‹ VeuillotChapitre 9 sur 15 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Il faut maintenant définir des talents dont Teffet fut si considérable. Ces talents suffiraient à la matière d'un livre, non seulement à cause de leur beauté, mais pour l'originalité cjui marque leur place dans le siècle.

V^euillot n'avait rien des romantiques ; j'ai remarqué les causes qui l'avaient préservé des influences de cette école. D'autres répugnances venaient de son génie, ami de la clarté et des franches allures. Les lenteurs et l'enflure, mères d'obscurité, ne furent jamais son fait. Le goût de la vérité, l'aptitude à comprendre, éclatent dans ses ouvrages ; rien, dans son caractère d'homme ni d'écrivain ne faisait échec à ces qualités ; elles ne reçoivent de bornes chez lui, quand il s'en trouve, que de l'insuffisance de son information, effet parfois d'un manque d'études premières ; mais le feu de son intelligence réparait ordinairement ce défaut. Cette probité d'esprit jointe à cette richesse, le dis-

tinguait beaucoup de ses contemporains, pauvres et dénués sous le fard. La profession catholique, embrassée dans tout son sérieux, affermit son antipathie des faux brillants et de l'emphase. Son goût, qui réprouvait le tapage des métaphores, bénéficia du secours de sa foi, qui condamnait k complaisance pour les passions. La morale, le bon sens et l'art furent d'accord, et la vigoureuse direction qu'ils imprimèrent à cette littérature, fut toute au détriment des folies à la mode.

Aussi bien une raison vigoureuse n'est pas le seul charme de cet esprit. A la chaleur que développe toujours une démonstration forte de la vérité, il faut joindre l'allure vive et entraînante, engendrée de l'allégresse du vrai. Une pointe de paradoxe aiguise cette allégresse. La joie d'être seul un moment à connaître le vrai d'une chose, le ménagement de la joie du lecteur que la proposition étonne avant que les raisons l'éclairent, tel est l'attrait dont l'esprit de Veuillot assaisonne naturellement ses ouvrages.

Cet attrait convient au style du journaliste, dont le devoir est de frapper et de surprendre, afin d'être entendu au milieu du tapage que fait la place publique.

Notre auteur y joignait en outre un don de peintures agréables, qui vient en tempérer l'accent. Il y a chez lui des couleurs douces et lumineuses,

dont il forme des tableaux charmants. Si l'on ajoute la ilamiiie de l'enthousiasme, brûlant parallèlement à celle des no'bles colères, on avouera (jue p«u d'écrivains ont montré des dons aussi complets.

Exposition et controverse font toute la matière des articles publiés ]>ar lui à VUnivers. On en a réuni le principal dans les Mélanges. L'exposition est celle du dogme catholique, dans ses rapports avec les problèmes du jour, dans l'ordre politique, social et moral. Si l'on demande de quel modèle Veuillot s'inspire à cet égard, il faut répondre que sa méthode est tout entière dans les Soirées de Sainl- Péiersbouiy. L'originalité de ce livre aura été de mettre au niveau du bon sens la défense des vérités de la foi. Il y a chez Maistre peu de théologie pro fessionnelle ; de métaphysique pas davantage ; l'appel au sens comnnni est partout ; et quelle que soit la part essentielle qui revienne toujours en ces matières à la méthode catéchistique, Maistre n'en enseigne pas moins l'art, inconnu jusqu'à lui, de composer de remarques faciles et communes une apologie très étendue.

C'était comme une nécessité, où les attaques de Voltaire avaient conduit la défense catholique. Il fallait, aux yeux même de la simple sagesse, démontrer que les arguments de Voltaire boitaient, lui retirer ce prestige de la fausse évidence, au

moyen duquel il ruinait la foi. Ajoutons que cette méthode seule pouvait faire de la vérité catholique une matière pour le journalisme. Littéralement le journalisme catholique, tel que Veuillot l'a pratiqué aura été la réponse à Voltaire. Ce qu'on avait cru voué sans remède à l'ironie d'un lecteur pressé, aux brocards de la foule frivole, redevint respectable par l'appoint de raisons promptement administrées, brillantes d'une lumière aussi crue, sonnant avec autant d'éclat que la parade des tréteaux athées. C'est un grand événement dans l'ordre des idées. Ce qu'on appelle respect humain en mourut dans l'ordre intellectuel. Les nouvelles générations catholiques, les nôtres, qui n'auront pas connu le respect hu main, en ont dû le bienfait à Veuillot.

