CHAPITRE VII
La période de dix ans qui suivit le vote d-e la loi Falloux et la dissolution du parti catholique, s'ouvre par le ralliement de Yeuillot à Napoléon III ; elle se termine par leur rupture. C'est au récit de ces événements qu'il faut passer.
On ne trouvera pas ici un jugement de moralité sur l'Empereur ; peut-être ses intentions furent-elles exemptes de ruse, peut-être avaient-elles ce que comportait de droiture un esprit incertain et vague, que menaient les chimères de la Révolution ; en fait sa conduite envers l'Eglise en France épousa tous les caractères de la fourberie et du mensonge.
Conspirateur parfait, il eut pour parvenir des vues aussi nettes, une action aussi ferme, que l'une et l'autre devaient être chez lui chancelantes dans le gouvernement. Cela fit illusion : tout ce qui dans la nation aspirait à l'ordre, crut tenir dans ce neveu de Napoléon, l'instrument de son prompt rétablissement. L'avènement de la légitimité eût été dans
le même genre une bien autre promesse ; mais il paraissait éloigné, et celui du Prince était proche. La Franc-e ressentit alors ce dont quarante ans plus tard (en 1889) Drumont était témoin, quand il écrivait, dans la Dernière Bataille : « De tous les prétendants, le seul qui ait quelques chances, c'est le général Boulanger. » Cela tenait à un état d'opinion général. En ce qui concerne les catholiques, la grande adresse du Prince fut de discerner ceux auxquels ses avances devaient s'adresser.
Tous ne devaient pas les accueillir de mêm-e. Les catholiques libéraux le repoussaient. Une pensée politique soumise à l'ascendant des fictions parlementaires, eût conseillé de gagner ceux-là d'abord : cette aile gauche du parti devant être l'avenue pour cheminer jusqu'à la droite. Le Prince au contraire comprit que l'extrême droite catholique devait être abordée directement, que sa dictature aurait aux yeux de ceux-là des séductions que ne ressentaient à aucun degré les libéraux. Ce qui choquait Dupanloup et Montalembert, devait agréer à Veuillot. De plus Napoléon fondait sur l'opinion; la Chambre n'était qu'un comparse dans son jeu. Tout ce qui se rencontrait à la Chambre de débris de l'ancien parti catholique, lui importait donc beaucoup moins que la force d'opinion, dénuée de représentant légal, qui se groupait autour de VUnivers. Le Prince,
qui avait à parvenir, ménageait les uns comme les autres, mais ses plus grandes avances devaient être pour Veuillot. Le rétablissement de l'Empire qui, dans le parlement, apparaissait comme une intrigue de gauche poussée du côté des catholiques et des royalistes incertains avec toutes sortes de difficultés, prenait devant le public l'allure d'une action franche et décidée eu faveur de TEglise. Si l'on voulait la qualifier dans le jargon parlementaire, il faudrait dire que la politique du président fut cléricale.
Eu franc langage, était-elle catholique ? On ne peut pas le dire. Le Prince traitait les Français fidèles, moins en membres de l'Eglise (ju'en partisans. H les flattait dans leurs intérêts élevés, dans leurs susceptibilités légitimes ; mais il était hors de ses \ues, hors du personnage qu'il devait jouer, hors de sa puissance, de faire ou d'entretenir avec l'Eglise l'alliance qui n'appartient qu'aux gouvernenionts légitimes. De la part de nos rois, cette alliance revêtait une grande majesté, empruntée à la fois de la déférence marquée envers l'autorité religieuse, et de la conscience de l'autorité ci\ile que cette déférence consacrait. C'était un échange d'influences, mais dans une sphère si relevée et dans un mode si essentiel, que les deux pouvoirs en sortaient grandis aux yeux des peuples. \)c la pail d'un Bonaparte ce
Veuillot. II
n'était qu'un marchandage : le prétendant allait aux voix.
Mais justement il y a dans cette attitude quelque chose qui flatte l'orgueil des hommes, quoiqu'elle abaisse l'institution. Les catholiques ne furent pas insensibles aux cajoleries de cet embauchage.
Comprenons bien pourquoi le comte de Chambord n'en avait point autant à mettre à leur service.
