CHAPITRE Iï
ESPÉRANCE ET CONFIANCE EN DIE a.
L'espérance naît de la foi et lui est proportionnelle. Qui connaît Dieu et croit en lui, ne peut espérer qu'en lui, ne s'appuyer que sur lui. Ce qu'est à la foi la vue de la vérité divine, dégagée de toute considératiou humaine, la rue de la seule bonté de Dieu l'est à l'espérance, qui, dédaignant les hommes et les ressources terrestres, ne peut plus se confier, se reposer qu'en la Providence divine.
Si plein de foi, Vincent, à l'exemple du père des croyants, a porté l'espérance jusqu'à espérer contre l'espérance même. Quand tout semblait lui manquer, c'est alors qu'il espérait le plus.
Cette sainte espérance l'inspirait seule au début de toutes ses entreprises, seule le dirigeait dans leur conduite, seule le soutenait au milieu de toutes les difficultés et de tous les obstacles, seule en assurait le succès.
S'agissait-il d'entreprendre quelque chose pour le service de Dieu, il commençait par recourir à la prière pour reconnaître sa sainte volonté. Rassuré sur ce point, il se mettait à l'œuvre et s'abandonnait à sa miséricorde. Sans doute, suivant l'ordre même de la Providence, il employait tous les moyens que la prudence suggère ; mais il n'y mettait pas son appui et ne comptait que sur l'assistance du ciel. Ce n'était même pas dès le commencement qu'il recourait aux industries humaines. Il laissait d'abord agir la Providence, ne mêlait que le plus
fard possible son action à l'action divine, persuadé que moins il y a de l'homme dans les affaires, plus il y a de Dieu. ï'nc fois engagé de cette façon chrétienne, il ne craignait plus pou lui, ni pour les siens. En vain les timides ou les prudents selon la chair grossissaient devant lui les obstacles et lui démontraient l'impossibilité de l'entreprise : « Laissons dire a Notre-Seigneur, répondait-il ; c'est son ouvrage ; et comme il lui a plu le commencer, tenons pour assuré qu'il l'achèvera en la manière qui lui sera le plus agréable. Ayons donc bon courage : contions-nous en Notre-Seigneur qui sera noire premier et notre second dans un travail, à l'entreprise duquel il nous a lui-même appelés. »
Et alors il se jetait tête baissée dans les plus grandes et plus pénibles entreprises, redoublant de confiance en Dieu au milieu des difficultés, comme le soldat d'ardeur au milieu des périls de la bataille. Les indigences et nécessités pressantes de ses maisons, tout encontristant son cœur de père, ne décourageaient pas son espérance, pas plus que les dépenses excessives faites par l'ordre de Dieu ne lui faisaient craindre l'épuisement du trésor delà Providence, ni ne l'alarmaient sur l'avenir de sa Congrégation (p. 119).
Les afflictions et les traverses, les travaux et les périls, loin de l'abattre, ne lui étaient qu'une occasion de témoigner à Dieu plus de confiance, et de se mettre dans une dépendance plus entière et plus absolue de sa divine volonté. Peu lui importait» du reste, l'événement ; bon ou mauvais, il l'acceptait comme venant de la main de Dieu, et il en remerciait également sa miséricorde.
Et il agissait ainsi non seulement dans les choses d'un intérêt secondaire, mais dans celles qui lui tenaient le plus à cœur, comme la naissance, la durée et la propagation de celle compagnie de Missionnaires qui lui était plus chère que la vie. Lorsqu'on en poursuivait l'érection en cour de Rome, en même temps qu'on négociait à Paris l'union du Prieuré de Saint- Lazare, il disait, non par présomption, mais par la certitude chrétienne du succès : « Je ne crains que mes péchés, et non pas le succès des bulles el de l'affaire de Saint-Lazare, ni à home, ni à Paris. Tôt ou tard, tout se lera. Qui timent Domi-
ftwm, sperent in eo ; adjulor eorum et proiector eorum est. » Et pour que la dépendance des desseins de Dieu qui avait présidé a la naissance de la Congrégation présidât encore à son .ont, jamais il ne voulut faire ni laisser fairela moindre rche pour lui procurer bénéfices, établissements ou sujets. £ avantageuses qui lui étaient faites, il
.tait porté à préférer la moindre ; entre deux sujets, celui tait de naissance plus humble, de condition plus pauvre, d'esprit et de science plus médiocres, afin qu'il n'y eût rien dans son choix qui vint de la cupidité, de l'ambition, ou de quelque autre inspiration naturelle.
