‹ Vestigia flammae; poèmesChapitre 41 sur 95 · LE SOUVENIR · texte numérisé non relu

LE SOUVENIR

Te souviens-tu, ô Roméo, te souvîens-lu

Des beaux soirs en sanjf sur Vérone

Et de l'Adigo vert et jaune ?

Te souviens-tu

Du jardin frais

Et des fontaines

Et des cyprès

Et des palais rivaux et verrouillés de haines

Avec leurs herses et leurs chaînes ?

Te souviens-tu,

0 Montagu ?

Et de la ffilc qui dansait dans les hautes salles

Avec ses masques ?

Et des batailles

108 VESTIGIA FIAMMiE

En pleine rue et sur les places,

Dag-ue en main, épée au poing-,

Et des torckes parmi la rixe ; et, sur les dalles,

Des blessés pâles

Qui dégrafaient, pour mourir, leur pourpoint ?

As-tu donc oublié la vieille nourrice

Au chef branlant

Et l'apothicaire bavard aux mains complices

Et sa boutique

Avec l'auvent,

Et le flacon de narcotique

Et le gros moine en froc brun, où pend

Le chapelet à grains d'olives

Longues et lisses,

Toutes les gens.

Toutes les choses.

Et le balcon et le rossignol et les roses ?

Tu te tais, Roméo. L'Adige jaune Et vert reflète encor les quais courbes de Vérone • Les moulins tournent sur l'eau qui fuit Torrentueuse et monotone.. .

La dalle luit

Lo long^ des palais ; des jardins

S'endorment entre les hauts murs peints ;

Trois Ang'luis dans les Arènes

Escaladent les gradins...

Il y a marché sur la Place aux Herbes :

Lesgrands parasols rougesombragcnt les courges vertes;

Les colombes boivent alix fontaines

Et, dans la cour du vieux couvent des Capucins,

L'auge de pierre est pleine d'herbes

Que l'on dit ôtro son tombeau,

() Roméo!

Tu te tais, mais si je criais son nom d'amour

Gomme l'on jette

Dans l'eau muette

Un caillou lourd,

Si je disais son nom tout bas,

Son nom d'amour,

Ne te souviendrais-tu pas 7

110 VFSTIGIA riAMMAÎ

Le soir s'étend sur la campagne.

Votre souvenir m'accompag-ne ;

Il marche voilé devant moi ; Nous suivons un sentier étroit.

Voici la bruyère et la plaine Où tu buvais à la fontaine ;

Voici la lande et la forêt.

0 mon cœur, cache ton secret !

ODELETTES ET XTS POÈMB 111

Est-il vrai — lu nuit est venue — Qu'entre mes bras vous fdles nue ?

0 cher visage dévoilé, Comme le ciel s'est étoile 1

112 VESTIGIA FLAMM/E

Reprends la route du bois sombre,

Long-e la haie et passe auprès

Du vieux cyprès

Dont l'ombre

S'allong-e aiguë et grave, et tourne avec le jour ;

Reprends la route sans détour

Et revois l'ombre

Du vieux cyprès. . .

As-tu bien emporté

Sous ton manteau d'or et de laine,

Avec toi, la flûte d'ébène

Où ton haleine,

ODtiUiTTm ET UN VoLMVi )18

Hiver, été,

A tant chanté ?

Regarde, c'est bien \h que lu venais t'asseoir, Avec la flùle entre tes lèvres ; L'écho sommeille au fond du soir, La lune entre les pins se lève, Le bois est noir.

Mais pourquoi pleurer, en silence, de la sorte,

Parce que tant de la vie est morte ?

Qu'importe

Puisque tu peux faire .revivre

L'aube et le jour,

Le midi lourd,

La nuit pensive

Et tout l'amour,

Et te revivre

En ton chant, avec tout l'amour 1

114 VESTIGIA FtAMM.ï;

Quelle douceur dans mes pensées En ce clair, tendre et pur matin, Devant ces barques balancées Sans flamme à leur fanal éteint

Le voyag-e de ma jeunesse Avec sa course et ses éclairs Est fini, et la paix caresse Mon coeur las des ciels et des mers

Et qui, cessant d'être en partance, Par trop de houles fatigué. Désormais sage, se fiance Aux anneaux de fer du vieux quai.

ODELETTES ET UN POitMB 115

Cet ardent jardin d'Italie,

Souvenez-vous,

Etait beau de mélancolie...

Cette terrasse de Touraine,

Souvenez- vous,

Dominait le fleuve et la plaine ;

Cet étroit courtil de campagne,

Souvenez-vous,

Seitait la mer et la Bretagne ;

110 •Vestigia. flamm.b

Ce parterre d'Ile de France,

Souvenez-vous,

Etait clair comme une romance ;

Cet humble clos de Normandie,

Souvenez-vous

De son herbe g-rasse et fleurie...

