer, lorsqu'on lui adressait des reproches et des injures, pour imiter le silence du Sauveur en sa passion ; et, comme le Sauveur encore, il priait avec reconnaissance au fond de son cœur pour ceux qui l'outrageaient.

Dans les embarras d'affaires, les pertes, les malheurs, jamais de plaintes, ni de murmures; mais un acquiescement amoureux à la volonté divine, exprimé ordinairement en ces termes : t Dieu soit loué ! Dieu soit béni ! Il faut nous soumettre à son bon plaisir, et agréer tout ce qu'il lui plaît nous envoyer. »

Non moindre chez lui était la mortification extérieure. Jusqu'à son extrême vieillesse, il rechercha toutes les occasions de souffrir. C'était une de ses maximes quon pouvait à chaque instant pratiquer la mortification, soit en se tenant dans une posture pénible, quoique modeste, soit en privant ses sens extérieurs des objets agréables, soit en souffrant volontiers les intempéries de l'air et des saisons. Et celte maxime,

il la pratiqua constamment. Eu 1649, dans un voyage qu'il tit pour visiter les maisons de sa Compagnie, il se condamna a la plus rude pénitence et aux plus excessives privations. C'était l'hiver, hiver très-rigoureux qui aurait dû être une peine plus que sullisante à ce vieillard de soixante-treize ans, errant de ferme en ferme, mal logé, mal vêtu. A la rigueur de la saison, il voulut ajouter une abstinence plus rigoureuse encore. Du pain de seigle ou de fèves, telle était à peu près sa seule nourriture, car le reste de ce qu'on lui servait, il le distribuait aux paysans qu'il faisait manger avec lui ; et encore en prenait-il en si petite quantité, qu'il avait le temps, après sa légère réfection, de faire une bonne partie de la lecture de table.

Il ne regardait ni les belles campagnes, ni les brillants édifices. Il ne cueillait jamais de fleurs. A leur parfum il préférait la mauvaise odeur des hôpitaux et des chambres de malades. Malgré sa sensibilité aux températures extrêmes, il ne m garantissait ni contre le froid ni contre le chaud ; pas même des gants en hiver, et ses mains étaient enflées et gercées comme ses jambes.

Il fermait l'oreille aux concerts et aux discours agréables ; pour mortifier l'ouïe comme la vue. Quant au goût, il semblait vouloir imiter le saint Précurseur, qui ne mangeait ni ne buvait. Il ne voulait pas de distinction entre lui et les siens pour la nourriture, même dans les infirmités d'une extrême vieillesse. Rentré le soir fort tard de ses courses charitables, il n'allait au réfectoire qu'après avoir pris longtemps, au pied du saint autel, la nourriture spirituelle de laquelle seule il était avide Si le repas commun était achevé, sa mortification s'en réjouissait, car il n'avait plus que des restes ; et, plus ils étaient maigres et peu appétissants, plus ils iui paraissaient de délicieux reliefs. D'ailleurs, il semblait n'avoir de goûta rien, moins encore de préférence. On lui servit des œufs crus par mégarde : il les mangea sans mot dire, et on ne le sut que le lendemain par le cuisinier. Si tout était desservi, il ne demandait ^rien et se contentait d'an peu de pain. Pour du vin, il n'en réclamai, jamais et dc buvait que de l'eau pure. Ce repas i si sobre chevé en ua instant, était pourtant «on premier et souvent

son unique repas de la journée, car il était rentré fort tard, et suivant sa coutume, il n'avait rien pris le matin. Dans son extrême vieillesse, on le pressait de prendre quelque bouillon avant de sortir. « Vous me tentez. Monsieur, dit-il au prêtre qui le lui présentait. N'est-ce point le démon qui vous porte a me persuader de nourrir ainsi ce misérable corps, cette chétive carcasse? cela est-il juste ? Dieu vous le pardonne ! » Néanmoins, dans ses derniers jours, il consentit à prendre le matin une potion, mais seulement par forme de médecine : car c'était un bouillon sans viande, fait avec de la chicorée sauvage et de l'orge mondé, où il n'entrait aucun assaisonnement ni de graisse, ni de beurre, ni d'huile.

