‹ Vertus et doctrine spirituelle de Saint Vincent de PaulChapitre 28 sur 61 · CHAPITRE XXJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXJ

Cet homme si doux, si humble, si débonnaire, fut pourtant, lorsque l'exigeaient les intérêts du vrai et du bien, fort et invincible comme un mur d'airain et une colonne de fer.

C'est encore au conseil de conscience, sur ce théâtre plus en vue, que sa force éclata, comme son égalité d'esnrit, comme son humilité, comme toutes ses vertus. Sans doute, sa bouté naturelle le portait, lorsqu'il le pouvait en conscience, à obliger tout le monde, l'homme du plus bas étage aussi bien que le duc et pair ; mais demandait-on contre les règles ? il opposait un refus inexpugnable. En vain la brigue, la cupidité, l'ambition livraient assaut à sa vertu ; sans consulter ni l'espoir ni la crainte, il les écartait impitoyablement, autant qu'il était en lui, du sanctuaire. Longtemps même il lutta contre Mazarin, de plus en plus puissant, qui, oubliant son caractère ecclésiastique, pour n'obéir qu'aux calculs de son ambition personnelle ou à ce qu'il croyait être la raison d'État, voulait se faire des amis, non de l'argent de l'iniquité, suivant le mot de l'Évangile, mais des biens sacrés de l'Église. Dans sa lettre de 1706 à Clément XI, Fénelon écrivait : « Dans l'homme de Dieu brillaient un incroyable discernement des esprits et une fermeté singulière. N'ayant égard ni à la faveur ni à la haine des grands, il ne consulta que l'intérêt de l'Église, lorsque, clans le conseil de conscience, par l'ordre de la reine Anne d'Autriche mère du roi, il disait son avis sur le choix

FORCE ET PATIENCE. 3iS

des évoques. Si les autres conseillers de la reine en t adhéré pins constamment à cet homme, à qui l'avenir semblait dévoilé, on eut écarté bien loin de la charge épiscopalo certains hommes qui ensuite ont excité de grands Ir ul '■■- » Tel i si l'avis de Victor de Méliand, ancien <•■

d'Alct, qui parle en termes semblables de l'invincible fermeté et force d'âme par laquelle l'homme de Dieu, san laisser ni séduire par les prière?, ni effrayer par les menaces, refusait son suffrage, dans la promotion aux prélaturcs et aux bénéfices, à tous ceux dont l'indignité lui était connue, quels que fussent leur ordre, leur grade et leur dignité. Le siècle rendit sur ce point à Vincent de Paul le même témoignage que l'Église. « C'est l'estime publique, déposa Je président de Lamoignon, qui porta la reine mère à l'appeler dans son conseil de conscience ; mais cet honneur ne l'empêcha pas de vivre comme il avait toujours vécu. Dans les occasions difficiles, il parla avec une fermeté digne des apôtres ; toutes les considérations humaines ne purent l'engager à dissimuler tant soit peu la vérité, et il ne se servit jamais de la confiance des grands que pour leur inspirer les sentiments qu'ils devaient avoir. »

Les exemples de celte fermeté sont innombrables. Une grande dame l'ayant prié d'obtenir du roi nn bénéfice pour l'un de ses enfants : « Excusez-moi, Madame, lui répondit-il, si je ne me mêle pas de cette affaire. •> Étonnée d'abord d'èire moins favorablement accueillie d'un pauvre prêtre que des plus grands seigneurs, puis emportée par l'orgueil et la passion : « Vraiment, Monsieur, lui dit-elle, on peut se passer de vous, et je saurai bien arriver par d'autres voies. Je vous faisais trop ^'honneur de m'adresser à vous, et on voit bien que vous ne savez pas encore de quelle façon il faut agir avec les femmes de ma qualité ! » Vincent ne répondit plus que par un silence dont les injures mêmes ne le purent tirer. En cas semblable, s'il ajoutait quelque chose, c'étaient ces simples mots : « Madame, nos règles et ma conscience ne me permettent pas de vous obéir en cela ; c'est pourquoi je vous supplie liv.j-humblement de m'en excuser. » Ou bien c'était un argument personnel qu'il opposait au solliciteur, comme à ce ma-

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gistrat d'une cour souveraine qui, l'ayant rencontré dans la rue, le voulut mettre dans ses intérêts : à l'amitié feinte et à Ja colère, aux caresses et aux injures, le Saint se contenta de répondre : « Monsieur, vous tâchez, comme je crois, de faire dignement votre charge, et moi je dois tâcher de faire la mienne. »

Il avait besoin d'une force plus grande encore, quand on Tenait à lui de la part de la reine. Un jeune homme de qualité avait demandé à celle-ci une abbaye : il l'obtint à condition que Vincent ne s'y opposerait pas. Il vint donc à Saint-Lazare avec son gouverneur. On commença par les politesses d'usage, par les remerciments anticipés de toute la famille, par un long étalage de toutes les qualités présentes et futures du prétendant : toutes choses qui prouvaient plus le désir du bénéiice que le mérite requis. A ce tableau, Vincent, d'avance informé, opposa modestement un tableau de couleurs toutes contraires, et conclut par un refus qu'il exprima en ses termes accoutumés : « Je vous prie donc, Monsieur, de trouver bon que je ne consente pas à une chose dont Dieu me demanderait compte. » A ces mots, le gouverneur se lève furieux et s'avance vers le Saint le poing fermé en vomissant d.es flots d'injures ; puis, voyant qu'il ne le pouvait même arracher à sa tranquillité, il sortit, mais accompagné de Vincent qui, avec force politesse, reconduisit le maître et le disciple jusqu'à leur carrosse.

