CHAPITRE XX
Avec une telle mortification soit intérieure, soit extérieure, une soumission si absolue à la volonté de Dieu, Vincent devait posséder son âme, et garder sur lui-même un empire qui tint toutes ses facultés dans une égalité parfaite.
Egalité dans la manière de vie, toujours humble etportée à la piété et à la charité, de l'enfance à la vieillesse.
Égalité dans les saintes entreprises, soutenues et poursuivies jusqu'au bout à travers toutes les contradictions et toutes les épreuves.
Égalité dans les inégalités d'emplois et d'affaires, dans les humiliations et dans les honneurs, au bagne et à la cour, ce qui faisait dire à un évêque le mot déjà cité : « M. Vincent est toujours M. Vincent! »
Egalité dans les pertes de biens et de procès, pendant les troubles et les guerres, qui n'arrachaient au Saint que ce seul cri : « Dieu soit loué ! » ou que cette plainte humble et soumise : t Nous serons contraints d'aller vicarier par les villages, si Dieu n'a pitié de nous ! »
Egalité dans les naufrages, qui ne laissaient à ses enfants que la vie sauve, et ne le pouvaient détourner de ses missions lointaines.
Egalité dans la perte plus sensible encore de ses meilleurs sujets, qui causait à son âme une douleur profonde, sans en troubler jamais l'immuable sérénité.
Égalité dans les injures et les calomnies, qui ne lui fourniss-
«aient qu'une occasion de s'humilier devant les hommps. et de se réjouir devant Dieu d'avoir été jugé cligne de souffrir quelque pour son nom.
Égalité dans les périls de la vie, qui ne pouvaient altérer même son visage.
Égalité eniin jusque dans la mort, qu'il reçut calme, en paix, assis, comme un visiteur ordinaire. \
Un ou deux exemples seulement de celle admirable égalité d'esprit de Vincent, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.
Au conseil de la reine, sans autre passion que l'amour de i Dieu et du bien de l'État, sans préjugés, sans aucune de ces émotions et de ces saillies qui blessent les personnes et gâtent les affaires, il gardait toujours dans son âme, dans ses gestes, dans ses paroles et jusque sur son visage, ce calme, cette sérénité qui, à l'épreuve de tous les événements laissent à l'esprit la liberté lucide de la réflexion, gagnent les cœurs et les entraînent, sans qu'ils s'en doutent, au parti du vrai et du bien. Ferme ensemble et docile, il était inébranlable dans sa conscience et toujours prêt à céder à un avis meilleur. Qu'on se rendit au sien ou qu'on y résistât, jamais de plaintes ni d'invectives. Content d'avoir l'ait son devoir, il se taisait après la décision, abandonnant à Dieu la gloire du bien, et s'en remettant à sa Providence du succès des affaires. Qu'on relise sur ce point le témoignage que lui rendit le ministre d'État Le Pelletier (p. 195).
Voyons-le maintenant dans la mauvaise fortune. Vers la fin de 1G59, quatre Missionnaires, destinés à Madagascar, parlaient de Paris pour se rendre à La Rochelle, lieu de l'embarquement, pendant qu'Eslienne, supérieur de la petite troupe, s'y dirigeait par mer, en compagnie d'un Frère, alin de transporter plus facilement les bagages de la Mission. Une tempête assaillit les deux voyageurs et les poussa jusqu'à l'emboucbure de la Gironde. Une rafale subite brisa le gouvernail et la mâture de la barque, et la jeta sur un banc de sable au milieu des rochers. Le bruit du naufrage et de la perte de tous les passagers se répandit bientôt, et arriva à La Rochelle et à Paris. Vincent ne pouvait plus douter de ce nouveau malheur. Il
pleurait sur Estienne, sur ce jeune apôtre qui, non content de se consacrer au salut des infidèles, avait sacrifié, de l'agrément de sa famille, quarante mille livres de son patrimoine en faveur des Missions étrangères. D'ailleurs, il redoutait les conséquences d'une telle mort pour l'avenir de la Mission de Madagascar. Les parents d'Estienne, haut placés et en crédit, n'allaient-ils pas s'en prendre à lui de sa perte, et user de leur influence pour entraver cette dangereuse entreprise? Vincent, malgré tout, resta calme au dedans et au dehors. Pas un mot, pas un nuage ne décela sa tristesse, et trois des siens, à qui il avait dû tout dire sous la religion du secret, admiraient le saint courage du vieillard.