Et cependant il avait grand appétit. Un jour, montrant un pain de deux ou trois livres, il dit : « Si je m'écoutais, je mangerais tout cela! » Ce n'était pas assez pour sa mortification d'une nourriture mauvaise et prise en trop petite quantité : il tenait encore en réserve des poudres amères qu'il y mêlait pour la rendre plus désagréable au goût. La nature quelquefois succombait, et la nuit il lui fallait porter dans une défaillance un morceau de pain sec, seul confort qu'il voulût accepter.

Voilà le repas destiné à réparer les forces perdues dans une longue journée de travail, et encore, nous l'avons vu, il se le reprochait, ne croyant pas l'avoir gagné.

C'était un jeûne continuel. Néanmoins, il en faisait un plus rigoureux deux fois par semaine et tous les jours ordonnés par l'Eglise. A plus de quatre-vingts ans, il se contentait des salines servies à la communauté. On le voulait tromper quand il arrivait après les autres, et lui servir du poisson frais, mais il s'informait de ce qu'on avait donné à tous, et, si on ne le traitait comme eux, il ne mangeait pas. Le soir, un peu de pain, une pomme et de Peau rougie faisait toute sa collation. Il s'en abstenait même lorsqu'il arrivait un peu tard de la ville : alors, sans manger, il se retirait dans sa chambre, ou se rendait à l'église pour présider une conférence spirituelle. Il était si dur a lui même qu'il fallait, pour le modérer, faire intervenir les plus hautes autorités, et2 sur la prière de ses en-

fants, le cardinal de La Rocliefoucault lui ordonna de ménager une santé précieuse à l'Église.

Après le repas, les siens avaient une heure de récréation; : il n'en prenait jamais. Enfin, tous se reliraient, et bientôt Saint-Lazare était plongé dans le sommeil; lui seul veillait. Ses nuits étaient presque aussi laborieuses que ses jours. Il avait trouvé, en rentrant le soir, une multitude de lettres; c'était la nuit qu'il y répondait.

Le plus souvent, minuit sonnait, et il était encore au travail. Il songeait enfin à prendre un peu de repos. Mais ce n'était pas sans s'être puni de tant de bonnes œuvres, où il ne découvrait qu'imperfection et péché, par une rude discipline; le matin, il s'y était préparé par une semblable pénitence. Un Frère, son voisin, et dont la chambre n'était séparée de la sienne que par quelques ais, affirma qu'il y avait douze ans que cela durait. Il y avait bien davantage :*ccla remontait au moins à Châtillon, où ses hôtes l'ont entendu souvent se livrer à cette dure gymnastique, où l'on a trouvé sous son chevet, après son départ, un instrument oublié de pénitence. Depuis, ni en voyage, ni même en maladie, il n'y avait manqué. Mais ce n'était là que l'exercice réglé et quotidien de sa mortification. Il s'imposait des pénitences extraordinaires dans les malheurs publics, dans les besoins généraux et particuliers de sa Compagnie, et surtout lorsqu'il apprenait quelque faute commise dans une de ses maisons. Alors, il commençait par se donner la discipline deux fois par nuit pendant une semaine, pour expier les fautes d'autrui qu'il s'imputait toujours à luimême : « Mes péchés, disait-il, sont cause de tout le mal qui arrive; n'est-il pas juste que j'en fasse pénitence? » EnsuiteU cherchait le remède et l'appliquait. En tout temps, à la discipline il ajoutait le cilice, les bracelets, les ceintures de cuivra à pointes, qu'il remplaçait quelquefois par une haire conservée encore, et dont la vue seule fait frémir.