Mais que faire lorsque Mazarln, désormais tout-puissant, et ne prenant plus conseil que de sa politique, nommait seul aux prélatures, et ne proposait plus que la ratification du fait accompli ! dans ce cas même, la force n'abandonnait pas Vincent. Il tâchait alors d'éclairer la religion de la reine, et il lui arrachait au moins le choix de bons évoques.

Voilà comment il a mérité ce témoignage de Clément XI, dans la bulle de canonisation : « Quand des nobles lui recommandaient leurs fils et le sollicitaient par des prières ou par des menaces, il dédaigna leurs offres comme il foula aux pieds leurs menaces. Jamais cette âme forte et robuste ne voulut, au détriment de l'héritage du Christ et aux dépens de la croix, se faire des amis puissants, ou conjurer par peur les maux dont le menaçaient ses ennemis. »

îl se montra fort encore dans la direction des communautés confiées à sa garde, et notamment de celles de la Visitation. Il les fermait courageusement à tout ce qui pouvait y introduire soit l'esprit du siècle, soit les erreurs répandues alors dans Avec une sainte et généreuse fermeté, il en refu-ait l'entrée aux dames de la plus haute condition, à des princ même, qui la lui demandaient pour satisfaire tantôt leur curiosité, tautùt une dévotion mal entendue. De cette règle étaient exceptées les seules bienfaitrices, dont il avait la liste exacte. Et ce titre de bienfaitrice, il ne le laissait pas acquérir par de seules générosités ; il fallait y joindre une foi pure et une vertu solide. Par exemple, le monastère de la rue Saint-Antoine pouvait espérer de grands avantages d'une dame qui, en deux années qu'elle y était restée, lui avait déjà donné une somme de ô0,000 livres, et en donna 300,000 à un autre monastère moins scrupuleux. Mais elle voulait se conduire d'après les avis des nouveaux sectaires, et introduire dans le couvent son directeur janséniste : Vincent lui fit restituer ses 50,000 livres et la congédia. A tous les avantages temporels, il préférait le bien spirituel des communautés. 11 lui en revenait souvent bien des rancunes etdes persécutions : ainsi, une grande dame, à qui il avait fermé la porte de la maison de Saint-Denis, ne lui permit pas de faire une mission sur ses terres ; n'importe, il était inflexible. En 1658, on vint lui dire que madame Payen, belle-mère de M. de Lyonne, était à la porte du monastère de la rue Saint-Antoine, et demandait à entrer pourvoir une petite fille du ministre, malade à l'extrémité et qui ne pouvait être transportée. Il répondit : « Je suis le très-humble serviteur de madame Payen, et-désire beaucoup la servir. Mais ma règle est de ne permettre l'entrée à personne. J'ai refusé madame de Nemours, madame de Longueville, la princesse de Carignan qui ne me le pardonnera jamais : que diraient-elles, si elles apprenaient cette exception ? D'ailleurs, ce serait agir contre ma conscience. La vue de madame Payen ne rappellerait pas l'enfant à la vie. »

Il lut fort même contre la reconnaissance. Jamais il ne déploya tant de force qu'en une occasion où il eut à résister aux prières d'Adrien Le Bon, l'ancien prieur de Saint-Lazare, à

qui il avait voué tant de respect et de gratitude. Par ses avis et par ordre de la reine, avait clé enfermée une abbesse do I haute condition, mais qui avait donné à ses scandales un éclaî égal à celui de sa naissance. Le prieur, qui avait de grande! obligations à celte religieuse, fut chargé par elle de travailler à son élargissement. Il accepta d'autant plus volontiers, qu'en cette affaire comme en tant d'autres, il croyait n'avoir qu'a dire un mot à Vincent pour lui obtenir sa liberté. Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il vit non-seulement sa première proposition, mais toutes ses instances échouer contre le refus obstiné du saint homme ! Calme et respectueux, mais inébranlable. Vincent se contentait de répondre : « Je ne le pourrais sans trahir ma conscience ; je vous supplie donc très-humblement de m'excuser. — Quoi ! Monsieur, s'écria alors le prieur blessé, est-ce ainsi que je suis traité par vous après vous avoir donné ma maison? Est-ce là votre reconnaissance pour tous les biens que j'ai faits à vous et à votre Compagnie ? — 11 est vrai, répliqua Vincent attristé jusqu'au fond de Fâme ; il est vrai que vous nous avez comblés de biens et d'honneur, que nous vous avons les mômes obligations que les enfants à leur père ; mais ayez agréable, Monsieur, de reprendre le tout, si, à votre jugement, nous ne le méritons qu'au prix de Dieu et de notre conscience. »

Enfin, toute la vie de Vincent de Paul, tant d'efforts persévérants contre l'erreur et le mal, tant d'institutions religieuses! et charitables, entreprises et soutenues à travers mille difficultés capables d'ébranler et d'abattre même les généreux, témoignent assez de sa force et de sa constance héroïques.