Vincent se disposait à envoyer un autre supérieur à La Rochelle, et le Missionnaire dînait déjà pour partir, lorsque des lettres arrivèrent de Bayonne et de Bordeaux. Sur deux d'entre elles Vincent reconnut, et avec quelle joie! l'écriture d'Estienne. En effet, c'était bien lui qui racontait sa miraculeuse délivrance. Et pourtant, malgré une si grande joie succédant à une si mortelle tristesse, malgré ce passage, ce ballotage subit d'une extrémité à l'autre des sentiments humains, Vincent ne donna aucun signe de transport ni de changement, non plus en son esprit que sur son visage. Il remercia Dieu, le loua et le bénit de la vie comme de la mort.
N'avait-il donc pas le droit de conseiller aux siens cette égalité qu'il gardait avec tant d'héroïsme, et dont, d'ailleurs, il leur donnait l'exemple au moment même où il la leur enseignait ? Ainsi, à la mort de Portail, son premier et son plus cher compagnon, arrivée sept mois avant la sienne, il écrivit : « Il a plu à Dieu de nous priver du bon M. Portail. Il décéda le quatrième de ce mois. Il avait toujours appréhendé la mort ; mais, la voyant approcher, il l'a envisagée avec paix et résignation, et il m'a dit plusieurs fois que je l'ai visité qu'il ne lui restait aucune impression de sa crainte passée. Il a fini ce aime il a vécu, dans le bon usage des souffrances, dans la
pratique des vertus et le désir de se consumer, comme Notre- •ii r, eD l'accomplissement de la volonté de Dieu. Il a été l'un des deux premiers qui ont travaillé aux Missions, et il a toujours contribué aux autres emplois de la Compagnie, à laquelle il a rendu de notables services en toutes les manié rte qu'elle aurait beaucoup perdu en sa personne, si Dieu isposait de toutes choses pour le mieux, et ne nous faisait trouver notre bien en cela même où nous pensons recevoir du dommage. Il y a sujet d'espérer que ce sien serviteur nou plus utile au ciel qu'il n'eût été sur la terre. Je vous prie de lui rendre les devoirs accoutumés. »
Il écrivit dans le même sens, un mois après, à l'occasion de la perte de Mademoiselle Le Gras ; et généralement en toute circonstance, à la mort de ses meilleurs et plus chers sujets. Une dernière citation : « Vous n'avez donc pas su les pertes que nous avons faites ? ô Monsieur, qu'elles sont grandes ! nonseulement pour la quantité des hommes que Dieu nous a ôtés, au nombre de dix ou onze ; mais pour la qualité de leur3 personnes, étant tous prêtres et des meilleurs ouvriers de la Compagnie ! Aussi sont-ils tous morts en servant actuellement le prochain, et d'une manière toute sainte et extraordinaire. Il y en a six qui sont morts de peste à Gênes en servant les pestiférés, sans parler d'un Frère ; et les autres ont donné leur vie temporelle pour procurer l'éternelle aux insulaires de Madagascar et des Hébrides. Ce sont autant de Missionnaires que nous avons au ciel : il n'y a pas lieu d'en douter puisqu'ils se sont tous consumés pour la charité, et qu'il n'y en a pas une plus grande que de donner sa vie pour son prochain, ainsi que Jésus-Christ même l'a dit et pratiqué. Que Dieu soit donc glorilié, Monsieur,^ de la gloire qu'il a donnée à nos confrères, comme nous avons sujet de le croire, et qu'à jamais son bon plaisir soit la paix et le calme de nos cœurs affligés ! Je ne vous dis pas quelle a été notre douleur en recevant ces fâcheuses nouvelles, qui sont venues presque toutes en même temps : il me serait impossible de vous l'exprimer. Vous pourrez juger par la peine qu? vous en ressentirez, vous qui aimez tendrement la (iompagde, que nous n'en pouvions pas recevoir une plus granaY sarnj ^n demeurer accablés. »