Il tombait enfin à genoux pour ses dernières prières et pour faire sa préparation quotidienne à la mort. Il découvrait son lit. Ce qu'était ce lit, nous l'avons vu. Quarante ans au moins il a couché de la sorte ; car lors de son voyage de Maçon, en 1G17, les Oratoriens qui l'avaient logé étant entrés un

matin de bonne heure dans sa chambre, s'aperçurent qu'il avait ôté le matelas de son lit. Si, comme nous l'avons dit, il consentit, sur la fin, à ce qu'on lui mit un rideau, il continua de coucher sur h paille. Bien souvent, sur cette couche misérable, il ne tro avait ni repos ni sommeil. La fièvre le dévorait, ses ulcères le torturaient, il était trempé de sueur : n'importe, dès quatre heures du matin, il était le premier levé; et, malgré l'enflure de ses vieilles jambes, qu'il lui avait fallu bander, il arrivait à l'église plus tôt que les plus sains et les plus jeunes, pour recommencer le même cercle de travaux et de mortifications.

Cette mortification habituelle était un sujet habituel aussi d'entretien pour Vincent de Paul. « Tenons ferme, disait-il sans cesse, tenons ferme contre notre nature : car, si nous lui donnons une fois un pied sur nous, elle en prendra quatre. Tenons pour assuré que la mesure de notre avancement en la vie spirituelle se doit prendre du progrès que nous faisons en la vertu de mortification, laquelle est particulièrement nécessaire à ceux qui doivent travailler pour le salut des âmes ; car c'est en vain que nous prêchons la pénitence aux autres, si nous en sommes vides, et s'il n'en parait rien en nos actions et déportements. »

Il redoublait ses exhortations dans les malheurs publics ; et, pour joindre l'effet aux paroles, tantôt il retranchait aux siens une entrée de table, tantôt il les réduisait au pain bis : « Dieu afflige son peuple, disait-il. N'est-ce pas à nGus autres prêtres d'être aux pieds des autels pour pleurer leurs péchés ? Cela est d'obligation. Mais, de plus, ne devons-nous pas retrancher quelque chose de notre ordinaire pour leur soulagement, pour compatir et participer aux misères publiques? »

Il disait encore, d'une manière plus générale : « Notre- Seigneur a tant aimé l'état d'affliction et de souffrance, qu'il a voulu y passer ; et il s'est fait homme pour avoir moyen de

souffrir. Tous les saints ont embrassé ce même état, et ceux à qui Noire- Seigneur n'a pas envoyé de grandes maladies, ont eux-mêmes cherché les occasions d'affliger leurs corps, et de le faire souffrir par manière de châtiment. Témoin saint Paul, qui disait, parlant de lui-même : « Castigo corpus meum, et in serviluicm rtdigo; je châtie mon corps, et je le réduis en servitude. » C'est aussi ce que nous devons faire, nous autres qui sommes en parfaite santé : nous châtier nous-mêmes et nous affliger, en vue des péchés que nous avons commis, et de ceux qui se commettent dans le mondecontre la divine Majesté. Mais quoi! l'homme est si chétif et si misérable, que nonseulement il ne se châtie pas soi-même, mais qu'il souffre bien souvent avec impatience l'état de maladie et d'affliction dans lequel il plait à Dieu de le mettre, quoique ce soit pour son bien. »

Le support mutuel était une des croix et des mortifications qu'il recommandait particulièrementà ses Missionnaires et à ses Filles de la Charité.

Il écrivait aux Missionnaires (13 août 1650) : « Difficilement on arrive à bien aimer le mal qui nous vient d'autrui. Nous sommes plus susceptibles delà douleur que du plaisir, et l'on se ressent plus de la piqûre d'une rose que de son odeur. Le moyen d'égaler celte disparité est d'embrasser aussi volontiers ce qui mortifie la nature que l'on se dépouille de ce qui lui plaît, et d'incliner son cœur à la souffrance par la considération du bien qu'elle apporte, et de se tenir prêt à la recevoir, afin que, lorsqu'elle arrivera, on n'en soit ni surpris, ni contristé. Le Combat spirituel conseille de se représenter les circonstances fâcheuses qui nous peuvent survenir, de lutter contre elles, et de s'exercer au combat jusqu'à ce qu'on se sente vainqueur, je veux, dire résolu de les souffrir volontiers, si en effet elles arrivent. Il ne faut pas pourtant s'imacinerdes maux extrêmes dont le seul souvenir donne de la frayeur, comme certains tourments des martyrs, mais bien ceux du mépris, de la calomnie, d'une lièvre et semblables. »

