CHAPITRE XXII
Patience dans les maladies ! exercice encore de la longue vie presque entière de notre Saint, mais particulièrement de ses quinze dernières années. Dès 1645, on avait été menacé de le perdre. D'anciennes et toujours nouvelles infirmités, le poids de travaux sans repos ni trêve, le martyre du conseil de conscience, tout cela accabla la nature, qui bientôt fut réduite à l'extrémité. Mais la loi et la charité du saint prêtre gardaient toute leur force. Pour les entretenir, il communiait tous les jours, et, jusque dans le délire, il en retrouvait les accents et les ardeurs.
C'est en cet état que le trouva le père de Saint-Jure qui, comme tant de gens de bien de Paris, à la nouvelle de sa maladie, était accouru pour Je voir. A la demande qu'il lui fit des pensées qui l'occupaient dans son délire, le vieillard, sans pourtant le reconnaître, sembla répondre: In spiritu humilitatis et in anirno contrito suscipiamur a te, Domine! Cri d'humilité, écho de toute sa vie, plutôt que réponse à une question qu'il n'avait probablement pas entendue.
Arraché cette fois à la mort par le dévouement d'un des siens, il garda de cette maladie une faiblesse douloureuse. Désormais, ses infirmités, dont le vrai commencement remontait au temps de son séjour dans la maison de Gondi, ou plutôt a son esclavage, furent continuelles. Il avait toujours été très-sensible aux impressions de l'air et sujet à une petite fièvre qui lui durait quelquefois trois ou quatre jours, et quel-
quofois quinze ou davantage. Pendant ces accès mêmes, il ne voulait aucun soulagement, et n'interrompait ni ses travaux ni ses exercices, t Ce n'est rien, disait-il; ce n'est que ma petite fiévrolte. » Le seul remède qu'il y lit, remède plus pénible et plus douloureux que le mal, consistait en des sueurs provoquées plusieurs jours de suite, particulièrement durant l'été, qui faisaient de ses courtes nuits une sorte de martyre. Dans les plus grandes chaleurs, alors qu'un linceul même est à charge, ii mettait sur lui trois couvertures, et à ses côtés deux gros flacons d'étain remplis d'eau bouillante. Ainsi il passait la nuit, sans repos, sans sommeil, dans une chaleur suffocante. Le matin, toujours à quatre heures, il sortait du lit comme d'un bain. Paillasse, draps, couvertures, tout était traversé et ruisselant. Il s'essuyait seul, sans jamais accepter pour cela le ministère de personne, et se rendait à l'oraison. — -
Que devaient être les jours succédant à de pareilles nuits! L'affaiblissement, l'insomnie l'accablaient au milieu des occupations et des visites. Au lieu de céder au sommeil ii se levait, se tenait debout, ou se mettait dans une posture gênante ; et, si le sommeil venait à le gagner, au lieu de s'excuser sur la maladie et la nécessité de la nature, il demandait pardon de ce qu'il appelait sa misère.
A la fiévrotte habituelle, vint s'ajouter une fièvre quarte qui le reprenait une ou deux fois chaque année. Il ne la traita pas mieux que la première, et ce fut précisément le temps des plus grands services rendus à Dieu et aux pauvres.
Il avait quatre-vingts ans passés, lorsque le mal devint plus fort que le courage. Un érésipèle le fatigua longtemps, et fut suivi d'une fièvre continue de quelques jours qui se termina par une grande fluxion sur une jambe. Alors, malgré qu'il en eût, il fallut garder le lit quelque temps, et la chambre près de deux mois. Pour la première fois, on réussit à lui faire prendre une chambre à feu. 11 ne pouvait plus résister, car sa faiblesse était telle qu'on le devait porter du lit a la cheminée et de la cheminée au lit comme un enfant.
Le carême de l'année suivante, 1657, fut marqué rar un
t universel qui ne lui permit de prendre presque aucune nourriture. En 1658, ce fut un mal à l'œil dont il souffrit longtemps, sans vouloir y apporter de remède. Le médecin avait ordonné d'y appliquer le sang chaud d'un pigeon ; mais, quand le chirurgien apporta le pigeon et se mit en devoir de le tuer : !. non, s'écria-t-il, je n'y consentirai jamais! Cet innocent oiseau me représente mon Sauveur, et Dieu me saura bien guérir par une autre voie. »
Du reste, indifférer* à la vie et à la mort, à la santé et à la maladie, il l'était au.< remèdes. Dès qu'un médicament lui avait été ordonné, le soupçonnât il nuisible, il le prenait, et il se montrait aussi content du mauvais eiïct produit que de la meilleure réussite.
Sur la lin de la même année, comme il revenait de ville avec un de ses prêtres, la soupente de la voiture s'étant rompue, il versa, et sa tête heurta rudement contre le pavé : de là, large blessure, redoublement de fièvre et danger croissant de mort.
Tous ces maux, supportés avec un courage si doux et si paisible, ne sont rien en comparaison de ce qu'il eut à souIVrir, surtout à partir de 1656, de l'enflure et des ubères de ses jambes. Il y avait quarante-cinq ans, nous le savons, c'est-à-dire depuis sa captivité de Tunis, qu'il en aval senti les premières atteintes. Dans ce long intervalle, il avait ou de tels moments de pénible faiblesse et d'en dure -douloureuse, qu'il ne potrvait ni marcher, ni même se soutenir, et qu'il était contraint de rester au lit. C'est pourquoi, dès 1632, année de son entrée a. Saint-Lazare, si éloigné du centre de Taris et des affaires, il dut se servir d'un cheval pour se transporter aux différents postes de sa chariié, et, en !>i'\ au retour de son long voyage de Bretagne et de Poitou, il fallut laisser le cheval pour le fameux carrosse qu'il appelait sen ignominie.
Désormais, le mal fit des progrès clTi-ayants. En IG56, il gagna les deux genoux. Le Saint ne pouvait plus ni les ployer que difficilement, ni se lever qu'avec de grandes douleurs, ni marcher qu'en s'appuyant sur un bâton. Enfi jambe droite s'ouvrit à la cheville ; deux uns après, il s'y lit de
nouveaux ulcères, et, la douleur des genoux augmentant toujours, il ne lui l'ut plus possible, dès le commencement de 1659, de sortir de la maison. Il continua néanmoins quelque temps de descendre h l'église pour l'oraison et la messe, et à la salle des conférences pour présider les assemblées soit des siens, soit des ecclésiastiques des Mardis, soit même des Dames de la Charité, qui aimaient mieux se transporter à cette extrémité de Paris que de se priver du bonheur de le voir et de l'entendre.
Bientôt, ne pouvant plus monter ni descendre les marches di* la sacristie, il fut obligé, pour célébrer encore la sainte messe, de s'habiller et de se déshabiller à l'autel. « Me voilà devenu grand seigneur, ■ disait-il alors en riant, faisant allusion au privilège où sont les seuls évoques de célébrer ainsi.
Sur la lin de l'année 1659, il fut privé de la consolation de célébrer dans l'assemblée des fidèles, et il ne put plus dire la messe que dans la chapelle de l'iniirmerie ; quelques mois après, ses jambes ne le soutenant plus, il se vit réduit simplement à l'entendre, ce qu'il fit tous les jours, jusqu'à celui de sa mort, mais au prix de quelles souffrances! Pour aller de sa chambre à la chapelle, il se traînait sur des béquilles, et ce mouvement rouvrait ses plaies et irritait toutes ses douleurs. Rien ne s'en pouvait lire sur son visage toujours serein ; mais la seule vue de sa marche chancelante portait en tous le contrecoup de ses tortures.
Puis on redoutait à chaque instant une chute qui, en cet état, pouvait être mortelle. On le conjura donc, au mois de juillet 1660, de consentir à la transformation en chapelle de la chambre contiguë à la sienne, ce qui lui aurait permis d'entendre la messe sans sortir : « Non, non, dit-il ; les chapelles domestiques ne se doivent permettre que dans le cas d'une grande nécessité que je ne vois point en moi. — Trouvez bon au moins, lui répondit-on, qu'on vous procure une chaise pour vous porter de votre chambre à la chapelle de l'infirmerie : mesure peu coûteuse, qui ne répugne à aucune règle, qui vous préservera de tout danger et épargnera à vos enfants de mortelles inquiétudes. » Cette proposition échoua encore devant son humilité et son amour des souffrances. Enfin, le jour
de l'Assomption, six semaines seulement avant sa mort, incapable <lr se traîner même sur des béquilles, il se laissa porter par deux Frères, mais avec grande confusion et seulement jusqua la chapelle, distante de sa chambre d'environ trente ou quarante pas.
Quel martyre! Survint encore une rétention d'urine, infirmité pour lui non moins douloureuse, et plus incommode et plus humiliante. Ne voulant accepter aucun secours, il se prenait alors au cordon attaché à une solive de sa chambre, et, au milieu de douleurs intolérables, on ne lui entendait proférer que ce seul cri: « Ah ! mon Sauveur! mon bon Sauveur! » En même temps il jetait les yeux sur une petite croix de bois, conservée encore parmi ces reliques, qu'il avait fait placer devant lui pour puiser dans cette vue force et consolation.
Plus cruelles encore que ses journées étaient ses nuits. Même alors, il ne voulut pas d'autre couche qu'une dure paillasse, où il passait cinq ou six heures moins dans le repos que dans des souffrances nouvelles. Le jour, ses ulcères dégouttaient avec telle abondance que le ruisseau coulait sur le plancher, mais cet écoulement même donnait quelque allégement à ses maux ; la nuit, les humeurs et les sérosités, durcies par la chaleur du lit, s'arrêtaient dans les jointures des genoux et y causaient des douleurs indicibles. Lui-même en fit l'aveu, d'abord dans une lettre, ensuite à l'un de ses prêtres. « Je vous ai caché autant que j'ai pu mon état, écrivit-il à une personne de confiance intime, et n'ai pas voulu vous faire savoir mon incommodité, de peur de vous contrister. Mais, ô bon Dieu ! jusques à quand serons-nous si tendres que de ne nous oser dire le bonheur que nous avons d'être visités de Dieu ? Plaise à Notre-Seigneurde nous rendre plus forts et de nous faire trouver notre bon plaisir dans le sien l ■ Et un de ses Missionnaires lui ayant dit : « Il me semble que vos douleurs croissent de jour en jour. — Il est vrai, répondit-il, que, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, je les sens augmenter. Mais, hélas ! quel compte aurai-je à rendre au tribunal de Dieu, devant qui j'ai bientôt à comparaître, si je n'en fais pas un bon usage ! »
Mais il ne voulait pas être plaint, surtout si la plainte sein-
blait un murmure contre la Providence. Ce même Missionnaire, étant entré un jour dans sa chambre au moment qu'on pansait ses jambes ulcérées, et le voyant beaucoup souffrir, lui dit : « Oh ! Monsieur, que vos douleurs sont fâcheuses ! — Quoi ! interrompit le saint vieillard, appelez-vous fâcheux l'ouvrage de Dieu et ce qu'il ordonne, eu faisant souffrir un misérable pécheur tel que je suis? Dieu vous pardonne, Monsieur, ce que vous venez de dire, car on ne parle pas de la sorte dans le langage de Jésus-Christ ! N'est-il pas juste que le coupable soutire, et ne sommes-nous pas plus à Dieu qu'à nous-mêmes ? »
Cependant il s'affaiblissait et diminuait tous les jours, continuant néanmoins à se traiter avec la dernière rigueur, et détournant ingénieusement, dans ses plus grandes défaillances, tous les allégements qu'on lui voulait ménager. Madame d'Aiguillon et d'autres Dames de la Charité, effrayées de la décomposition de ses traits, de sa faiblesse croissante, et informées qu'il faisait difficulté de prendre les mets fortifiants qu'on lui offrait, s'entendirent avec le médeciu pour dresser un régime quotidien où entraient des consommés et quelque volaille ; puis elles présentèrent ce plan d'alimentation à sa signature pour l'obliger à le suivre en tous points. Il signa par charité et se mit en devoir de tenir sa parole. Mais, dès le premier ou le second jour, son cœur et son estomac, depuis longtemps désaccoutumés d'une nourriture si délicate, se soulevèrent, et il pria en grâce les Dames et ses Frères de lui permettre de vivre a sa façon. Il fallut le laisser au régime de la communauté.
Son esprit toujours libre, son âme toujours forte et active dans un corps anéanti, continuaient de diriger sa congrégation et ses œuvres. De son fauteuil, où la douleur le tenait immobile, il était présent et présidait à tout. Là, il recevait toutes sortes de visites du dehors et du dedans, toujours souriant, toujours serein, toujours doux et affable dans son ton, ses paroles et ses mai ières. Lui demandait-on des nouvelles de son mal : « C'est peu de chose, » répondait-il ; ou bien : « Qu'estce que cela en comparaison des souffrances de Notre-Seigneur et des châtiments de l'enfer que j'ai mérités ? » et il détournait adroitement le discours; et de ses peines, qu'il voulait qu'on oubliât, il passait aux peines du visiteur pour y compatir et les
consoler Alors, malgré la dinlcullé qu'il avait à parler, il profit Pcnlreticn, et tenait des discours do plus d'une demiheure, avec autant de grâce et de vigueur, d'ordre et d'onction que dans ses meilleurs jours.
» Inutile d'ajouter que, parmi ces occupations si accablantes pour un vieillard moribond, les exercices de piété suivaient leur cours ordinaire. Il les multipliait même dans ses derniers jours, pour se préparer immédiatement à la mort. Il y avait de longues années pourtant qu'il s'y préparait, non-seulement par ses œuvres admirables, mais par des actes particuliers. Chaque jour, après sa messe, il récitait les prières des agonisants et de la recommandation de l'âme ; et, le soir, il se mettait en état de répondre la nuit s'il le fallait à l'appel de Dieu.
Toutes ces pratiques ne furent connues que par hasard, ou plutôt par une permission singulière de la Providence. Un peu avant la mort de Vincent, un prêtre de Saint-Lazare écrivit à un confrère son triste état et les craintes de la C nnpagnie ; et, sans rélléchir, il alla, suivant l'usage, lui remettre la lettre pour qu'il en prit lecture. Le vénéré supérieur la lt | en effet. A ces mots de la lettre : M. Vincent diminue a vuq d'oeil, il y a apparence que nous le perdrons bientôt, » il lut ému et s'arrêta. Loin d'en vouloir à l'imprudence du Missionnaire : « C'est un conseil salutaire, se dit-il, que ce bon pr&re m'a voulu donner, et un avertissement de me tenir prêt. » Et, un moment après, son humilité inquiète se demanda : « N"aurais-je pas eu le malheur de donner à ce prêtre quoique sujet de peine et de scandale ? » Aussitôt il le fait venir. «Monsieur, lui dit-il, je vous remercie très-humblcmenr. du bon avis que vous m'avez donné. Vous m'avez lait plaisir, je vous assure et je vous prie de mettre le comble à cette charité en me faisant connaître les autres défauts que vous avez reconnus en moi. — Oh ! Monsieur, répondit le pauvre Missionnaire confus et déconcerté, je vous assure à mon tour que je u'ai pensé ni de près ni de loiu à vous faire la leçon, et que je n'ai manqué que par inadvertance. — Remettez-vous Monsieur, et consolez-vous, reprit le saint vieillard, je ne tous en aurais aimé et honoré que davantage. Et pour ce qui est de l'avertissement que j'estimais que vous me vouliez faire,
je vous dirai tout simplement que Dieu m'a fait la Grâce d'en éviter le sujet ; et je vous le dis alîn que vous ne soyez point scandalisé de ne me voir pas faire des préparations extraordinaires. Il y a dix-huit ans que je ne me suis point couché, sans m'être mis auparavant en disposition de mourir la même nuit. »
Il y avait bien plus longtemps encore que le Saint vivait dans cette pensée et dans cet exercice, car on a trouvé ce billet écrit de sa main plus de vingt-cinq ans auparavant : « Je tombai dangereusement il y a deux ou trois jours, ce qui m'a bien fait penser à la mort. Par la grâce de Dieu, j'adore sa volonté, et j'y acquiesce de tout mon cœur ; et, réexaminant sur ce qui pourrait me donner quelque peine, j'ai trouvé qu'il n'y a rien, sinon de ce que nous n'avons pas encore fait nos règles. »
Ce serviteur fidèle avait donc depuis longtemps, commb celui de l'Évangile, les reins ceints et la lampe allumée pour aller au devant de son maître, et lui ouvrir dès qu'il frapperait à la porte. Ce moment suprême lui était sans cesse présent, et il le rappelait toujours aux siens. « Un de ces jours, leur répétait-il, le misérable corps de ce vieux pécheur sera mis en terre ; il sera réduit en cendres, et vous le foulerez aux pieds. » Et quand on lui demandait son âge : « Il y a tant d'années, répondait-il, que j'abuse des grâces de Dieu. Heu mihi quia incoiatus meus prolongalus est ! Hélas, Seigneur, je vis trop longtemps, parce qu'il n'y a pas d'amendement en ma vie, et que mes péchés se multiplient avec le nombre de mes années. » Et, lorsqu'il annonçait la mort d'un de ses Missionnaires, il ajoutait : « Vous me laissez, mon Dieu, et vous tirez à vous vos serviteurs. Je suis cette ivraie qui gâte le bon grain que vous recueillez, et me voilà toujours occupant inutilement la terre : Ut quid terram occupo ? Or sus mon Dieu, que votre volonté soit faite, et non point la mienne ! »
Cependant, la faiblesse habituelle et croissante, l'insomnie des nuits, lui causaient un assoupissement contre lequel il ne pouvait plus lutter. Il y voyait l'image et l'avant-coureur de la mort prochaine. « C'est le frère, disait-il en souriant, qui
vient en attendant la sœur. » Quelques jours après, la sœur, la mort, vint en effet, et le Bain! vieillard la reçut avec la même douceur, la même patience que toutes les maladies qu'elle avait envoyées devant elle. i
Il tirait occasion de son état pour porter les autres à la pensée de la mort, pensée salutaire entre toutes, pourvu qu'elle soit animée de confiance en la bonté de Dieu ; et il écrivait à une personne qui avait de la mort une appréhension trop vive et trop exclusive : t La pensée de la mort est bonne, et Notre-Seigneur l'a conseillée et recommandée , mais elle doit être modérée. Il n'est pas expédient que vous l 'ayez incessamment présente en l'esprit : il suffit que vous y pensiez deux ou trois fois le jour, sans vous y arrêter néanmoins beaucoup de temps ; et môme, si vous vous en trouvez inquiétée, ne vous y arrêtez point du tout, et divertissez-vous en doucement. »
L'exemple de ses maux lui était aussi un moyen pour relever le courage des malades, surtout s'ils étaient jeunes : - Ne craignez rien, mon Frère, disait-il alors, j'ai eu ce même mal en ma jeunesse, et j'en suis guéri ; j'ai eu le mal de la courte haleine, et je ne l'ai plus ; j'ai eu des descentes, et Dieu mêles a remises ; j'ai eu des bandeaux de tête qui se sont dissipés ; des oppressions de poitrine et débilités d'estomac dont je suis revenu. Attendez avec un peu de patience ; il y a sujet d'espérer que votre indisposition se passera, et que Dieu se veut encore servir de vous. Laissez-le faire, résignez-vous à lui avec paix et tranquillité. »
Il parlait encore de ses propres maux, soit dans ses lettres, soit dans ses conférences, pour exhorter les siens à la patience dans les maladies. « Il est vrai, écrivait-il, que la maladie nous faii voir ce que nous sommes beaucoup mieux que la santé, et que c'est dans les souffrances que l'impatience et la mélancolie attaquent les plus résolus. Mais comme elles
3i2 VEUTUS ET DOCTRINE DE S. VINCENT DE PAUL.
