CHAPITRE XIX
La chasteté est fille de la mortification. Par la mortification, en effet, la chaire est tellement réduite, que le corps est comme n'étant plus, et que sur les ruines des sens croit la pureté, semblable à une fieur céleste. C'est la vie des anges sou? une enveloppe matérielle. Telle était en Vincent de Paul la pudeur, qui de son cœur rejaillissait sur son visage, et Eût dans toutes ses paroles et toute sa conduite. Qu'il parlât ou qu'il écrivit, son langage était toujours charitable ; mais jamais, s'il s'adressait à une femme, séculière ou religieuse, de parole trop molle et trop tendre. Il évitait même de se servir de tous les termes qui, bien qu'honnêtes, pouvaient donner la moindre mauvaise pensée. Le mot de chasteté était trop expressif pour lui, comme amenant l'idée de son contraire, et il lui préférait le terme plus général de pureté. S'il avait à parler de quelque femme débauchée, il ne désignait son crime que par les expressions vagues de faiblesse et de malheur, pour écarter toute impure imagination, et il ne l'appelait elle-même que pauvre créature.
Pur comme un ange, tellement confirmé en grâce qu'il ne ressentait plus l'aiguillon de la chair, il usait néanmoins de toutes les précautions d'un homme livré encore aux assauts de la nature corrompue. Nous avons dit sa mortification. Qui dira la retenue de ses sens, particulièrement de ses yeux, qu'il n'arrêta jamais sur aucune femme 1 Avec aucune il ne con-
ferait tête à tête, en secret, mais toujours devant témoins et la porte de l'appartement ouverte. Quelle que fût la condition de la personne qui lui voulait parler, il ne se rendait à l'entretien qu'accompagné d'un Frère qui avait ordre de ne le pas perdre de vue. Un jour, la maréchale de Schomberg étant venue au parloir de Saint-Lazare, et le Frère s'élant retiré par respect et par discrétion, en tirant la porte sur lui: « Que faites-1 mon Frère ? lui dit Vincent. Vous savez bien que votre devoir est de tenir la porte ouverte et d'avoir les yeux sur moi ! »
Ainsi faisait-il avec ses Dames et même ses Filles de la Charité : jamais il ne visitait les unes ni les autres sans nécessité. «Je dois aller tantôt à la Chapelle, écrivit-il un jour à Mademoiselle Le Gras. S'il est besoin que j'aille chez vous, vous me le manderez, s'il vous plaît; je suis bien aise de n'y aller point autrement, selon la résolution que nous en avons prise dès le commencement ». Et une autre fois : « Si vous désirez que j'aie le bien de vous voir en votre maladie, mandez-le-moi : je me suis imposé la loi de ne vous point aller voir sans être mandé pour chose nécessaire ou fort utile. »
Quand il était obligé de conférer avec Mademoiselle Le Gras ou avec ses Filles, il usait des mêmes règles de prudence qu'avec les personnes du monde.
La pureté de Vincent, comme toutes les vertus chrétiennes, était expansive et conquérante. Une de ses dévotions était de tirer du péril les filles et les femmes qu'il y savait exposées. Ainsi il fit venir de Lorraine à Paris une quantité de jeunes filles dont la vertu était livrée en même temps à la tentation de la faim, mauvaise conseillère, et a la brutalité de soldats sans discipline. Il les mit chez Mademoiselle Le Gras qui, avec le concours des Dames de la Charité, réussit à les placer toutes dans les meilleures familles de Paris, les unes comme demoiselles de compagnie, les autres comme femmes de peine, chacune suivant sa condition.
Il n'avait pas moins de dévotion pour arracher au vice les femmes qui y étaient tombées. Il favorisa toutes les maisons de repentir qui s'ouvrirent de son temps, et notamment la Madeleine, où il envoya des Filles de la Visitation, dont la douceur et la charité semblaient les vertus propres à gagner
les pauvres péri i ton tes. Il forma lui-même, SUT la fin de sa vie, I l'un vaste hôpital pour les filles et les femmes aban-
données, et surtout pour celles qui font un infâme tralic de leur honneur. Il eut sur ce sujet de nombreuses et longues conférences avec des p rsonnes de piété; et, malgré les difficultés d'une semblable entreprise, il l'eût sans doute conduite à exécution, si la mort ne l'eût prévenu. D'autres héritèrent de sa pensée, et la réalisèrent sous diverses formes.