Il écrivait aux Filles de la Charité (8 mars 1G18) : <- Je vous prie de vous supporter les unes les autres. Vous allez de compagnie dans l'éternité, et vous êtes toutes les épouses de notre

Sauveur Jésus-Christ : unissez-vous donc de plus en plus Qu'aucune ne satiriste si une nuire la contredit, ni si le monde parle ou murmure contre elle. Il n'y a personne au monde qui n'ait sujet d'endurer du prochain. Notre-Seigneur même en a trouvé parmi ses disciples. Il faut passer par là, ou vivre, séparé dans un désert. Mais mal heur à celui qui est seul! Marchons donc gaiement et doucement ensemble. Noua sommes à Dieu, obligées d'agréer ce qu'il ordonne et ce qu'il permet. On nous rebute, on trouve à redire à ce que nous taisons, on nous Iraitc pire que desservantes; on rapporte, on écoute, on fait le pis qu'on peut contre nous : oh! Seigneur, mon Dieu, que ces occasions sont belles pour acquérir la sainte humilité, pour exercer la douceur et la patience, pour nous rendre agréables aux yeux de Dieu, pour nous taire aimer de la glorieuse Vierge et de toute la cour céleste, et enfin pour gagner le cœur de ceux-là même qui nous fout souffrir, qui tôt ou tard reconnaissent leur faute, pourvu que nous fassions notre petit devoir, et c'est ce qu'il nous faut faire avec soin et diligence ! Faisons le donc en la vue de Dieu, avec tranquillité d'esprit, suavité, condescendance vers un chacun ; moyennant cela, nos actions seront toutes d'or, et notre récompense sera grande. — Mais que faut-il faire pour user des contradictions et des ennuis que Dieu nous envoie? — C'est qu'il nous les faut aimer. — Et quel moyen d'aimer ce qui nous déplaît? — Il faut 1° considérer que c'a été la pratique continuelle de Notre-Seigneur pendant qu'il était au monde et généralement de tous les saints ; 2° qu'on ne va au ciel que par la tribulation et la pénitence ; 3° que c'est une nécessité de souffrir en ce monde ou de gré ou de force, et qu'il n'y a que ceux qui aiment à souffrir qui ne souffrent point; 4° si les Sœurs de la Charité ne veulent honorer en rien la pas-, sion de Notre-Seigneur, elles qu'il a choisies entre mille pour! les élever à son amour, qui est-ce donc qui le fera ? Vous êtes Filles de la Charité : la mortification est aussi fille de la Charité, et doit être, par conséquent, votre sœur. Caressez-la donc, voyez-la souvent à Poraison, et souvenez-vous d'elle aux occasions. »

Dans le dessein de mortifier une tendresse excessive pour les

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parents, rarement il permettait . [ironies visitât. «Je ne puis vous conseiller, écrivait-il alors, de les aller voir, parce que Noire- Seigneur nous a laissé un conseil tout contraire, ne voulant pas qu'un de ses disciples allât en son pays pour enterrer soi père mort, ni un autre pour vendre son bien et le distribuer aux pauvres. Voila néanmoins des motifs bien saints et bien pressants. A ce conseil il a joint son exemple. 11 ne retourna point en son pays qu'une fois, et il lui arriva alors que les siens le voulurent précipiter du haut de la montagne en 1 as. Ce qu'il permit, comme j'estime, pour nous représente: rituellement les dangers où l'on s'expose par semblables visites. C'est pourquoi vous ferez une action bien agréable à Dieu de mortifier la nature en lui refusant ce voyage. Vcus ressentirez à l'heure de la mort une indicible consolation de vous être tenu ferme à votre poste, lorsque la chair et le sa:ig vous en ont voulu divertir. Je vous assure que l'avis que je vous donne, je le voudrais pratiquer moi-même. Faisons grau Je difficulté d'abandonner les œuvres de Dieu pour les affaires temporelles, et encore plus pour an contentement passager, tel que de se voir chez soi et d'y être vu des siens. Car, quand on en vient à la séparation, ce ne sont plus que douleurs et que larmes ; et, qui pis est, il n'en reste souvent que des sujets de distraction aux serviteurs de Dieu, qui, ayant reçu dans leur esprit des espèces et des sentiments peu conformes à leur état, en perdent quelquefois l'affection qu'ils avaient à leurs exercices. »