n'endommagent que les plus faibles, vous en avez plutôt profité qu'elles ne vous ont nui, parce que Notre-Scigncur vous a fortifié en la pratique de son bon plaisir. Cette force parait en la proposition que vous avez faite de les combattre avec courage ; et j'espère qu'elle paraîtra encore mieux dans les victoires que vous remporterez en souffrant désormais pour l'amour de Dieu, non-seulement avec patience, mais aussi avec joie e' gaieté. »
Et il disait à sa communauté : « Il faut avouer que l'état de maladie est un état fâcheux et presque insupportable à la nature ; et néanmoins c'est un des plus puissants moyens dont Dieu se serve pour nous remettre dans notre devoir, pour nous détacher des affections du péché, et pour nous remplir de ses dons et de ses grâces. 0 Sauveur, qui avez tant souffert, et qui êtes mort pour nous racheter et pour nous montrer combien cet état de douleur pouvait glorifier Dieu et servir à notre sanctification, faites-nous, s'il vous plait, connaître le grand bien et le grand trésor qui est caché sous cet état de maladie ! C'est par là, Messieurs, que les âmes se purgent, et que celles qui n'ont point de vertu ont un moyen efficace d'en acquérir. On ne saurait trouver un état plus propre pour la pratique. C'est en la maladie que la foi s'exerce merveilleusement ; l'espérance y reluit avec éclat ; la résignation, l'amour de Dieu et toutes les vertus y trouvent une ample matière de s'exercer. C'est là où l'on connaît ce que chacun porte, et ce qu'il est : c'est la jauge avec laquelle vous pouvez sonder et savoir le plus assurément quelle est la vertu d'un chacun, s'il en a beaucoup, si peu, ou point du tout. On ne remarque jamais mieux que) est l'homme que dans l'infirmerie ; voilà la plus sûre épreuve qu'on ait pour reconnaître le plus vertueux et ceux qui le sont moins : ce qui nous fait voir combien il est important que nous soyons bien établis dans la manière de nous comporter comme il faut dans les maladies. Oh ! si nous savions fairt comme un bon serviteur de Dieu, qui, étant dans son lit malade, en fit un trône de mérite et de gloire J II s'investit des saints m; stères de notre religion : au ciel du lit, il mit l'image de la très-sainte Trinité ; au chevet, celle de l'Incarnation ; d'un côté, la Circoncision ; d'un autre, le Saint-Sacrement ; aux pieds, le
PATIENCE DANS LES MALADIES. 3'l3
Crucifiement ; et ainsi, de quoique côté qu'il se tournât, à droite ou a gauche, qu'il levât les yeux en haut ou en b ; se trouvait toujours environné de ces divins mystères, et comme entouré et plein de Dieu. Belle lumière, Messieurs, si Dieu nous faisait cette grâce que nous serions heureux ! belle lumière ! Nous avons sujet de louer Dieu de ce que, par sa bouté et miséricorde, il y a dans la Compagnie des infirmes et des malades qui font de leurs langueurs et leurs souffrances un théâtre de patience, où ils font paraître dans leur éclat toutes les vertus. Nous remercierons Dieu de nous avoir donné de telles personnes. J'ai déjà dit beaucoup de fois, et ne puis m'empécher de le redire, que nous devons estimer que les personnes affligées de maladie dans la Compagnie sont la bénédiction de la môme Compagnie.
« Considérons que les infirmités et les afflictions viennent de la part de Dieu. La mort, la vie, la santé, la maladie, tout cela vient par l'ordre de sa Providence ; et, de quelque manière que ce soit, toujours pour le bien et le salut de l'homme. Et cependant, il y en a qui souffrent bien souvent avec beaucoup d'impatience leurs afflictions, et c'est une grande faute. D'autres se laissent aller au désir de changer de lieu, d'aller ici, d'aller là, en cette maison, en cette province, en son pays, sous prétexte que l'air y est meilleur. Et qu'est ce que cela ? ce sont gens attachés à eux-mêmes, esprits de fillettes, personnes qui ne veulent rien souffrir, comme si les infirmités corporelles étaient des maux qu'il faille 'fuir. Fuir l'état où il plait à Dieu de nous mettre, c'est fuir son bonheur. Oui, la souffrance est un état de bonheur, et sanctifiant les âmes.
« J'ai vu un homme qui ne savait ni lire ni écrire, qu'on nommait Frère Antoine, dont le portrait est en notre salle. Il avait l'esprit de Dieu en abondance. Il appelait un chacun son frère ; si c'était une femme, sa sœur; et même, quand il parlait à la reine, il l'appelait sa sœur. Chacun le voulait voir. On lui demandait un jour : « Mais mon Frère, comment faites-vous à l'égard des maladies qui vous arrivent ? comment vous y comportez-vous ? que faites-vous pour en faire usage ? — Je les reçois, dit-il, comme un exercice que Dieu m'envoie. Par exemple, si la fièvre m'arrive, je lui dis : Or sus, ma sœur, la
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maladie, ou bien ma sœur la fièvre, vous venez de la part de Dieu, soyez la bienvenue ; et ensuite je souffre que Dieu fasse sa volonté en moi. » Voilà, Messieurs et mes Frères, comme il en asait. Et c'est ainsi qu'ont coutume d'en user les serviteurs de Jésus-Christ, les amateurs de la croix. Gela n'empêche pas qu'ils usent des remèdes ordonnés pour le soulagement et la guérison de chaque maladie ; et, en cela même, c'est faire honneur à Dieu qui a créé les plantes et qui leur a donné les vertus qu'elles ont ; mais d'avoir tant de tendresse sur soi, se délicater pour le moindre mal qui nous arrive, ô Sauveur ! c'est de quoi nous devons nous défaire ; oui, nous faire quittes de cet esprit si tendre sur nous-mêmes. »
Et retombant toujours sur lui, il s'écria en finissant : O misérable que je suis ! quel mauvais usage n'ai-je point fait des maladies et petites incommodités quïl a plu a Dieu qui me soient arrivées ! Combien d'actes d'impatience ai-je commis ! Misérable que je suis, quel scandale n'ai-je point donné à ceux qui m'ont vu me comporter de la sorte ! Aidez-moi, mes Frères, à en demander pardon à Dieu pour le passé, et la grâce que je fasse à l'avenir un meilleur usage de celles qu'il plaira à la divine majesté de m'envoyer dans mon grand âge et dans le peu de temps quïl me reste a vivre sur la terre 1 »
CIIAMTKE XXIII
Tontes ces vertus que nous venons d'admirer successivement, nous allons les voir réunies comme en un seul tableau, si nous étudions la conduite générale de saint Vincent de Paul. Put là encore nous aurons l'occasion de recueillir quelques enseignements du Saint qui n'ont pu se ranger sous les titres précédents.
La lin unique de toute cette conduite, c'était la plus grande gloire de Dieu, et l'accomplissement de sa sainte volonté, sur la terre comme au ciel ; la voie suivie pour y parvenir, c'était Celui qui s'est défini la voie, la vérité et la vie, Notre-Seigneur Jésus-Christ, pris pour lumière dans sa doctrine, et pour guide dans ses exemples.
Comme Jésus-Christ, Vincent commença par se sanctifier lui-même; puis de sa propre sanctification il fit l'instrument de la sanctification d'autrui. j
Voilà le fond, l'idée générale de sa conduite. Conduite humble, toujours en défiance des plus vives lumières personnelles, cherchant toujours à se diriger sur la lumière de Dieu, et même nur les conseils des hommes.
Conduite, néanmoins, attentive et vigilante, ordonnant tout, veillant sur tout, pourvoyant à tout. Et, en môme temps, conduite prudente et circonspecte, dans la parole et dans l'action, principalement dans la direction des autres ; ne déterminant rien absolument, mais proposant simplement des pensées et
les soumettant en quelque façon au jugement de ceux qui demandaient conseil; ne s'inspirant jamais de cet esprit de suffisance et de présomption qui dit sansbroncher : « Voici le vrai, voici le bien, » mais préférant ces formules plus humbles : - Voilà mon avis, voilà ce qui me semble conforme à l'ordre de Dieu; » — excepté, néanmoins, le cas où à la question proposée répondait directement une maxime de l'Évangile, parce qu'il n'y a pas d'hésitation possible devant un oracle divin.
Conduite lente et volontiers dilatoire, à moins qu'il n'y eût une absolue nécessité de répondre ou d'agir sur-le-champ; et encore, même alors, prenant le temps de consulter rapidement Dieu, ou de chercher une analogie dans les leçons et les actes de Jésus-Christ.
Ayant besoin d'un consul à Tunis, Vincent jeta les yeux sur Martin Husson, avocat au Parlement de Paris, qui était alors retiré à Montmirail. Il lui écrivit ; mais, suivant sa prudence et réserve ordinaire, il se borna dans sa lettre à lui donner les raisons pour et contre, sans ajouter un mot qui pût faire violence à sa volonté. Très-perplexe, Husson vint à Paris, et remit la décision entre les mains du saint prêtre. Vincent le renvoya aux gens sages, mais Husson lui déclara qu'il attendait sa parole comme l'expression de la volonté de Dieu. Forcé dans ses derniers retranchements, Vincent se mit en prières, et le jour de Pâques de l'année 1653, il dit à Husson : « J'ai offert à Notre-Seigneur, en célébrant la sainte messe, vos peines, vos gémissements et vos larmes ; et moimême, après la consécration, je me suis jeté à ses pieds, le priant de m'éclairer. Cela fait, j'ai considéré attentivement ce que j'aurais voulu à l'heure de ma mort vous avoir conseillé de faire; et il me semble que, si j'avais eu à mourir au même instant, j'eusse été consolé de vous avoir dit d'aller à Tunis pour le bien que vous pouvez y faire, et eusse eu, au contraire, un extrême regret de vous en avoir dissuadé. Voilà sincèrement ma pensée. Vous pouvez, toutefois, ou aller, ou ne pas aller. » — « Dieu le veut, s'écria Husson, touché d'un tel désintéressement, et je pars. » Aussitôt Vincent lui obtint du roi ses provisions. Quelques semaines après il partit.
On voit par cet exemple que c Saint n'aimait pal désigner loi-même les sujets qu'il envoyait aux Missions lointaines. Il
attendait ordinairement qu'on loi eût manifesté, et mani à plusieurs reprises, une vocation déterminée pour cette d'apostolat. Ainsi lit-il nommément pour les Missionnaires de Madagascar. ^
Conduite forte et ferme dans le maintien de l'exactitude et de la régularité, et aussi pleine de suavité et de douceur, à l'imitation de la conduite de Dieu même, qui, dit le Sage, « atteint fortement à ses lins, et dispose suavement toutes choses pour y. parvenir. >• Conduite, par conséquent, tempérée par des ménagements, d'humbles excuses dans les refus opposés à des demandes indiscrètes; par la prière ou d'aimables paroles dans le commandement; et, par cela même, plus influente et plusobéie que la plus impérieuse autorité.
Non-seulement pour les Missions étrangères, mais pour tout emploi difficile, Vincent voulait pressentir les dispositions des siens. « Je vous écris, dit-il à un de ses prêtres, pour savoir l'état de votre santé, et quel mouvement Dieu vous donnera sur la propcsition que je m'en vais vous faire. On nous appelle àN. pour un établissement; et, dans le dessein d'y envoyer quatre ou cinq Missionnaires, nous avons jeté les yeux sur vous pour en prendre la conduite. C'est pourquoi, Monsieur, il ne reste sinon de vous élever à Dieu, pour écouter ce qu'il vous dira sur ce sujet, et je vous prie de me mander aussitôt voire disposition, tant du corps que dcl'esprit, pour cette sainte entreprise, suppliant Notre-Seigneur qu'il nous fasse à tous la grâce de répondre toujours, et en tous lieux, à son adorable volonté. »
Il y mettait quelquefois une gaieté charmante. « Êtes-vous homme, dit-il un jour à un des siens, à faire un grand voyage pour le service de Dieu ? — Je suis tout prêt, répliqua celuici. — Mais c'est hors du royaume. — Il n'importe. — Mi is il faut passer la mer. — Aller par mer ou aller par {erre, tout m'est égal. — Mais enfin, ajouta te Saint en souriant, il va douze cents quarts de lieue d'ici là. — Y en eût-il deux mille, je suis disposé à partir. — Partez donc, Monsieur, c'est à Kome que nous avons besoin de vous, i
Conduite, enfin, édifiante et exemplaire, toujours à l'imitation de Notre-Seigneur, qui commença par faire avant d'enseigner. De là le soin admirable du saint vieillard de se trouver exactement à tous les exercices de la communauté, notamment aux plus pénibles, comme l'oraison du matin, et cela après une cruelle insomnie, dans les embarras et les affaires, dans les infirmités et les remèdes.
Voyons maintenant cette conduite appliquée aux intérêts tant spirituels que temporels de ses communautés. Nous avons raconté ailleurs (Vie, p. 124) comment saint Vincent de Paul formait les siens dans les exercices du séminaire interne. Insistons un peu plus ici sur la correction fraternelle, qui était un de ses triomphes. Il avait cette autorité de l'exemple qui le mettait à l'abri de la terrible rétorsion : t Médecin, guéris-toi toi-même: » cette patience qui diffère l'amer remède et ne l'emploie qu'à la dernière extrémité ; cette charité qui l'applique de manière à guérir la plaie au lieu de l'irriter ou d'en ouvrir une nouvelle ; cette humilité qui, en s'accusant la première commence par boire en quelque sorte le calice de la honte et n'en laisse aux autres que quelques gouttes ; cette prudence qui mesure les coups aux caractères, pour ne pas abattre la pusillanimité, ni pousser l'ardeur altière à la révolte; cette douceur qui embaume la correction, trompe et en::ort la nature; et, malgré tout, cette force qui ne craint pas de porter le fer jusqu'à la racine du mal, lorsque la guérison n'est qu'à ce prix.
Toutes ces vertus conspiraient en lui pour donner à sa correction une grâce incomparable. D'ordinaire, il attendait avant de reprendre, pour laisser la nature se calmer chez lui et dans les autres. Il y pensait devant Dieu, et, médecin habile, il étudiait soit le tempérament moral du malade, soit la vertu médicinale du remède, pour arriver à rendre la correction efficace; et, s'il prévoyait un sujet réfractaire, il faisait jusqu'à trois jours de suite son oraison sur la conduite à tenir < en pareille circonstance.