Pour établir les siens dans ces maximes et cette conduite, il les portait d'abord à concevoir une grande défiance d'euxmêmes, età se bien persuader qu'ils ne pouvaient rien par leurs propres efforts, sinon tout gâter dans l'œuvre et les desseins de Dieu. 11 leur parlait ensuite de la richesse des miséricordes divines. « Dieu, disait-il, est une fontaine, dans laquelle chacun puise de l'eau suivant ses besoins. Qui a besoin de six seaux en puise six, qui de trois, trois ; et l'oiseau qui n'a besoin que d'une becquetée n'y fait que becqueter ; un pèlerin y puise avec le creux de la main. » Dans ce sentiment il voulait qu'on s'abandonnât à la Providence, comme l'enfanta sa nourrice : t Que la nourrice mette l'enfant sur son bras droit, il y est .1 ; qu'elle le tourne sur le gauche, il ne s'en met pas en . et, pourvu qu'il ait sa mamelle, il est satisfait. Disons donc : « Dieu est mon père : qu'il me mette au côté droit, -à-dire à mon aise, ou au côté gauche, qui signifie la croix, il n importe ; il me fortifiera, je l'espère. »
ait la confiance en Dieu qu'il donnait pour viatique à ceux qu'il envoyait dans les missions lointaines et difficiles : « Allez, Messieurs,' au nom de Notre-Seigneur, leur disait-il ; c'est lui qui vous envoie, c'est pour son service et pour sa gloire que tous entreprenez ce voyage et cette mission ; ce sera aussi lui
qui vous conduira, et qui vous assistera et protégera. Nous i rons ainsi de sa bontéiniinie. Tenez-vous toujours dansune dépendance de sa fidèle conduite ; ayez recours a lui en tous lieux et en toutes rencontres ; jetez-vous entre ses bras, comme de celui que vous devez reconnaitie pour votre très-bon père avec une ferme confiance qu'il vous assistera et qu'il bénira vos travaux. »
Faiblissaient-ils sous la charge, c'était encore par la confiance en Dieu qu'il relevait leur courage, et il écrivait à leur chef :« Je compatis à vos travaux, qui sont grands et qui croissent lorsque vos forces diminuent par les maladies. C'est le bon Dieu qui fait cela, et sans doute qu'il ne vous laissera pas une si grande surcharge sur les bras sans vous aider à la soutenir; mais il sera lui-même votre force aussi bien que votre récompense pour les services extraordinaires que vous lui rendez en cette occasion pressante Croyez-moi, trois font plus que dix quand Notre-Seigneur y met la main; et il la met toujours quand il nous ôte les moyens humains et qu'il nous engage dans la nécessité de faire quelque chose qui excède nos forces. Nous prierons cependant sa divine bonté qu'il ait agréable de donner la santé à vos prêtres malade:, et de remplir votre communauté d'une grande espérance en sa miséricorde.»