Veuillot lui avait écrit ceci : « J'ai toujours cru à la Monarchie, jamais, autant que sous la République. Mais la Monarchie elle-même ne peut rien qu'avec la religion. Dieu, par qui seul nous sommes capables de liberté, est le premier maître auquel il faut obéir. Cette pensée dans ma conviction devra être celle de l'homme dont le monde a besoin. Elle lui conquerra le jugement désintéressé de quiconque aimera véritablement Dieu et la France. » Le Prince répondit -en marquant « l'impossibilité de séparer deux causes unies, surtout en France, par des liens antiques et sacrés, et qui en réalité ne font qu'une seule et même cause. » Il ajoutait : « Quant à moi, si la Providence m'appelle à travailler pour ma part à l'œuvre de régénération qui doit relever tant de ruines, le titre de Fils aîné de l'Eglise me sera cher comme aux rois mes aïeux, et, de son côté, l'Eglise elle-même, j'en ai la ferme confiance, m'aidera par ses bénédictions, par ses prières et par l'in-
fluence salutaire qu'exercenl sur tous les rangs de la société ses divins enseignements, à faire le bonheur et la gloire de notre bien-aimée patrie. »
On voit la différence des deux langages. Veuillot s'adressait au comte de Chambord dans le langage convenable pour un prétendant ; le Prince répondait en maître légitime ; Veuillot demande des engagements, le Prince répond par des assurances de fait : tout ce qu'il dit évite le ton de la promesse, marque ignoble de la brigue et de la surenchère. Napoléon tenait un autre langage : tout ce que le Roi offrait en garanties, il le rattrapait en promesses.
11 avait pour sœur de lait M""^ Cornu, femme d'un peintre de renom qui termina à Saint-Germaindes-Prés, l'ouvrage inachevé d'Hippolyte Flandrin. Cette dame fut députée à Veuillot avant même que le vote du 10 décembre eût fait du Prince un président. Le journaliste a raconté plus tard et de souvenir cette visite : « Elle me parla beaucoup des sentiments religieux du Prince, et me fît lire plusieurs lettres, entre celles qu'elle avait reçues de lui. Dans ces lettres-là il lui recommandait de prier et disait qu'il priait lui-même. »
Il faut être assuré d'un point, c'est que, sans Veuillot, l'opinion catholique eût été sujette à se contenter de cela. Rien n'est si fort que l'assemblée
fidèle groupée sous ses pasteurs en sa forme naturelle, qui est l'Eglise ; rien n'égale en France la faiblesse et la duperie des catholiques, en tant que parti. (( C'était vague, écrit Veuillot ; néanmoins les bonnes paroles ne manquaient pas et le tout sentait la foi. » Bientôt survint un second député, qui sollicita Veuillot de voir le Prince. Veuillot refusa. Montalembert l'en reprit. Telles furent les premières tentatives.
A défaut de l'audience qu'on refusait, le Prince prit des mesures pour renouer l'entretien. Aux appro ches du 2 décembre, Veuillot vit le colonel de Cotte, bon catholique et son ami, confident de Napoléon. Il lui parla du coup d'Etat. « De Cotte me dit que la chose allait se faire et qu'on lui proposait d'en être. // voulut savoir mon avis. Je lui dis que... je n'avais pas grand motif de l'en détourner, puisque la France voulait un rempart et un maître, et reietait d'ailleurs tous les principes. Le jour, lui dis-je encore, sera aisé, mais le lendemain périlleux. Je croirais davantage à l'avenir de Louis Napoléon, s'il était bien résolu à faire une chose qu'il ne fera pas. De Cotte me demanda quelle chose. Ce serait, repris-je, d'aller de sa personne saluer le Pape et se faire sacrer à Saint-Jean-de-Latran, mais après avoir dressé dans Rome deux belles potences : la première, qui serait dorée, attendrait son cousin, le prince de Canino ;
iaulic, peinte à lliuile en belle couleur rouge, serait promise au signor Mazzini, président de la république Romaine. Kntre ces deux fanaux, sortant de St-Jean de-Latran la couronne sur la tète et Tépée de France à la main, il apparaîtrait en homme né pour commander ; il verrait devant lui un nou\ eau monde, et l'histoire compterait un grand nom et un grand règne de plus. De Cotte avoua qu'il n'espérait point cela. »
Ce que j'ai dit dos idées de X'euillol sera aisément reconnu ici. Sans ignorer le prix de la légitimité, il en absorbait k notion dans une désignation providentielle, authentiquée par quelque grand acte. Quant à distinguer si fortement dès lors que l'empire allait être le « rempart » d'une France qui « rejetait d'ailleurs tous les principes », ce récit date de 1871 : on peut croire que s'il a senti cela dès 1851, au moins la netteté de l'expression bénéficie dans son récit, des lumières acquises entre temps, qui venaient de le faire royaliste.