Le moment venu, il abordait la question par une profession d;e?time pour celui qu'il voulait corriger. Tantôt il louait ses bonnes qualités, tantôt il l'excusait d'abord en rejetant la
faute sur un premier mouvement de la nature et de la passion.
l se mettait lui-môme en cause< prenant toujours sur lui la plu part de la faute, i Oh! que vous et moi, disait-
il, nous avons grand besoin de travaillera l'humilité, de nous
•r a la patience, de supporter les autres comme nous voulons être supportés nous-mêmes, de nous accoutumer à
titude, a la régularité, etc.! » Quelquefois il s'offrait à prendre le rôle d'ac :usé avant de faire celui déjuge. Ayant un jour remarque un jeune séminariste qui portait a l'église un livre étranger a l'office, il l'invita à sortir et lui demanda: « N'avez«*vous point remarqué en moi quelque chose qui vous ait scandalisé? « Et sur la réponse négative du séminariste: « Eli bien, mon cher Frère, voulez- vous que je vous dise quelque petite chose que j'ai ohservée en vous? » Et il lui dit doucement son observation, en ajoutant: « Mon Frère, Dieu vous bénisse! *>
Lorsqu'on était gagné par toutes ces précautions humbles et charitables, qu'on était disposé à reconnaître avec le Sage que les blessures d'un ami sincère sont préférables aux embrassements trompeurs d'un ennemi, il allait droit à la faute et en montrait avec fermeté toutes les circonstances de temps, de lieu et de personne; en faisait toucher au doigt la gravité et les conséquences par rapport soit à la gloire de Dieu, soit au bien du prochain, soit à l'avenir de la Compagnie ou d'une œuvre particulière. «Et il ne craignait pas alors d'ajouter rement : « Si vous dites que vous n'avez point remarqué ces défauts en vous, c'est un signe que vous avez bien peu d'humilité; car, si vous en aviez autant que Notre-Seigneur en demande d'un prêtre de la Mission, vous vous réputeriez le plus imparfait de tous, et vous vous estimeriez coupable de ces choses, et attribueriez à quelque secret aveuglement de ne pas voir ce que les autres voient, surtout depuis que vous en avez été averti. Et, à propos d'avertissement, on m'a encore dit que vous avez peine à souffrir qu'on vous en fasse. Si cela est, ô Monsieur! que votre état est a craindre, et qu'il est éloigné de celui des saints qui se sont avilis devant le momie, et réjouis quand or. leur a montré les petites taches qui étaient en eux! C'est mal imiter le Saint des saints, Jésus-Christ, qui a permis
qu'on lui ait reproché publiquement le mal qu'il n'avait png fait, et qui n'a pas dit un mot pour se mettre à couvert <! j cette confusion. Apprenons de lui, Monsieur, à être doux eC humbles de cœur. Ce sont les vertus que vous et moi lui devons demander incessamment, et auxquelles nous devons faire une attention particulière, pour ne nous pas laisser emporter aux passions contraires, qui détruisent d'une main l'édS lice spirituel que l'autre bâtit. Plaise à ce même Seigneur nous éclairer des lumières de son divin esprit pour voir les ténèbres du nôtre, et pour le soumettre à ceux qu'il a préposés pour nous conduire, et de nous animer de sa douceur infinie, afin qu'elle se répande sur nos paroles et sur nos actions, pour être agréables et utiles au prochain ! »
La correction achevée, il relevait le courage abattu, renouvelait ses protestations d'estime et d'affection, et, pour dernier lénitif, il ajoutait des paroles comme celle-ci : « Je me déchire les entrailles en vous disant la moindre chose qui vous puisse fâcher. Au nom de Dieu, supportez-moi ! » ou bien: t Je ne puis, non, je ne puis vous exprimer la douleur que j'ai de vous contrister. Je vous supplie de croire que si ce n'était l'importance de la chose, j'aimerais mille fois mieux en porter la peine que vous la donner. » On ne résistait pas à tant de tendresse. L'amour-propre mourait sans presque sentir de blessure; ce qui faisait dire de Vincent: « qu'il ressemblait au Grand-Seigneur: qu'il étranglait l'amour-propre avec un cordon de soie. »
Malgré son détachement absolu des choses de la terre, le Saint veillait soigneusement à conserver et à ménager, avec la meilleure économie possible, le bien temporel de sa Compagnie. Homme, il savait que tous sont condamnés à manger leur pain à la sueur de leur visage ; chrétien, que la Providence veut être secondée par nous dans ses desseins les plus généreux ; chef de famille et général d'une armée spirituelle, qu'il appartient aux pères de nourrir leurs enfants, aux capitaines de fournir armes et vivres à leurs soldats.
Donc, il cherchait d'abord à tirer le meilleur parti du peu de bien qu'avait sa Compagnie. Non content d'y prépos des procureurs intelligents, il s'en réservait la surveillance et la
CONDUITE. 3>t
haute administration no permcilant pas qu'on fit n'en sans son avis, marquante l'avance, quelquefois chaque jour, ce que chacun avait à faire, et s'en faisant rendre compte. Apprenait-il qu'on avait devancé, dépassé ou violé ses ordres, il
: snts infidèles, môme les supérieurs particul car, disait-il, « si chacun taisait à sa tète, on détruirait la
, lencc établie de Dieu, et on ne verrait que chai et désordres dans les maisons. -
Il faisait valoir les fermes de la Compagnie par les mains de Frères, qui avaient sous eux. des laboureurs et des berç Il entrait lui-même dans les moindres détails sur les produits en blé et en troupeaux, sur les légumes et les fruits des jardins, et, commeautrefois Cliarlcma^ne, il descendait jusqu'aux comptes de la basse-cour de Saint-Lazare.
Ces revenus si habilement conservés et accrus, il en ménageait l'emploi, faisant faire les provisions aux temps et aux lieux les plus opportuns, recommandant de ne rien laisser perdre, d'user de la plus rigoureuse économie, et même de retrancher sur la dépense ordinaire dans les mauvaises années et les calamités publiques. Pour la charité seulement il ne calculait pas, quoiqu'agissant toujours avec prudence, et se montrait saintement prodigue. Mais, pour lui et pour les siens, dans les bâtiments, les habits et la nourriture, il se renfermait dans le strict nécessaire et évitait toute supcrfluité. C'est pour cela qu'ij était ennemi des changements, qui nécessitent des voyages coûteux, lorsque ces changements n'avaient d'autres prétextes que l'insalubrité prétendue du climat, la difficulté d'un emploi ou l'incompatibilité des humeurs.
Pour lui aussi le temps était un riche capital dont il était sévèrement économe. Afin de le consacrer tout entier à ses œuvres saintes, il n'en laissait pas une minute à l'oisiveté. Bien plus, il en augmentait la somme en y ajoutant chaque jour les deux heures de récréation qu'il accordait aux siens et qu'il serefusait, et chaque nuit deux ou trois heures encore prises sur son sommeil. Jamais de visites, sinon par quelque nécessité d'aiïaires, de reconnaissance ou de charité. Pans l'exercice même de sa charge, dans les assemblées charitables, malgré
352 VfiRÎCS ET DOCTBINE DE S. VINCENT DE PAUL.
toute sa condescendance, il évitait les paroles inutiles, les digressions, et ramenait les autres à la question par ce mot ordinaire: « Ça ! revenons au sujet ; tâchons d'achever et de conclure. » Voilà comment, suivant le mot de Mlle de Lamoignon; « il a fait plus de bien a lui seul que vingt autres saints n'en ont fait, n
De tous ceux qui venaient à lui, Vincent, nous l'avons dit, exigeait d'abord une vocation sérieuse, puis la persévérance dans cette vocation. Sur ce double sujet, il dit un jour aux Filles delà Charité (22 septembre 1647): «La vocation est un appel de Dieu pour faire quelque chose. Dieu dit: « Je veux que cette âme se sanctifie en me servant en un tel emploi.» Or, sa divine bonté nous appelle souvent par des moyens qui nous sont inconnus, mais le plus souvent parle désir véhément qu'il nous donne d'être reçu en un tel état, et par la persévérance à postuler. Après quoi il ne faut plus douter si notre vocation vient de Dieu ou non; car, quand vous raisonnez ainsi, c'est pour l'ordinaire parce que votre esprit trouve de la difficulté dans la pratique de la pauvreté, de l'humilité, de l'obéissance, que le démon tâche de vous faire paraître impossible. Or, Dieu est arrêté en ses jugements, et le salut des âmes ne lui est pas si peu cher qu'il ne prenne tout le soin requis pour les mettre dans la voie»' la plus sûre et la plus facile pour elles afin de se sauver. Mais il ne faut point en sortir, car une personne qui fait un grand: voyage, venant à se détourner et à quitter la grande route, se' met en danger de ne trouver que des sentiers qui allongent son chemin. Un homme qui aurait son jardin planté de quantité de bons arbres propres à porter d'excellents fruits, s'exposerait, non-seulement à n'en retirer aucun fruit, mais encore à les faire mourir, s'il les changeait incessamment de place et de terroir, et les transplantait d'année en année. Judas ayant été appelé à l'apostolat, et ayant eu tant de part aux grâces de Dieu, crut n'être pas bien, et mieux faiie d'une auter
sorte : vous en savez l'histoire et de quelle sorte il s'est perdu. • us donc où Dieu nous a mis. Avez-vous jamais ouï dire qu'un soldat ait quitté sans ordre le poste où son capitaiDe l'a ? Quand un soldat est en sentinelle, qu'il tombe d<4 la pluie, qu'il fasse du vent et de la grêle, de I : froid, que les canons déchargent de tout côté, il ne lu point permis de se retirer : il faut qu'il demeure, dût-il en mourir; et, s'il est si lâche que de se retirer, il est mis à mort sans aucune miséricorde, et on le fait passer par les armes; et pourquoi ? c'est parce qu'il n'est pas demeuré dans la place où son capitaine l'avait mis. De même une âme. Infidèle à sa vocation, elle n'est jamais en repos. Mieux vaudrait pour elle n'avoir jamais commencé, car au moins elle n'aurait pas à rendre compte d'un grand nombre de grâces qu'elle a reçues et dont elle n'a pas profité. Au contraire, celle qui persévère précipite les démons aux enfers, lorsqu'elle résiste à leur tentation. Et, en même temps, elle cause une grande joie à Dieu ; car il a les yeux sur elle, et il prend un singulier plaisir à voir que, malgré tous les combats de la chair et du sang, et toutes les ruses du malin esprit, elle persévère dans ce quelle a entrepris pour son saint amour.
« Un bon moyen de persévérer, c'est de prendre des résolutions, de les recueillir pour s'en servir dans le besoin ; puis, de les relire et de se dire à soi-même : « N'est-ce pas Dieu qui m'a donné cette pensée? N'a-ce pas été un bon motif qui m'a poussé à prendre cette résolution? > — Car il faut s'attendre à la tentation.
« Il n'y a que deux sortes de personnes qui ne soient pas tentées : celles qui ne résistent jamais, et celles à qui toutes les choses de Dieu sont tellement douces et suaves, que jamais elles ne sentent de dégoût. C'est pourquoi, au lieu de nous étonner si parfois nous sommes exercés, servons-nous des moyens propres pour résister, et surtout demandons la grâce de plutôt mourir mille t'ois, s'il était besoin, que d'adhéreraux tentations contre notre vocation. »
Il voulait une vocation plus sérieuse encore pour le sacerdoce. Sur ce point, il écrivait à un avocat de Laval, le 5 man 1659 : « Il y a malheur pour c^y, {pi entrent dans l'ordre de
la prêtrise par la fenêtre de leur propre choix, et non par la porte d'une légitime vocation. Cependant le nombre de ceuxlà est grand, parce qu'ils regardent l'état ecclésiastique comme une condition douce, en laquelle ils cherchent plutôt le repos que le travail; et de là sont venus les étranges ravages que nous voyons en l'Église. Car on attribue aux prêtres l'ignorance, \e^ péchés et les hérésies qui la désolent.C'est pourquoi saint J. Chrysostôme a dit qu'il y aura peu de prêtres sauvés; et pourquoi? C'est que Dieu ne donne pas les grâces quai faut pour s'acquitter des obligations de cet état sacré, sinon à ceux que sa bonté y appelle, et il n'y appelle jamais aucun en qui il ne voie les qualités propres, ou qu'il n'ait dessein de les lui donner. Pour tous les autres, il les laisse faire, et permet, pour châtiment de leur témérité, qu'ils fassent plus de mal que de bien, et qu'enfin ils se perdent. Il faut donc être appelé de Dieu en cette sainte profession, ce qui se voit en Nôtre- Seigneur même, qui était prêtre éternel, et qui néanmoins n'a pas voulu se mettre dans l'exercice de cet état qu'après ce témoignage du Père éternel qui dit : « C'est ici mon Fils bien aimé, écoutez-le. >• Cet exemple, joint à l'expérience que j'ai de^ désordres arrivés par les prêtres qui n'ont pas tâché de vivre selon la sainteté de leur caractère, fait que j'avertis ceux qui me demandent mon avis pour le recevoir, de ne s'y engager .pas, s'ils n'ont une vraie vocation de Dieu, une intention pure d'y honorer Notre-Seigneur par la pratique de ses vertus, et les autres marques assurées que sa divine bonté les y appelle ; et je suis si fort dans ce sentiment que, si je n'étais pus prêtre, je ne le serais jamais. C'est ce que je dis souvent à tels prétendants, et ce que j'ai dit plus décent fois en prêchant aux peuples de la campagne. »
Pour confirmer les siens dans leur vocation, il disait : « Voyez sur vous le dessein de Dieu qui vous a fait naître précisément au temps de l'institution de la Compagnie. Vous êtes les premiers appelés. Si un roi avait choisi quelques soldats entre les autres pour donner les premiers l'assaut, cet honneur ne leur serait-il pas un puissant motif pour leur faire perdre l'envie de lâcher pied? » Et il ajoutait à l'adresse des. Frères : t Vous menez aussi bien que les prêtres une vie cou-
forme à colle de Notre-Seigneur : vous imitez sa vie cachée, durant laquelle il s'employait aux exercices corporels, travaillant en la boutique d'un charpentier, et faisant le nié comme un valet à gage ; et ainsi vuus imitez une vie de trente ans. et les piètres, dans leurs fonctions, n'en imitent une que de trois ans et demi : vous honorez la vie servile de Notre-Seigneur, et les prêtres son sacerdoce. Au reste, à cause de l'union qui est entre les membres d'un même corps, qui fait que ce I qu'un membre fait, l'autre est censé y avoir part, il est certain que vous confessez avec les confesseurs, prêchez avec les prédicateurs, évangélisez les pauvres avec les prêtres de la Mission qui les évangélisent (29 oct. 1638). »
Il concluait d'une manière générale : t Continuons notre voyage au ciel dans le même vaisseau où Dieu nous a mis. La grâce de la persévérance est la plus importante de toutes ; c'est elle qui couronne toutes les autres grâces, et la mort qui nous trouve les armes à la main est la plus glorieuse et la plus désirable. Naturellement on souhaite d'aller mourir chez soi, au milieu de ses proches et entre les bras des personnes qu'on chérit ; mais tous ne se laissent pas aller à cette délicatesse; il n'y a que les esprits trop tendres. Notre-Seigueur a voulu finir comme il a vécu : sa vie ayant été rude et pénible, sa mort a été rigoureuse et cruelle, sans mélange d'aucune consolation humaine. C'est pour cela que plusieurs ont eu cette dévotion d'aimer à mourir seuls, abandonnés des hommes, dans la conliance d'avoir Dieu seul pour les secourir. »
Quelles n'étaient pas sa douleur et sa crainte, lorsqu'il apprenait que quelques sujets songeaient à quitter leur vocation ! Il écrivait alors (18 juillet 1659) : a Dieu leur fasse la grâce de leur ouvrir les yeux pour voir le danger où ils sont de suivre ainsi les mouvements de la nature rebelle, qui ne s'accorde jamais avec l'esprit de Jésus-Christ ! Oh ! qu'il est difficile, dit l'Ecriture, que ceux qui sont tombés après avoir été éclairés se relèvent I Certes, ils ont grand sujet de craindre qu'ils ne s'égarent malheureusement, s'ils quittent la voie où Dieu les a mis. Car comment feront-ils leur devoir dans le monde, où il y a tant de pièges et d'empêchements, s'ils ne le font dans la condition où ils sont, étant aidés de tant de
grâces de Dieu, et de secours spirituels et temporels qu'ils n'auront pas hors de leur vocation! Il ne se faut pas néanmoins étonner de voir ainsi des esprits qui chancellent et s'échappent. Il s'en rencontre dans les plus saintes Compagnies, et Dieu le permet pour montrer aux hommes la faiblesse de l'homme, pour donner sujet de crainte aux plus fermes et résolus, pour exercer les bons et pour faire pratiquer aux uns et aux autres diverses vertus. Qu'ils conçoivent maintenant un regret de leurs fautes passées, qu'ils s'en proposent l'amendement, qu'ils s'en confondent, qu'ils se soumettent et réparent le mauvais exemple qu'ils ont donné ; et prenez un soin particulier de les aider à cela. »
Nous avons vu dans un autre chapitre les efforts charitables que faisait le Saint pour les retenir. Citons encore cette lettre si admirable de longanimité : « Ce serait justice à la Compagnie d'en couper les membres gangrenés. Cela est vrai, et la prudence le requiert. Mais, pour ce qu'il faut donner lieu à toutes les vertus, nous exerçons maintenant la patience., la longanimité et la charité, même sans l'espoir de leur amendement. Nous appliquons des remèdes au mal par différents emplâtres de douceurs, de menaces, de prières et d'avertissements, et tout cela sans l'espérance d:autre bien que celui qu'il plaira à Dieu d'y opérer par lui-même. Notre-Seigneur ne chassa pas saint Pierre pour l'avoir renié diverses fois, ni même Judas, quoiqu'il dût mourir en son péché. Ainsi j'estime que sa divine bonté a bien agréable l'extension de celle de la Compagnie sur nos dyscoles, pour leur faire reste de droit et ne rien épargner pour les gagner à Dieu (15 juillet 1650, à Aimeras, Rome). »
Si quelqu'un venait à sortir, il se consolait par ces considérations : « Après que M... fut parti, je me suis mis à dire l'office dans ma douleur. Mais il plut a Dieu de me consoler par la vue qu'il me donna de ce qu'il avait fait sonner à son de trompe dans les armées et dans l'occasion de combattre, que ceux qui auraient peur, ou qui auraient épousé femme, planté quelque vigne, ou fait bâtir maison cette année-là, eussent à se retirer, estimant que telles sortes de gens taisaient plus de mal dans la bataille qu'ils n'y servaient. Et ensuite il me vint
dans l'esprit combien quelques-uns d'entre ceux qui sont sortis, avant été altérés dans leur vocation par un seul qui aimait les choses du inonde, auraient fait mal dans la Compagnie, s'ils y avaient été toute leur vie. De sorte qu'il plut à Dieu me consoler exitaordiuairenient. Peut-être qu'il eut égard que l'un d'entre eux me vit une demi-heure durant à ses pieds pour le fléchir, et que je ne le pus pas. In nomine Domini ! Il faut nous souvenir de la grande multitude qui suivait Notre-Seigneur, et du petit nombre qui persévéra auprès de lui. Je dis qu'il nous en faut souvenir pour honorer l'état de son divin intérieur en ces rencontres (26 août 1642, Annecy). »
Dans cette pensée, il n'attendait pas quelquefois qu'on sortît de soi-même, et il prenait l'initiative, soit pour refuser ceux qu'il ne prévoyait pas devoir persévérer, soit pour renvoyer les incorrigibles. « Quelle est la communauté, écrivait-il, qui ne refuse ceux qui se présentent sans avoir les qualités requises ? ou qui ne renvoie ceux qui ne se comportentpas bien? Je me trouvai il y a quelque temps en la présence d'un grand prélat qui savait ce que c'est que des communautés, auquel on parlait d'une, et on la louait de ce qu'elle ne renvoyait jamais aucun de ceux qu'elle avait une fois reçus. Sur quoi ce prélat s'exclama et dit : t 0 pauvre communauté ! tu ne tends guère bien à ta perfection, puisque toutes sortes de sujets te sont bons ! t Tous les arbres qu'on plante ne viennent pas bien, et tous les grains *que le laboureur sème ne poussent pas. Le royaume de Dieu est comparé au rets jeté dans la mer, qui prend de bons et de mauvais poissons, dont le pêcheur retient les bons et rejette les autres à la mer. Le Fils de Dieu ne reçut pas en sa compagnie tous ceux qui s'y présentèrent. Il n'usa point de son autorité pour retenir ceux qui s'en voulurent retirer ; mais il mit le marché en main de ceux qui lui restaient, leur disant : Numquid et vos vultis abire cura Mis? Que s'il n'en chassa pas Judas, c'est pour ce qu'il devait être le principal instrument de sa passion.
