LE PASSANT
Il passe. Quelqu'un dit en le voyant : « C'est lui.
Il est heureux. Son nom ne craindra pas la nuit
Où sombrent à jamais tant de mémoires vaines...
Sa lèvre avide a bu à toutes les fontaines
Ety dans sa coupe étincelante, il est resté,
Peut-être, un peu de gloire et d'immortalité.
Il est heureux. Ses pas ont marqué sur le sable.
Il est né sous un signe étrange et favorable
Et la vie a donné à cet homme, vivant.
Ce qu'à d'autres la mort refuse si souvent.
Il fut comblé. Les Dieux ont offert à sa vue
Apollon rayonnant auprès de Vénus nue.
I^s ailes de Pégase ont éventé son front
Et l'obole, qu'un jour, il faut tendre à Charon,
Il la verra laurée à sa propre ef/igie.
Il est heureux, vous dis-je, et sa route élargie
POftMBS DIVERS 61
Monte toujours versplus d'horizon, et l'on sent Qu'il se lève pour lui quelque astre éblouissant, Soleil mystérieux d'une éternelle aurore, A l'heure oà, sous le ciel que l'ombre décolore. Les autres à jamais s'enfoncent dans la nuit. Jl est heureux. » Ainsi parle quelqu'un, mais lui. Taciturne et les yeux baissés et sans entendre, Avec dans l'âme un goût d'amertume et de cendre. Il s'éloigne emportant dans le soir empourpré Le douloureux secret de son cœur déchiré.
CE QU'ILS M'ONT DIT
Donne-moi ta douleur ^ donne-moi ton ivresse, Ami que Je n'ai pas connu /
Donne-moi ce collier, donne-moi cette tresse Qui caressait un beau col nu ;
Conte-moi longuement ton plaisir et ta peine
Et le délice de tes yeux.
Et rappelle-toi l'heure envolée et lointaine Et son éclat mystérieux ;
Dis^moi les mots secrets et la parole tendre Que l'on te murmurait tout bas ;
Montre-moi, sur la grève où Vamour vint s'étendre, La marque double de vos pas ;
Redis-moi tout cela pour que Je le redise
Et ton bonheur et ton tourment.
Et ton âme donnée et ton âme reprise.
Ton rire et ton gémissement.
Et vous que, comme moi, le souvenir fait vivre Mieux que la vie et dont la main
Page à page a tourné les beaux Jeuillets du livre Écoutez-en Vécho divin.
C'est r Amour orgueilleux, content ou misérable Qui s'exprime ici par ma voix :
Je suis un sablier oà s écoule du sable
Que n'ont pas recueilli mes doigts.
CB qu'ils m'ont dit 67
UN JEUiNE HOMME PARLE
« Amour ! reads-moi pareil à ce Prince farouche Qui se promène seul en son jardin fermé Parce que doucement s'est posé sur sa bouche, Avec une caresse, un souffle parfumé !
« Que lui fait maintenant toute la vaste terre Qu'à son jeune pouvoir soumirent ses aïeux ? A jamais le voici pensif et solitaire, A cause d'un regard qu'ont rencontré ses yeux.
« il ne poussera plus vers la guerre et la gloire Le sonore galop de son jeune étalon ; Son esprit à présent rôve une autre victoire Que celle qui vous met un laurier sur le front.
« Qu'importe à son org-ueil le fruit de la conquête Dont la vile saveur serait sans volupté, Puisque sa lèvre avide et son âme inquiète Connaissent maintenant le goût de la beauté !
« Aussi, dans son jardin qu'arrosent les fontaines, Le voici pour toujours fiévreux et languissant, Car la flamme divine a brûlé dans ses veines, Et le désir divin palpite dans son sang.
« Et ce beau Prince, 6 bel Amour, toi qui nous sommes
D'obéir à la loi qu'il te plaît d'imposer,
Tu l'as rendu pareil à tous les jeunes hommes
Que trouble dans leur cœur le souffle du baiser ! »
CB ov'iui m'ont dit 60