Outre ce qui se trouve dans les Mélanges, il faut le voir à l'œuvre en cette sorte, dans les livres de Rome et Lorette et des Pèlerinages en Suisse. Cela est digne d-es Soirées, et cela est plus vif, et l'on sent qu'il n'y aura presque rien à faire pour en accommoder les traits aux nécessités de la presse. Certains chapitres sont des articles tout faits.

Peut-être cependant, empruntée comme elle est, non pas originale chez lui, cette méthode n'auraitelle fourni qu'une carrière assez languissante, si le feu d'une controverse qui est Veuillot lui-même, n'était là pour la réchauffer.

Certainement c'est par là qu'il brille. Il en possède au plus haut point le ressort, qui est la présence d'esprit. Présence d'esprit différente de celle qui! faut à l'orateur, lequel est dépendant des foules. Tout ce qui frappe et brille est bon à celui-ci ; le journaliste peut se contenter de cela, car on ne le lit qu'une fois, et sa parole, quoique écrite, n'est pas moins éphémère que celle de l'orateur ; mais aussi, comme elle reçoit audience d'un lecteur isolé en qui la froide raison n'est offusquée d'aucun des remous nerveux qui troublent les hommes assemblés, il ne tient qu'au journaliste d'être solide et raisonnable. Seulement il parle comme dans la rue, et il dispose de peu d'espace : cela rend nécessaire deux qualités, la netteté et la brièveté, effets naturels de l'agilité de l'esprit et d'un tact rapide et aisé des convenances.

Les journalistes qui n'ont su que faire des mots, sont nombreux dans le siècle écoulé. Plusieurs ont recueilli le renom de grands journalistes, et la foule ignorante les compare à Veuillot ; mais il est d'une espèce tout à fait différente. Ceux-là ont fait leur métier au plus juste, en tenant une minute l'adversaire à distance, la minute dans laquelle on les a regardés ; leur plaisanterie ne pouvait pas davantage, et ne composait qu'une diversion ; au contraire la riposte de Veuillot dure, car ce que son

esprit découvre dans le court instant de la controverse, ce sont les raisons mêmes des choses.

Non que, lui aussi, il n'ait eu le don des mots, ou qu'il ait omis d'en user ; mais il ne s'y confie pas, il dépasse l'apparence et ne se repose que dans la vérité.

Cette facilité de plaisanterie joint à ce sérieux, compose le plus rare assemblage : si rare, qu'à cet égard le Pascal des Provinciales (en comptant pour sérieux ce qu'il produit de sophismes graves) demeure au-dessous. La verve satirique de Veuillot est une des plus abondantes qu'on ait vues. La facilité qu'il y sentait, est cause qu'il en a abusé. Les juges impartiaux de son œuvre avoueront qu'il a trop donné au persiflage ; mais du moins cela ne l'ut jamais au détriment de la discussion.

Sa bonne foi était entière, non seulement en général, mais jusque dans le détail de la polémique, ce qui est plus rare et plus difficile. Sur tous les points d'une vérité d'ensemble, retrouver les vérités partielles ; après les grandes raisons qui font prendre un parti, débrouiller les petites preuves; faire front partout avec des armes loyales à la déloyauté de l'attaque : voilà ce qui suppose de grands dons.

Uivarol a remarqué que, pour être sincère, certaines rencontres exigent qu'on ait beaucoup d'esprit. L'esprit de Veuillot servit à cela. Il est con-

substantiel à sa controverse, il en informe les plus solides parties ; ce qui brille et éclate en hors-d'œuvre, n'en est que le surplus.

Le romantisme est surtout connu par ses jérémiades et son emphase ; on oublie quelquefois que ce fut une école de plaisanterie. Dumas père en incarne l'exemple, dont Alphonse Karr fut le plus brillant élève. Toute la plaisanterie du boulevard de l'Empire est née des charges d'atelier auxquelles s'exerçait la rue du Doyenné aux environs de 1830. Ces charges étaient brillantes, mais de courte portée ; leur monotonie accable ; on prendra une idée de cette insuffisance dans le célèbre livre de Jérôme Paturot. Veuillot tint de celte plaisanterielà, et c'est peut-être par là qu'on le trouve le moins éloigné de son temps. Son roman de rHonnête [emme, écrit en 1837, est tout fleuri de cette sorte de comique ; mais bientôt il le domina. Qu'on lise dans les Mélanges la conversation supposée avec sa cuisinière, qui a pour titre Idées sociales de PIUnia Pas^iOt, de 1849 : ce sont les couleurs entières, c'est la raison, c'est la logique dramatique de Molière.