« Je vous dis ceci afin que le fassiez entendre à ceux qui sont dans les sentiments contraires, et à ceux qui sont disposés d'entrer dans la Compagnie, et à leurs parents. Le Fils de Dieu informait ses apôtres de tous les risques qu'ils couraient, et je
pense que les Missionnaires feront bien d'en user de la sorte, et d'honorer la simplicité et la candeur de Notre-Scigncur en cela comme eu toutes choses. — Oui, mais plusieurs resteront scandalisés de cette conduite, cl n'entreront point dans la Compagnie. — Je réponds 1° que ce sera un scandale reçu, si Ton peut appeler scandale ce qui se pratique par toutes les communautés de l'Église de Dieu qui sont bien réglées ; 2° qui' si c'esl Noire-Seigneur qui les appelle, ils ne laisseront pas de venir par la crainte d'être l'envoyés; et si ce n'est pas lui, nous devons être bien aises qu'ils n'entrent point dans la Compagnie, laquelle n'en doit pas désirer d'autres que ceux que Dieu lui enverra, parce que les autres n'y feront jamais rien qui vaille (28 août 1G56). »
Il écrivait plus éncrgiqucmcnt encore à propos du renvoi des sujets dangereux : « Notre séminaire se remplit. Je pense que Notre-Scigncur donne cela à quelque lidélilé qu'il voit dans la Compagnie de la purger des incorrigibles. Un de céans me disait que six des meilleurs ne Faisaient pas tant de bien dans la Compagnie qu'un seul incorrigible y fait de mal... Il faut purger îa Compagnie. Dix tels qu'il les faut en vaudront cent, et cenl n'en valent pas dix qui ne sont pas bien appelés, ou qui ne répondent pas au dessein de Dieu (25 décembre 1642)... Purgeons, oui purgeons la Compagnie des personnes profanes et qui ne sont pas agréables aux yeux de Dieu, et il l'augmentera et la bénira. Dieu voulant l'aire mettre à mort environ 3,000 hommes qui avaient adoré Je veau d'or, et Moïse l'en voulant empêcher par ses prières, il lui répondit : Dimitte me ut ïrascatur furor meus contra cos, faciamque te in gentem magnant. Selon cela, diminuer le nombre de ceux qui offensent Dieu dans une Compagnie, c'esl augmenter la même • Compagnie eu vertu et en nombre, parce que l'on accourt aux . Compagnies bien réglées et vertueuses. — Oui, mais les chassés s'en vont écrire et l'aire rage contre la Compagnie ! — Ils ne nous feront pas plus de mat que Dieu ne voudra qu'ils nous en lassent; cl le mal qu'ils nous feront nous tournera à bien. Et puis ne serions- nous pas indignes de servir Dieu en la condition où nous sommes, si, pour empêcher qu'une personne nous fasse du mal, nous Souffrions qu'elle altérât le service et
la gloire de Dieu parmi nous ? Souvcnez-"vons que le déchet de a plupart des communautés vienj de la lâcheté des supérieurs i ne lenir renne, et pour ne les purger pas des dyscoles et incorrigibles (20 mars 1013, à Home.)»
Pour prévenir la triste nécessité de ces mesure? extrêmes, nous avons dit que te Saint veillait soigneusement à l'éducation de ceux qu'il admettait au séminaire interne. Il ne manquait pas de tout animer, de tout soutenir de sa vivante et \ uiss;: nie parole. « Quiconque veut vivre en communauté, disaitil, ( oit se résoudre de vivre comme un pèlerin sur la terre ; foire fou pour Jésus- Christ; de changer de mœurs, de mortifier toutes ses passions, de chercher Dieu purement, de s'assujettir à un chacun comme le moindre de tous; de se persuader qu'il est venu pour servir, et non pour gouverner ; pour souffrir et travailler, et non pour vivre en délices et en oisiveté. Il doit savoir que Ton y est éprouvé comme l'or en la fournaise, qu'on ne peut y persévérer si l'on ne veut s'humilier pour Dieu, et se persuader qu'en ce faisant on aura un véritable contentement en ce monde, et la vie éternelle en l'autre. »
Tout lui était occasion d'inspirer aux siens les dispositions les plus héroïques. Apprenait-il qu'un Missionnaire avait été maltraité dans un pays étranger, il leur en faisait le récit, et il ajoutait : « Plaise à Dieu, mes Frères, que tous ceux qui viennent pour £tre de la Compagnie, y viennent dans la pensée du martyre, et dans le désir de souffrir la mort et de se consacrer totalement au service de Dieu, soit pour les pays éloignés, soit pour celui-ci, ou pour quelque autre lieu que ce soit où il plaira à Dieu de se servir de la pauvre petite Compagnie! Oui, dans la pensée du martyre! Oh ! que nous devrions demander souvent cette grâce à Notre-Seigneur ! Hélas ! Messieurs et mes Frères, y a-t-il rien de plus raisonnable que de se cousumer pour celui qui a si libéralement donné sa vie pour nous? Si Notre-Seigneur nous a aimés jusqu'à ce point que de mourir pour nous, pourquoi n'auronsnous pas la même affection envers lui, pour la mettre à effet si l'occasion s'en présente? Nous voyons tant de papes qui les uns après leL autres oni été martvrisés ! N'est-ce pas une
chose étonnante de voir des marchands qui, pour un petit gain, traversent les mers et s'exposent à une infinité de dangers? J'étais dimanche passé avec un qui me disait qu'on lui avait proposé d'aller aux Indes, et qu'il était résolu d'y aller. Je lui demandai sïl y avait du péril : il me dit qu'il y en avait plusieurs très-grands ; qu'il était vrai qu'un marchand de sa connaissance en était venu, mais qu'un autre y était demeuré. Je disais alors en moi-même : Si cette personne, pour aller chercher quelque pierre de prix et faire quelque gain, se veut ainsi exposer a tant de dangers, combien plus le I devons-nous faire pour porter la pierre précieuse de l'Évan- '. gile et gagner des âmes à Jésus-Christ ! » j
Quant aux études, il voulait qu'elles se fissent avec moderation et humilité :• Le désir d'apprendre est bon, écri-l vail-il (18 juillet 1659), pourvu qu'il soit modéré... Souvenez-vous de l'avis de saint Paul qui nous recommande d'être sobres en la science. La médiocrité suffit, et celle qu'on veut avoir au-delà est plutôt à craindre qu'a souhaiter pour les ouvriers de L'Évangile, parce qu'elle est dangereuse, elle enfle, elle les porte a paraître, à s'en faire accroire, et enfin à éviter les actions humbles, simples et familières, qui pourtant sont les plus utiles. C'est pourquoi Notre- Seigneur prit des disciples qui n'étaient pas capables d'en faire d'autres... Si nous travaillons au salut des âmes dans l'esprit de Notre-Seigneur, il nous donnera les lumières et les grâces qu'il faut pour y réussir. Si vous ne voulez savoir que Jésus Christ crucifié, si vous ne voulez vivre que de sa vie, ne doutez pas qu'il ne soit lui-même votre science et votre opération. » — < Savants et humbles, disait-il encore dans une conférence, voilàle trésor de la Mission, comme bons et pieux docteurs sont le trésor de l'Eglise. »
Il craignait le passage des exercices purement spirituels du séminaire aux études, et il multipliait ses instructions pour que les jeunes étudiants ne diminuassent pas en ferveur à mesure qu'ils croissaient en connaissance. Il disait : « Comme un verre qui de la chaleur du fourneau passe dans un lieu froid court risque de se casser; de même un jeune hommi Ueu du NCtteiliumeott de vigilant ai rta pri&e*
nu tumulte d'une classe, court risque de se déranger.
/ donc de conserver votre première chaleur, et erapôchei que la nature ne reprenne insensiblement Le dessus. Echauffe! la volonté à proportion que l'entendement est éclairé d'une nouvelle connaissance, et servez-vous de l'étude comme d'un moyen de vous élever à Dieu. Que la lumière de l'esprit devienne un feu dans le cœur. Croyez bien que la science la plus utile au prochain naît du fond de la piété. Fuyez la curiosité, cette peste de la vie spirituelle, qui a introduit tous les maux dans le monde. Fuyez le désir excessif de savoir, qui desséche la dévotion et ferme l'âme aux lumières du ciel. J'ai remarqué que les personnes grossières et ignorantes font communément mieux l'oraison que les hommes savants. Dieu prend plaisir à se communiqner aux simples, parce qu'ils sont plus humbles que les doctes, toujours si remplis d'eux-mêmes. Je souhaiterai que vous eussiez tous autant de science que saint Thomas, mais «à la condition d'avoir l'humilité de ce saint docteur.' L'orgueil perd les saints comme il a perdu les anges, et la science sans humilité a été de tout temps pernicieuse à l'Église. Aimez donc cette sainte vertu et n'allez pas vous en faire accroire. Le plus petit démon d'enfer en sait plus que le plus subtil philosophe et que le plus profond théologien de la terre. Dieu n'a point besoin des savants pour faire ses œuvres ; il les' rejette, au contraire, quand ils sont superbes, et leur préfère des idiots, des femmes même, comme il a fait dans le siècle passé pour réformer un ordre très-célèbre dans l'Église. Pour conclure, employez votre jeunesse à vous mettre frétât de servir lu prochain. Ne perdez point de temps, parce que l'ouvrage presse et excède infiniment le nombre des ouvriers. Les peuples de la campagne se damnent faute d'instruction, et la plus grande partie de la terre est encore ensevelie dans les ténèbres de l'infidélité. Etudiez donc, tâchez d'acquérir de la science, mais sans perdre l'humilité. » ..„., -z En mômetemps qu'il condamnait une curiosité vaine, il prémunissait sa Compagnie contre la sensualité. «Malheur, disaitil à celui qui cherche ses satisfactions 1 Malheur u celui qui fuit iiêcret*lenriiyutreuvera de il pwaniea qu'uilei l'accabla
ront. Celui qui fait peu d'état des mortifications extérieures,! disant que les intérieures sont beaucoup plus parfaites, fait assez connaître qu'il n'est point mortifié, ni intérieurement ni extérieurement.»
« J'ai remarqué, disait-il une autre fois, en la plupart de. ceux qui l'ont banqueroute à leur vocation, du relâchement en deux choses : la première est le lever du matin, auquel ils ne sont point exacts; et la seconde, l'immodestie des cheveux, les laissant trop croître, et se portant insensiblement à d'autres semblables vanités, i
On vient de voir l'importance que le Saint attachait au lever et à l'oraison du matin. Voici sur ce sujet une longue lettre qu'il écrivit aux supérieurs de ses maisons, le 15 janvier 1G50: « Vous savez que toutes choses de ce monde sont sujettes à quelque altération, que l'homme môme n'est jamais en mémo état, et que Dieu permet souvent du déchet dans les Compagnies les plus saintes. Il en est aussi arrivé en quelques-unes de nos maisons, dont nous nous sommes aperçus depuis quelque temps par les visites qui ont été faites, sans que d'abord nous en ayons connu la source. Il a fallu, pour la découvrir, un peu de patience et détention de notre part. Enfin Dieu nous a fait voir que la liberté de quelques-uns à reposer davantage que la règle ne porte, a produit ce mauvais effet; d'autant que, ne se trouvant pas à l'oraison avec les autres, ils étaient privés des avantages qu'il y a de la faire en commun, et souvent ils n'en faisaient point, ou peu, en particulier. De là venait que telles personnes étant moins attentives sur elles, leurs actions étaient plus languissantes, et la communauté inégale en ses pratiques.
« Pour remédier à ce désordre, il en faut ôter la cause ; et à cet effet recommander l'exactitude du lever, et y faire tenir la main ; en sorte que peu à peu chaque maison change de face, se rendant plus affectionnée au règlement, et que chacun en particulier soit plus soigneux de son bien spirituel. Ce qui nous a donné sujet de faire notre première conférence en cette nouvelle année sur cette première action de la journée, pour nous confirmer davantage dans la résolution de nous lever tous indispensablement dès quatre heures. Les heureuses suites
de cette fidélité et les inconvénients qui arrivent du contraire nous ayant servi de motifs en notre entretien, j'ai vous en devoir l'aire part. J'y ai joint les objections et les pèses qu'on peut faire là dessus, et les moyens dont ou peut rvir, a ce quevousen donniez connaissance à votre famille! pour la maintenir dans le même usage, ou pour l'y faire' entrer, si elle n'y était pas, afin qu'elle participe au même bonheur.
i Le premier avantage qui revient de se lever au moment que l'on entend le réveil, est que Ton accomplit la règle, et par conséquent la volonté de Dieu. — 2° L'obéissance rendue à cette heure étant d'autant plus agréable au Seigneur qu'elle est prompte, elle attire aussi ses bénédictions sur les autres actions du jour, comme il parait en la promptitude de Samuel qui, s'étant levé trois lois en une nuit, en a été loué du ciel et de la terre, et grandement favorisé de Dieu. — 3- La première des bonnes œuvres est la plus honorable. Or, tout honneur étant dû à Dieu, il est raisonnable de lui donner celui-là. Si nous le lui refusons, nous donnons la première part au diable, et le préférons à Dieu. Do là vient que ce lion rôde le matin autour du lit pour attrapper cette action, afin que, s'il ne peut avoir autre chose de nous pendant le jour, il se puisse pour le moins vanter d'avoir eu la première action. — 4U On contracte l'habitude quand on s'accoutume à l'heure. Elle fait que peu après on est prompt au réveil, et elle sert même d'horloge aux lieux où il n'y en a pas, et on n'a pas de peine à sauter du lit ; et au contraire la nature se prévaut des avantages qu'on lui donne : reposant un jour, elle demande le lendemain la même satisfaction, et la demandera tandis qu'on ne lui ôtera pas tout a l'ait l'espérance. — ôu Si Notrc-Seigneur a quitté le paradis et s'est réduit en celte vie en une telle pauvreté qu'il n'avait pas où reposer sa tète, combien davantage devons-nous quitter un lit pour aller à lui ? — 6" Un sommeil réglé sert à la bonne dispi lion du corps et de l'esprit, et qui dort longtemps se rend efféminé. Aussi les tentations arrivent en ce temps-là. — 7° Si la vie de l'homme est trop courte pour servir Dieu dignement et pour réparer les mauvais usages qu'il a faits de la nuit, c'est chose déplorable de
vouloir encore retrancher du peu de temps que nous avons pour cela. Un marchand se lève de bon matin pour devenir riche, tous les instants lui sont chers ; les voleurs en font bien autant, et passent les nuits pour surprendre les passants : faut-il que nous ayons moins diligence pour le bien qu'ils n'en ont pour le mal ? Les mondains font leurs visites dès le matin et se trouvent au lever d'un grand avec grand soin : mon Dieu, quelle honte, si la paresse nous fait perdre l'heure assignée pour converser avec le Seigneur des seigneurs, notre appui et notre tout ! — 8° Quand on assiste à l'oraison et aux répétitions, on participe aux bénédictions de Nôtre- Seigneur qui s'y communique abondamment, se trouvant, comme il dit, au milieu de ceux qui sont assemblés en son nom. Le matin est le plus propre pour cette action et le plus tranquille de la journée. Aussi les anciens ermites et les saints, à l'exemple de David, l'ont employé à prier et à méditer. Les Israélites se devaient lever le matin pour recueillir la manne ; et nous qui sommes sans grâces et sans vertu, pourquoi ne ferions-nous pas de même pour en avoir? Dieu ne départ pas en tout temps également ses faveurs. Certes, depuis qu'il nous a l'ait la grâce de nous lever tous ensemble, nous voyons céans plus de ponctualité, de recueillement et de modestie, ce qui nous fait espérer que tant que ce bel ordre durera, la vertu ira toujours croissant, et que chacun s'affermira davantage dans sa vocation. La nonchalance en a fait sortir plusieurs qui, ne se pouvant dorloter à souhait, ne pouvaient s'affectionner à leur état. Quel moyen d'aller volontiers à l'oraison, si l'on ne se lève qu'à regret? de méditer utilement, quand on n'est à l'église qu'à demi et seulement par bienséance? Au contraire, ceux qui ont affection au lever persévèrent d'ordinaire, ne se relâchent guère et font d'heureux progrès. La grâce de la vocation tient à l'oraison, et la çrâce de l'oraison à celle du lever. Si donc nous sommes fidèles à cette première action, si nous nous trouvons ensemble devant Kotre-Seigneur et nous présentons ensemblement à lui, ainsi que faisaient les premiers chrétiens, il se donnera réciproquement à noua, il nous éclairera de ses lumières, et fera luimême en nQua et par non* m bien* qua nous uyqd* ouli*
gation de <aire en son Église ; enlin il nous fera la grâce d<y parvenir au degré de perfection qu'il désire de nous pour le pouvoir un jour pleinement posséder dans i'éterniti- «les siècles. - Voilà, Monsieur, combien il est important que la communauté se lève exactement à quatre heures, puisque l'oraison tire sa valeur de cette première action, et que les autres actions ne valent que ce que l'oraison les fait valoir. Celui-là le savait bien qui disait que de 6on oraison il jugeait quel serait le reste de sa journée.