Sa patience nous est apparue déjà compagne de sa force dans quelques-uns des faits précédents, car en une même circonstance il savait trouver l'occasion de plusieurs vertus.

Patience dans les injures et les mauvais traitements que lui valut sa courageuse résistance à l'ambition et à la cupidité, comme ce jour où, ayant obtenu de la reine la rétractation de la promesse d'un évêché faite à une duchesse, et reçu la commission fâcheuse d'aller signifier à cette dame une telle décision, il fut accueilli d'elle par des transports de fureur. La duchesse, ne se trouvant pas encore assez vengée, saisit un

tabouret, le lui lança à ia tête, et lui lit au front une blessure il(ii te sang jaillit en abondance. Vincent, immobile pendant que grondait l'orage, l'ut presque renverse à ce coup. 11 se retira sans se plaindre, couvrant de son mouchoir son visage ensanglanté. Au bruit qu'il avait entendu et à cette vue, le Frère qui l'accompagnait et qu'il avait laissé dans l'antichambre, devina tout. Transporté d'indignation, il s'écria qu'on ne traiterait pas impunément de la sorte son père, un prêtre, un ministre du roi, et il s'élança vers l'appartement. Vincent se jeta au devant de lui : « Vous n'avez rien à faire là, mon Frère; c'est par ici : allons-nous-en. » Et il l'entraîna. « N'estce pas une chose admirable, ajouta-t-il en sortant, de voir jusqu'où va la tendresse d'une mère pour son fils! » Ce fut toute sa vengeance. — Témoin cet autre jour où, maltraité publiquement à la porte de Saint-Lazare par un seigneur dont il refusait de recommander le fils : « Vous avez raison, Monsieur, lui dit-il en se jetant à ses pieds, je suis un misérable et un pécheur. » — Témoins encore ces cas nombreux où, injurié par les pauvres qui lui imputaient les malheurs publics ou se plaignaient de n'avoir pas assez reçu, il se contentait de leur répondre avec un visage content : « Allez prier Dieu ! » Témoin enlin, dans le procès d'Orsigny, la conduite qu'il tint envers son adversaire. Celui-ci s'était répandu en injures diffamatoires contre le saint prêtre et sa Compagnie. Vincent aurait pu exiger réparation d'honneur : il ne permit pas à son avocat de répliquer. « Notrc-Scigneur en a bien souffert d'autres ! » telle fut sa seule réponse à l'invitation qu'on lui faisait de se défendre ; et, comme dans la passion du Sauveur, cette patience et ce silence excitèrent l'admiration du tribunal et de l'adversaire lui-môme.

Patience dans les importunitôs, les empressements, les demandes indiscrètes, les réponses blessantes dont il était tous les jours assailli, et qui, loin de lui arracher une parole acerbe ou un signe d'impatience, étaient pour lui une occasion d'agir et de parler avec plus de calme et de douceur.

Patience dans les perles, souvent notable?, de sa Compagnie, du?scnt-ellcs lui attirer quelques mépris ; patience, nonseulement résignée, mais joyeuse, parce qu'il y voyait un

moyen de pratiquer l'humilité, la pauvreté et toutes les vertus.

Patience héroïque dans la perte des personnes comme des biens, et des personnes les plus précieuses et les plus nécessaires : « Parla grâce de Dieu, écrivait-il alors, j'ai mon cœur en paix, dans la vue que c'est le bon plaisir de Dieu. Il est vrai qu'il me vient parfois quelque crainte que mes péchés n'en soient la cause; mais reconnaissant en cela môme le bon plaisir de Dieu, je l'agrée de très-bon cœur. »

Le bon plaisir, la volonté de Dieu, tel était, en effet, le premier fondement de sa patience. Non est malum in civitate, disait-il avec le prophète, quod non fecerit Dominus. Un second fondement, il le trouvait dans ces paroles de saint Paul : « Dieu est fidèle, et, loin de souffrir que vous soyez tentés au dessus de vos forces, il vous fera tirer de la tentation ;profit et avantage. »

« L'état d'affliction, enseignait-il alors, n'est pas un état qui soit mauvais. Dieu nous y met pour nous exercer eu la vertu de patience, et pour nous apprendre la compassion envers les autres ; lui-même ayant voulu éprouver cet état, alin que nous eussions un Pontife qui pût compatir à nos misères, et nous encourager par son exemple à la pratique de cette vertu. Une des marques les plus certaines que Dieu a de grands desseins sur une personne, est quand il lui envoie désolations sur désolations, et peines sur peines. Le vrai temps pour reconnaître le profit spirituel d'une âme est celui de la tentation et tribulation, parce que tel qu'on est en ces épreuves, tel on 6e trouve ordinairement après. En un seul jour de tentation nous pouvons acquérir plus de mérites qu'en plusieurs autres de tranquillité. » Et il éclairait cette doctrine par de vives comparaisons, t Un capitaine, disait-il dans une conférence de 1645, achetait chaque soldat deux pistoles, et puis leur donnait le pain de munition; mais ensuite il les mettait sous les drapeaux où était la plus grande fatigue, au lieu de les