Il nous reste du Saint deux conférences spéciales sur ce sujet de la mortification, l'une du 6 janvier 1657, aux Filles delà Charité, l'autre du 2 mai 1659, aux Missionnaires. Dans la conférence aux Filles de la Charité, il identifia la mortification et la perfection chrétienne : « Les rivières, dit-il, ont leur courant, et les bateaux qui suivent le fil de l'eau ne laissent pas d'avancer, bien qu'on ne travaille pas, parce que les rivières les emportent. Mais, si on veut faire aller un bateau contre le iil de l'eau, il faut avoir des chevaux ou ramer afin de le faire avancer ; et, si on n'a pas continuellement la rame à la main, le bateau ne manque point de retourner vers le lieu d'où ou est parti. Or, il en est de même de ceux qui

veulent servir Dieu. S'ils veulent s'approcher de lui et s'avancer dans ses bonnes grâces, il faut que sans cesse ils travaillent à faire de nouveaux progrès dans la vertu: autrement, ila trouveront que, bien loin de s'approcher de lui, ils s'en éloigneront insensiblement, reculeront et retourneront en arrière. Car la pratique de la vertu n'est pas selon la nature, qui se porte à avoir de belles choses, à jouir des plaisirs sensuels, à rechercher d'être estimé et loué. Voilà quel est notre penchant et à quoi nous nous laissons aller sans peine, parce que c'est comme le courant de l'eau qui nous emporte. — Les sentiments de la grâce sont bien opposés aux sentiments de la nature. La grâce nous porte vers les choses du ciel et à la pratique de la vertu; elle veut qu'on mortifie ses appétits et qu'on renonce à ses satisfactions: la nature fait pencher vers les choses de la terre, veut qu'on suive ses passions, qu'on prenne ses plaisirs et qu'on s'en donne à cœur joie. Il est donc certain que si nous ne travaillons continuellement à nous mortifier et à résister à nos passions, elles prendront le dessus, et nous suivrons le penchant de la nature corrompue. 11 faut, durant notre vie, ne point cesser de travailler à nous mortifier; et, quand bien même nous aurions déjà un pied dans le Paradis, il ne faudrait point cesser de travailler à y mettre l'autre pied, de crainte que le pied de dehors n'attirât le pied de dedans et ne le fit perdre.»

Le Saint expliqua ensuite la pratique de la mortification soit intérieure, soit extérieure, à peu près comme nous Vallons voir clans la conférence du 2 mai 1659.

Ce jour là, il prit pour texte les paroles de Notre-Seigneur : t Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, et qu'il porte sa croix. » Et il les commenta ainsi: « Notre- Seigneur nous dit : « Vous voulez venir après moi ? à la bonne heure; vous voulez conformer votre vie à la mienne ? à la bonne heure encore; mais savez-vous qu'il faut commencer par renoncer à vous-même et continuer à porter votre croix? Or, cela n'est pas donné à tous, mais à peu.» Et de la est venu que tant de milliers de personnes qui le suivaient pour l'entendre, l'ont abandonné et se sont retirés, ©'étant pas trouvés dignes d'être ses disciples, parce qu'il*

n'avaient point les dispositions de se vaincre, de renoncer à eux-mêmes et de porter leur croix.