« Mais d'autant que la délicatesse de quelques-uns ne se rendra pas sans réplique, parce qu'elle n'est pas sans prétexte, je prévois qu'elle me dira qne la règle du lever ne doit pas également obliger telles personnes de faible complexion que telles qui sont plus robustes, et que celles-là ont besoin d'un plus long repos que les autres. — A quoi j'oppose et l'avis des médecins, qui tous soutiennent que sept heures de repos suffisent à de telles personnes, et l'exemple de tous les Ordres de l'Église qui ont leur repos limité à sept heures. Aucun n'eu prend davantage ; il y en a même qui n'en ont pas tant, et la plupart ne l'ont qu'interrompu, car ils se lèvent une ou deux fois pour aller au chœur. Et ce qui condamne notre lâcheté, c'est que les Filles de Sainte-Marie, —j'excepte les malades qui sont à l'infirmerie, — quoiqu'elles soient faibles et élevées plus délicatement, n'ont pas un plus grand privilège. — Mais ne reposent-elles pas quelquefois plus qu'à l'ordinaire ? — Non ; jamais je ne l'ai ouï dire.
« Une autre me dira: « Monsieur, faut-il se lever quand on se sent incommodé? J'ai eu un grand mal de tête, une douleur de dents, un accès de fièvre qui m'ont empêché de dormir presque toute la nuit. » — Oui, mon cher ami, il faut se lever, si vous n'êtes à l'infirmerie, ou si vous n'avez ordre de rester plus longtemps dans votre lit. Car, si sept heures de repos ne vous ont pas soulagé, une ni deux prises de votre propre mouvement ne vous guériront pas. Mais, quand en effet vous seriez soulagé, il est expédient que vous donniez gloire à Dieu comme les autres, et que là vous représentiez votre besoin au supérieur t autrement nous serions toujours à recommencer, parce qu« souvent plusieurs sentant oualqua iacommocUtéi •«
d'autres pourraient feindre d'en avoir pour se délicater ; ainsi ce serait une continuelle occasion de désordre. Si l'on a manqué de dormir une nuit, la nature saura bien se réparer une antre.
« — Entendez-vous aussi, Monsieur, répliquera quelqu'un, retrancher cette sorte de repos pour ceux qui arrivent de voyage? »
« — Oui, pour le matin. Que si le supérieur juge que îalnssitude soit telle qu'elle ait besoin de plus de sept heures de repos, il les fera coucher le soir plus tôt queles autres. « — Mais s'ils arrivent trop tard et trop harassés? » — En ce cas, il n'y aura pas de mal de les faire reposer le matin, car la nécessité cri cela sert de règle.
- — Quoi! se lever tous les jours à quatre heures! et la coutume est de reposer une fois la semaine, ou au moins en quinze jours, afin de se refaire un peu ! cela est bien fâcheux et capable de nous faire malades. » — Voilà le langage de l'amourpropre, et voici ma réponse : Notre règlement et la coutume veulent que nous nous levions tous en même temps. S'il y a eu du relâchement, ce n'est que depuis peu, et seulement dans quelques maisons, par l'abus des particuliers et par la tolérance des supérieurs ; car, en d'autres maisons, la pratique du lever a toujours été fidèlement gardée : aussi ont-elles toujours été en bénédiction. De penser qu'on soit malade pour ne pas donner quelque intervalle à cette exactitude, c'est une imagination : l'expérience fait voir le contraire. Depuis que tous se lèvent, nous n'avons ici aucuns malades qui ne le fussent auparavant, et nous n'en avons point ailleurs. Mais nous le savons, et les médecins le disent, que trop dormir nuit aux pituiteux efaux cacochymes.
« Que si finalement on objecte qu'il peut y avoir quelque affaire qui empêchera quelqu'un de se coucher à neuf heures, et même à dix, et qu'il est raisonnable qu'il prenne le matin le repos qu'il a perdu le soir, je réponds qu'il faut éviter, autant qu'il est possible, les empêchements pour se retirer à l'heure ; et, si on ne le peut pas, c'est si rarement, que la privation d'une ou deux heures de repos n'est pas considérable en comparaison du scandale que l'on donne en demeurant au lit lorsque les autres sont à l'oraison.
« N'ai-jc pas tort de mïtre si fort étendu pour montrer l'importance et l'utilité du lever, puisque votre famille csl peut être une des plus ferventes et des plus régulières de toute la Compagnie ? Cela étant, mou dessein n'est pas non plus de lui persuader autre chose qu'une tendre reconnaissance de la fidélité que Dieu lui donne. Mais, si elle est tombée dai défaut que nous combattons, j'ai raison, ce me semble, de l'inviter à se relever, et de vous prier, comme je le fais, d'y tenir la main. En voici brièvement les moyens pour vous et pour elle.
« Les siens sont : 1° De se convaincre que l'exactitude du lever est une pratique des plus importantes de la Compagnie ; tel qu'est le commencement, tel est le reste du jour. 2° De se bien donnera Dieu le soir en se couchant, lui demandant la force de se vaincre le malin sans aucun retardement, invoquant a cet effet la protection de la sainte Vierge par un Ave Maria, à genoux, et se recommandant à son ange gardien: plusieurs se sont bien trouvés de cette pratique. 0° Se représenter que la cloche est la voix de Dieu ; et, au moment qu'on l'entend, se jeter en bas du lit, taisant le signe de la croix, se prosterner par terre en la baisant, adorer Dieu unanimement avec le reste de la communauté qui en même temps l'adore; et, quand on y manque, s'imposer quelque pénitence : il y en a qui se sont disciplinés autant de temps qu'ils en avaient perdu à disputer avec le chevet. Enfin, le dernier moyen pour chaque particulier, est de ne jamais démordre de cette exactitude; car, plus on diffère, plus on s'y rend inhabile.
« Les moyens généraux qui dépendent de vos soins et des officiers de la maison sont : 1° Qu'il y ait un excitateur qui aille de chambre en chambre donner de la lumière quand il en iaut, et dire hautement Benedicamus Domino, et le répéter jusqu'à ce que l'on réponde; qu'après cela un autre fasse la visite, et même une double visite, quand la communauté est grande, et que ceux qui sont nommés pour cela le fassent exactement. 2° Que ceux qui font la visite tiennent ferme, et ne permettent à personne de reposer après quatre heures du malin, sous quelque prélexle que ce soit, hors l'infirmerie, s'il y en a ; sinon en cas de nécessité. L'exactitude du lever a
368 VERTUS ET DOCTRINE DE S. VINCENT DE PAUL. f
été trouvée si belle et si utile, qu'on a jugé que ceux qui n'y j étaient pas fidèles ne devaient pas être employés aux charges j de la Compagnie, parce que leur exemple serait bientôt suivi ■ dans ce relâchement, et qu'ils auraient mauvaise grâce de prendre pour eux ce qu'ils seraient obligés de refuser aux autres. Plaise à Dieu nous pardonner nos manquements passés | et nous faire la grâce de nous en corriger, en sorte que nous soyons comme ces bienheureux serviteurs, que le Maître trouvera veillants quand il viendra ! « Je vous dis en vérité, dit Notre- Seigneur, qu'il les fera asseoir à sa table et qu'il les servira ; et s'il vient pareillement à la seconde veille et à la troisième, et qu'il les trouve ainsi, bien heureux sont ces serviteurs-la ! en vérité je vous dis qu'il les commettra sur tous ses biens. »
Le Saint recommandait encore l'uniformité dans les sentiments, dans les volontés et dans les actions. « Nous n'aurons garde, disait-il de nous élever et de prétendre surpasser les autres, car cela détruit l'amitié, introduit l'envie, engendre les aversions. Si jusqu'à présent nous avons entrepris d'exceller, au nom de Dieu, que cela ne nous arrive plus. Si je puis aller bien haut dans mes pénétrations et dans mes discours, je n'irai qu'à la moitié ; si je puis porter une action à un degré extraordinaire ou faire paraître ma science ou mon industrie par dessus le commun, à bas tout cela ! Notre-Seigneur n'a pas agi de la sorte. Il s'est accoutumé, tout puissant qu'il était, à la portée des faibles. Si j'ai deux conceptions, l'une belle et subtile, l'autre plus basse et moins apparente, je prendrai celle-ci et renoncerai à la première. Ajustons-nous à la médiocrité. Que le savant paraisse savoir sobrement, et que le fort qui travaille, travaille humblement. Car tout ce qu'on dit et qu'on fait à l'égard du pauvre peuple en esprit relevé, est vain et inutile ; cela passe par dessus sa tête, le vent l'emporte par dessus les maisons. Que font les prédicateurs qui étalent des matières nouvelles, curieuses et étranges, avec des sons de voix graves ou lamentables? que font-ils? Ils émeuvent un peu le8 sentiments de la nature, mais ils ne donnent pas la vie aux morts, ni les lumières de l'Evangile aux peuples ignorants. Tâchons de faire nos exhortations le moins doctement qu'il s©
pourra et avec moins d'éloquence, pour nous conformer aux antres qui pré< tient, mais qui ont moins de science et de talent.. Chacun peut s'approcher de la médiocrité, mais la hauteur, peu y peuvent atteindre. L'esprit haut peut s'abaisser a un point médiocre, et l'esprit bas s'élever au môme degré ; ce qui bannira loin de nous l'envie, l'émulation et les médisances, et qui fera l'union et l'uniformité dans nos personne.' et dans nos
« Établissons-nous dans cet esprit, si nous voulons avoir en nous l'image de l'adorable Trinité, si nous voulons avoir un saint rapport au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Qu'est-ce qui fait l'un ite et la conformité en Dieu, si ce n'est l'égalité et la distinction des trois personnes ? Et qu'est-ce qui fait leur amour, si ce n'est leur ressemblance ? Et si l'amour n'était entre eux, qu'auraient-ils d'aimable ? dit le bienheureux évéque de Genève. L'uniformité est donc dans la sainte Trinité : ce que le Père veut, le Fils le veut ; ce que le Saint-Esprit fait, le Père et le Fils le font ; ils agissent de même, ils n'ont qu'une même puissance et une même opération. Voila l'origine de la perfection et notre modèle. Rendons-nous uniformes, et nous serons plusieurs comme si nous n'étions quun, et nous aurons la sainte union dans la pluralité. Voyons en quoi nous didérons les uns des autres, pour tâcher de nous ressembler tous et de nous égaler tous ; car la ressemblance et l'égalité engendrent l'amour, et l'amour tend à l'unité (13 mai 1659)., »
Pour porter les siens à s'aider mutuellement dans la pratique des règles, pour établir entre eux une sorte de fidélité solidaire et n'avoir point ensuite à sévir contre les infracteurs, Vincent les engageait à se donner des avertissements soit privés, soit publics.
Sur les avantages des avertissements, il disait : « Si nous avions quelque souillure au visage, ne trouverions-nous pas mauvais qu'on ne nous en dit un mot, et ne serions-nous pas bien aises qu'on nous en avertit pour l'ôter, et pour n'être pas exposés à la risée de ceux qui nous pourraient voir en cet état ? Hélas ! nous sommes aveugles en ce qui nous regarde, et souvent nous ne connaissons point nos fautes ; et
n'aurions-nous pas sujet de nous plaindre de ceux qui sont chargés de notre conduite, si, connaissant nos fautes, ils ne nous en disaient mot. ne nous jugeant pas capables et assea mortifiés pour profiter de leurs avertissements? Qui sera la personne qui, considérant d'un côté l'avantage qu'il y a d'être averti, et d'un autre côté le désavantage qu'il y a d'être privé de cette charité, ne dise : « Oh ! je veux être averti, et c'est le plus grand bien qu'on me puisse faire. Quoi ! tout le monde aura connaissance de mes fautes, pendant que je serai le seul à les ignorer ?... » Sans doute, il ne faut point s'étonner de sentir répugnance à être averti, car il se trouve peu de personnes qui ne se sentent émues lorsqu'elles entendent parler de leurs fautes, parce que la nature étant amoureuse d'ellemême, elle ne peut qu'elle n'en ait de la peine. Mais il la faut accoutumer, et se punir quand on s'aperçoit être tombé en foute et n'avoir pas bien pris l'avertissement... Oh ! c'est une clef de la vie spirituelle que de vouloir bien être averti, que de bien prendre les avertissements, et d'estimer que, si on nous connaissait tels que nous sommes, on nous ferait voir bien d'autres fautes. Car, si nous nous regardions de près, nous trouverions qu'il n'y a personne sur la terre plus méchant que nous. Et parce que nous négligeons de nous regarder, à raison des laideurs que nous apercevons en nous, les avertissements nous font voir ce que l'amour propre nous cachait ; et si nous les prenons bien, peu à peu nous arriverons à une grande perfection. Si nous étions malades, ne serions-nous pas bien aise qu'on le mandât à notre père, qu'on le déclarât au médecin, et qu'on l'instruisît à fond de l'état de notre maladie, et qu'on en avertit à la maison? Et pourquoi ? sinon afin de recevoir du soulagement ? Or, le péché rend nos âmes malades d'une maladie mortelle : pourquoi donc ne serons-nous pas bien aises qu'on en donne avis à nos supérieurs, qui sont nos médecins spirituels et qui peuvent y appomr remède (15 mars 1018, aux Filles de la Charité) ? >»
Et il ajoutait : « Mais, dira quelqu'un, un tel dit que j'ai fait telle faute, et cependant cela n'est pas ; ou bien, il a ajouté un point qui n'est pas conforme à la vérité. i — Je réponds a
eeïa que la chose est vraie ou ne l'est pa3 : si elle est vraie, nous n'avons pas sujet de trouver mauvais qu'on non? en avertisse ; au contraire, nous devons nous humilier et nous :<t. Si elle n'est pas vraie, eh bien, voilà une occasion ■ ni" la divine Providence nous présente pour souflYir et pra- I s vertu héroïque. Que si l'on exagère un peu
■; que l'on ajoute quelque circonstance, il faut de même cla patiemment. Le Fils de Dieu, qui était Finno même, dites-moi, mes Frères, comment a-t-il souffert les fausses accusations portées contre lui ? Vous le savez, je n'ai que l'aire de vous le dire. Et pourquoi donc serions-nous si clidtîfs cl si misérables que de ne vouloir pas souffrir les avis qui nous sont donnés! — Il est vrai qu'on n'est pas toujours maître de soi, et que l'on ne peut empêcher un premier mouvement. Quand on avertit certaines personnes, vous les voyez en même temps changer de visage. Qu'est-ce que cela? sinon un premier mouvement de la nature, mouvement non coupable, et dont, fût- on un saint Paul, on n'est pas toujours maître. Mais si l'esprit, venant à rentrer en soi-même, ne le réprime pas, oh ! c'est alors qu'il y a péché. Et c'est en cela que Ton voit la différence de la partie animale d'aven la raisonnable. — Oh ! sus, misérable que je suis ! J'ai bien sujet de me confondre devant Dieu, et d'autant plus qu'il n'y a pas de péché qui se commette dans la maison dont je ne sois coupable ! Encore aujourd'hui, j'ai été si misérable que de me laisser aller à quelque complaisance ! — C'est l'amour-propre qui empêche que Ton ne reçoive les avertissements comme il faut ! Otez la propre volonté, dit saint Bernard, et il n'y aura plus d'enfer. Donnons-nous à Dieu tout de bon pour souffrir tous ks avertissements qui nous seront adressés ((J Juin 1656). »
Le Saint voulait qu'on avertit même les supérieurs. Un de ceux-ci s'étant plaint à lui d'un de ses subordonnés, il lui répondit : « C'est un petit exercice que Notre-Seigncur vous a envoyé pour vous façonner à la bonne conduite des personnes qui vous sont commises. Cela vous fera comme entrevoir combien grande a été la bonté de Noîre-Seigneur à supporter ses apôlies et ses disciples, lorsqu'il était sur la teire, et coin-
bien il a eu à souffrir des bons et de? mauvais. Gela mémo vous fera voir que les supériorités ont leurs épines, comme les autres conditions, et que les supérieurs qui veulent bien faire leur devoir de parole et d'exemple ont beaucoup à souffrir de leurs inférieurs, non-seulement des dyscoles, mais encore des meilleurs. Suivant cela, donnons-nous à Dieu pour le servir en cette qualité, sans prétention d'aucune satisfaction du côté des hommes. Xotre-Seigneur nous en donnera assez, si nous travaillons comme il faut à nous rendre plus exacts à l'observance des règles et à l'acquisition des vertus propres aux vrais Missionnaires, surtout à celle de l'humilité et de la mortification. Et il me semble, Monsieur, que vous ferez bien de dire à ce bon prêtre, lorsqu'il vous fera sa communication, ou en quelque autre rencontre, que vous le priez qu'il voua avertisse de vos manquements ; puisque, dans l'emploi où vous êtes, il ne se peut que vous ne fassiez bien des fautes, non-seulement en qualité de supérieur, mais aussi en celle de Missionnaire et de chrétien ; et vous ferez bien aussi de déclarer de temps en temps à votre famille que non-seulement vous trouvez bon d'être averti par celui de votre maison qui est destiné pour vous faire cette charité, mais que vous auriez peine s'il ne vous avertissait pas, et s'il s'abstenait d'écrire au supérieur général, selon l'usage de toutes les Compagnies bien réglées ; et vous les assurerez que vous ne verrez point les lettres qu'ils m'écriront, ni celles que je leur écrirai. Oh ! Monsieur, que la misère humaine est grande, et la patience nécessaire aux supérieurs ! Je finis en me recommandant à vos prières, que je vous prie d'offrir à Dieu afin qu'il me pardonne les fautes incomparables que je commets tous les jours dans la qualité que j'ai, qui en suis le plus indigne de tous les hommes, et pire que Judas envers Nôtre-Seigneur ! »
L'humble Saint, on le voit, n'avait carde de s'excepter luimême. Aussi dit-il un jour : « Je déclare que ceux qui remarquent des défauts qui vont à la ruine et au dérèglement de la Compagnie, et qui n'en avertissent pas, sont coupables de la ruine et du dérèglement de la même Compagnie. Suivant cela, je dois trouver bon dêtre moi-même averti ; en sorte que,
si je no me corrigeai! pas de quelque défaut scandaleux qui apportât désordre et destruction à la Congrégation, ou bien si j enseignais ou soutenais quelque chose contraire à la doctrine de 1 Église, la Congrégation rassemblée devrait me déposer, et puis chasser. »
\ >ici maintenant la manière de faire les avertis Doivent-ils être publics ? Oui, en trois cas : « l« Quand le mal est si invétéré en celui qui en est coupable, qu'on juge qu'un avertissement particulier lui serait inutile. Nôtre-Seigneur n'avertit pas Judas pour cette raison, sinon en la présence des autres apôtres, et encore fut-ce en termes couverts. Au contraire, il avertit saint Pierre qui le voulait dissuader de sa passion, et il l'appela Satan, sachant bien qu'il en profiterait ; 2° quand ce sont des esprits bons, mais faibles, qui ne peuvent porter une correction pour douce qu'elle soit : une recommandation en général suffit alois pour les redresser ; 3° lorsqu'il y a danger que d'autres se laissent aller à la même faute, si on ne la reprend. Hors cela, je pense que l'avertissement se doit faire en particulier.