On remarquera que ce genre-là n'a pas peur des gros mots. Veuillot les mit là où il les fallait, là où le large horizon qu'il ouvrait sur son temps requérait de ces lumières crues. Cela fit crier : il ne s'en

soucia guère, sachant qu'il était dans la logique de l'art, et dans toutes les bonnes traditions. Ce n'était pas du tout le genre d'About. Ce n'était pas non plus celui d'Augier, lequel cherchant l'élégance et l'heureux badinage, fait dire à une coquette : « Je crois que vous m'intentez une demande en mariage.» L'inventeur d'un dialogue si distingué ne pouvait qu'être choqué de la grossièreté de Veuillot. « Rouler le libre penseur, tomber le philosophe, tirer la canne et le bâton devant l'arche », tel était selon Augier le talent du maître. Le sens de la langue alors était perdu.

Où l'on put voir combien Veuillot était au-dessus des plaisantins du romantisme et des journalistes qu'ils couvèrent, c'est dans les brochures qui de temps à autre firent suite à ses articles de journaux. Au rebours des articles, on relit les brochures ; elles sont l'occasion de juger la force d'un homme. UEsclave VindeXy le Lendemain de la Victoire, parus après juin 1848, recueillirent l'estime qu'elles méritai-ent. En 1862, le Fond de Giboyer, qui en l'absence de V Univers interdit, portait sa défense contre Augier, montra tout ce qu'un beau génie, éclairé des lumières de l'ordre et de la sublime charité, peut faire d'une querelle personnelle.

La figure du cuistre cacographe, fessé selon ses mérites, y disparaît dans les lumières que versent

les raisons générales, clans le feu des nobles ardeurs tournées vers tout ce qu'un théâtre ennemi s'efforçait de mordre.

Ceux qui font de viles luorsm-es...

Morsures viles en effet. Il y manquait même des dents ; au seul point de vue du goût, quelle sotte littérature ! Mais l'époque n'était pas difficile, et l'opinion qu'on répute neutre, était complice.

Le grand public se trouva saisi pour la première fois par Veuillot, quand parut le livre célèbre des Odeurs de Paris. Le retentissement en fut immense, tant à cause de plusieurs circonstances, qu'à cause du déploiement que l'auteur y donnait à ses talents de peintre des mœurs. Il avait ce don dans un degré éminent ; on peut dire que chez lui il prime tous les autres : sans les effacer, il se les subordonne. Cependant, soit à cause des soins que la polémique réclamait, soit besoin d'une maturité qui attendait la cinquantaine, Veuillot n'écrivit que tard son chefd'œuvre en ce genre. C'était en 1866, au milieu de l'impressionnant silence que faisait autour de lui son journal supprimé. Dix-huit ans plus tôt, dans les Libres Penseurs (1848), on lui voit faire comme des exercices du genre.

Il n'y était encore qu'un disciple. Ce qu'il déro-

Veuillot. lo

bail au combat quotidien pour en faire la matière d'un livre, était imité de Labruyère. En cette sorte, le livre offre des morceaux admirables, où perce, malgré l'imitation, une originalité charmante. Le morceau sur les « navets » d'Université, cité partout, est un exemple de cette manière, qui semble un décalque de l'ancien, et où s'enferment des traits modernes sans nombre. Combien d'aut-eurs, en fait d'originalité, n'ont jamais passé ce degré, et ne laissent pas d'en obtenir la gloire ! Avec les Odeurs de Paris, la p-einture prend une allure nouvelle, si vive et si ardente, qu'on ne saurait plus la comparer à rien. Toutes les rudesses, toutes les chaleurs, tous les enthousiasmes, tous les mépris, tout l'impromptu du sentiment et de l'éloquence qui composent le journalisme moderne, habitent ici, mais réglés par la vérité et dans une proportion si exacte et si fine, qu'on ne peut rien voir de plus achevé. D'autres ont été corrects avec de l'archaïsme, ou naturels au prix de l'imperfection du style ; Veuillot, dans la langue que tout le monde parle, refait place à la propriété, à l'exactitude, au juste rapport des parties, à tous les égards dont se compose la phrase nette et solide des écrivains classiques. Aussi est-il un grand créateur d'expressions, tantôt par la place qu'il donne aux mots, tantôt par les alliances de mots qu'il pratique. Dans la langue compromise du siècle, c*est

au moyen de ces ressources nouvelles (|u"il rend une image du passé : à cet égard il est unique.

