CHAPITRE VIII
J'ai remarqué quel problème difficile se posait, du fait de l'existence d'une presse catholique à côté des pouvoirs réguliers de l'Eglise.
Soumise en droit à leur autorité, elle ne laisse pas de participer en fait à l'indépendance que l'opinion groupée autour d'un journal confère à ceux dont il est l'organe. Entre l'influence des fidèles distingués par le talent d'écrire et la hiérarchie ecclésiastique, les conflits sont de tous les temps ; ce qui est du nôtre, c'est la facilité de porter ces conflits chaque matin devant le tribunal de l'opinion, ce sont les circonstances qui, ne le voulût-on point, donnent à l'opinion, s'il s'agit d'un journal, une avance considérable sur les décisions de l'autorité.
Il y a autre chose. Ce n'est pas sans raison que le journaliste parfois peut se croire meilleur juge de la conduite à tenir dans la bataille qu'il mène, que l'autorité qui le suspecte ou le condamne. Je ne parle pas de la doctrine, qui est fixe ; mais de la
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controverse, toujours réglée sur des circonstances changeantes. De l'écrit polémique de jadis au simple ouvrage d'exposition, il n'y avait pas des différences tellement grandes, que le même auteur ne fût capable de passer avec succès d'un genre à l'autre. Des écrivains laïques, dressés au train de la controverse profane, ne laissaient pas de se mêler de définition théologique ; et, d'autre part, des théologiens de profession, des évêques, écrivaient dans le genre polémique en usage, des chefs-d'œuvre que tout le monde admire.
La polémique en usage aujourd'hui, c'est la polémique de presse, et elle est excessivement éloignée de l'exposition et de l'apologétique. Même, quelque chose en elle répugne au caractère ecclésiastique ; un évêque par exemple ne saurait s'y adonner dans les conditions ordinaires. Il s'ensuit que ceux à qui les lois du genre sont le mieux connues, parce qu'ils le pratiquent, sont tout autres que des prêtres ou des évêques. Cependant comment nier, s'ils ne tiennent une plume qu'au service direct de l'Eglise, combattant pour le dogme et pour la discipline, que les évêques ont droit de leur commander ? Ainsi il pourra arriver que les lumières particulières à ces matières doivent céder à l'autorité.
Ici encore j'ajoute : cela est de tout métier ; mais quand il s'agit de la presse catholique, cet embar-
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ras risque de revenir souvent, les conflits trouvant mille occasions de renaître ; et même lorsque ces conflits seront entachés d'injustice du côté de l'autorité, une chose au moins sera légitime en elle, c'est la conscience de son droit de direction et de contrôle.
On trouve l'exemple de ces conflits renouvelés, dans la carrière que Veuillot et VUnivers menèrent, principalem.ent dans la période où nous sommes parvenus. L'ab'bé Dupanloup devenu évêque, un peu plus tard l'abbé Maret élevé à la même dignité, suffisent h donner l'idée des contradictions que le journal encourut. Le cuisant souvenir de polémiques malheureuses devait faire de ces prélats des ennemis. Chez d'autres, la volonté de tenir subordonnée une force si importante aux intérêts de l'Eglise, fut le principe des difficultés. Au premier rang de ces derniers comptait le malheureux archevêque de Paris, qui devait bientôt périr assassiné, Mgr Sibour.
Dès son élévation au siège de Paris, où il remplaçait Mgr Affre, tué sur la barricade en 1850, il montra l'intention de faire sentir sa direction sur les journaux. Il fît un journal qui ne put vivre, et VUnivers choquant en lui un désir de conciliation, il n'hésita pas à le blâmer publiquement. C'était le premier blâme de ce genre qu'eût encouru le jour-
nal. L'historien y doit relever un signe de la situation faite à Veuillot par la dissolution du parti catholique : libre désormais, il perdait en même temps, vis-à-vis de ceux qui ne l'aimaient pas, le bénéfice des anciennes alliances. Rappelons en outre que ces alliances avaient travaillé sur le favorable terrain de la liberté selon la Charte, terrain politique, où Ton s'offensait peu de trouver les laïcs indépendants. A toutes ces circonstances en succédaient de nouvelles, propres à rendre le chemin malaisé. On n'en pouvait sortir que par l'appel à Rome. Veuillot le vit, et n'hésita point.