« Que vont dire renoncer à soi-même? C'est renoncera son

aent, a sa volonté, à ses sens, à ses parents. Quelle vie

de renoncer à tout soi-même pour l'amour de Dieu, d'ajuster

son jugement à celui d'aulrui, de soumettre sa volonté à qui

on le doit, par vertu, et au jugement que Dieu fait des ch

ainsi que faisait Notre-Seigneur. Par le jugement, on entend la science, l'intelligence, l'entendement. Le Fils de Dieu voulait bien qu'on sût qu'il n'avait point de jugement propre, que son jugement était celui de son Père, comme il le faisait entendre par ces paroles: Mea doctrina non et>t mea, sed ejus qui misit me; ma connaissance et mon entendement ne sont pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé. Je regarde le jugement qu'il porte des choses, et j'en juge de même. » Qu'il est avantageux pour un chrétien de soumettre ses lumières et sa raison pour l'amour de Dieu! Qui est-ce qui renonce mieux à soi que celui qui soumet son jugement? On met une question en avant, et chacun en dit son avis. Or, pour renoncer à soi en cette occasion, il ne faut pas refuser de dire ce qu'on pense, mais il faut soumettre ses raisons, et celui qui a le jugement soumis aime mieux suivre le jugement d'autruiquelesien propre. Ajustons donc, comme faisait Notre-Seigneur, notre jugement au jugement de Dieu qui nous est connu par les saintes Écritures et n'en faisons usage que dans les sujets où nos règles et nos supérieurs ne disent mot. Alors in nomine Domini, on peut former son raisonnement au sens le plus conforme à l'esprit de l'Évangile.

t Notre-Seigneur a pareillement renoncé à sa volonté: Quœ placita sunt ei facic stmper. Si nous faisons ainsi, nousserons dignes d'être à son école, mais, tandis que nous jouirons de notre volonté, ô mon Sauveur, nous ne serons pas disposés à vous suivre, nous n'aurons aucun mérite à porter nos peines, ni de part avec vous.

• Nous devons mortifier nos sens intérieurs et extérieurs, veiller continuellement sur eux, et avoir un soin particulier de les assujettir a Dieu. La curiosité de voir est fréquente et dangereuse. La curiosité d'entendre, oh! qu'elle a de force pour

enlever l'esprit ! La curiosité" perdit notre premier porc, eî il se serait en effet perdu, s'il ne s'était retrouvé lui-même par la pénitence. La curiosité de toucher peut aussi avoir de mauvaises suites. Il faut donc veiller sur soi pour ne pas lâcher la bride à ses passions et ne pas contenter ses sens.

« Autre chose qui paraît rude: néanmoins il faut baisser la tête et se soumettre. Le Fils de Dieu l'a dit tout net, que, pour renoncer à soi, il faut haïr ses parents. Mais cela s'entend s'ils nous empêchent d'aller à lui; car, quand ils nous y portent ou nous laissent faire, il ne demande pas cette haine de nous. Encore n'est-ce pas proprement les haïr, mais se comporter comme si on les haïssait, je veux dire les abandonner, leur désobéir, quand ils veulent nous empêcher d'obéir à Dieu et de suivre Noire-Seigneur Jésus-Christ.

« Renonçons donc a nos parents, à notre pays...» — Ici, le Saint se cita lui-même en exemple, afin de prouver le danger d'une trop grande tendresse pour la famille, et rappela ce voyage de 1623 dont nous lui avons déjà emprunté le récit; puis il continua: « Pienonçons au souvenir de notre vie passée. Autrement, on pense aux jeunesses qu'on a faites, ou aux tendresses qu'on a eues, ou aux déplaisirs qu'on a reçus. Or, rien n'excite tant l'appétit des choses défendues que le souvenir de leurs fausses douceurs.

« Pienonçons au démon et à ses pompes. — « Mais, Monsieur, me direz-vous, nous sommes de pauvres prêtres qui avons déjà renoncé à cela: nous n'avons que de simples habits, des meubles fort chétifs, et rien qui sente la pompe ! a — Oh ! Messieurs et mes Frères, ne nous y trompons pas ! quoique nous ayons de pauvres habits et de pauvres meubles, ne pouvonsnous pas avec cela avoir l'esprit pompeux? Hélas ! oui. S'étudier à faire de belles prédications, à faire parler de soi, a publier le bien qu'on a fait, s'enfler d'orgueil, c'est avoir l'esprit pompeux; et, pour combattre ce vice, il vaut mieux faire moins bien une chose que de se complaire de l'avoir bien faite. 11 faut renoncer à la vanité et aux applaudissements ; il faut se donner à Dieu, mes Frères, pour s'éloigner de la propre estime et des louanges du monde, qui fontla pompe de l'esprit. Il vaudrait mieux être jeté pieds et mains liés sur des charbons