La peinture des mœurs est un grand champ, car la connaissance de l'homme s'étend à tout. L'actualité passée, elle seule est capable de faire revenir et d'attacher le lecteur; c'est par elle principalement que Veuillot fait figure d'écrivain. C'est par elle que onze ans après sa mort, quand la politique du ralliement jetait l'ombre sur son œuvre, il offrait une matière aux articles que M. Jules Lemaître a écrits à sa louange, déposant à ses pieds l'hommage des lettres françaises, tandis que l'opinion catholique, retournée aux mêmes chefs inconstants et frivoles dont Veuillot l'avait un temps gardée, l'ou- ])liail.

Trente ans auparavant, Sainte-Beuve avait décerné le même laurier : chose notable si l'on songe que, dans la république des écrivains, le journaliste de carrière est à peine citoyen. Un critique entiché comme Brunelière a pu, devant l'Académie, le jour de son admission, sans soulever contre lui l'assemblée, poser en thèse qu'un article de journal n'était pas de la littérature. Ainsi il y a contre le genre de V^euillot un préjugé, dont le talent de peindre les mœurs force l'obstacle. Drumont, favorisé du même don de peintre, eut de quoi le forcer de môme sous nos veux.

D'autre part, ce don emporte de grandes lumières dans le domaine de l'action publique même. Du point de vue de l'homme et de ses humeurs, le moraliste est apte à retrouver plusieurs des vérités du philosophe et du politique. Les partis ont une psychologie, et cette psychologie les classe. Qui considère en philosophe la libre pensée, la condamne ; en politique, l'exclut ; en moraliste, la brocarde et la hue. Aux raisons de condamner et de haïr, le moraliste ajoute les sentiments pressants que le ridicule et l'odieux d'un caractère font naître. Cela avait manqué jusque-là. Parodiant un vers de Lafontaine, Veuillot feint qu'au lendemain de Tartufe, les chrétiens bafoués par Molière eussent pu dire, en regardant le ménage que lui composaient les Béjard :

Ah ! si les dévots savaient peindre.

Or lui-même fut la dévot qui sut peindre. Jusquelà tout ce que les tableaux de mœurs, tout ce que l'invention dramatique avait convoyé d'apologie, avait eu lieu contre la religion chrétienne, au profit de l'impiété ou des sectes. Veuillot changea cela. La défense de l'Eglise bénéficia par lui du puissant secours des vraisemblances que ces peintures apportent. Comme il y avait dans les imaginations une

image du dévot et da Jésuite, où venaient se briser les efforts de la démonstration catholique, il y eut désormais une image du libre penseur et de ses différents complices.

Si l'on veut comprendre ce point, qu'on remarque le secours que la seule évocation du personnage d'Homais, par exemple, apporte tous les jours, à la controverse des journaux modérés contre la Lanterne. VUnivers tirait contre ses ennemis des ressources pareilles, des figures dessinées par son chef à la honte et au dam de la libre pensée. Veuillot ne leur a pas donné de nom, non plus que Pascal à son Jésuite; cela n'a pas empêché le Jésuite de Pascal de faire le même chemin que Tartufe ; les portraits de Veuillot auront cheminé de même, et, sur le même terrain, servi la cause contraire. J'ajoute que, comme on trouve en eux une loyauté de psychologie qui manque au Jésuite des Provinciales et à Tartufe, ils ont de quoi prévaloir.

A l'égard du plan comme par le style, les Odeurs de Paris l'emportent sur les Libres Penseurs. Le plan de ce dernier livre est confiné : les Odeurs de Paris découvrent à nos yeux tout le milieu dans lequel la libre pensée travaille, et dont la corruption la seconde. Valets de presse, histrions, cuistres d'Académie, défilent sous les traits de cette satire brûlante. Ajoutons qu'un de ces types, un seul, a

reçu un nom, c'est Coquelet : Coquelet, le grand bourgeois libéral, tour à tour artisan frivole et produit docile de l'opinion.