Souvenez-vous de la terrasse, Du courlil, du clos, du jardin, Et de cette rose, à Damas, Px'ès du Turbé de Saladih...

ODELETTES ET XJH POftMB 117

Demain ce sera l'automne, Hier c'était le printemps ; La vie au pas monotone Parcourt le cercle du temps.

L'hiver à l'été s'oppose.

Janvier passe comme fuit Avril, et l'on voit la rose Fleurir quand est mort le gui.

Tout s'achève et recommence, Meurt et renaît tour à tour, Car de joie et de souffrance Est fait l'éternel amour.

118 VFSTIGIA FL.\MM>3E

Le ciel s'argenle ou se cuivre, Aube ou couchant radieux...

L'essentiel est de vivre Sous le reg-ard de vos yeux !

Il est doux de rôver à la vie

En buvant

Dans une coupe,

Un beau vin pourpre

D'où monte un chant

Mélancolique, grave, impérieux, ardent

Comme la vie...

Il est doux de song^er à l'amour Dans l'ombre, Tandis que l'air est lourd De l'odeur des roses du jour Et que roucoule

120 VESTIOIA FLAMME

Dans l'ombre,

Auprès d'un bassin clair où le jet d'eau retombe,

Une colombe. . .

Il est doux même de penser à la mort

Entre la Vie et l'Amour qui penchent

Leur visage sur le miroir qui le reflète

Et qu'enguirlande

Un laurier d'or ;

Il est doux de penser à la mort,

Lorsque la vie est encor belle

Et lorsque l'Amour pose encor

Sur un cœur qui bat haut et fort

Sa double flèche

Aiguë et fraîche

A pointe d'or.

ODBtSTii.à t-.t UN Puti^MK 121

Si je regarde celle rose Je pense à voire bouche où rit, Dans une jeune pourpre cclose, Le beau sang. clair qui la ileuril.

Si je regarde sur la branche Le doux fruit qu'elle offre à la main Je songe que Son poids qui penche A la forme de voire sein,

Et, dans le ciel dont rien ne voile Le sombre azur myslêricux, Si je contemple cette étoile C'est qu'elle ressemble à vos veux.

122 VESTIGIA FLVMM^

Auprès de toute fontaine Souvenez-vous qu'on entend Chanter sa joie ou sa peine En son flot intermittent,

Car son onde, qui sans cesse Fuit, mire tour à tour Votre reg-ard, ô Tristesse Et votre visage, Amour !

ODELETTES ET UN POàMB 123

Ecoutez l'Odelette brève Qui chante sur sa flîlle d'or, Sous la fouillée ou sur la grève.

Elle dit la Vie et la Mort.

Tantôt d'une sandale ailée, Tantôt d'un pas sonore et lourd, Elle passe, nue ou voilée.

Incertaine comme l'amour.

Elle est triste, grave ou farouche, Comme la forôt et la mer, Et, parfois, un doigt sur sa bouche, Elle fait signe au vent amer.

124 VEGTIGIA VlA^nUli

Ecoutez la brève Odeletle, Qui vous dit des mots inconnus, Et dont la main, en passant, jette Une rose vers vos pieds nus.

ODEU^TTËS ET UN TOÙME 125

Ce qu'il me faut ce n'est pas

Celle heure, et celte heure encore

Et celle-là

Et cette autre.;

Ce qu'il me faut

C'est plus encore

Que tout cela...

Vous files belle, je vous aime

D'être vous-même

En votre corps,

D'être vous-même

En vos pensées,

En toutes vos heures prochaines,

126 VESTIGI\ FI,AMM.«

En toutes vos heures passées.

Vous êtes belle Gomme vous-même En votre corps Et je vous aime.

Je vous aime en toute votre vie

Douce et fragile

Qui bat au rythme de votre cœur

Brusque ou tranquille,

En toute votre vie,

Au plus farouche

De vous-même ;

Je vous aime

Toute.

Et maintenant voyez ce qu'il me faut, voyez

Si c'est assez

D'une heure et d'une heure encore,

Si c'est assez ....

ODELETTES ET UN roàMB 127

Brise la flûte de rosoau Où jadis ton souffle a ciiaiil6 I/uutomiie triste, ardent et beau, Le jeune printemps et l'clé ;

Maintenaot marche devant toi Dans la solitude farouche Et cherche le sépulcre étroit Où, les yeux fermés, ou se couche.

Afin que tu n'entendes plus Dans le grand silence vainqueur.