Il ne voulait pas qu'ils perdissent confiance dans les stérilités et les disettes : « 11 ne faut pas vous étonner, écrivait-il alors, ni vous etTrayer pour une mauvaise année, ni pour plusieurs. Dieu est abondant en richesses. Rien ne vous a manqué jusqu'à présent : pourquoi craignez-vous l'avenir? Vous voudriez avoir toutes vos provisions faites et les voir devant vous pour être assuré d'avoir tout à souhait : je dis selon la nature; car je pense que, selon l'esprit, vous êtes bien aise d'avoir occasion de vous confier en Dieu seul, et de dépendre, comme un vrai pauvre, de la libéralité de ce Seigneur qui est infiniment riche. Dieu veuille avoir pitié du pauvre peuple, qui est fort à plaindre au temps de la disette, parce qu'il n'en sait pas bien user, et qu'il ne cherche pas premièrement le royaume de Dieu et sa justice, pour se fendre digne que les choses nécessaires a la vie présente lui soient encore données par dessus les secours requis pour l'éternelle ! »
Les perles môme les plus ruineuses ue devaient pasébranler leur confiance : « Tout ce que Dieu fait, il le fait pour le mieux; et partant nous devons espérer que cette perte nous sera profitable,, puisqu'elle vient de Dieu. Toutes choses tournent en bien aux hommes justes, et nous sommes assurés que. recevant les adversités de la main de Dieu, elles se convertiront en joie et en bénédiction. Je vous prie donc, Messieurs et mes Frères, de remercier Dieu de l'événement de cetteafTaire, de la privation de ce bien et de la disposition dont il nous a prévenus pour agréer cette perte pour son amour: elle est grande, mais sa sagesse adorable saura bien la faire tourner à notre profit, par des manières qui nous sont inconnues à présent, mais que vous verrez un jour : oui, vous les verrez; et j'espère que la bonne façon avec laquelle vous vous êtes tous comportés en cet accident si peu attendu, servira de fondement à la grâce que Dieu vous fera à l'avenir de faire un parfait usage de toutes les afflictions qu'il lui plaira de nous envoyer. »
Les intrigues, les persécutions ne devaient pas les troubler davantage. Il écrivait : ■ Pour ce qui est des intrigues dont l'on se sert contre nous, prions Dieu qu'il nous garde de cet esprit; puisque nous le blâmons en autrui, il est encore plus raisonnable de l'éloigner de nous. C'est un défaut contre la Providence divine, qui rend ceux qui le commettent indignes des soins que Dieu prend de chaque chose. Etablissons-nous dans l'entière dépendance de sa sainte conduite, et dans la confiance qu'en faisant de la sorte, tout ce que les hommes feront et diront contre nous se tournera en bien. Oui, Monsieur, quand bien même toute la terre s'élèverait pour nous perdre, il n'en sera que ce qu'il plaira à Dieu, en qui nous avons mis notre espérance. Je vous prie d'entrer dans ce sentiment et d'y demeurer, en sorte que jamais plus vous n'occupiez votre esprit de ces appréhensions inutiles. »
Le sentiment même de leurs imperfections et de leurs mine devait pas, suivant lui, prévaloir sur la confiance en Dieu : « Nous avons, leur disait-il, le germe de la toute-puissance de Dieu en nous, qui nous doit être un grand motif d'espérer et de mettre notre confiance en lui, nonobstant toutes nos pauvretés. Non, il ne faut pas vous étonner de voir des
ESPÉRANCE ET CONFIANCE EN DIEU. Il
misères en vous, car chacun en a sa bonne part ; il est bon de les connaître, mais non pas de s'en affliger démesurément ; il ( Bt bon même d'en détourner la pensée, quand elic nous .porte au découragement, et de redoubler notre confiance en Dieu et notre abandon entre ses mains paternelles » Il écrivait encore (à Martin, à Gènes, 21 juin 1647) : « Je sais la fidélité et le soin que vous avez pour l'œuvre de Dieu : que vous restc-t-il donc qu'à demeurer en paix ? Il ne vous mandeque cela, avec un humble acquiescement au succès qu'il y donne, lequel je ne puis douter qu'il ne soit entier en voire âme. À quel propos donc entrer en défiance? Vous me représentez vos misères. Hélas ! et qui n'en est plein ? Tout est de les connaître et d'en aimer l'abjection, comme vous faites, sans s'y arrêter que pour y établir le fondement bien ferme d'une confiance en Dieu ; car alors le bâtiment est fait sur une roche, en sorte que, la tempête venant, il demeure ferme Ne craignez donc point : vous êtes fondé là-dessus, je le sais ; car, pour ces timidités ou défiances que vous sentez, elles sont de la nature, et n'approchent que de loin votre cœur, qui est bien plus généreux que cela. Que Dieu fasse donc de nous et de nos emplois à son gré. Que nos peines soient vainement prises à l'égard des hommes, et que les mêmes hommes n'aient pour nous que de l'ingratitude et du mépris, nous ne laisserons pour tout cela de continuer, sachant que par iceux nous accomplissons la loi, qui est d'aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même.»