« Coquelet n'est pas Prud'homme ; il tient un rang supérieur, il a reçu une éducation plus soignée. C'est Coquelet qui est par excellence l'enfant de la haute Université, c'est à lui qu'ell-e décerne presque tous ses prix d'honneur. Prud'homme admire Coquelet et Coquelet le dédaigne. Prud'homme fait Le petit commerce ; Coquelet est homme de lettres, poète, artiste, avocat, employé supérieur, homme politique. Dans la garde nationale. Prud'homme ne dépasse jamais le grade de capitaine ; Coquelet fait colonel. » La Revue des Deux-Mondes est l'organe de Coquelet : il la lit et il la rédige. Il est le rouage et la victime de « cet engrenagte perpétuellement actif, qui tente l'esprit par les odeurs variées de la littérature, de l'art, de la science, par l'attrait victorieux de la frivolité, et qui, l'ayant saisi, le fait passer par toutes les températures, l'amolit à toutes les vapeurs, l'obscurcit à toutes les fumées, l'amincit sous tous les laminoirs, le broie sous tous les pilons, le triture, le divise, le mélange, le carde, et enfin le réduit à n'être plus qu'une étoupe, sur laquelle toutes les mauvaises dominations peuvent dormir leur insolent sommeil. » Ce qui caractérise Coquelet n'est pas la profession avouée de libre

pensée. Coquelet ni Buloz « n'ont pas d'idées ». Toutes les nuances de l'opinion modérée réclament un échantillon de Coquelet. « La tribu est immense et hante partout. Ils siègent dans les assemblées, dans les tribunaux, ils ont beaucoup d'académiciens de cinquième catégorie. Il y en a de fort religieux, €t ce sont presque les seuls catholiques à qui les dignités civiles ne sont point fermées. Les dignités ccclésiasliques ne leur sont point fermées non plus.)> Coquelet n'est pas le libre penseur ; il est l'espèce à l'ombre duquel le libre-penseur sétend et se fortifie. Il y a dans le livre de Molière et Bourdaloue, un magnifique commentaire d'une tirade célèbre du Tartufe : de celle où Cléante dépeint ceux qu'il nomme dévots de cœur : « Mais les dévots de coeur sont aisés à connaître. » Ce portrait, mis en repoussoir au personnage de Tartufe, précaution du poète contre la dénonciation de ceux qui l'accusaient de railler la vraie piété, est un monument de cafardise. La brutale intention perce sous le ton confil : il s'agit de ne reconnaître pour bons et sincères chrétiens que ceux qui voudront bien commencer par laisser les impies tranquilles.

Ils ne censurent pas toutes nos actions, Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections... T/apparence du mal a chez eux peu d'appui, Et leur âme est portée à juger bien d'autrui... Voilà mes gens, v(»ili\ comme il faut en user.

Or ces dévots selon le cœur de l'ennemi, ce sont les Coquelets catholiques. « Chrétiens que tous les ennemis de l'Eglise supportent, qui laissent tout dire contre la loi de Dieu, tout faire contre la foi des peuples. On ne les voit pas surtout se dresser contre les gens d'esprit qui s'amusent à la satire... » Et le commentaire ajoute : « Nous les connaissons très bien. L'Ecriture les appelle des chiens muets. Muets, il faut l'entendre, muets contre l'incrédulité, contre l'impiété, contre l'erreur, non pas toujours muets contre l'ardeur qui ne peut soutenir l'insolence du vice et qui se lève enfin pour prendre la cause de Dieu. Ah î nos gens de bien qui n'attachent leur haine qu'au péché seulement, savent alors montrer qu*ils peuvent haïr quelque autre chose que le péché. On les voit se départir à l'égard des chrétiens, de la mansuétude invincible qu'ils ont pour les pécheurs. Ils sortent de leur léthargie, ils se remuent, ils courent, ils écrivent, ils conjurent, ils se mettent en pleurs, en épouvante, en oraison, surtout en colère. Qu'y a-l-il ? Des importuns, des imprudents, plus zélés qu'il ne convient aux dévots politiques, des turbulents qui exaspèrent ces pauvres impies. » A Rome, devant Saint-Pierre et devant les Catacombes, Coquelet allait répétant que « la religion doit se rendre de son temps ». L'auteur dit : « Ah ! Coquelet, si tu te voyais de mes yeux ! »

Tant de clairvoyance, d'exactitude à peindre avait un précieux résultat : elle épargnait l'exhortation et le prêche ; la matière présentée dans le jour de la vérité parlait toute seule. Il y a là-dessus un juste mot de Boileau :

Et que l'amour souvent de remords combattu Paraisse une faiblesse et non une vertu.