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nourrir délicatement et d'en faire des poltrons qui lui seraient inutiles. Ainsi Dieu donne goût au commencement, mais ensuite il met dans les fatigues et les tourments des tentations et reuves, — Quand, sur mer, on voit une quantit»'' de dauphins aller en ordre, s'égayer sur les eaux, et une multitude de petits oiseaux s'attacher au mât, on a du plaisir; mais après, lorsque l'eau, le pain, les vivres manquent, ce ne sont que peines et frayeurs. — L'eau d'un marais, pour être toujours dans le repos, est croupissante, bourbeuse et puante ; mais, au contraire, les rivières et fontaines qui courent avec rapidité parmi les pierres et les rochers, ont leurs eaux belles et douces. Or, qui n'aimerait mieux être rivière à ce prix-là que marais ? »

11 écrivit encore (9 mars 1657) : « Les difficultés qui se trouvent en votre conduite ne sont pas des marques qu'elle ne soit bonne. Au contraire, Notre- Seigneur veut faire voir qu'elle l'est, puisqu'il la met à l'épreuve. Ce n'est pas merveille qu'un bon vaisseau se conserve dans le calme, puisqu'un mauvais n'y saurait périr; maison juge de sa bonté lorsqu'il s'expose aux orages et qu'il résiste à la tempête. Vous seriez bien heureux s'il n'y avait rien à souffrir en votre position ; mais vous le serez encore davantage, si vous demeurez ferme au milieu des agitations pour l'amour deNotre-Seigneur qui vous y a engagé.Je vous ai prié d'avoir patience, et vous en prie encore. »

Il disait aux Filles de la Charité, sous une forme encore plus vive : « Voyez le sculpteur qui veut faire une belle image d'une pierre grossière. Il prend son marteau, il frappe dessus à grands coups, de sorte qu'à le voir vous diriez qu'il va la briser entièrement. Puis, quand il a ôté le plus gros, il prend un marteau plus petit, et le ciseau ensuite, pour commencer la figure avec toutes ses parties. Quand elle est formée, il prend d'autres outils plus délicats pour la mettre dans la perfection qu'il a dessein de donner à cette image. Ainsi fait Dieu. Voila une pauvre Fille de la Charité ou un pauvre Missionnaire : quand Dieu les retire de la masse corrompue du monde, il sont encore dans la grossièreté et la brutalité; ils sont comme de grossières pierres. Dieu veut cependant

en faire de belles images, et, pour cela, il y met la main et trappe à grands coups de marteau. Et, comment le fail-il? en leur faisant souffrir tantôt la chaleur, tantôt le froid, puis en allant voir les malades aux champs, où le vent cingle en hiver, et où il ne faut point laisser d'aller par Je mauvais temps. Eh bien ! ce sont là de grands coups de marteau que Dieu décharge sur une pauvre Fille de la Charité ; et qui ne regarderait qu'à ce qui paraît, dirait que cette ii lie est malheureuse : mais, si l'on jette les yeux sur les desseins de Dieu, on verra que tous ces coups ne sont que pour former celte belle âme. Et lorsqu'après avoir envoyé de grandes peines, tant de corps que d'esprit, il voit que ce qu'il y avait de plus grossier est ôlé de cette âme par le moyen de la patience qu'elle a pratiquée : oh ! pour lors, il prend des ciseaux pour la perfectionner ; il commence à faire les traits du visage, il la pare et l'embellit, il prend plaisir à l'enrichir de ses grâces, et ne cesse jamais qu'il ne l'ait rendue parfaitement agréable. »

En vingt lettres diflerentesjl est revenu sur ce sujet de la tentation ; par exemple, dans celle-ci, adressée, en 1654, à un mnaire de Rome : « La conduite de Dieu est telle sur ceux qu'il destine à quelque chose de grand ou de bien particulier pour son service, quïl les exerce auparavant par des dégoûts factieux et mouvements d'inconstance, tantôt pour les éprouver, tantôt pour leur faire expérimenter leur faiblesse, tantôt pour les détacher davantage des choses créées, et quelquefois pour abattre les fumées de leur vaine complaisance, et toujours pour les rendre plus agréables à ses yeux. Ne doutez point que les tentations que vous souffrez ne contribuent à votre avancement spirituel, si vous leur résistez. Il n'y a homme, pour parfait et affermi qu'il puisse être en sa vocation, qui ne souffre parfois de pareilles tentations. L'ennemi fut bien si téméraire que d"entreprendre même le Fils Ce Dieu pour se faire adorer de lui, qui est la plus horrible tentation que sa malice ait pu inventer. Y a-t-il quelqu'un entre les apôtres ni entre le3 saints qui n'ait eu besoin de se faire violence pour résister aux attaques de la chair et du monde? Courage donc, tenonsferme! Serai l-il possible qu"une petite répugnance nous fit tout aban-

donner? A Dieu ne plaise, puisque l'Apôtre dit qu'il est impossible que ceux-là qui une lois ont été éclairés et se sont rendus indignes de la lumière, retournent en l'état duquel ils sont déchus. Car, pour bonne intention qu'ils aient et pour belles que soient leurs résolutions, néanmoins, quand ilen faut venir aux effets, qu'il s'agit de vaincre les difficultés, la grâce leur manque parce qu'ils ont manqué à la grâce. Et alors les scrupules les rongent, et le désir de se mettre en repos fait qu'ils se forment une conscience qui s'accommode avec la sensualité, et la nature reprend le dessus. »

II écrivait de même à une jeune novice, le 25 juin 1658 : « Je ne m'étonne pas des répugnances que vous sentez pour les exercices de la religion ; au contraire, je m'étonnerais si vous n'en aviez point. Tôt ou tard Dieu exerce les âmes qu'il appelle à son service par des peines semblables, et il vaut mieux que vous en soyez travaillée dès le commencement de votre vocation, que dans le progrès ou la fin, parce que vous apprendrez de bonne heure à vous connaître et à vous humilier, ii vous défier de vous-même et à vous confier en Dieu ; bref, à faire un fond de patience, de force et de mortification, qui sont des vertus dont l'usage vous sera nécessaire toute votre vie.