Il leur enseignait souvent cette maxime, que « depuis que Dieu a commencé à l'aire du bien à une créature, il ne cesse de le lui continuer jusqu'à la fin, si elle ne s'en rend point indigne. » Il disait encore : « Quand Dieu prend une mis en aiïeclion une âme, quoi qu'elle fasse, il la souffre. N'avez-vous jamais vu un père qui a un petit enfant qu'il aime beaucoup ? Il souffre de ce petit tout ce qu'il lui fait ; voire même il lui dit quelquefois : « Mords-moi, mon enfant.» Et d'où vient cela? De ce qu'il aime ce petit enfant. Dieu se comporte de même à l'égard de nous. » El il leur citait à l'appui l'exemple de leur propre Compagnie : « Ayons confiance en Dieu, Messieurs cl mes Frères, leur dit-il, mais ayons-la entière et par-
faite, et tenons pour assuré qu'ayant commencé son œuvre en nous, il l'achèvera; car je vous demande, qui est-ce qui a établi la Compagnie? qui est-ce qui nous a appliqués aux. missions, aux ordinands, aux conférences, aux retraites, etc. ? Est-ce moi ? Nullement. Est-ce M. Portail, que Dieu a joint à moi dés le commencem nt? Point du tout, car nous n'y pensions point, nous n en avion? fait aucun dessein. Et qui est-ce donc qui est l'auteur de tout cela? c'est Dieu, c'est sa providence paternelle et sa pure bonté. Car nous ne sommes tous que de chétifs ouvriers et de pauvres ignorants; et, parmi nous, il y a peu ou point du tout de personnes nobles, puissantes, savantes, ou capables de quelque chose. C'est donc Dieu qui a fait tout cela, et qui Fa fait par telles personnes que bon lui a semblé, afin que toute la gloire lui en revienne. Mettons donc toute notre confiance en lui : car, si nous la mettons aux hommes, ou bien si nous nous appuyons sur quelque avantage de la nature ou de la fortune, alors Dieu se retirera de nous. — Mais, dira quelqu'un, il faut se faire des amis, et pour soi et pour la Compagnie. — 0 mes Frères, gardons-nous bien d'écouter cette pensée, car nous y serions trompés. Cherchons uniquement Dieu, et il nous pourvoira d amis et de toute autre chose, en sorte que rien ne nous manquera. Voulez-vous savoir pourquoi nous ne réussissons pas dans quelque emploi? c'est parce que nous nous appuyons sur nous-mêmes. Ce prédicateur, ce supérieur, ce confesseur, se fie trop à sa prudence, à sa science et à son propre esprit. Que fait Dieu? il se retire de lui, il le laisse la; et quoiqu'il travaille, tout ce qu'il fait ne produit aucun fruit, afin qu'il reconnaisse son inutilité, et qu'il apprenne par sa propre expérience que, quelque talent qu'il ait, I il ne peut rien sans Dieu. » |
Laisser Dieu faire, par conséquent; ne rien briguer, ne se point empresser, ne rien craindre; et il écrivait à ce sujet à un de ses prêtres de Rome : « Vous me donnez tous les jours sujet de louer Dieu de votre affection pour notre Compagnie et de \otre vigilance aux affaires, et c'est ce que je fais de tout mon cœur ; mais je suis obligé aussi de vous dire, comme Notre-Seigneur à Marthe, qu'il y a un peu trop Je sollicitude en votre fait, et qu'une seule chose est néces-
saire, qui est de donner plus à Dieu et à sa conduite que vous ûtes pas. La prévoyance est bonne, quan l elle lui est soumise; mais elle passe à l'excès, quand nous nous emprc pour éviter quelque chose que nous appréhendons : n rons plus de nos soins que de sa Providence, et non faire beaucoup en prévenant ses ordres par notre dés qui l'ait que nous adhérons plutôt à la prudence humaine qu'à sa parole. Ce divin Sauveur nous assure dans l'Évangile, qu'un petit passereau, ni même un seul poil de notre té tombe point à terre sans lui; et vous avez peur que notre petite Congrégation ne se puisse maintenir, si nous n'usons de telles et telles précautions, et si nous ne faisons ceci et cela; en sorte que, si nous différons de le faire, d'autres s'établiront sur nos ruines. Aussitôt qu'il s'élève un nouveau dessein contre nous, il s'y faut opposer; si quelqu'un vient pour se prévaloir de notre retenue, il le faut prévenir, autrement tout est perdu. C'est à peu près le sens de vos lettres; et, qui pis est, c'est que votre esprit, qui est vif, s'emporte à faire ce que vous dites, et dans sa chaleur pense avoir assez de lumière sans avoir besoin d'en recevoir d'ailleurs. 0 Monsieur, que ce procédé est peu convenable à un Missionnaire ! »
L'exemple de confiance parfaite qu'il se plaisait souvent à donner, était celui d'Abraham: » Vous ressouvenez- vous de ce grand patriarche, à qui Dieu avait promis de peupler toute la terre par un fils qu'il lui avait donné ? et cependant il lui commande de le lui sacrifier. Sur cela, quelqu'un eût pu dire : Si Abraham fait mourir son fils, comment est-ce que Dieu accomplira sa promesse? Ce saint homme néanmoins, qui avait accoutumé son esprit à se soumettre à toutes les volontés de Dieu, se dispose à l'exécution de cet ordre sans se mettre en p :ine du reste. C'est à Dieu d'y penser, pouvait-il dire; si j'exécute son commandement, il accomplira sa promesse. — Mais corn::.