Peindre les choses dans leur vrai caractère, c'est assez pour qu'on soit averti ou de les rechercher ou de les fuir, selon qu'elles sont bonnes ou mauvaises Dans le portrait qu'on donne du monde, il faut que la loi des mœurs soit renfermée, car cette loi &erait arbitraire, si les réalités ne s'y conformaient. On pourrait nommer cela une morale infuse, qu'il appartient au peintre de mœurs de faire sentir. Nul n'y a réussi mieux que Veuillot, et réussi dans une matière difficile, qui est celle des sens dépravés.

On ne pouvait l'omettre dans un tableau de la vie de Paris sous l'Empire, et elle se présentait avec des séductions Quelques-unes de ces séductions, l'atti rail des cafés chantants et des théâtres, l'ensemble de tout ce qu'on appelait le boulevard, sont peu de chose en soi ; pourtant elles avaient prise sur l'opinion d'alors, qui regardait le Paris d'Iîaussmann et ses plaisirs, comme une des merveilles du monde.

Il faut voir la rude main de Veuillot jeter par

154 JUGEMENT SLU YEUILLOT ÉCRIVAIN.

terre tout ce prestige, et d'un trait brusque et véridique en accuser l'odieuse misère ; il faut ouïr ses rires méprisants mener le convoi de toute cette féerie. Sur ce chapitre les invectives prennent une âpreté particulière. L«s mots sont crus et flétrissants ; ils écorchent, et dans un sujet où le lecteur des journaux est habitué à ne lire que des phrases flatteuses et caressantes. Rien ne parut si choquant dans tout l'œuvre du maître. On osa le taxer d'indécence. Chose comique, le soin qu'il prenait de marquer le vice au fer rouge, indigna quelques gens de mœurs honnêtes et bourgeoises. Des épouses confites en dévotion et dans toutes les vertus domestiques, volaient au secours de Phryné. Ces dames appartenaient à la tribu Coquelet. Elles tenaient à ce que les situations scabreuses par elles applaudies au théâtre, à ce que les nudités de féeries dont elles amusaient leurs enfants, ne fussent pas criées sur les toits. Le fouet de Veuillot déchirait le masque de ces complicités hypocrites.

A tous les talents qu'on vient de dire, s'ajoute na turellement celui de la critique des lettres. La connaissance des hommes fait le plus gros du discernement des livres. Il y a dans les Mélanges tel article sur Jules Favre à l'Académie, tel autre sur le Caïn de Leconte de Liste, qui témoignent chez le maître des plus grandes aptitudes en ce genre. Dans les

Odeurs de Paris, le chapitre de Hugo, du Fantasio de Musset, dans les Libres Penseurs celui de George Sand, sont infiniment remarquables. On a cité souvent le chapitre de Çà et Là intitulé Confession Littéraire : il contient sur les anciens auteurs quelques jugements inestimables.

Je remarquerai encore un point : celui de l'imagination pittoresque chez Veuillot. Elle est un des charmes de ses livres. Dans deux de ses ouvrages elle tient la plus grande place : Çà et Là et le recueil d'Historiettes et Fantaisies.

Des descriptions riantes et magnifiques, des villes, des jardins, des paysages les emplissent. Il faut du reste avouer qu elles ne sont pas sans ressemblances avec celles de quelques auteurs du temps, de George Sand, par exemple, que Veuillot avait connue chez Latouche, et dont il estima toujours les talents. Mais ce qu'il ajoute à ce fond commun, d'émotion tendre et de douce nostalgie, est quelque chose d'inimitable. Il a fait de Veuillot un peintre parfait des monuments du passé, présentés dans les paysages qui en accompagnent la grandeur. Après la guerre en 1^12, quand les Chambres étaient à Versailles, il a donné ainsi une description de l'endroit, et cette pièce insérée aux Mélanges, fait au milieu des matières politiques une diversion et un repos admirable.

Page 1