« Je ne doute pas que vous ne fussiez contente de demeurer libre comme vous êtes, mais ce contentement serait de la nature et ne durerait pas. On ne peut servir deux maîtres ; et, si vous voulez jouir de la liberté des enfants de Dieu, vous devez suivre Jésus-Christ par la voie étroite de la sujétion qui mène à salut. Car, quelques dispositions que vous ayez de bien faire en marchant par le chemin large de la propre liberté, vous pourriez tomber dans l'égarement où tombent pour l'ordinaire ceux qui ne s'attachent à Dieu que par des filets de soie, tant l'inconstance humaine est grande.

« Considérez un peu, je vous prie, le Fils de Dieu qui est venu au monde, non-seulement pour nous sauver par sa mort, mais pour se soumettre à toutes les volontés de son Père et nous attirer à lui par l'exemple de sa vie. Il était encore dans le ventre de sa Mère, qu'il fut obligé d'obéir à un édit de l'empereur ; il naquit hors de son [pays en une saison

rude et dans une extrême pauvreté ; peu après, voilà Hérode qui le persécute, et lui qui s'enfuit, et qui dans son exil souffre ses propres incommodité?, et par compassion celles de la sainte Vierge et de saint Joseph qui en enduraient beaucoup à cause de lui ; étant de retour en Nazareth et devenu grand, il s'est assujetti a ses parents et aux règles d'une vie cachée pour servir de modèle aux âmes religieuses qui, en ayant embrassé une pareille, doivent se soumettre à leur supérieur et aux observances de leur état. Et sans doute qu'il vous avait pour lors en vue, dans le dessein éternel qu'il a eu de vous sauver par la retraite absolue que vous avez commencée. Or, si vous regardez cj> divin Sauveur a votre tour, vous verrez comme sans cesse il souffre, comme il prie, comme il travaille et comme il obéit. « Si vous vivez selon la chair, dit saint Paul, vous mourrez. » Pour vivre, selon l'esprit qui vivifie, il faut vivre comme Notre-Seigneur a vécu, se renoncer soi-même, faire plutôt la volonté d'autrui que la nôtre, bien user des contradictions, et estimer que les souffrances nous sont meilleures que la satisfaction. « Ne fallait-il pas que le Christ souffrit ces choses? » disait-il aux disciples qui parlaient de sa passion. C'est pour nous faire entendre que, comme il n*est entré en sa sloire que par ses afflictions, nous ne devons pas prétendre d'y arriver sans souffrir. On souffre diversement. Ses apôtres et les premiers chrétiens ont souffert la persécution des tyrans et toute sorte de mésaises, et il est dit que tous ceux qui voudront suivre Jésus-Christ souffriront tentation. Si vous faites réflexion à votre vie passée, vous trouverez que vous n'en avez pas été exempte, et, en quelque état que vous soyez, fussiez-vous dans celui du mariage, et d'un mariage avantageux, vous y trouverez des croix et des amertumes. On trouve peu de personnes au monde qui ne se plaignent de leur condition, bien qu'elle paraisse douce. Certes, la meilleure est celle qui nous rend plus semblables à Nôtre-Seigneur tenté, priant, agissant et souffrant, et c'est par où il conduit les âmes qu'il veut élever à une plus haute perfection. Il ne faut donc pas vous rebuter, si vous ne trouvez point de goût aux exercices de la vertu. La vertu n'est point vertu qu'autant qu'on se fait violence pour la pratiquer. La

fie de l'homme n'est qu'un combat, au dire de Job: il faut donc combattre pour n'être vaincu; et comme le diable est un lion rugissant, toujours rôdant alentour de nous pour nous dévorer, il ne manquera pas de vous entreprendre dans le bon propos que vous avez d'être toute à Dieu, afin de vous décourager de cette poursuite, et de vous abattre s'il peut, prévoyant que, si vous persévérez, il sera confondu. Il est donc expédient que vous lui résistiez fortement par l'oraison et l'exactitude aux praffîques de la communauté, surtout avec la confiance en Dieu tonte filiale et toute singulière. Sa grâce ne vous manquera pns; au contraire, elle abondera en votre âme à proportion que vous aurez d'adversités, et serez résolue de les surmonter avec sa même grâce. Dieu ne permet jamais que nous soyons tentés au dessus de nos forces.