« Quand aux fautes qui se commettent à l'égard du supérieur, il en doit avertir l'inférieur, mais en observant deux ou trois choses : 1° Que ce ne soit jamais sur-le-champ, sans quelque nécessité particulière; 2' que ce soit doucement et à propos; 3° que ce soit par forme de raisonnement, lui représentant les inconvénients de sa faute, et cela d'une telle manière qu'il puisse connaître que le supérieur ne lui fait pas cet avertissement par humeur, ni parce que la chose le regarde, mais pour sen bien et pour celui de la communauté (13 août 1650). »
Vincent disait encore: • La première fois qu'on avertit quelqu'un, il faut le faire avec grande douceur et bonté, et prendre bien son temps ; la seconde, avec un peu plus de sévérité et de gravité, et néanmoins avec quelque douceur encore, usant de prières et de remontrances charitables ; et enfin la troisième, avec zèle et fermeté, témoignant même au défaillant ce qu'on sera obligé de faire pour dernier remède. En toute occasion, évitons d'avertir par antipathie, par intérêt propre, par esprit de vengeance: autrement, nous mentirions en disant
que nous avertissons en esprit d'humilité et de charité (29 octobre 1638). »
Naturellement, pour imprimer à sa Gompagnie une telle direction, c'était aux supérieurs des maisons particulières, chargés d'en appliquer les principes, qu'il adressait ses plus fréquentes et pius précises instructions.
Et d'abord il parlait des charges et offices en général, en faisant sentir la responsabilité pesante, pour détourner les ambitions imprudentes du désir d'en accabler leurs épaules :
« Je ne sais comment je dois vous parler sur ce sujet, parce qu'il me regarde. — Ici le Saint fit une pause et s'humilia devant Dieu. — Néanmoins je vous dirai mes petites pensées. Quoique Notre-Seigneurfut le maître naturel de tout le monde, il s'est fait le dernier de tous, l'opprobre et l'abjection des hommes, prenant toujours et partout le dernier rang. Vous croyez peut-être qu'un homme est bien humble et qu'il s'est beaucoup abaissé lorsqu'il a pris la dernière place ? Eli quoi ! un homme s'humilie-t-il prenant la place de Notre-Seigncur ? Oui, mes Frères, la place de Notre-Seigncur c'est la dernière. Celui-là ne peut pas avoir l'esprit de Notre-Seigneur qui désire commander. Ce divin Sauveur n'est point venu au monde pour être servi, mais bien pour servir les autres; ce qu'il a magnifiquement pratiqué, non-seulement durant le temps qu'il demeura auprès de ses parents et chez les personnes qu'il servait pour gagner sa vie; mais même, ainsi que plusieurs saints Pères ont estimé, durant le temps que les apôtres demeuraient avec lui ; les servant de ses propres mains, leur lavant les pieds, les faisant reposer de leurs fatigues. Enfin il reprit ses apôtres qui contestaient entre eux à qui serait le premier, leur disant : « Que celui qui veut être le premier se fasse le dernier et le serviteur de tous. » C'est ce maudit esprit d'orgueil qui possède ceux qui désirent être élevés et avoir la direction sur les autres. Je ne saurais mieux exprimer ce déplorable état, sinon en disant que ces personnes-là ont le diable dans le corps ; car le diable, c'est le père de l'orgueil, duquel elles sont possédées. Que les charges sont dangereuses, ne les eût-on pas ambitionnées ! Qu'il est difficile de s'y
maintenir dans la vortu, à moins de travailler incessamment
à s'anéantir (levant Dieu et à se mortifier en toutes choses ! car le soin et l'embarras des affaires distraient d'aimer Dieu et de s'unir à lui par l'oraison et la récollcction. Aujourd'hui, je disais à un supérieur qui me parlait de quelques-uns qu'il destinait aux charges : « Hélas ! vous les perdez ? » Mais quoi !
an mal nécessaire. J'ai entendu dire a un des plus hommes que j'aie connus (c'est M. le cardinal de Bërulli j'ai expérimenté moi-môme que cet état de priorité est si malin, qu'il laisse de soi et de sa nature une tache vilaine et maudite, qui infecte l'âme et toutes les facultés d'un homme, en sorte que, hors de sa charge, il a toutes les peines du monde à soumettre son jugement et à obéir. Ses paroles, ses gestes sa marche et son maintien retiennent toujours quelque chose qui ressent sa suffisance, à moins, ce qui est rare, qu'il ne soit de ces hommes consommés en Dieu.
« Puis, ce qui doit faire trembler, c'est le compte bien exact que Dieu demande à ceux qui ont charge des autre-, ne fût-ce que d'un Frère que l'on a pour compagnon dans son office. — Oh ! misérable que je suis, que répondrai-je à Dieu pour mon égard, vu qu'il y a si longtemps? Or sus, Dieu me pardonne, s'il lui plaît ! — Oui il faudra rendre compte à Dieu des paroles, actions, postures qui auront pu scandaliser les inférieurs, des fautes qu'ils auront commises par notre faiblesse et notre négligence. — A ce propos, il est rapporté du cardinal Bellarmin, qu'étant archevêque de Gapoue, on vint lui donner avis qu'un évèque de son diocèse était dangereusement malade. Il s'en alla le voir, et l'ayant trouvé dans une grande paix et tranquillité d'esprit, cela l'étonna et lui lit craindre une fatale illusion. Il se résolut de détromper cet évèque et lui dit :< D'où vient, Monseigneur, que vous jouissez d'une si grande paix et si inconnue aux personnes de notre état en pareille occasion? Y avez- vous bien pensé? Avczvouspesé mûrement les paroles de l'Apôtre ? Argue, obsecra, increpa in omni patientia cl doctrinal Est-il bien possible que vous ne vous trouviez point coupable devant Dieu en ce point de si grande conséquence ? Que s'il en est autrement, détrompez-vous, car indubitablement il y a de l'illusion eu votre
fait. » Cela toucha l'évoque, qui, fondant en larmes, s'excita à la contrition, ou plutôt se troubla si fort, qu'il fut nécessaire que l'archevêque le vint voir de rechef et lui donnât la paix par un autre moyen. — 0 mon Dieu ! qui ne tremblera à ce moment redoutable, particulièrement s'il a recherché les emplois ? Je demandais dernièrement à un évoque s'il ne sentait point le poids de sa charge : — « Hélas ! Monsieur, je n'ai pas attendu a cette heure, car, trois semaines après que je fus sacré, je ressentis de poignants remords et j'aurais bien voulu être à recommencer. » — Voilà tôt ou tard l'état de ceux qui se sont élevés aux dignités. Que ferons-nous donc, pour bannir tout à fait de la Compagnie ce maudit et diabolique esprit d'aspirer aux charges ?
t 1° Si quelqu'un parmi nous avait senti ce maudit appétit des offices et priorités, il ne doit cesser de s'affliger par la haire, la discipline et autres mortifications, jusqu'à ce que Dieu lui fasse miséricorde. Il doit s'en aller devant le Saint-Sacrement se plaindre à Dieu : « Ah ! mon Dieu, qu'ai-je fait? A la vérité, je suis rempli de péchés, mais, mon Dieu, pourquoi permettez-vous que je m'éloigne si fort de vous par un esprit maudit et diabolique? Mou Dieu, pardonnez-moi ! » 2° Remercions Dieu de la grâce qu'il nous a faite de ne permettre pas que cet esprit decommandement et de supériorité s'empare de ceux qui sont en charge. Au contraire, tous les supérieurs des établissements de cette petite Compagnie m'écrivent avec instance de les déposer; et, quand je le fais, ils m'écrivent encore avec un si grand témoignage de joie et avec tant de remerciments, qu'il ne se peut rien imaginer davantage. 0 mes Frères, que de bénédictions recevra la Compagnie tant qu'il plaira à Dieu de lui conserver cet esprit, qui est l'esprit d'humilité, l'esprit de Notre-Seigneur ! Il faut en remercier Dieu, et je prie nos Frères de s'en ressouvenir à la communion, et les prêtres à la sainte Messe; et ce serait très-bien fait de célébrer pour cela. 3° Quand l'obéissance nous applique aux charges, à la bonne heure, nous devons nous soumettre. C'est ce que M. de Genève a ordonné : « Lorsqu'une fille, dit-il, sera élue pour quelque office, quoiqu'elle s'en répute indigne, qu'elle se soumette et s'en aille à la grille recevoir la bénédiction, et qu'elle
espère de Dieu les grâces nécessaires pour l'acquit de sa charge; car, quand Dieu nous appelle a un emploi, ou bien il voit en nous les dispositions nécessaires, ou il est résolu de les y
Il disait encore : « Ceux qui sont chargés gémissent sous la faix, parce qu'ils -e sentent faibles pour le porter et se en : incapables de conduire les autres. Si quelqu'un présumait le contraire, il ferait gémir ses inférieurs, parce qu'il manquerait d'humilité et des autres grâces nécessaires pour leur être à ilationet à bon exemple. Les dons de Dieu sont différents, et il les départ ainsi que bon lui semble. Tel est savant qui n'est pas propre pour gouverner, et tel marche à la sainteté qui n'est pas bon pour la conduite. Et partant, c'est à sa divine Providence à nous appeler aux emplois pour lesquels elle nous a donné quelque talent, et non pas à nous à les affecter (5 mai 1658). »
A ceux qui étaient entrés légitimement dans les offices, il prodiguait ensuite ses instructions. Il les engageait d'abord à ger quelque peu leur responsabilité en prenant conseil. « Tant s'en faut, écrivait-il, qu'il soit mauvais deprendreavis des autres, qu'au contraire il est expédient, et même nécessaire, de le l'aire, quand la chose dont il s'agit est de considération, ou lorsque nous ne pouvons seuls nous bien déterminer. Pour ce qui est des affaires temporelles, on prend conseil dequelques avocats ou d'autres personnes du dehors qui soient intelligentes; et pour celles qui regardent le dedans de la maison, on confère avec les officiers destinés pour cela, et aussi avec quelques autres de la communauté, quand on le jugea propos. Et quand cela se fait avec les précautions requises, l'autorité de Dieu, qui réside dans les supérieurs, n'en reçoit aucun détriment; mais au contraire le bon ordre qui s'en suit la rend plus digne d'amour et de respect. Je vous prie d'en user ainsi, et de vous souvenir que lorsqu'il s'agit de changements du d'affaires extraordinaires, on les propose au supérieur général. »
Il écrivait à un autre dans le même sens : i Vivez avec vos confrères cordialement et simplement, en sorte qu'à vous voir ensemble on ne puisse pas juger qui est le supérieur. Nt
résolvez rien pour les affaires, lant peu qu'elles soient considérables, sans prendre leurs avis, particulièrement de votre assistant. Pour moi., j'assemble les miens quand il faut résoudre quelque difficulté de conduite, soit pour les choses S] tuelles et ecclésiastiques, soit pour les temporelles; et quand il s'agit de celles-ci, j'en confère aussi avec ceux qui en prennent le soin. Je prends même avis des Frères en ce qui touche le ménage et leurs offices, à cause de la connaissance qu'ils en ont. Cela fait que Dieu bénit les résolutions qui se prennent ainsi de concert.»
Conseil pris et résolution arrêtée, il voulait qu'on marchât droit et persévérammeut à l'exécution : « Depuis que nous avons recommandé quelque affaire à Dieu, disait-il, et que nous avons pris conseil, nous devons nous tenir fermes à ce quia été résolu; rejetant comme tentation tout ce qui nous pourrait venir contre, avec cette confiance que Dieu ne l'aura point désagréable et qu'il ne nous en reprendra point, pouvant lui dire pour une légitime excuse : « Seigneur, je vous ai recommandé l'affaire, ef j'ai pris conseil, qui est tout ce que je pouvais faire pour connaître votre volonté. « L'exemple du pape Clément VIII fait fort bien à ce propos. On lui avait proposé une affaire de grande importance, qui regardait tout un royaume. On avait député vers lui plusieurs courriers, et un an" s'était passé sans qu'il y eût voulu entendre, quoi qu'on lui eût pu représenter. Il recommandait cependant la chose à Dieu, et il en conférait avec ceux auxquels il avait plus de coniiance, et qu'il estimait les plus capables et les plus éclairés. Enfin, après plusieurs consultations, il prit une résolution avantageuse pour l'Eglise. Et néanmoins, ensuite de cela, il eut un songe dans lequel il lui semblait que Notre-Seigneur lui apparaissait avec un visage sévère, lui reprochant ce qu'il avait fait et le menaçant de l'en punir. A son réveil, étant fort effrayé d'une telle vision, il déclara la chose au cardinal Tolet, lequel, ayant considéré le tout devant Dieu, lui dit qu'il ne s'en devait mettre en aucune peine, que ce n'était qu'une illusion du diable, et qu'il n'avait aucun sujet de craindre, puisqu'il avait recommandé l'affaire à Dieu et pris conseil, qui était tout ce qu'il pouvait faire ; et ce bon pape, s'étant arrêté
à cet avis, ne ressentit plus aucune peine sur ce sujet. • Il recommandait la fermeté, particulièrement dans le maintien des règles : « Ceux qui sont en charge doivent tenir ferme dans les observances, et se donner surtout de garde d'être cause du relâchement par le défaut de fermeté et d'exactitude. Entre tout ce qui peut faire déchoir \q> communautés de leur bon état, je n'ai rien vu qui fût plus dangereux que lorsqu'elles étaient gouvernées par des supérieurs ou autres officiers trop mous, et qui désiraient complaire aux autrefaire aimer. Comme les mauvais succès d'une guerre s'attribuent ordinairement au général de l'armée, ainsi les défauts d'une Compagnie viennent ordinairement des manquements du supérieur; et, au contraire, le bon état des membres dépend delà bonne conduite du chef. J*ai vu une communauté des plus régulières qui lussent dans l'Église, déchoir en moin> de quatre ans par la nonchalance et lâcheté d'un supérieur. Si donc tout le bien d'une communauté dépend des s certainement on doit bien prier Dieu pour eux, comme étant chargés et ayaut à rendre compte de tous ceux qui sont sous leur conduite.»