« De Cotte rapporta cet entrelien au jirésident, qui le chargea de me dire que la religion n avait rien à craindre de lui, et qu'il ne laisserait pas Rome aux mains de la Révolulion. »
Mais rien ne semble avoir passé, en fait d'avances, la visite que Romieu fît à Veuillot, toujours à la même époque : Romieu, ancien farceur artiste, an-
cien bourreau du pauvre bourgeois, ancien clerc, comme lui, de Delavigne, devenu personnage politique. Ce fut trois jours après de Cotte. « Vous devez être, dit-il, en doute sur les intentions du président. Je viens vous rassurer. »
M. Eugène Veuillot fait le récit de cette visite. Il contient un point important, et qui montre quels signes précis le Prince donnait de son alliance avec le parti de l'Univers. « Lui, Romieu, avait à préparer l'exposé des motifs et le décret relatifs à l'organisation de la liberté de l'enseignement. La loi de 1850, dite loi Falloux, et ce qui restait du monopole universitaire, étaient condamnés. Les catholiques, qui après avoir été unanimes contre l'Université, s'étaient en majorité montrés hostiles à la transaction de 1850, recevraient sur cette question si grave pleine satisfaction. » La promesse paraissait énorme. « J'aurais cru, dit Veuillot, Louis Napoléon plus attaché à l'Université, l'œuvre de l'oncle. — Détrompez-vous, répondit Romieu, le Prince, sur l'enseignement, la décentralisation, les questions ouvrières, n*est pas un autoritaire napoléonien, c'est un sincère démocrate, peut-être un idéologue ; il va très loin. »
M. Eugène Veuillot nous dépeint dans Romieu un intermédiaire empressé, qui, de peur de n'être pas cru, multiplie les p'-otestations. C'était le ton
général des amis du Prince qui n'étaient pas des catholiques. \'^uillot lui-même sentait-il alors la servilité de ces grimaces ? Un peu, car son récit de plus tard en fait mention. L'entourage du Prince au 2 décembre imite assez agréablement Tartufe :
« J'allai au ministère de l'Intérieur pendant qu'on se battait dans Paris. Je vis là les ministres, Morny, Fortoul, Fould et les autres. Quelques-uns faisaient triste mine. Ceux que je connaissais plus particulièrement, m'assuraient que le Prince avait les meilleures idées. Comme je nen connaissais à aucun cTeux de très bonnes, /c ne [us pas sensiblement touché de cette garantie. »
Mais enfin le coup d'Etat le rallia. L'énergie déployée par le gouvernement l'enchantait. Les avances envers les catholiques se multipliaient de tous côtés ; Montalcmbert en avait sa part ; les évêques en recevaient de plus solennelles encore ; et toujours ces attentions spéciales à l'adresse de VUnivers, en affichant le peu de souci (jue prenait le Prince d'être compromis de ce côté, leur donnait un poids singulier. L'hypocrisie même pouvait paraître un gage. Quelle différence avec la monarchie de Juillet î quel soin nouveau chez les hommes nu pouvoir, do feindre pour plaire à des gens que jusque-là, dans les négociations qui s'entamaient avec TEglise, on n'avait parlé que de supprimer î
Jusqu'à quel point, dans les premiers temps, les séductions déployées par l'Empereur agirent sur Veuillot, c'est ce qu'il serait douteux de marquer. \J Univers tenait sa ligne dans ce sens. Napoléon multipliait les grâces. Plusieurs articles de Veuillot, entre autres celui qu'il éciûvit sur la mort de Saint- Arnaud, furent insérés au Moniteur. Il ne tenait qu'à lui de croire que l'Empereur, d'accord au fond sur les bases nécessaires et le principe unique de l'autorité, n'était détourné de les proclamer tout à fait que par le soin de ménagements provisoires. Cette illusion ne pouvait durer ; mais une certaine cordialité de rapports, qui s'en trouva favorisée, devait ajourner la rupture.