« Pour toutes ces raisons, il semble que vous ferez bien de vous roidir contre les difficultés. Plus vous donnerez à Notre- Seigneur, et plus vous recevrez de bénédictions. Son joug est doux à qui l'embrasse volontiers, et votre charge sera légère, si vous la comparez à celle de Jésus-Christ qui a tant pàti pour vous, ou si vous regardez la consolation et la récompense qu'il promet à ceux qui le servent constamment, sans regret, au lieu et en la manière qu'il veut, comme j'espère que vous ferez. »

Il disait d'une manière plus générale : « La sagesse de Dieu a si bien ordonné les choses en ce monde, que les nuits suivent les jours, la tristesse la joie, et la contradiction les applaudissements, afin que notre esprit ne s'arrête qu'en Dieu seul, qui est au dessus de ce changement. Il faut, tant que nous sommes», nous préparer à souffrir tantôt d'une façon et tantôt d'une autre; autrement, nous ne serions pas les disciples de ce divin Maitre qui a voulu être persécuté. Tenez à bénédiction dêlre traité comme lui, et tâchez de suivre son exemple dans les vertus qu'il a pratiquées lorsqu'il a été maltraité. »

Ou bien encore : « Je compatis sensiblement à vos peines, qui sont longues et diverses. C'est une croix étendue qui embrasse votre esprit et votre corps ; mais elle vous élève au dessus de la terre, et c'est ce qui me console. Vous deve*

aussi vous consoler beaucoup de vous voir traitée comme Notre-Seigncur a été traité, cl honorée des mêmes marques par lesquelles il nous a témoigné son amour. Ses souffrances étaient intérieures et extérieures, et les intérieures ont été continuelles, et sans comparaison plus grandes que les autre.-. Mais pourquoi pensez-vous qu'il vous exerce de la sorte ? C'est pour la même fin qu'il a voulu lui-même souffrir, savoir, pour vous purger de vos péchés, et vous honorer de ses vertus, afin que le nom de son Père soit sanctifié en vous. Demeurez donc en paix, et ayez une parfaite confiance en sa bonté. Ne vous arrêtez point au sentiment contraire ; déliezvous de vos propres sentiments, et croyez plutôt à ce qui' je vous dis et a lu connaissance que j'ai de vous qu'à touî ce que vous pourriez penser et ressentir. Vous avez tout sujet de vous réjouir en Dieu, et de tout espérer de lui par Notre- Seigneur qui habite en vous; et, après la recommandation qu'il vous a faite de renoncera vous-même, je ne vois aucune chose que vous ayez sujet d'appréhender, non pas même le péché, qui est le seul mal que nous devons craindre : parce que, dans l'état de religion que vous avez embrassé, vous faites pénitence du passé, et que, pour l'avenir, vous ayez une trop grande horreur de tout ce qui pourrait déplaire à Dieu. ..

A un de ses Missionnaires qui souffrait pour la justice, il écrivit: « Votre cœur n'cst-il pas bien consolé de voir qu'il a été trouvé digne devant Dieu de souffrir en le servant? Certainement vous lui en devez un remerciment particulier, et vous êtes obligé de lui demander la grâce d'en faire un bon usage. »

A une abbesse qui se plaignait des contradictions qu'elle trouvait en la réforme de son abbaye : « Les souffrances dans rétablissement d'un bien attirent les grâces nécessaires pour y réussir. »

A des Missionnaires empêches par quelque orage dans ie travail d'une mission : Béni soit Dieu des difficultés qu'il lui plait que vous rencontriez ! Il faut bien en cette occasion honorer celles que le Fils de Dieu a ressenties sur la terre. Oh ! qu'elles étaient bien plus grandes î puisque, pour l'aversion qu'on avait

de lui et de sa doctrine, on lui interdisait l'entrée des lieux et qu'enfin on lui a ôlô la vie. C'est a ces rencontres qu'il dis' : bcs disciples, lorsqu'il leurditq-u'on se moquerait d'eux, qu'on les bafouerait, qu'on les maltraiterait, que les pi rendraient parties contre leurs enfants, et que les enfants Bécuteraient leurs pures. Profitons donc de ces renconti soutirons, comme ces saints apôtres ont souffert, les contradic- \ions qui nous surviendront au service de Dieu. Mais plutôt ivjoiiissons-nous-cn comme d'un grand bien quand elles nous arriveront, et commençons en cettte occasion à en faire l'usage tel que les apôtres en ont fait, à l'exemple de leur chef Notre- Swgneur. Si nous nous comportons de la sorte, assurez-vous que les mêmes moyens par lesquels le diable vous a voulu combattre vous serviront pour l'abattre; que vous réjouirez (Dut le ciel, et tes bonnes âmes de la terre qui Je verront ou fui l'entendront; que ceux-là même auxquels vous avez à faire vous béniront enfin, et vous reconnaîtront comme coopérateur de leur salut. Mais quoi ! Hocgcnus dœmoniorum non ejùitur n si in orationc ttpalicmia. La sainte modestie et récollcction intérieure qui se pratique dans la Compagnie, vous pourra aussi servir ; et il sera bon encore de vous informer d'où peut provenir l'aversion que ce peuple témoigne envers les Missionnaires, afin de s'abstenir de ce qui peut y avoir donné occasion, et même de faire le contraire, s'il est expédient. »