ardents, que de rien Taire et de rien dire pour plaire aux hommes. Et, à ce propos, un prédicateur célèbre me disait are passés : « Monsieur, des qu'un ministre de la pré- [dication cherche l'honneur et l'applaudissement du peuple, il se livre à la tyrannie du public ; et, pensant se rendre îidérable par ses beaux discours, il ee rend esclave d'une vainc cl frivole réputation. » A quoi nous pouvons ajouter que celui qui débite de riches pensées d'un style pompeux, est opposé à l'esprit de Notrc-Scigneur qui dit: « Bienheureux les pauvres d'esprit! » en quoi cette Sagesse éternelle montre combien les ouvriers évangéliques doivent éviter la magnificence des actions et des paroles, et prendre une manière d'agir et de parler humble, simple et commune, dont il a voulu lui-même nous donner l'exemple. C'est le démon qui nous livre à celte tyrannie de vouloir réussir, et qui, nous voyant portés à aller simplement en besogne, nous dit : « Voilà qui est bas, cela est trop plat et très-indigne de la grandeur et de la majesté. des vérités chrétiennes. » Prenez-y garde, mes Frères; renoncez à ces vanités, je vous en prie par les entrailles de Notre-Seigncur, renoncez à cette parade mondaine et diabolique. Ayez sans cesse devant les yeux la manière toute simple et tout humble de Notre-Scigneur, lequel, pouvant donner un grand éclat à ses œuvres et une souveraine vertu à ses paroles, ne Pa pas voulu faire ; et, passant encore plus avant, pour confondre davantage notre superbe par ses abaissements admirables, il a voulu que ses disciples fissent beaucoup plus que lui : «Vous ferez, leur disait-il, ce que je fais, et vous en ferez encore bien davantage. » — Mais, Seigneur, pourquoi voulez-vous qu'en faisant ce que vous avez ir.it, ils fassent davantage? — C'est, Messieurs, que Notrc-Scigneur se veut laisser surmonter dans les actions publiques pour exceller dans les humbles et dans les secrètes; il veut lus fruits de l'Évangile, et non pas les bruits du monde; et pour cela il a plus fait par ses serviteurs que par lui-même. Il a voulu que Saint Pierre convertit une fois trois mille personnes et une autre fois cinq mille, et que toute la terre ait été éclairée par ses apôtres ; et, quant à lui, bien qu'il

fût la lumière du monde, il n'a proche qu'à Jérusalem et aux environs; il a prêché là sachant qu'il y réussirait moins qu'ailleurs; oui, il s'est adressé aux Juifs comme aux plus capables de le mépriser et de le contredire. Il a donc fait peu de choses, et ses pauvres disciples ignorants et grossier-, animés de sa vertu, ont fait plus que lui. Pourquoi cela ? Pour nous donner l'exemple d'une très-parfaite humilité. Oh! Messieurs, que ne suivons-nous l'exemple de ce divin Maître ! Que ne cédons-nous toujours l'avantage aux autres ! et que ne choisissons-nous le pire et le plus humiliant pour nous ! Car, assurément, c'est le plus agréable et le plus honorable pour Notre-Seigneur, qui est tout ce que nous devons prétendre. Prenons donc ce parti : voici une action publique que je fais; je pourrais la pousser bien avant; je ne le ferai pas, je retrancherai telle et telle chose qui pourrait lui donner quelque lustre, et à moi quelque réputation. De deux pensées qui me viennent, je produirai la moindre au dehors, afin de m'humilier, et je retiendrai la plus belle pour en faire un sacrifice à Dieu dans le secret de mon cœur.