V-euillot avait toujours veillé à ne pas trop pousser ces rapports. Plusieurs fois l'audience du souverain lui fut offerte par des amis, même par des officieux ; il s'y déroba constamment. On lui proposa la croix ; il refusa, alléguant que travaillant pour sa cause, il ne « prétendait nullemicnl rendre service » ; il n'y avait donc pas lieu de le « récompenser ». L'avenir devait prouver combien ces réserves étaient sages.
Par un effet dont une analyse de l'état des partis rendrait compte, mais qu'on peut assez bien comprendre par la seule logique des idées, le régime institué contre la Révolution, ne pouvait subsister
sans son appui. L'Empereur avait été porté par tout ce qui voulait l'ordre et l'autorité ; l'Empire ne devait réagir contre aucune des causes (jui les ruinent. Il ne le pouvait pas. Ouvrage de l'opinion, il lui fallait l'opinion pour vivre. Rien n'est plus incertain, le temps des crises passé ; rien n'est \i\vé plus que l'opinion à toutes les entreprises de l'audace et de la ruse. L'effroi des journées de Juin calmé, et parce que le temps l'effaçait, et parce que l'ordre rétabli en détournait l'imagination, il fallait compter avec un retour des prestiges révolutionnaires. Le Siècle i)lus que tout autre journal, disposait de ces prestiges ; l'Empereur disait : « J'ai besoin du Siècle ». Le difficile était de tenir la balance entre le Siècle et l'Univers.
Veuillot ne fit rien pour éviter les polémiques avec les valets d'écritoire dont Ilavin était rédacteur en chef. Fouettés de main de maître, ceux-ci se plaignirent avec un éclat qui n'ei'it été que risible, s'il n'attestait linfànie condition faite à l'Eglise devant la i)resse. \ son égard ces gens regardaient l'insulte comme un droit, dans la paisible possession duquel ils s'indignaient qu'on les troublât. Leurs cris aigus retentissaient dans l'antichambre des ministères. Avec bien plus de droit et par des voies plus dignes, l'Empereur recevait des représeo-
talions sur les inquiétudes que donnaient &es ministres.
M. Eugène Veuillot a publié les paroles que Mgr de Salinis fit entendre à Napoléon sur ce sujet, à la fin de 1855. Veuillot, à qui l'évêque les avait rapportées, y ajoutait ceci : « Nous restions dans les mains des Billault, Morny et autres, mains démocrates, mains tripoteuses. »
On croyait encore à l'Empereur ; on y crut jusqu'en 1857, que fut traduit devant le Conseil d'Etat l'évêque de Moulins, Mgr de Dreux-Brézé, sur la plainte d'un de ses curés, se disant lésé dans l'inamovibilité de sa charge. Ce scandale d'un prêtre évoquant devant l'Etat une cause d'ordre strictement ecclésiastique, fut favorablement accueilli, non des magistrats impériaux seulement, mais de l'Empereur. V Univers, qui prit la défense de l'évêque, reçut un avertissement. On sait que, par la loi en vigueur sur la presse, trois de ces avertissements faisaient supprimer le journal. En même temps parut dans le Moniteur un article en partie rédigé par l'Empereur, qui, selon l'expression de Veuillot, livrait le prélat « sans défense à l'opinion, de la manière la plus dure et la plus inusitée ». Cette appréciation fît scandale : les bureaux demandèrent un second avertissement, que cette fois Napoléon refusa. Mais cette demi-clémence ne devait pas rétablir une
confiance ébranlée par sept ans d'équivoque et d'incertitude.