— Je n'en sais rien ; c'est assez qu'il est le Tout-Puissant ; je m'en vais lui offrir ce que j'ai de plus cher au monde, puisqu'il le veut. — Mais c'est mon fils unique? —N'importe.
— Mais en ôtant la vie à cet enfant, j'oterai le moyen à Dieu de tenir sa parole? — C'est tout un ; il le désire de la sorte, il le faut faire. — Mais si je le conserve, ma lignée sera bénie,
Dieu l'a dit. — Oui, mais il a dit aussi que je le mette à mort, il me Fa manifesté ; j'obéirai, quoi qu'il arrive, et j'espérerai en ses promesses. — Admirez cette confiance: il ne se met nullement en peine de ce qui arrivera. La chose pourtant le touchait de bien près ; mais il espère que tout ira bien, puisque Dieu s'en mêle. Pourquoi, Messieurs, n'aurions-nous pas la même espérance, si nous laissons à Dieu le soin rie tout ce qui nous regarde, et préférons ce qu'il nous commande ? »
« A ce propos encore, n'admirerons-nous pas la fidélité des enfanlsde Jonadab, fils de Réchab ? C'était un bonhomme, qui reçut mouvement de Dieu de vivre dune manière différente des autres hommes, et de ne loger plus qu'en des tentes et des pavillons, et non en des maisons. Il abandonne donc celle qu'il avait. Le voilà à la campagne, où sa pensée le porte à ne point planter de vigne, pour ne point boire de vin ; et en effet il n'en planta et n'en but jamais. Il défendit même a ses enfants de semer du blé et d autres grains, de planter des arbres et de faire des jardinages ; de sorte que les voilà tous sans pain, sans blé et sans fruits. Comment ferez-vous donc, pauvre Jonadab? pensez-vous que votre famille se puisse passer de vivres, non plus que vous ? — « Nous mangerons, dit-il en lui-même, ce que Dieu nous enverra. >< — Voila qui semble bien rude ; les religieux même les plus pauvres ne portent point leur renoncement jusqu'à ce pointla. Tant y a, la confiance de cet homme fut telle que de se priver de tou:es les commodités de la vie pour dépendre absolument, lui et ses enfants, du soin delà Providence divine; et ils demeurèrent eu cet état trois cent cinquante ans; c'e^là savoir, lui, ses enfants, et les enfants de ses enfants; ce qui fut si agréable à Dieu, que, reprochant à Jérémic la dureté de son peuple abandonné à ses plaisirs, il lui dit : « Va vers ces endurcis; lu leur diras, qu'il y a un homme qui fait cela, etc. » Jérémie fait donc veuilles Réchabitcs, pour justifier la grande abstinence du père et i\i^ enfants. Et pour cela il lit mettre sur la table du pain, du vin, des verres, etc. Ces enfants se trouvant la, Jérémie leur dit : « J'ai charge de Dieu de vous dire que vous buviez du vin. — Ltnous, répondirent les Héeliabiles, nous avons charge de n'en pas boire; il y a tant de temps que nous n'en buvons
point, notre porc nous l'ayant défendu. » — Or, si cepère eut cette confiance, que Dieu pourvoirait à la subsistance de sa famille, sans qu'il s'en mit en peine ; et si ces enfants furent si fidèles que de se tenir fermes à l'intention du père, ah ! Messieurs, quelle confiance devons-nous avoir, qu'en quelque état que Dieu nous mette, il nous pourvoira aussi de ce qui nou- ed nécessaire ! Quelle est notre fidélité a nos règles, en comparaison de celle de ces enfants, qui n'étaient pas autrement obligés de s'abstenir de ces choses rour l'usage de la vie, et vivaient néanmoins en cette pauvreté ? 0 mon Dieu ! Messieurs, ô mon Dieu ! mes Frères, demandons à sa divine bonté une grande confiance pour l'événement de tout ce qui nous regarde. Pourvu que nous lui soyons fidèles, rien ne nous manquera ; il vivra lui-même en nous, il nous conduira, défendra et aimera ; ce que nous dirons et ce que nous ferons, tout lui sera agréable.