« 11 y a encore une certaine passion qui domine en plusieurs» à laquelle il nous faut bien renoncer : c'est ce désir immodéré de conserver sa santé et de se bien porter, et ce soin excessif de faire le possible et l'impossible pour la conservation de son individu; car cette sollicitude immodérée et cette crainte de souffrir quelque incommodité qu'on voit en quelques-uns, qui mettent tout leur esprit et toute leur attention au soin . de leur chétive vie, sont de grands empêchements au servira de Dieu, qui leur ôtent la liberté de suivre Jésus- Christ. 0 Messieurs et mes Frères, nous sommes disciples de ce divin Sauveur, et cependant il nous trouve comme des esclaves enchaînés ! à quoi ? à un peu de santé, à un remède imaginaire, à une iniirmerie où rien ne manque, à une maison qui nous plaît, à une promenade qui nous divertit, à un repos qui ressent la paresse. — « Mais, dira quelqu'un, le médecin m'a conseillé de ne m'appliquer pas tant, d'aller prendre l'air, de changer de séjour. • — 0 misère et faiblesse ! les grandi quittent-ils leur demeure ordinaire parce qu'ils sont quelque-

jois indisposés? Un évoque abandonne-t-il son diocèse ? un gouverneur, sa place? un bourgeois, sa ville ? un marchand,

6a maison ? les rois même font-ils cela ? Rarement; et, quand ils sont malades, ils demeurent au lieu où ils se trouvent. Le feu roi se trouva malade à Saint-Germain-en-Laye, et il y demeura quatre ou cinq mois sans se faire porter ailleurs, jusqu'à ce qu'il y mourût d'une mort vraiment chrétienne, et digne d'un roi très-chrétien. L'attache à la vie n'est pas sans prétexte : — « C'est une participation de Dieu, me dira-t-on ; il faut la conserver. » — Oui, mais c'est l'amour propre qui veut se maintenir. C'est pourquoi Notre-Seigneur a dit : t Celui qui conserve sa vie la perdra. » Et ailleurs il ajoute qu'on ne peut faire un plus grand acte d'amour que de donner sa vie pour son ami. Or, Dieu n'est-il pas le nôtre? Le prochain ne l'est-ilpas aussi? Ne serions-nous pasindignesdejouir de l'être qu'il nous a donné, si nous refusions de l'employer pour des sujets si dignes?

« Une autre manière de renoncer à nous-mêmes est de se dépouiller du vieil homme et de se revêtir du nouveau, ce que nous faisons quand nous tâchons de nous défaire de nos passions et de nos imperfections. C'est ainsi que se purifie celui qui était dans l'ordure. J'étais dans l'orgueil, je m'en retireen faisant des actes d'humilité. Tandis que je remédie à ma négligence passée et que je combats ma lâcheté présente, que fais-je ? Je me purge de ce vieux levain qui corrompt toute la pâte, et je donne vie à toutes mes actions par la vigilance et l'attention que j'y porte. De sorte que, travailler ainsi toute sa vie, non-seulement à se corriger de viles et mauvaises inclinations, mais encore à régler ses mœurs et ses occupations au niveau de celles du nouvel homme, Notre-Seigneur Jésus- Christ, c'est se dépouiller incessamment du vieil Adam et se revêtir du nouveau.

« Plaise à Dieu nous faire la grâce de devenir semblables à nn bon vigneron qui porte toujours dans sa poche son couteau, avec lequel il coupe tout ce qu'il rencontre de nuisible à la vigne ; et, parce qu'elle bourgeonne plus qu'il ne veut, et qu'elle bourgeonne sans cesse du bois inutile, il a toujours le couteau prêt, et souvent le tient à la main pour couper toutes

les superfluités aussitôt qu'il les aperçoit, afin que la force de la sève moule toute aux sarments qui doivent porter des fruits. C'est ainsi que nous devons couper avec le couteau de la mortification les mauvaises productions de la nature gâtée, qui ne se lasse jamais de pousser des brandies de sa corruption ; et alors elles n'empêcheront point Jésus-Christ, qui est comparé au cep de la vigne et qui nous compare au sarment, de nous faire fructifier abondamment dans la pratique des saintes vertus.

« Courage donc, travaillons à la mortification ! Qu'il ne se passe pas de jour que nous n'en fassions trois ou quatre actes, et alors uous serons disciples de Jésus-Christ I •

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