Avec un tel amour de la pureté, que ne dut-il pas faire pour y gagner et pour y maintenir ses enfants ! « Ce n'est pas assez aux Missionnaires, disait-il, d'exceller en cette vertu; mais ils doivent encore faire tout leur possible et se comporter de telle sorte, que personne n'ait sujet de concevoir à leur égard le moindre soupçon du vice contraire, parce que ce soupçon, quoique très-mal fondé, nuisant à leur réputation, serait plus préjudiciable a leurs saints emplois que tous les autres crimes qu'on pourrait faussement leur imposer. Selon cela, ne nous contentons pas d'user des moyens ordinaires pour prévenir ce mal, mais employons-y les extraordinaires, si besoin est, comme de s'abstenir parfois de faire des actions qui d'ailleurs seraient licites, et même bonnes et saintes, telles que sont d'aller visiter les pauvres malades, lorsque, au jugement de ceux qui nous conduisent, ces choses pourraient donner quelque lieu à ces soupçons. »
Et c'est pourquoi il répondait à ceux qui lui demandaient s'ils devaient se faire accompagner dans la visite des malades : < 0 Jésus, Monsieur, il faut bien se donner de garde d'y manquer. Quand le Fils de Dieu a ordonné que les apôtres iraient deux à deux, il voyait sans doute de grands maux à les envoyer seuls. Or, qui voudra déroger à un usage qu'il a introduit parmi les siens, et que la Compagnie a toujours suivit L'expérience a fait voir à quantité de communautés de religieuses, qu'il est nécessaire que la porte de l'infirmerie soit
ouverte, et les rideaux du lit tirés dans les monastères, tandis que les confesseurs administrent les sacrements et sont auprès dos malades, à cause des abus qui se sont rencontres en ces temps et en ces lieux-là. »
Il écrivait à un autre : o J'ai recommandé aux Filles de la Charité de ne laisser jamais entrer d'hommes dans leurs chambres, non-seulement des laïques, mais des ecclésiastiques, non plus de ceux de notre Congrégation que du dehors; et quand moi-même je me présenterais pour y entrer, je les ai priées de me fermer la porte. J'excepte lorsqu'elles sont malades ; car, en cas de nécessilé, l'infirmier y pourra aller avec un prêtre, ou un prêtre avec un Frère, et jamais autrement. »
Un de ses prêtres lui demanda naïvement un jour s'il était expédient de tâter le pouls d'une malade, pour juger de la nécessité de lui accorder les derniers secours de la religion. Il répondit : « Il faut bien se donner de garde d'user de cette pratique, et le malin esprit se peut bien servir de ce prétexte pour tenter le vivant et la mourante même. Le diable, en ce passage, fait flèche de tout bois pour attraper une âme. La vigueur de l'esprit peut rester, quoique celle du corps soit affaiblie. Souvenez-vous de l'exemple de ce saint qui, étant malade, ne voulut point que sa femme le touchât, après l'avoir quittée par un mutuel consentement, criant, avec ce qui lai restait de voix, qu'il y avait encore du feu sous la cendre. Au reste, si vous voulez connaître les symptômes d'une prochaine séparation de l'âme d'avec le corps, priez quelque chirurgien, ou autre personne qui se trouvera là, de vous rendre cet office, y ayant moins de danger; ou bien informez-vous du médecin ce qu'il en pense. Mais, quoi qu'il arrive, ne vous hasardez jjamais de toucher ni fille ni femme, sous quelque prétexte que ce soit. »
C'est dans le même sens qu'il écrivit un jour à un de ses [Frères de s'abstenir de toute fréquentation avec une personne Ide l'autre sexe, quoiqu'à bonne intention : t Parce que, dit-il, en tels entretiens particuliers, s'il n'y a pas du mal, il y a toujours sujet d'y eu penser; et d'ailleurs le moyen de conserver la pureté est d'éviter les occasions qui la peuvent flétrir. »
Toutefois, le Saint ne voulait pas qu'on se troublât des tentations contre cette vertu, moins encore qu'on renonçât pour ce motif à sa vocation. Il écrivit à un Frère ainsi tenté, et qui se voulait faire ermite : « D'un côté, j'ai reçu consolation de votre lettre, voyant votre candeur à découvrir ce qui se passe en voua ; mais d'un autre, elle m'a donné la môme peine que saint Bernard reçut autrefois d'un sien religieux qui, sous prétexte d'une plus grande régularité, voulait quitter sa vocation pour passer à un autre Ordre, quoique ce saint abbé lui dit que c'était une tentation, et que l'esprit malin ne demandait pas mieux que ce changement, sachant bien que, s'il le pouvait ôter du premier état, il lui serait facile de le tirer du second, et après de le précipiter dans le désordre de la vie, comme il arriva. Ce que je vous puis dire, mon cher Frère, est que, si vous n'êtes pas continent en la Mission, vous ne le serez point en aucun lieu du monde, et de cela je vous en assure. Prenez garde qu'il n'y ait quelque légèreté dans le désir que vous avez de changer; et, en ce cas, le remède, après la prière, qui est nécessaire en tous nos besoins, serait de considérer qu'il n'y a condition sur la terre en laquelle il n'arrive des dégoûts, et parfois des désirs de passer en d'autres; et, après ctlte°considération, estimez que, Dieu vous voyant appelé en la Compagnie où vous êtes, il y a vraisemblablement attaché la grâce de votre salut, laquelle il vous refuserait ailleurs, où il ne vous appelle pas. Le second remède contre les tentations de la chair est de fuir la communication et la vue des personnes qui les excitent, et de les communiquer aussitôt à votre directeur, lequel vous donnera d'autres remèdes. Celui que je vous conseille encore est de vous confier fort en Notre-Seigneur et en l'assistance de l'Immaculée Vierge sa Mère, à qui je vous recommanderai , souvent. »
Traitant un jour ce sujet de la chasteté de la façon qui lui ! était accoutumée, c'est-à-dire dans ses motifs, sa nature et ses moyens, il allégua pour motif principal le grand éloignement de Notre-Seigneur pour tout ce qui parait contraire à cette vertu : « Tellement, dit-il, que, voulant se faire homme, il ne voulut pas que ce fût par la voie ordinaire, mais d'une façon toute surnaturelle, en sorte qu'étant vrai homme comme l'es autres
hommes, sa Mère demeurât vierge et toujours chaste, et que le Saint-Esprit opérât celte grande merveille. 0 Seigneur, il faut qu'il y ait quelque chose de grand dans cette vertu, puisque le Saint des saints a voulu rompre Tordre de la nature dans sa conception et sa naissance!