Du supérieur dépend non-seulement la bonne conduite de ses confrères, mais aussi, dans les séminaires, la bonne éducation des jeunes ecclésiastiques : « Élevez-les , Monsieur, écrivait-il à un supérieur, dans le véritable esprit de leur condition, qui consiste particulièrement en la vie intérieure, et en la pratique de l'oraison et des vertus : car ce n'est pas assez de leur montrer le chant, les cérémonies, et un peu de morale; le principal est de les former à la solide piété et dévotion. Et pour cela, Monsieur, nous en devous être les premiers remplis, car il serait presque inutile de leur en donner l'instruction, et non pas l'exemple. Nous devons être des bassins remplis, pour faire écouler nos eaux sans nous épuiser ; et nous devons posséder cet esprit dont nous voulons qu'ils soient1 animés, nul ne pouvant donner ce qu'il n'a pas. Demandons- 'v le donc bien à Noire-Seigneur, et donnons-nous à lui, pour ' nous étudier à eon lbrmer notre conduite et nos actions aux 6iennes. Alors votre séminaire répandra une suavité dedans et dehors le diocèse, qui le fera multiplier en nombre et en
bénédictions; et, au contraire, ce serait un grand empêchement à ce bien-la de vouloir agir en maître envers ceux qui sont sous notre charge, ou de les négliger, ou mal édifier : ce qui arriverait, si nous voulions trop nous polir et nous ajuster, nous bien traiter, nous faire considérer et honorer, nous divertir, nous épargner, et nous communiquer par trop au dehors. Il faut être ferme, et non pas rude, dans la conduite, et éviter une douceur fade qui ne sert à rien. Nous apprendrons de Notre-Seigneur comme la notre doit être toujours accompagnée d'humilité et de grâce, pour lui attirer lescœurs, et n'en dégoûter aucun. »
Au supérieur encore il appartient d'assurer le succès des Missions : « Ma grande espérance est que vous contribuerez beaucoup, avec la grâce de Dieu, à sauver ces peuples, et que vos exemples serviront à vos confrères pour s'affectionner à cette bonne œuvre, et pour s:y appliquer aux lieux, aux temps et en la manière qui leur sera prescrite par vous, qui consulterez Dieu comme un autre Moïse, et qui recevrez la loi de lui pour la donner à ceux que vous conduirez. Sou venez- vous que la conduite de ce saint patriarche était douce, patiente, supportante, humble et charitable; et qu'en celle de Notre-Seigneur ces vertus ont paru en leur perfection, afin que nous nous y conformions. »
Au supérieur, par conséquent, de régler la conduite des siens, et pendant le voyage, et pendant les exercices de la Mission : « Vous aurez soin, Monsieur, de la direction de ceux qui sont en votre compagnie, et je prie Notre-Seigneur qu'il vous donne part a son esprit et à sa conduite. Entreprenez donc cette sainte œuvre dans cet esprit ; honorez la prudence, la prévoyance, la douceur et l'exactitude de Notre-Seigneur. Vous ferez beaucoup si vous faites observer le règlement comme il faut, parce que c'est ce qui attire la bénédiction de Dieu sur tout le reste. Commencez donc par l'exactitude aux heures du lever et du coucher, à l'oraison, à l'office divin, aux autres exercices. Û Monsieur, que l'habitude formée de ces choses est un riche trésor, et que le contraire tire d'inconvénients après soi! Pourquoi donc ne mettriez-voui pal peine a N'eus acquitter de cal devoir* pour Dieu, puisque
nous voyons que les personn ;s du monde observent pour la rt si exactemenl l'ordre qu'elles se sont proposé dans a affaires? On voit rarement les gens de justice manquer a se lever, à aller au Palais et en revenir aux heures qui leur sont ordinaires; non plus que les marchands à ouvrir et fermer leurs boutiques. Il n'y a que nous autres eeriésiastiques qui sommes si amateurs de nos aises, que nous ne marchons que selon le mouvement de nos inclinations. »
Si le Saint imposait à ses supéri surs une lourde Charles aidait à la porter par ses encouragements, par les consolations qu'il leur prodiguait dans leurs peines : « Je compatis, écrivait-il alors, aux peines que vous souffrez; mais vous ne devez pas vous étonner des difficultés, et encore moins vous laisser abattre, car on en rencontre partout. C'est assez que deux hommes demeurent ensemble pour se donner de l'exercice; et, quand bien vous demeureriez seul, vous seriez à charge à vous-même, et vous trouveriez en vous de quoi exercer votre patience : tant il est vrai que notre misérable vie est pleine de croix ! Je loue Dieu du bon usage que vous laites des vôtres, comme je me le persuade. J'ai trop reconnu de sagesse et de douceur en votre esprit, pour qu'elle vous manque en ces rencontres fâcheuses. Si vous ne contentez pas tout le monde, il ne faut pas pour cela vous mettre en peine ; car Notre-Seigneur lui même ne l'a pas fait : combien s'en est-il trouvé, et combien s'en trouvera-t-il encore, qui ont trouvé à redire à ses paroles et à ses actions ! »
Il écrivait encore : «Je sais assez combien il y a à souffrir dans L'office où vous êtes, et je prie Notre-Seigneur qu'il vous fortifie dans les difficultés. C'est dans ces occasions que nous acquérons la vertu, et là où il n'y a point de peine, il y a peu de mérite. Je voudrais qu'il plût à Dieu nous donner une grande indifférence pour les emplois. Oh ! que nous serions pour lors assurés de faire sa saiute volonté, qui est notre unique prétention, et que nous aurions de paix et de contentement (8 déc. 1649) ! »
Il aimait à voir les supérieurs humbles et défiants d'eux* fesuiei«efc aler* U espérait tout i% Wuri travaux i « J'4 vu le*
humbles sentiments que vous avez de vous-même, qui sont très-nécessaires à ceux, qui conduisent. Mais vous savez que cette défiance de vos propres forces doit être le fondement de la confiance que vous devez avoir en Dieu, sans laquelle nous nous trouvons souvent pires que nous ne pensions être et avec laquelle on fait beaucoup, ou plutôt Dieu fait lui-même ce qu'il prétend de nous. N'arrêtez donc pas tant votre vue sur ce que vous êtes, que vous ne regardiez aussi Notre-Seigneur auprès de vous et dans vous, prêt à mettre la main à l'œuvre dès que vous aurez recours à lui, et vous verrez que tout ira bien. Ne doutez point, que vous ayant établi en cette charge, il ne vous donne les grâces convenables pour la bien faire, si pour son amour vous l'entreprenez courageusement (11) déc. 1G46). »
Il les soutenait surtout dans ce qu'ils avaient à souffrir de la part de leurs subordonnés et leur conseillait un support charitable : « Il faut supporter votre confrère. S'il n'avait point ces défauts, il en aurait d'autres; et si vous n'aviez rien à souffrir de lui ni des autres, votre charité n'aurais pas beaucoup d'exercices, ni votre conduite assez de rapport a celle de Notre-Seigneur, qui a voulu avoir des disciples grossiers et sujets à divers manquements, pour avoir occasion de pratiquer envers eux la douceur, l'humilité et la patience, afin de nous montrer par son exemple comme doivent agir ceux qui sont en charge. Piégiez- vous sur ce 'divin modèle, qui vous apprendra les deux choses ensemble, le support pour vos frères et la manière de les aider pour se défaire de leurs imperfections. Il ne faut pas tolérer le mal, mais tâcher d'y remédier suavement. »
Et encore: « La vertu de tel et tel est un peu à charge aux autres; mais c'est à ceux qui ont moins de régularité, de ponctualité et de sollicitude pour leur propre avancement et pour celui de leurs frères. Oui, leur zèle et leur exactitude font de la peine à ceux qui n'en ont pas, parce que leur force condamne leur lâcheté. J'avoue que la vertu a deux vices à ses 5, le défaut et l'excès; mais l'excès est louable en comparaison du défaut, et doit être supporté. Job se plaignait à D;eu oe la rigueur de ses châtiments. Ses amis, qui avaient été témoins de sa justice, trouvèrent que ses plaintes n'étaient pas
convenables à un homme juste. Il leur sembla qu'il y avait de l'excès, <it l'en reprirent. Mais Dieu s'en mit en colère, et il fallut (jue, pour l'apaiser, ce saint lui offrit des sacrifices pour eux. Sa vertu était si \ à Dieu, qu'il
! de dire ce qu il disait, et néanmoins ces gens 1 en blâmèrent. Et pourquoi? c'est qu'ils étaient comme ceux qui oui ux chassieux et malades, qui ne peuvent regarderiez rayons du soleil sans en être offusqués. De même, ces deux/, bons Missionnaires portant leur vertu à un degré où les autres ne peuvent atteindre, ceux-ci s'imaginent qu'il y a de l'excès, et devant Dieu il n'y en a pas. Ils trouvent à redire à leur manière d'agir, parce qu'ils n'ont pas lecourage de les imiter. Dieu nous fasse à tous la grâce de trouver tout bon de ce qui n'est pas mauvais (18 juillet 1659)! »
Avec de tels sentiments, comme il devait blâmer ceux qui ne pratiquaient pas la douceur et la patience! L'un d'eux lui ayant écrit qu'il aimerait mieux conduire des botes que des hommes, il répondit : « Ce que vous me mandez souffre explication. Car ce que vous dites est vrai en ceux qui veulent que tout ploie sous eux, que rien ne leur résiste, que tout aille selon leur sens, qu'on leur obéisse sans réplique ni retardement, et, par manière de dire, qu'on les adore; mais cela n'est pas en ceux qui aiment la contradiction et le mépris, qui se regardent serviteurs des autres, qui conduisent en la vue de la conduite de Notre- Seigneur, lequel supportait de sa compagnie la rusticité, l'émulation, le peu de foi, etc., et qui disait qu'il était venu pour servir, et non pour être servi. Je sais, Monsieur, que, grâce à Dieu, ce même Seigneur vous fait agir avec humilité, support et patience, et que vous n'avez usé de ce terme que pour mieux exprimer votre peine, et me persuader votre décharge. Aussi lâcherons-nous d'envoyer quelqu'un à votre place. »
Il déchargeait quelquefois les supérieurs ; mais, le plus souvent, il répondait à leurs demandes: « Tant s'en faut que ics raisons que vous apportez pour vous décharger de la supériorité nous fissent jeter les yeux sur un autre, qu'elles nous confirment dans la résolution de vous la donner lout-à-fait. La vue que vous avez de vos défauts et de votre incapacité doit
servir à vous humilier comme vous faites, et non à vous décourager sur ce que Notre-Seigneur veut faire. Il a assez de vertu et de suffisance pour vous et pour lui. Laissez-le conduire, et ne doutez pas que, demeurant dans les humbles sentiments où vous êtes, et ayant une spéciale confiance en lui, sa induite n^ sanctifie la vôtre. Je l'espère de sa bonté et du saint usage que vous Eûtes ne ses grâces (10 avril 1658;. »
^répondait encore: « Pour la décharge que vous demandez, je vous prie de n'y pas penser, mais d'espérer que sous les cendres de cette humilité qui vous l'ait désirer de vous soumettre a un autre, est caché l'esprit de Notre-Seigneur, qui sera lui-même la direction de votre conduite, votre force en votre faiblesse, votre science en vos doutes, et votre vertu en vos besoins. De votre côté, Monsieur, donnez-vous a lui pour n'être à peine à personne, pour traiter un chacun avec douceur et respect, pour user toujours de prières et de paroles amiables, et jamais de mots rudes ou impérieux: rien n'étant si capable de gagner les cœurs que cette manière d'agir humble et suave, ni par conséquent de vous faire parvenir a vos lins, qui sont que Dieu soit servi, et les âmes sanctifiées.»
Quant au temporel, il ne manquait pas de recommander l'épargne, la modestie, la mortification qu'il pratiquait si bien lui-même. Dans les disettes et les stérilités, il disait: « Il faut gémir sur la charge des pauvres et souffrir avec ceux qui souffrent, autrement nous ne sommes pas disciples de Jésus- Christ. Mais encore que ferons-nous? Les habitants d'une ville assiégée regardent de temps en temps aux vivres qu'ils ont. « Combien avons-nous de blé? disent-ils. Tant. Combien sommes-nous de bouches? Tant. * Et la-dessus ils règlent le pain que chacun doit avoir, et disent: « A deux livres par jour, nous pourrons aller jusque-là. ■ Et comme ils voient que le siège est pour durer davantage, et que les vivres diminuent, ils se réduisent à une livre de pain, à dix onces, à six et à quatre onces, pour soutenir longtemps, et empêcher d'être pris par la famine. Et sur la mer, comment fait-on quand il arrive qu'un navire a été jeté par la tempête et arrêté longtemps dans quelque coin ? On compte le biscuit, on prend garde à la boisson, et, s'il y en a trop peu pour arriver au lieu où ils
prétendent aller, ils en donnent moins ; et plus ils retardent, plus ils diminuent la portion. Or, si les gouverneurs des villes et les capitaines des vaisseaux en usent de la sorte, et si i
ae requiert qu'ils agissent avec cette pi parce
trement ils pourraient périr, pourquoi ne ferions-nous pas de même? Pensez-vous que les bourgeois ne retranchent pas de leur ordinaire, et que les meilleures maisons, v que les vendantes sont faites pour cette année, ne ménagent pas leur vin, dans la crainte» de n'en trouver pas aisément l'année prochaine ? Hier, des personnes de la ville et de condition qui étaient céans, me disaient que la plupart des maisons retrancheraient entièrement le vin aux serviteurs. On leur dira : « Pourvoyez-vous ; il n'y a plus de vin céans que pour le maître. » Tout cela, mes Frères, nous a fait penser à ce que nous avions à faire, et j'assemblai hier les prêtres anciens de mpagnie pour prendre leurs avis. Enfin on a trouvé à propos de nous réduire à demi-setier par repas pour cette année. Ceci fera de la peine à quelques-uns qui pensent avoir un besoin de boire un peu plus de vin ; mais, comme ils sont accoutumés à se soumettre aux ordres de la Providence et à surmonter leurs appétits, ils feront bon usage de cette peine, comme ils font des autres sujets de mortification, dont ils ne se plaignent pas. Il y en aura peut-être d'autres qui s'en plaindront par attache à leurs satisfactions ; esprits de chair, gens sensuels et enclins à leurs plaisirs, qui ne veulent en perdre aucun, et qui murmurent de tout ce qui n'est pas selon leur goût. 0 Sauveur, gardez-nous de cet esprit de sensualité ! »
A un supérieur qui voulait bâtir, prétextant le bien qu'il pourrait faire dans une demeure plus convenable, il répondit : t Vous me parlez de commencer votre bâtiment. 0 Jésus, Monsieur, il n'y faut pas penser ! C'est une grande miséricorde que Xotre-Seigneur a faite à la Compagnie de lui donner un logement tel qu'il est, en attendant qu'il plaise à sa divine bonté de nous envoyer du secours. Quant aux inconvénients que vous m'alléguez, ne pouvant faire autrement, nous n'en serons pas la cause. Et puis ce procédé me semble avoir quelque rappoilà la conduite de Dieu sur son peuple, ayant permis nn grauO désor ire par plusieurs siècles, et la perdition d'une
infinité dûmes, pour mettre un ordre tout divin, et les sauter
tous par la venue, Ja vie, la passion et la mort de son Fil.%1 lequel il a envoyé au temps qu'il a vu son peuple disposé a le recevoir, par tant de semonces, de prophéties et de souhaits faits pour cela. Si c'est une fausse vue, je m'en rapporte ; v\ si vous m'en donnez une meilleure, je la prendrai de bon cœur. »
Si économe de son temps, le Saint prêchait encore la grande loi du travail. Il en donnait d'abord les motifs : « 1° Dieu a fait un commandement exprès à l'homme de gagner sa vie à la sueur de son visage ; c'est-à-dire par un travail pénible, en sorte que la sueur en vienne au visage. Ce commandement est, général, et il n'y a personne qui s'en puisse dire exempt. Dieu ' n'a pas dit simplement : « Tu te serviras de l'industrie de ton esprit pour gagner ta vie ; » mais « tu travailleras de tes mains, de tes bras, de tout ton corps, et avec telle activité et fatigue, que la sueur t'en tombe du front. » 2° Il est dit dans l'Écriture sainte que le juste vivra du travail de ses mains ; le Saint- Esprit nous donnant à entendre par là, que la plus grande obligation de l'homme, après ce qu'il doit à Dieu, est de travailler pour gagner sa vie. Il nous donne aussi à entendre qu'il sera tellement béni pour la peine qu'il se donnera pour cela, qu'on ne le verra pas tomber dans la nécessité et être à charge à qui que ce soit ; mais il aura de quoi vivre et soutenir sa famille ; tout lui prospérera, parce que Dieu le secondera et travaillera avec lui. L'injuste, au contraire, ne travaillant point, est souvent à charge aux autres, étant réduit à mendier sa vie, ou étant sujet à dérober. 3° Dieu lui-même travaille incessamment ; il n'a jamais cessé de travailler et il ne cessera jamais. Il travaille de toute éternité au dedans de soimême : le père éternel engendre de toute éternité son Fils unique ; le Père et le Fils, s'aimant mutuellement, produisent de toute éternité le Saint-Esprit, par qui nous sont conférés toutes les grâces et tous les dons célestes. Dieu ne cesse point de travailler, dans le temps et au dehors de soi, à la production et à la conservation de ce grand univers. Les cieux sont toujours dans le mouvement, les astres donnent leur influence, la terre continue de produire, les saisons sont réglées ; mais tout a
bel ordre que nous voyons dans la nature retournerait incontinent dans le néant, si Dieu n'y tenait la main. De plus, Dieu. travaille avec chaque créature en particulier. Il travaille avec. l'artisan en sa boutique, avec la femme en son ménage, avec la fourmi et l'abeille lorsqu'elles font leur cueillette, cl il no discontinue pas un moment de travailler. Mais pour qui travaille-t-il ? C'est pour l'homme ; oui, pour l'homme seul, afin qu'il ait de quoi conserver sa vie, et pour lui procurer toutes ses commodités. Ce qui étant de la sorte, il est bien raison-', nable que nous, qui sommes ses créatures, travaillions, et jusqu'à la sueur du visage, suivant le commandement qu'il nous en a fait. 4° Notre-Scigneur a été dans les travaux durant sa vie mortelle. Jusqu'à l'âge de trente ans, il a travaillé dans la boutique de saint Joseph du métier de charpentier, vivant ainsi du labeur de ses mains, et dans les plus bas et pénibles emplois du monde. Et nous, chétives et misérables créatures, voudrions-nous demeurer dans la fainéantise ? Que n'a point fait Jésus-Christ depuis l'âge de trente ans jusqu'à sa mort ! A était toujours occupé ; il se trouvait souvent dans le saint Temple pour y instruire le peuple ; il allait prêchant de bourgade en bourgade et ne se donnait point de repos. Sa pauvreté était telle qu'il n'avait même pas une pierre pour y reposer sa tête. Il vivait ordinairement des aumônes que lui faisaient la Madeleine et autres pieuses dames qui le suivaient pour entendre ses sermons ; il allait quelquefois manger chez les personnes qui l'en conviaient ; mais il était toujours occupé, de jour et de nuit, et à toute heure, à faire quelques bonnes œuvres. Tantôt il allait en un endroit où il savait qu'il y avait une âme à gagner ; tantôt il allait chez un malade pour lui procurer premièrement la guérison corporelle, ensuite celle de 1 âme. Ainsi devons-nous faire. — L'apôtre saint Paul vivait du travail de ses mains, nonobstant ses grandes occupations, prenant du temps, du jour ou de la nuit, afin de n'être à charge à personne, ainsi que lui-même le déclare dans une de ses lettres. Et cependant ce n'était pas un homme du menu peuple : il était de bonne condition par sa naissance, était d'une éminente vertu et science ; mais il avait tant à recommandation la pauvreté de Jésus-Christ, qu'il se faisait scru*
pule de manger un morceau de pain sans l'avoir gagné ; et si, à raison de ses grands emplois, il ne pouvait travailler de jour, il prenait du temps sur le repos de la cuit. — Au commencement de la primitive Église, tout le monde travaillait. Les religieux, après avoir assisté à l'office divin, faisaient de? îattcs ou des paniers de joncs pour avoir de quoi vivre. Au temps de saint Bernard, cette coutume était encore en vigueur, et alors les religieux vivaient fort saintement ; et, depuis qu'elle a été abolie, il y a un grand relâchement dans la discipline régulière. Car l'oisiveté est la mère de tous les vices ; oui, elle en est la mère nourrice.
t En quel esprit travailler ? 1° Dans le dessein de plaire a Dieu, qui a de la joie de nous voir occupés à de bonnes choses et pour une bonne lin ; 2° pour honorer les travaux pénibles de Jésus-Christ, lequel ne s'est point épargné durant sa vie mortelle, et a travaillé aux plus forts ouvrages ; 3U pour le service du prochain, qui est si cher à Notre-Seigneur, qu'il tient fait a lui-même tout ce qu'on fait pour le soulagement de ses pauvres membres (aux Filles de la Charité, 28 novembre 1649). »
Noua trouvons toute la conduite du Saint, ainsi que celle qu'il prescrivait aux autres, admirablement résumée dans ces avis qu'il donna à un nouveau supérieur.