t Ne voyez-vous pas que les oiseaux ne sèment et ne moissonnent point ? Cependant Dieu leur met la table partout, il leur donne le vêtement et la nourriture. Il étend même sa providence sur les herbes des champs, jusqu'aux lis, qui ont des ornements si magnifiques, que Salomon en toute sa gloire n'en a pas eu de semblables. Or, si Dieu pourvoit ainsi les oiseaux et les plantes, pourquoi ne vous fierez-vous pas à un Dieu si bon et si provide ! Quoi ! est-ce que vous vous confierez plutôt à vous qu'à lui ? Et toutefois vous savez bien qu'il peut tout, et que vous ne pouvez rien : et, nonobstant cela, vous osez vous appuyer plutôt sur votre industrie que sur sa bonté, sur votre pauvreté que sur son abondance ! O misère de l'homme !
t Je dirai ici néanmoins que les supérieurs sont obligés de veiller aux besoins d'un chacun, et de pourvoir à tout ce qui est nécessaire ; et comme Dieu prend le soin de fournir les choses nécessaires à toutes les créatures, jusqu'à un ciron, il veut aussi que les supérieurs et les officiers, comme instruments de sa providence, veillent à ce que rien ne manque de nécessaire, ni aux prêtres, ni aux clercs, ni aux frères, ni à cent, deux cents, trois cents personnes ou plus, si elles étaient céans, ni au moindre ni au plus grand. Mais aussi, mes Frè-
res, devez-vous vous reposer sur les soins amoureux de la même Providence pour votre entretien, et vous contenter de ce qu'elle vous donne, sans vous enquérir si la Communauté a de quoi, ou n'en a pas ; ni vous mettre en peine d'autre chose que de chercher le royaume de Dieu, parce que sa sa. ise infinie pourvoira à tout le reste.
« Dernièrement, je demandais à un Chartreux, qui est prieur d'une maison, sïl appelait les religieux au conseil pour le gouvernement de leur temporel? « Nous y appelons, me répondit-il, les officiers, comme le sous-prieur et le procureur, et tous les autres demeurent en repos; ils ne se mêlent que de chanter les louanges de Dieu, et de faire ce que l'obéissance et la règle leur ordonnent. » Nous sommes céans dans le même usage, grâce à Dieu; tenons-nous-y. Nous sommes aussi obligés d'avoir quelque bien et de le faire valoir pour subvenir à tout. Un temps fut que le Fils de Dieu envoyait ses disciples sans argent ni provisions, et puis il trouva à propos d'en avoir pour faire subsister sa compagnie, et en assister les pauvres. Les Apôtres ont continué cela : et saint Paul dit de lui-même quïl travaillait de ses mains, et qu'il amassait de quoi soulager les chrétiens nécessiteux. C'est donc aux supérieurs de veiller à l'économie ; mais qu'ils tâchent aussi que cette vigilance du temporel ne diminue pas celle des vertus, et qu'ils fassent en sorte que la vie spirituelle soit en vigueur dans leurs maisons, et que Dieu y règne sur toutes choses: c'est le premier but qu'ils doivent avoir. »
Il donnait les mêmes enseignements et prescrivait la même conduite aux personnes du dehors qui le pouvaient consulter : « Déchargez, leur disait-il, votre esprit de tout ce qui vous fait peine; Dieu en aura soin. Vous ne sauriez vous empresser en cela sans contrister, pour ainsi dire, le cœur de Dieu, parce qu'il voit que vous ne l'honorez pas assez par la sainte confiance. Fiez-vous en lui, je vous en supplie, et vous aurez l'accomplissement de ce que votre cœur désire. Je vous le dis de réchef, rejetez toutes ces pensées de défiance que vous permettez quelquefois à votre esprit. Et pourquoi votre âme ne serait-elle pas pleine de confiance, puisqu'elle est la chère fille de Notre- Seigneur, par sa miséricorde *>... Oh ! qu'il y a