■ Nôtre-Seigneur a bien voulu être calomnié, être appelé séducteur, ivrogne, possédé du diable, etc. ; mais il n'a jamais permis que ses plus grands ennemis lui reprochassent la moindre chose contraire à la chasteté.
« 0 mon Sauveur, c'est à vous que nous nous adressons pour obienir cette si rare vertu ! La nature n'en a pas le pouvoir ; au contraire, c'est elle qui nous suscite mille et mille tentations impures.
« Xotre-Seigneur va plus loin et dit: i Qui ne quitte sa femme n'est pas digne de moi. » Aussi les apôtres et les disciples qui étaient mariés quittèrent leurs femmes pour le suivre, et les femmes leurs maris. Plusieurs des premiers chrétiens suivirent cet exemple, et n'eurent plus de communication avec leurs femmes pour l'usage du mariage. Mais le démon, ennemi de cette vertu, fit en sorte que les hommes ne gardèrent pas longtemps cette belle résolution. Les fréquentations mondaines et la si grande fragilité de la nature en firent retourner quelques-uns à une vie moins pure ; et c'est pourquoi un grand nombre, appréhendant ne pouvoir vivre en état de chasteté dans le monde, se retirèrent dans les déserts de la Lybie et de l'Egypte, pour y vivre comme des anges. C'est depuis ce temps-là que les monastères se sont établis pour recevoir ceux qui voulaient vivre chastement, s'arrachant aux péchés et aux plaisirs de la chair.
» Il y a deux sortes de chasteté : la première est une vertu qui, en général, modère les affections des plaisirs sensibles : elle regarde les personnes mariées et s'appelle chasteté conjugale. Mais il y a une autre chasteté qui consiste à extirper du cœur toutes les affections impures. Vertu rare, et que le démon fait toutes sortes d'efforts pour ravir surtout aux plus saintes âmes! 11 se sert des choses les plus saintes pour nous tenter d'impureté. 0 Seigneur, que faire dans ces moments terribles? Recourir à Dieu, se réfugier dans les plaies de Notre-Seigneur
Jésus-Christ. Aidez-nous donc, ô mon Dieu, à arracher de nos cœurs ces maudites affections, à effacer de notre mémoire tous les mauvais souvenirs !
t II y a aussi deux sortes de puretés : pureté de corps et pureté d'esprit. Celui qui possède la pureté de corps n'a pas pour cela la chasteté, s'il n'y joint la pureté d'esprit qui est la forme et comme l'essence de cette vertu. La chasteté, en effet, chasse de l'imagination, de l'esprit, de la mémoire, toutes les mauvaises pensées. Nous devons donc tourner tous nos efforts contre notre cœur pour nous en rendre maîtres, et en arracher tout ce qui pourrait nous retracer des images contraires à cette sublime vertu.
« Les moyens pour conserver la chasteté sont 1° la garde des sens et particulièrement de la vue et de l'ouïe. Garde de la vue : ô vue, que tu es dangereuse ! laisser aller ses yeux çà et là sur toutes sortes d'objets, oh ! que cela est mal ! David, ce saint homme, par là est devenu adultère et homicide. Garde de l'ouïe, plusieurs ignoreraient ce que c'est que l'impureté, s'ils n'avaient pas vu et entendu ces comédiens et ces farceurs qui représentent des actions déshonnêtes et tiennent de mauvais discours. Oh ! entendre dételles choses, que cela est dangereux! Il faut donc garder nos sens avec la plus active vigilance : la vue, la vue, dis-je, oui, la vue ; l'ouïe, et ainsi tous les autres sens extérieurs, le tact, et s'en rendre maître autant qu'on le peut; 2° fuir le tête à tête avec les personnes d'autre sexe ; 3o pratiquer la sobriété, surtout dans l'usage du vin ; 4° fuir l'oisiveté : quand le démon trouve une personne oisive, il fait tout pour la faire succomber. Oh ! qu'il a beau jeu pour la tenter et la tourmenter par des représentations impures ! 5° éviter les rapports et les expressions tendres, dans les conversations ott dans les lettres. »