L'audience que Veuillot se résolut enfin à demander au commencement de 1858, marque décidément la fin de cette confiance. Ce fut la seule qu'il eut jamais. Soigneux d'éviter ces entrevues aussi longtemps qu'il fit fond sur l'Empereur, il est remarquable que la seule qu'il ait demandée, a signalé la crise qui devait les séparer.
Le récit, qui s"en trouve en détail dans les Mélanges, compose un important épisode de l'histoire de la défense catholique en France.
Il importe d'en retenir l'intention. Veuillot venait supplier l'Empereur d'exercer avec fermeté le gouvernement qu'il tenait du parti de l'ordre, sans s'embarrasser des bravades révolutionnaires et libérales. « L'Empereur, avait-il dit quelques jours plus tôt à Billault, est condamné à garder tout son pouvoir. S'il a la magnanimité ou la faiblesse, je ne tiens pas au mot, de vouloir être un roi constitutionnel, il est perdu. » Dans le cabinet des Tuileries, il répéta à peu près les mêmes paroles. Napoléon objecta la nécessité de rester dans les termes de la constitution. On était au lendemain de l'attentat d'Orsini. u Celte nécessité, dit Veuillot, que je reconnais à certains égards, Votre Majesté me permettra d'objecter que l'opinion ne la reconnaît pas
et au besoin l'annule, lorsqu'un instinct suprême l'avertit que le salut public réclame l'intervention du souverain. » Il tournait ceci sur la question de la presse. L'Empereur remit l'entretien sur les maux causés en général par la Révolution, Tout finit par un échange de vues sur cette matière, où se complaisait l'écrivain. L'Empereur et lui n'y disaient rien qui ne fût d'accord. En résumant cette entrevue, Veuillot écrivait : « J'en suis content » ; cependant il n'avait reçu satisfaction, ni sur la licence accordée au Siècle, ni sur les complaisances huguenolycs et libérales de la commission du Colportage, dont le directeur récemment décédé, Pongerville, avait été l'ami personnel de l'Empereur.
Sans doute, ce résultat de néant se découvrit à sa réflexion, car il dit n'avoir jamais usé de la faveur d'écrire quelquefois au prince, qu'il avait demandée en le quittant. L'entretien de ce dernier ne lui en laissa point le goût, ni la confiance de servir à quelque chose par ce moyen. Ainsi le charme exercé par la dictature tomba.
On s'aperçut que chez ce Bonaparte elle n'était qu'une enseigne menteuse, couvrant l'écœurante marchandise, vomie par la nation française, du légalisme libéral. Veuillot disait dans quelques lettres : « Notre Napoléon, de qui j'espérais tant, m'a bien l'air de n'être qu'un Louis Philippe perfectionné » ;
et ceci : « On lui fait Tlùnpire, l'Empereur est défait. »
Lii point particulier aggravait cette impression, c'était l'appui que le gouvernement s'était mis à chercher, chez les catholiques mêmes, contre Veuillot et VUnivers. L'abbé Du}>anloup, légitimiste, ne pou\ait décemment le fournir; le Correspondant rétabli offrait les mêmes inconvénients ; on le trouva dans un prêtre démocrate, ancien rédacteur de l'Ere nouvelle, alors doyen de Sorbonne, l'abbé Maret.