A celui qui avait à souffrir de quelqu'un de ses Frères : - Vous ne devez pas regarder son procédé comme venant dé lui. mais plutôt comme une épreuve que Lieu veut faire de votre patience; et cette vertu sera d'autant plus vertu en vous, que vous êtes naturellement plus vif au ressentiment, et que avez donné moins de sujet a l'offense que vous a vez reçue. Témoignez donc que vous êtes un véritable enfant de Jésus- Christ, et que ce n'est pas en vain que vous avez tant de fois médité ses souffrances ; mais que vous avez appris à vous vaincre, en souffrant les choses qui vous font davantage soulever le cœur. »

^ « Enfin, Monsieur, disait-il à un autre en manière de conclusion, il faut aller à Dieu per infamiam et bonam famamet sa divine bonté nous fait miséricorde, quand il lui plaît de

permettra que nous tombions dans le blâme et dans le mépris public. Je ne doute pas que vous n'ayez reçu en patience la confusion qui vous revient de ce qui s'est passé. Si la gloire du monde n'est qu'une fumée, le contraire est bien solide quand il est pris comme il fout, et j'espère qu'il nous reviendra un grand bien de cette humiliation. Dieu nous en fasse la grâce, et veuille nous en envoyer tant d'autres, que par icelles nous puissions mériter de lui être plu? agréables ! »

Le bien, le bonheur de la souffrance, c'était là une de ses doctrines favorites. « Ah ! Monsieur, écrivait-il à un de ssiens en peine, voudriez-vous bien être saus souffrir ? et ne vaudraitil pas mieux avoir un démon dans le corps, que d'être sans une croix ? Oui, car en cet état le démon ne nuirait point à l'âme; mais, n'ayant rien a souffrir, ni l'âme ni le corps ne seraient conformes à Jésus-Christ souffrant ; et cependant cette conformité est la marque de notre prédestination. Partant, ne vous étonnez point de vos peines, puisque le Fils de Dieu les a choisies pour notre salut.-»—

Dans cette conviction admirable, il se plaignait quelquefois, ainsi qu'ont fait tant de saints, que Dieu n'exerçât pas sa Compagnie par les afflictions. « Je me suis arrêté, dit-il un jour sur ce sujet, à penser depuis quelque temps, et même bien souvent, sur ce que la Compagnie ne souffrait rien, que tout lui réussissait, et qu'elle était en quelque prospérité; disons mieux, qu'elle était bénie de Dieu en toutes les manières, sans ressentir ni traverses ni fâcheries. Je commençais à me défier de cette bonasse, sachant que le propre de Dieu est d'exercer ceux qui le servent, et de châtier ceux qu'il aime. Quem enim diligit Dominas, castigat. Je me souvenais de ce qui est rapporté de saint Ambroise, que, faisant voyage, il se trouva dans une maison où il apprit du maître qu'il ne savait ce que c'était qu'affliction; et que sur cela ce saint prélat, éclairé des lumières du ciel, jugea que cette maison traitée si doucement était proche de sa ruine. « Sortons d'ici, dit-il, la colère de Dieu va tomber sur cette maison !» Et, en effet, il n'en fut pas sitôt dehors, que la foudre, la mettant à bas, enveloppa dans sa ruine tous ceux qui étaient dedans.

« D'un autre côté, je voyais plusieurs Compagnies agitées

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1 de temps en temps, particulièrement une des plus grandes el des plus saintes qui soient CD l'Église; laquelle se trouve parfois comme en consternation, et qui même souffre présentement une persécution horrible ; et je disais: • Voilà comme Dieu traite les saints, eteomme il nous traiterait si nous étions bien forte eu la vertu. » Mais, connaissant notre faiblnous élève et nourrit de lait, comme de petits enfants, et fait que tout nous réussit, sans quasi que nous nous en mêlions. J'avais donc raison, dans ces considérations, de craindre que nous ne fussions pas agréables à Dieu, ni dignes de souffrir quelque chose pour son amour, puisqu'il en détournait les afflictions et les touches qui mettent à l'épreuve ses serviteurs. Il nous est bien arrivé quelques naufrages aux embarquements faits pour Madagascar, et encore Dieu nous en a tirés; et, en Tannée 1649, les gens de guerre nous causèrent dommage de quarante-deux mille livres de compte fait : mais cette perte ne nous lut pas particulière ; tout le monde se ressentit des troubles publics ; le mal fut commun, et nous ne fûmes pas traités autrement que les autres. Mais béni soit Dieu, mes Frères, de ce que maintenant il a plu à sa providence adorable nous dépouiller d'une terre qu'on vient de nous ôter ! La perte est considérable pour la Compagnie; oui, bien considérable. Entrons dans le sentiment de Job, quand il disait : « Dieu m'avait donné ces biens, il me les a ôtés : son saint nom soit béni ! » Ne regardons pas cette privation comme venant d'un jugement humain ; mais disons que c'est Dieu qui nous a jugés, et humilions-nous sous la main qui nous frappe, comme David qui disait : Obmuiui: et non aperui os meum, quoniam tu fecisti. Adorons sa justice, et estimons qu'il nous a fait miséricorde de nous traiter ainsi ; il l'a fait pour notre bien : « Bene omnia fecit, rapporte Saint Marc, il a tout bien fait.»