« 0 Monsieur, quel et combien grand pensez-vous que soit l'emploi du gouvernement des âmes auquel Dieu vous appelle ! Quel métier croyez-vous que soit celui des prêtres de la Mission, qui sont obligés de manier et de conduire des esprits dont Dieu seul connaît les mouvements ! Ars artium, regimen animarum ! C'a été l'emploi du Fils de Dieu sur la terre ; c'est j pour cela qu'il est descendu du ciel, qu'il est né d'une Vierge, et qu'il a donné tous les moments de sa vie, et enfin souffert une très-douloureuse mort. C'est pourquoi vous devez concevoir une très-grande estime de ce que vous allez faire.
t Mais quel moyen de s'acquitter de cet emploi ? de conduire des âmes à Dieu ? de s'opposer au torrent des vices d'un peuple, ou aux défauts d'un séminaire ? d'inspirer les sentiments des vertus chrétiennes et ecclésiastiques dans ceux que la Providence vous confiera pour contribuer à leur salut ou à
leur perfection ? Certainement, Monsieur, il n'y a rien d'humain en cela ; ce n'est pas ici l'œuvre d'un homme, c'est l'œuvre d'un Dieu. Grande opus ! C'est la continuation des emplois de Jésus-Christ, et partant l'industrie humaine ne peut rien ici que tout gâter, si Dieu ne s'en mêle. Non, Monsieur, ni la philosophie, ni la théologie, n; les discours n'opèrent pas dans les âmes : il faut que Jésus-Christ s'en mêle avec nous, ou nous avec lui ; que nous opérions en lui, et lui en nous ; que nous parlions comme lui et en son esprit, ainsi que lui-même était en son Père, et prêchait la doctrine qu'il lui avait enseignée : c'est le langage de l'Écriture sainte.
« 11 faut donc, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ. Vous saurez que les causes ordinaires produisent des effets de leur nature : un mouton fait un mouton, etc., et un homme un autre homme. De même, si celu qui couduit les autres, qui les forme, qui leur parle, n'est animé que de l'esprit humain, ceux qui le verront, qui l'écouteront et qui s'étudieront à l'imiter deviendront tout humains : il ne leur inspirera, quoi qu'il dise et qu'il fasse, que l'apparence de la vertu, et non pas le fond ; il leur communiquera l'esprit dont lui-même sera animé, comme nous voyons que les maîtres impriment leurs maximes et leurs façons de faire dans l'esprit de leurs disciples.
« Au contraire, si un supérieur est plein de Dieu, s'il est rempli des maximes de Notre-Seigneur, toutes ses paroles seront efficaces, et il sortira une vertu de lui qui édifiera, et toutes ses actions seront autant d'instructions salutaires qui opéreront le bien dans ceux qui en auront connaissance.
« Pour en venir là, Monsieur, il faut que Notre-Seigneur lui-même imprime en vous sa marque et son caractère : car, de même que nous voyons un sauvageon, sur lequel on a enté un franc, porter des fruits de la nature de ce même franc ; ainsi nous, misérables créatures, quoique nous ne soyons que chair, que foin et qu'épines, toutefois Notre-Seigneur imprimant en nous son caractère, et nous donnant, pour ainsi dire, la sève de son esprit et de sa grâce, et étant unis à lui comme les pampres de la vigne au cep, nous faisons le même qu'il a fait sur la terre , je veux dire que nous opérons des actions di-
rïncs, et enfantons, comme saint Paul tout plein de cet esprK des enfants à Nôtre-Seigneur.
« Une chose importante, à laquelle vous devez vous appli* f quer soigneusement, est d'avoir grande communication avec | Notrc-Seigneur dans l'oraison : c'est là le réservoir où voua ! trouverez les instructions qui vous seront nécessaires pour vous acquitter de l'emploi que vous allez avoir. Quand vous aurez quelque doute, recourez à Dieu, et dites-lui : t Seigneur, qui êtes le Père des lumières, enseignez-moi ce qu'il faut que je fasse en cette rencontre. »
« Je vous donne cet avis, non-seulement pour les difficulté? qui vous feront peine, mais aussi pour apprendre de Dieu immédiatement ce que vous aurez à enseigner, à l'imitation de Moïse qui n'annonçait au peuple d'Israël que ce que Dieu lui avait inspiré : Hsec dicit Dominus.
« De plus, vous devez avoir recours à Dieu par l'oraison pour conserver vôtre âme en sa crainte et en son amour ; car, hélas ! Monsieur, je suis obligé de vous dire, et vous le devez savoir, que l'on se perd souvent en contribuant au salut des autres. Tel fait bien en son particulier, qui s'oublie soi-même étant occupé au dehors. Saul fut trouvé digne d'être roi, parce qu'il vivait bien dans la maison de son père ; et cependant, après avoir été élevé sur Je trône, il déchut misérablement de la grâce de Dieu. Saint Paul châtiait son corps, de crainteiqu'a- , près avoir prêché aux autres et leur avoir montré le chemin du' salut, lui-même ne fût réprouvé.
« Or, afin de ne pas tomber dans le malheur de Saul ni de Judas, il faut vous attacher inséparablement à Notre-Seigneur, et lui dire souvent, élevant votre esprit et votre cœur vers lui : * 0 Seigneur, ne permettez pas qu'en voulant sauver les autres, je me perde malheureusement; soyez vous-même mon pasteur, et ne me déniez pas les grâces que vous communiquez aux autres par mon entremise et par les fonctions de mon ministère ! ■
« Vous devez encore avoir recours à l'oraison pour demander à Noire-Seigneur les besoins de ceux dont vous aurez la conduite. Croyez assurément que vous ferez plus de fruit par ce moyen que par aucun autre. Jésus-Christ, qui doit être
l'exemple de toutes vos conduites, ne s'est pas contenté d'employer ses prédications, ses travaux, ses jeûnes, son sang et sa mort même ; mais à tout cela il a ajouté l'oraison, il n'en mit point de besoin pour lui ; c'a donc été pour nous qu'il a iant de fois prié, et pour nous enseigner à faire le même, tant pour ce qui nous regarde, comme pour ce qui touche ceux dont nous devons être avec lui les sauveurs. .
■ Une autre chose que je vous recommande, c'est l'humilité de Nôtre-Seigneur. Dites souvent : • Seigneur! qu'ai-jV l'ait /*our avoir un tel emploi? Quelles sont mes œuvres qui correspondent à la charge que Ton me met sur les épaules? Ah ! mon Dieu! je gâterai tout, si vous-même ne conduisez toutes mes paroles et toutes mes œuvres. » Envisageons toujours en nous tout ce qu'il y a d'humain et d'imparfait, et nous ne trouverons que trop de quoi nous humilier, non-seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes et en présence de ceux qui nous sont inférieurs.
« Surtout, n'ayez point la passion de paraître le supérieur ni le maître. Je ne suis pas de l'avis d'une personne qui me disait ces jours passés que, pour bien conduire et maintenir son autorité, il fallait faire voir que l'on était le supérieur. 0 mon Dieu ! Notre-Seigneur Jésus-Christ n'a point parlé ainsi ; il nous a enseigné tout le contraire de parole et d'exemple, nous disant que lui-même était venu non pour être servi, mais pour servir les autres, et que celui qui veut être le maître doit être le serviteur de tous.
« Entrez donc dans cette sainte maxime, vous comportant envers ceux avec qui vous allez demeurer quasi unus ex Mis; leur disant d'abord que vous n'êtes pas venu pour les maîtriser, mais bien pour les servir. Faites cela au dedans et au dehors, et vous vous en trouverez bien.
« De plus, nous devons toujours rapporter à Dieu le bien qui se fait par notre entremise, et au contraire nous attribuer tout le mal qui arrive dans la communauté. Oui, ressouvenezvous que tous les désordres viennent principalement du supérieur, qui, par sa négligence ou par son mauvais exemple, introduit le dérèglement, de même que tous les membresdu corps languissent lorsque le chef est malsain.
• L'humilité vous doit porter aussi à éviter toutes les complaisances qui se glissent, principalement dans les emplois qui ont quelque éclat. 0 Monsieur, que la vaine complaisance est un dangereux venin des bonnes œuvres ! C'est une peste qui corrompt les actions les plus saintes, et qui fait bientôt oublier Dieu. Donnez-vous de garde, au nom de Dieu, de ce défaut, comme du plus dangereux que je sache à l'avancement en la vie spirituelle et à la perfection.
« Pour cela, donnez-vous à Dieu, afin de parler dans l'esprit humble de Jésus-Christ, avouant que votre doctrine n'est pas vôtre ni de vous, mais de l'Évangile. Imitez surtout la simplicité des paroles et des comparaisons que Notre-Seigneur fait dans l'Écriture sainte, parlant au peuple. Hélas ! quelles merveilles ne pouvait-il pas enseigner au peuple ! Que de secrets n'eût-il pas pu découvrir de la Divinité et de ses admirables perfections, lui qui était la Sagesse éternelle de son Père! Cependant, vous voyez comme il parle intelligiblement, et comment il se sert de comparaisons familières, d'un laboureur, d'un vigneron, d'un champ, d'une vigne, d'un çrain de moutarde. Voilà comme il faut que vous parliez, si vous voulez vous faire entendre au peuple, à qui vous annoncerez la parole de Dieu.
« Une autre chose à laquelle vous devez faire une attention toute particulière, c'est d'avoir une grande dépendance de la conduite du Fils de Dieu : je veux dire que, quand il vous faudra agir, vous fassiez cette réflexion : « Cela est-il conforme aux maximes du Fils de Dieu? » Si vous trouvez que cela soit, dites : « A la bonne heure, faisons » ; si au contraire, dites : « Je n'en ferai rien. »
« De plus, quand il sera question de faire quelque bonne œuvre, dites au Fils de Dieu : Seigneur, si vous étiez à ma place, comment feriez-vous en cette occasion? Comment instruiriez-vous ce peuple? Comment consoleriez- vous ce malade d'esprit ou de corps ? »
« Cette dépendance doit encore s'étendre à déférer beaucoup a ceux qui vous représentent Notre-Seigneur, et qui vou tiennent lieu de supérieurs. Croyez-moi, leur expérience, i raison de leur charge, leur a appris beaucoup de choses pour leur conduite. Je vous dis ceci pour vous porter à ne rien faire
d'importance ni rien entreprendre d'extraordinaire sans nous en donner avis ; ou, si la chose pressait si fort que vous n'eussiez pas le temps d'attendre notre résolution, adressez- vous au supérieur le plus proche, lui demandant : « Monsieur, que feriezvous dans une telle occasion? • Nous avons l'expérience que Dieu a béni la conduite de ceux qui en ont usé ainsi ; et, au contraire, ceux qui ont fait autrement se sont engagés en des affaires qui ne les ont pas seulement mis en peine, mais môme qui nous ont embarrassés.
• Je vous prie aussi de faire attention à ne vous point vouloir signaler dans votre conduite. Je désire que vous n'affectiez rien de particulier, mais que vous suiviez toujours viam regiarn, cette grande route, atin de marcher sûrement et sans répréhension. J'entends par là vous dire que vous vous conformiez en toutes choses aux règles et aux saintes coutumes de la Congrégation. N'introduisez rien de nouveau, mais regardez les avis qui ont été dressés pour ceux qui ont la conduite des maisons de la Compagnie, et ne retranchez rien de ce qui se fait dans la même Compagnie.
« Soyez non-seulement fidèle à observer les règles, mais aussi exact à les faire observer, car, faute de cela, tout irait mal. Et comme vous tiendrez la place de Notre-Seigneur, aussi faut-il que vous soyez, à son imitation, une lumière qui éclaire et qui échauffe. • Jésus-Christ, dit saint Paul, est la splendeur du Père ; » et saint Jean, que c'est t la lumière qui éclaire tout homme qui vient au monde ».
• Nous voyons que les causes supérieures influent dans les inférieures : par exemple, les anges qui sont dans une hiérarchie supérieure, éclairent, illuminent et perfectionnent les intelligences d'une hiérarchie inférieure. De même le supérieur, la pasteur ou le directeur doit purger, illuminer et unir à Dieu les âmes qui lui sont commises de la part de Dieu même.
« Et comme les cieux envoient leurs bénignes inlluencessur la terre, il faut que ceux qui sont au dessus des autres répandent en eux l'esprit principal qui les doit animer. Pour cela, vous devez être tout plein de grâce, de lumière et de bonnes œuvres, comme nous voyons que le soleil communique de la plénitude de sa clarté aux autres astres.
« Enfin, il faut que vous soyez comme le sel : Vos estis sal terra;, empêchant que la corruption ne se glisse dans le troupeau dont vous serez le pasteur. »
A cet endroit de la conférence survint un Frère qui avait à parler de quelque affaire temporelle. Le Frère parti, Vincent en prit occasion pour ajouter les avis suivants :
« Vous voyez, Monsieur, comme des choses de Dieu, dont nous parlions à présent, il me faut passer aux affaires' temporelles. De là vous devez connaître que non-seulement il appartient au supérieur de pourvoir aux choses spirituelles, mais qu'il doit aussi étendre ses soins aux choses temporelles. Car, comme ceux qu'il a à conduire sont composés de corps et d'âme, il faut aussi qu'il pourvoie aux besoins de l'un et de l'autre ; et cela à l'exemple de Dieu, qui, étant occupé de toute éternité à engendrer son Fils, et le Père et le Fils à produire le Saint-Esprit ; outre, dis-je, ces divines opérations ad inlra, il a créé le monde ad extra, et s'occupe continuellement à le conserver avec toutes ses dépendances, et produit toutes les années de nouveaux grains sur la terre, de nouveaux fruits sur les arbres, etc. Et le même soin de son adorable Providence s'étend jusque-là, qu'une feuille d'arbre ne tombe point sans son ordre; il compte tous les cheveux de notre tète, et nourrit jusquau plus petit vermisseau et jusqu'à un ciron. Celte considération me semble bien puissante pour vous faire comprendre que Ton ne doit pas seulement s'appliquer à ce qui est relevé, comme sont les fonctions qui regardent les choses spirituelles, mais qu'il faut encore qu'un supérieur, qui représente en quelque façon l'étendue de la puissance de Dieu, s'applique à avoir le soin des moindres choses temporelles, n'estimant point que ce soin soit une chose indigne de lui. Donnez-vous donc à Dieu pour procurer le bien spirituel de la maison où vous allez.
« Le Fils de Dieu, dans le commencement qu'il envoya ses Apôtres, leur recommanda de ne point porter d'argent; mai.» ensuite, comme le nombre de ses disciples s'accrut, il voulut qu'il y en eût un de la troupe qui loculos haberet, et qui eût soin non-seulement de nourrir les pauvres, mais môme qui pourvût aux nécessités de sa famille. Bien plus, il souffrit que des femmes allassent à sa suite pour la même fin, quœ miiw
trabant et. Et s'il ordonne dans l'Évangile de ne point se mettre en peine du lendemain, cela se doit entendre de ne point avoir trop d'empressement ni de sollicitude pour les biens de la terre, et non pas absolument de négliger les moyens de la vie et dti Vêtement] autrement, il ne faudrait point semer.
« Je linis là-dessus; en voilà assez pour aujourd'hui. Je répète de rechef que ce que vous allez faire est une œuvre bien grande, grande opus. Je prie Notre-Seigneur qu'il donne sa bénédiction à votre conduite, et priez-le de votre part avec moi qu'il me pardonne toutes les fautes que j'ai commises moi-même dans l'emploi où je suis. •