Depuis 1857 on voit le rôle de ce prêtre se dessiner. C'était, sous un masque nouveau, la vieille querelle que l'esprit de concession aux idées révolutiomiaiies faisait aux chrétiens sans condition. Cette fois elle faisait parade dune alliance publique avec le pouvoir, intéressé par elle dans ce qu'elle appelait les libertés de l'Eglise de France. Un parti, disait-on, menaçait ces libertés, dont VUnivers était l'organe. Par l'outrance de ses revendications, la violence de ses polémi(iues, il compromettait Home, rendait l'Eglise odieuse, préparait au irouvernement des difficultés intérieures, et provoquait les représailles des partis. Ainsi le gallicanisme servait cette fois <le i^rétexte. Deux mémoires adressés par l'abbé Marel au ministre des cultes, en contenaient la revendication, en même temps (ju'une dénonciation de Vi'nivcrs. Ce double éclat se trouve assez bien
résumé dans ce passage d'une approbation que Mgr Cœur, évêque de Troyes, donnait à cette campagne : « On peut dire, écrivait à l'abbé ce prélat, que par l'abus extrême des partisans outrés de la Cour de Rome, l'Eglise de France tout entière souffre persécution. »
Un étalage de fidélité à l'Empire servait d'enseigne à ces écrits : pour personne il n'était douteux que le gouvernement les vît de bon œil. Cela ne leur faisait pas de tort, à cause du renom de régime favorable à l'Eglise que l'Empire s'était conquis ; à celui de Louis Philippe, issu de l'émeute maçonnique et charbonnière, jamais on n'eût pu sans discrédit demander de la sorte sa protection. Tout cela cependant tendait à pis que le régime philippien n'eût su faire, à l'anéantissement du pape en Italie. Cette campagne, utile à l'intérieur pour tenir en respect le parti mécontent et dérouter les catholiques par un partage de l'opinion, avait, quant au dehors, de bien autres effets. Elle préparait, au sein de l'Eglise même, une hostilité contre le Pape, dont les prochaines complicités diplomatiques de l'Empire et de la maison de Savoie ne pouvaient manquer de profiter.
En attendant cet événement, d'autres signes de la duplicité du gouvernement parurent, grâce à l'affaire célèbre du petit Mortara.
On &ait l'histoire de cet enfant juif des Etats Pontificaux, baptisé à l'article de la mort par une servante, et qui, ayant guéri, reçut par la volonté de Pie IX l'éducation chrétienne que réclamait son baptême, malgré ses parents et malgré les violences de la presse européenne conjurée. Les sectes avaient la partie belle ; rien n'était si facile que de prévenir l'opinion sur un point où le pouvoir paternel entrait en conflit avec les droits du sacrement. Cependant rien n'était si impérieux que ces droits. Passer outre eût été considérer le baptême comme une simple cérémonie ; c'était en renier les effets, indépendants de toute volonté autre que de celui qui le donne et de celui qui le reçoit Ces effets sont de faire un chrétien ; il n'y a pas de catholique qui puisse ignorer cela, ou faire semblant de n'y pas croire ; aux yeux de l'Europe catholique donc, la justification du Pape coulait de source.
Veuillot la présenta avec toute la vigueur et avec toutes les ressources dont il était capable, avec tout le poids que sa situation d'interprète reconnu de l'opinion catholique lui donnait. En même temps le sujet prit sous sa plume un développement imprévu. Les articles recueillis de cette controverse fameuse, tiennent plus de trois cents pages des Mélanges. Le thalmudisme y est abordé ; vingt-huit ans avant \e livre de Drumont, c'est la question juive introduite.
rout s'accorde à faire, à l'égard de cette question, une époque importante de celle-là. C'est alors que fut constituée l'Alliance Israélite Universelle. La Juiverie se défendit avec force. L'affaire Mortara fut mise en mélodrame et portée au théâtre, sous le nom de la Tireuse des Cartes. y\insi on ameutait l'opinion populaire contre une cause que seule une opinion d'élite, mise au courant, pouvait entendre.
C'est alors qu'on voit les complicités du gouvernement se dévoiler. L'auteur de ce mélodrame, Victor Séjour, ne couvrait rien moins que la personnalité de Mocquarl, conseiller intime de l'Empereur qui en avait écrit le principal. Le ConstitutionneL organe de l'Empereur, prit parti. Il prit parti contre l'opinion catholique et le Pape.
On était à la fin de 1858. La démonstration fameuse du voyage de Bretagne venait à peine de prendre fin. Le souverain avait prié Notre-Damed'Auray ; il avait loué le peuple breton, « monarchique, catholique et soldat. » Au printemps de 1859 la guerre d'Italie fut déclarée.