Oublieux de ce que tu fus, Le sourd battement de ton cœur.

12S VESTIGIA flamm.î;

Je n'ai qu'un très humble jardin Et qui presque entier se reflète Dans l'eau somnolente et muette De l'étroit et calme bassin ;

Il n'a ni vases ni statues Et son allée est sans détours.

Mais il est à moi tous les jours Avee son buis et ses laitues.

Pour son arbre et pour son bassin, Son odeur de feuille et de terre Et le carré de son parterre J'aime mon modeste jardin.

Car parfois, en chantant, s'y pose Dans le silence un seul oiseau Et doucement, auprès do l'eau, Y fleurit une seule rose.

130 VESTIGIA FLAMMiE

L'Amour qui perce au flanc les Dieux N'est pas toujours sombre et farouche Et parfois l'éclair de ses yeux N'est que le rire de sa bouche ;

Parfois il porte dans ses mains Au lieu de flèches aiguisées Les roses des printemps divins Et des automnes apaisées ;

Au lieu qu'il paraisse en vainqueur Dans sa jeune gloire guerrière Parfois on sent battre en son cœur L'anxiété d'une prière.

Ce ne sera qu'une heure, il y aura peat-6tre

Du soleil sur l'herbe

Et du vent

Aux feuilles du vieux hôtre,

Et la fenôtre

Sera ouverte

Et doucement

Le rideau boujçera comme une aile

D'oiseau vivant.

Ce ne sera qu'une heure Comme toutes celles que bat L'antique horlog-e, une heure Pareille à celle qui va

132 VESTIOIA FLAMM/E

Venir et qui ne demeure

Que le temps qu'on la rie ou qu'on la pleure,

Ce ne sera

Qu'une heure,

Une heure où vous serez venue

Silencieuse et grave et chaste et lasse et nue.

Toi qui, si longtemps, fus ivre D'amour et de volupté, Dis, comment pourras-lu vivre Sans ce qui t'aura quitta ?

Que sera pour toi l'aurore Si le soir est sans rayons ?

Qu'importe un printemps encore Si rien ne g^crmc aux sillons?

Que seront pour toi les roses Lorsqu'elles auront cessa De le sembler être écloses A quelque sein caressé ?

134 VFSTiaiA FLAMMEE

Dis, comment pourras tu vivre, 0 pauvre fou, quand, demain.

Tout cela dont tu fus ivre Sera cendre dans ta main ?

ODELETTES ET UN POftMB 13b

Faites taire, là-bas, ce violon aigu, Cesser cette flilte importune ;

Voici que va bientôt, seule, dans le ciel nu, En silence, monter la lune.

Ne parlez plus ainsi de plaisir et d'amour, L'amour, trop vile, devient fpeine ;

Du bonheur envolé le souvenir est lourd ; L'homme est vain, la femme incertaine !

Je ne veux désormais entendre auprès de moi. Comme des pleurs sur une tombe,

De sa vasque de bronze en son bassin étroit. Que le bruit d'une eau qui retombe !

136 VFSTIOIA FLAMME

Reprends la roule,

Elle est plus douce

Au crépuscule qu'au malin,

Quand, vers la vie,

Tu l'as suivie

Pour t'en aller vers tes destins.

Tu reverras peut-être sur le sable encore

La trace vaine de tes pas ;

Tu t'entendras

Peut-être encore

Rire en ce même écho où ta voix fut sonore

Et où quelqu'un répond quand on parle trop bas.

Ecoute.

Kcprcnds ta route. .

Va ! marche

Jusques au fleuve lent que le vieux pont traverse

De son arche,

Jusqu'à l'arbre où ton nom dans l'écorce a grandi,

Vers ton passé, vers ta jeunesse,

Jusqu'à la maison qui se cache

Au font! du jardin agreste

Où le cadran solaire a marqué tes midis ;

Entre, la porte est ouverte

Et dans le foyer refroidi.

Rallume la brindille sèche

Et la pomme de pin dont l'écaillé a verdi,

Et puis.

De chambre en chambre, cherche

Le miroir où l'amour en pleurant t'a souri.

Tiens, voici déjà la fontaine

Avec sa vasque et son bruit doux,

Courbe-toi, bois-y à genoux.

Car la forôt est vaste et l'on y perd haleine

138 vEsrioiA flamm.î:

A marcher dans son ombre, mais, avant,

Cueille à la rive de l'étang-

Un de ces roseaux droits parei's à celui même

Dont la tige creuse te suffisait,

T'en souvient-il, te suffisait,

0 cœur en joie, ô cœur en peine,

A faire chanter la forêt.

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