Il enseignait ensuite (juin 1659) le bon usage des calomnies, persécutions et autres souffrances : t Elles ne manquent jamais, disait-il, à ceux qui sont fidèles à Dieu. Elles sont des grâces dont Dieu favorise ceux qui le servent fidèlement. Sans doute, il n'en est pas l'auteur, il ne fait que les permettre ; mais, en tant qu'elles sont des épreuves

*t des exercices de patience et de douceur, elles sont son œuvre; par là il veut détacher ses serviteurs de tout ce qui peut les empêcher d'aller à lui. Donc, quand il plaira à sa divine bonté de nous envoyer ces occasions de souffrir, devons nos cœurs vers le ciel, adoron- et louons sa sainte et toujours adorable conduite; recevons-les avec joie comme des faveurs qu'il nous fait, et disons avec un épanouissement de cœur : « Venez, chères persécutions! venez, chères calomnies! venez, chères croix envoyées du ciel ! Je me propose de faire bon usa^e delà visite que vous me faites de la part de Dieu. » La pauvre nature souffrira, elle grondera. N'importe, il faut souffrir et souffrir avec joie ce que Dieu veut que nous souffrions. Oh! si nous avions une foi vive, si nous regardions ces attaques d'un œil chrétien, non point comme des contrariétés qui nous viennent de la part des hommes, mais comme des grâces que Dieu nous fait, et s'il plaisait à sa bonté de dissiper de nos esprits lesTfuages des maximes du monde qui empêchent que la foi ne porte celles de l'Évangile jusqu'au fond de nos cœurs, nous aurions bien d'autres vues et d'autres sentiments ; et, quand il s'agirait de souffrir les injures et les persécutions, nous estimerions un grand bonheur et un état bien heureux d'être calomniés et persécutés. Oui, c'est un état bien heureux. — Quoi ! être calomnié, être persécuté, c'est un état bien heureux ! — Oui, c'est Jésus-Christ qui l'a dit : Beati gui persecutionem patiuntur propter justiliam\ Remarquons ces mots: propter justitiarn. Car, quand on donne sujet au monde de parler ou d'agir contre soi, il faut s'humilier sous la main vengeresse de Dieu, qui ne laisse rien d'impuni et qui châtie tôt ou tard les transgresseurs de sa loi. En ce cas, les contrariétés qu'on souffre de la part des hommes viennent de la main de Dieu irrité; ce sont des effets de sa justice, dont les hommes n'ont été que les ministres. Mais, quand la calomnie charge ceux qui servent Dieu fidèlement, c'est un grand bonheur, puisque c'est un moyen de les sanctifier de plus en plus.

« Quand un médecin ordonne un remède pour chasser les mauvaises humeurs du corps, cela s'appelle purgation ; et, lorsqu'un jardinier coupe les branches inutiles d'un arbre

fruitier, cela s'appelle aussi purger; avec eette différence que le médecin purge pour ôlcr le mal ou la cause du mal, et que le jardinier purge et retranche les branches vives de l'arbre, afin qu'il porte plus de fruits et moins de bois. De même, si Dieu envoie des persécutions, quand nos déportements ne sont pas tels qu'ils devraient être, c'est là une purgation. Mais, si nous souffrons de la part des hommes sans leur en avoir donné sujet, c'est le jardinier qui retranche du vif, afin que l'arbre porte plus de fruits que de feuilles. Cette personne est à deux, degrés de vertu. Dieu veut la mettre à quatre; elle en a quatre, il veut la mettre à six ; et pour cela il emploie le fer de la calomnie et de la persécution. C'est là un état bien heureux, une des béatitudes évangéliques ; c'est une béatitude chrétienne, une béatitude commencée qui s'achève dans le ciel : Beau... quoniam ipsorum estregnum cœlorum!

« Malheureux, au contraire, celui qui ne souffre pas persécution ! Attendons donc de pied ferme les occasions de souffrir qu'il plaira à Dieu de nous envoyer, et souffrons dans l'esprit de Jésus-Christ.

« Les moyens de profiter des souffrances sont : 1° De s'y préparer par un fidèle usage des petites occasions quotidiennes, (Van faire son apprentissage. Car, si nous nous y comportons lâchement, comment pourrons-nous supporter patiemment les grandes souffrances? Si nous ne pouvons maintenant endurer une parole rude, un regard de travers, comment recevrons-nous avec sérénité de visage et même avec joie les calomnies, les opprobres et les humiliations ? 2° Au moment même, fermer la .bouche, pour ne laisser sortir aucune parole de malédiction, d impatience, contre ceux qui nous calomnient et nous persécutent. Obmutui. et non aperui os meum... N'cst-il pas juste de nous taire, puisque c'est Dieu qui nous parle et qui nous envoie ces visites? N'est-iJ pas raisonnable d'accepter cette croix avec soumission, puisque c'est son bon plaisir? Ne devons-nous pas même le louer et le remercier des persécutions, puisqu'il les permet pour notre sanctification? 3° Ne nous défendre ni de vive voix ni par écrit. Ne craignons pas de perdre l'estime du monde. La véritable estime n'est qu'un éclat qui rejaillit de la bonne vie , son fond,

son appui, c'est la vertu, laquelle ne nous peut être ôtée ni par les calomnies ni par les persécutions, si nous demeurons fidèles a Dieu et en faisons bon usage. La calomnie peut bien faire éclipser le brillant de la vertu pour un temps ; mais la vertu demeure au môme degré, et elle recouvrera cet éclat quand il plaira à Dieu de dissiper les nuages qui la cachent aux. veux des hommes* »

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