Dans l'histoire du second Empire, cette guerre marque la défection publique et avouée du régime à l'égard de l'Eglise qu'il feignait de protéger. La monarchie temporelle du pape allait y rencontrer sa ruine ; personne ne l'ignorait, amis ni ennemis : cependant on osa demander les prières de l'Eglise
pour cette guerre ; l'Empereur l'ouvrit par une bénédiction reçue en solennité à Notre-Dame. C'était faire servir à la feinte l'acte même de la trahison. Le coup fut vivement ressenti. « Mes rêves, écrivait Veuillot, sont cruellement renversés : où est mon Charlemagne ? » Hélas î Mais il avait oublié que Charlemagne était le descendant de neuf évêques et de huit saints : la fidélité à l'Eglise est un héritage comme le pouvoir.
A mesure que les jours s'avançaient, le but véritable et les conséquences nécessaires de la guerre se déclaraient. La Révolution italienne prit dans la paix de Villafranca le point de départ d'une offensive, que l'Empire favorisait. Les évêques, dont les mandements avaient d'abord ordonné les prières que la guerre en tant que guerre réclamait, commencèrent d'exprimer l'inquiétude des fidèles. L'Empereur s'en plaignit à Bordeaux dans un discours public ; ainsi le conflit prenait une allure officielle ; une censure publique le sanctionna. Sous peine d'avertissement et de suspense, le gouvernement interdit aux journaux de reproduire les lettres aux évêques.
UUnivers obéit, mais ressaisit l'offensive dans une adresse au Pape, que les circonstances rendent mémorable. Contre les menées de Garibaldi, qui déchiraient le pacte hypocrite garanti par l'Empereur à Villafranca, l'Empereur, loin d'intervenir, préco-
nisait rouverture d'un congrès. La brochure du Pape et le Congrès, propre ouvrage du souverain, fit devant l'opinion l'éloge du projet. Il équivalait à l'abandon. Ce fut pour y répondre que Veuillot proposa une adresse de déférence au Pape, où le pouvoir temporel se trouvait affirmé, avec les périls qu'il courait. De nouveau le journal reçut un avertissement ; il n'en fallait plus qu'un pour la suspense.
Cependant Pie IX faisait entendre de rudes et terribles protestations. « Nous prions Dieu, ditr-il dans un discours public prononcé dans ces circonstances, de faire descendre ses grâces et ses lumières sur le Chef auguste de cette nation (la France), afin qu'il puisse reconnaître la fausseté de certains principes qui ont été exprimés ces derniers jours dans une brochure qu'on peut définir un monument insigne d'hypocrisie et un ignoble tissu de contradictions. » Veuillot publia ce discours. On crut que c'était la fin de son journal. Mais l'Empereur différa : « Je ne veux pas, dit-il, que M. Veuillot meure martyr. »
Ce dédain et cette moquerie n'empêchèrent pas l'événement. L'encyclique Nullis certe parut le 19 janvier 1860, V Univers la reçut le 27. Les menées auxquelles l'Empereur venait de donner les mains, y étaient qualifiées « d'attentats sacrilèges », et sa politique double y était démasquée. A la face des
cabinets de l'Europe, devant la catholicité, Pie IX révélait les promesses formelles que Napoléon avait osé lui faire, et le mensonge dont l'événement les convainquait.
Depuis quelques jours les rédacteurs de l'Univers ne quittaient presque plus le journal. Veuillot entra tenant en main l'encyclique, et leur dit : « Voici l'arrêt de mort. Le journal ne vivra plus demain. » Aussitôt on se mit à traduire l'encyclique. « Nous éprouvions plutôt un sentiment de joie, dit ce grand chrétien, de trouver une si belle occasion de périr. » On sut faire assez vite pour devancer les rigueurs du gouvernement. La parole du Pape, traduite et imprimée, parut dans l'édition du matin. L'effet produit dans le public fut énorme. Toute la journée des journalistes, des hommes politiques, des gens de lettres, ne cessèrent de venir prendre des nouvelles au journal. « Aviez-vous l'autorisation ? — Non. »
Chacun pronostiquait l'effet. Ce fut la suppression.
Elle n'attendit pas 1^ lendemain. Veuillot la reçut au journal, à neuf heures et demie du soir. C'était l'ordre intimé aux catholiques de France, de voir détruire en silence la monarchie pontificale. C'était le haillon mis à l'opinion fidèle, par le pouvoir qui dix ans plus tôt en avait mendié les suffrages, en promettant la fin des articles organiques et la liberté de l'enseignement.