mds trésors cachés dans la sainte Providence! et que ceux -la honorent souverainement Nôtre-Seigneur, qui la suivent et qui n enjambent pas sur elle ! J'entendais dire dernier* ment à un des grands du royaume, qu'il avait bien appris celle vérité par sa propre expérience, parce que jamais il n'avait entrepris par soi-même que quatre choses, lesquelles, au Jieu de lui réussir, étaient tournées à son dominai il pas vrai que vous voulez, comme il est bien raisonnable, que votre serviteur n'entreprenne rien sans vous et sans votre ordre ? Et si cela est raisonnable d'un homme à un autre, à combien plus forte raison du créateur à la créature ! »
Il ne croyait pas qu'on pût excéder dans la confiance en Dieu : « Tout ainsi, disait-il, qu'on ne peut pas trop croire les vérités de la foi, on ne peut non plus trop espérer en Dieu. Il est bien vrai quon peut se tromper en espérant des choses que Dieu n'a pas promises, ou bien espérant celles qu'il a promises sous condition, et ne voulant pas faire ce qu'il ordonne pour les obtenir : comme lorsqu'un pécheur espère pardon, et ne veut pas pardonner à son frère ; qu'il demande miséricorde, et ne veut pas se convertir ; qu'il se confie qu'il remportera la victoire contre les tentations, et ne veut pas y résister ni les combattre : car ces espérances sont fausses et illusoires ; mais celle qui est véritable ne peut jamais être trop grande, étant fondée sur la bonté de Dieu et sur les mérites de Jésus-Christ. »
Avec de tels principes dans l'esprit et dans le cœur, le Saint devait combattre chez les autres comme chez lui toutes les tentations de désespoir. Il écrivait sur ce point à un ecclésiastique qui lui avait confié ses peines : « J'espère que, depuis votre lettre écrite, Dieu aura dissipé ces nuages qui vous mettaient en peine; c'est pourquoi je ne vous en toucherai qu'un mot en passant. Il semble que vous soyez entré en quelque doute si vous êtes du nombre des prédestinés : à quoi je réponds que, bien qu'il soit vrai que personne n'ait des marques infaillibles de sa prédestination sans une révélation spéciale de Dieu, néanmoins, selon le témoignage de saint Paul, il y en a de si probables pour connaître les vrais enfants de Dieu, qu'il n'y a presque lieu d'en douter. Et pour ces marques-là, Mon-
sieur, je les vois toutes co vous, par la grâce de Dieu; la même lettre par laquelle vous me dites que vous ne les voyez pas m'en découvre une partie, et la longue connaissance que j'ai de vous me manifeste les autres. Croyez-moi, Monsieur, je ne connais pas une âme au monde qui soit plus à Dieu que la vôtre, ni un cœur plus éloigné du mal, ni plus aspirant au bien, que vous l'avez. —Mais il ne me le semble pas, ine direz-vous. — Et je vous réponds que Dieu ne permet pas toujours aux siens de discerner la pureté de leur intérieur parmi les mouvements de la nature corrompue, afin qu'ils s'humilient sans cesse, et que leur trésor étant par ce moyen caché, il soit en plus grande assurance. Le saint Apôtre avait vu des merveilles au ciel; mais pour cela il ne se tenait pas justifié, parce qu'il voyait en lui-même trop de ténèbres et de combats. Il avait toutefois une telle confiance en Dieu, qu'il estimait n'y avoir rien au monde capable de le séparer de la charité de Jésus-Christ. Cet exemple vous doit suffire, Monsieur, pour demeurer en paix parmi vos obscurités, et pour avoir une entière et parfaite confiance en l'infinie bonté de Notrc-Scigneur, lequel, voulant achever l'ouvrage de votre sanctification, vous invite de vous abandonner entre les bras de sa providence. Laissez-vous donc conduire à son amour paternel, car il vous aime ; et tant s'en faut qu'il rejette un homme de bien tel que vous êtes, que même il ne délaisse jamais un méchant qui espère en sa miséricorde. »
Mais c'était à ses Missionnaires et à ses Filles de la Charité" qu'il se plaisait surtout à recommander la confiance en Dieu. Aux Missionnaires il disait : « Le véritable Missionnaire ne se doit point mettre enpeinepour les biens de ce monde, mais jeter tous ses soins en la providence duSeigneur, tenant pour certain que, pendant qu'il sera bien établi en la charité et bien fondé en cette confiance, il sera toujours sous la protection de Dieu, jet par conséquent qu'aucun mal ne lui arrivera et qu'aucun Ibien ne lui manquera, lors même qu'il pensera que, seion les apparences, tout va se perdre. Je ne dis pas ceci par mon propre esprit; c'est l'Écriture sainte qui nous l'enseigne et qui dit que, Qui habitai in adjutorio Allissimi,in proteclionc Dei cœli commorabiiur. Celui qui logea l'enseigne de la confiance
en Dieu sera toujours favorisé d'une spéciale protection de sa part, et en cet état il doit tenir pour certain qu'il ne lui arrivera aucun mai, parce que toutes choses coopèrent à son bien, et qu'aucun bien ne lui manquera, d'autant que Dieu lui-même se donnant a lui, il porte avec soi tous les biens nécessaires, ' tant pour le corps que pour l'âme. Et ainsi, mes Frères, vous devez espérer que, pendant que vous demeurerez Termes en celte conliance, non-seulement vous serez préservés de tous ' maux et de tous fâcheux accidents, mais aussi comblés de toutes sortes de bieus. »
Il excitait les Filles de la Charité à la même confiance, en leur citant les exemples de la protection particulière dont Dieu les couvrait dans des circonstances périlleuses. Ainsi, l'une d'elles était sortie saine et sauve des ruines d'une maison écroulée. « Dieu, leur dit-il, peut-il mieux vous faire voir qu'il agrée le service que vous lui rendez en la personne des pauvres? Y a-t-il rien de plus évident que cela? Une maison neuve tombe, trente-cinq à quarante personnes se trouvent écrasées sous ses ruines, et il n'arrive aucun mal à cette fille qui était dans la même maison, avec sa marmite, sur un coin des degrés que la Providence semble conserver exprès pour la soutenir, et elle sort de ce danger saine et sauve ! Il faut croire que ce sont les anges qui l'ont tirée de là; car, quelle apparence que c'eussent été les hommes? Ils y prêtèrent bien les mains, mais il a fallu que les anges l'aient soutenue. Oh 1 quelle protection! Pensez-vous, mes Filles, que c'ait été sans dessein que Dieu ait permis que cette maison toute neuve soit ainsi tombée? Pensez-vous que ce soit par hasard qu'elle soit tombée dans le temps que notre sœur y était? Pensez-vous encore que ce soit par bonne fortune qu'elle en soit sortie sans aucun mal? Oh ! nenni, tout cela est miraculeux ; Dieu avait ordonné tout cela pour faire connaître à votre Compagnie le soin qu'il prend d'elle. »
Une autre fois, c'était un plancher qui s'était rompu dans la maison des Sœurs, précisément alors qu'il n'y avait personne ni dessus, ni dessous. « Ah ! mes Filles, dit le Saint à. cette occasion, quel sujet n'avez-vous pas de vous confier en Dieu! Nous usql\s dans les histoires qu'un homme fut tué en
pleine campagne par la chute d'une tortue qu'un aigle lui laissa tomber sur la tête; et nous voyons aujourd'hui des maisons renversées de fond en comble, et des Filles de la Charité qui sortent saines et sauves de dessous les ruines, et qui n'en reçoivent aucune lésion. Qu'est-ce que cela, sinon une marque et un témoignage par lequel Dieu leur veut faire connaître qu'elles lui sont chères comme la prunelle de ses yeux? 0 me? Filles, soyez assurées que, pourvu que vous conserviez dans vos cœurs cette sainte confiance, Dieu vous conservera en quelque lieu que vous vous trouviez. »