Ce moyen réussit. Rome demanda que l'appel formé par ï Univers fût retiré ; mais ce fut en faisant entendre par l'entremise du nonce son désir que l'archevêque s'accommodât. Un accord intervint; deux lettres parurent dans le journal, l'une du prélat, l'autre de Veuillot, qui rendaient cet accord public. Mais l'archevêque gardait du ressentiment, et trois ans plus tard recommença. Cette fois c'était à la prière d'un prêtre d'Orléans, qui venait porter plainte à Paris de ce qu'il appelait les iniures, les calomnies et les mépris de V Univers. C'était l'abbé Gaduel. Les lecteurs des Mélanges ont peine à ne pas rire en écrivant son nom, tant il évoque dans leur souvenir de controverses ridicules, de traits comiques, dont il faut bien avouer que le travers de cet ecclésiastique
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fit tous les frais. Veuillot était alors à Rome. Il vit Pie IX pour la première fois : il entendit tomber de ses lèvres l'approbation du journal et de sa ligne ; des recommandations de déférence y étaient jointes, mais enfin on lui donna raison. Le Pape demanda qu'une lettre fût écrite par le journaliste au prélat ; en même temps on invita celui-ci à retirer son interdiction. Une encyclique, Inter muliiplices, apporta la défense de la presse catholique selon les conditions où se trouvait V Univers. L'archevêque déclara qu'il déférait aux désirs du Pape ; ce fut pour Veuillot un triomphe éclatant.
Les amis de l'ordre en toutes choses ne laisseront pas de regretter dans cette victoire de la justice, l'amoindrissement de l'autorité d'un évêque : qu'ils considèrent pourtant que la liberté dont le journal allait faire un si indispensable usage, était à ce prix.
A Veuillot isolé, manœuvrant hors des Chambres, sans autre mandat que l'opinion, sans autre défense que son bon renom de chrétien, sur le terrain de la défense catholique, il fallait un suprême garant. Une approbation générale, une faveur partagée de Rome n'eût pas suffi à le défendre contre des attaques capables de l'accabler. Dans une si vigoureuse campagne, qui ne pouvait manquer de heurter le préjugé jusque chez les personnes d'Eglise, détenant soit l'influence, soit même l'autorité, toute équivoque
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devait cesser quant à l'approbation du chef. La volonté de mitiger l'approbation d'un des partis, pour éviter aux directions suprêmes le soupçon de la complaisance, ne pouvait prévaloir contre des nécessités que tout le monde ressentait alors. Il fallait que le Pape fût pour Veuillot. Ce n'était pas faire acte de partisan, car ce que soutenait Veuillot n'était que les droits du pape et la pure doctrine de l'Eglise; et quant aux traits de la polémique, Pie IX ne cessa jamais de tenir au directeur de VUnivers le langage du chef, en l'invitant à les réduire aux strictes bor nés de la nécessité : avec tout cela les actes de ce pontife marquèrent l'intention formelle de mépriser les reproches de compromission, et de rendre son approbation publique.
Quand on lit le récit des rapports du pape Pie IX avec Veuillot, on ne peut méconnaître ce caractère, et l'espèce d'ostentation que le Pape mettait à le bien traiter.
C'était l'effet d'une politique profonde, conforme aux circonstances qui faisaient de VUnivers Fallié le plus précieux de l'Eglise devant la violence croissante de la Révolution. Les faits ont démontré qu'on marchait à une crise, déchaînée par la politique de l'Empire, qui devait rendre cette alliance précieuse. Pie IX, par ces marques de faveur, en assurait le libre jeu.
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Mais aussi il aimait Veuillot. Le dévouement sar.s conditions de ce dernier à la cause de l'Eglise, à la cause du Saint-Siège, à la personne du pape, avait trouvé le chemin de son cœur généreux. De plus il se sentait porté vers ce caractère, en qui les vives clartés de l'intelligence s'associaient 5 la naïveté et à l'ardeur du sentiment. Rien n'est si français que cette union, et aucun pape n'aima les Français plus que Pie IX. Outre qu'il voyait en eux les vrais soldats de l'Eglise, il se plaisait dans leur compagnie ; leur conversation l'enchantait ; il faisait fond sur leur caractère beaucoup plus que sur celui des Italiens même.
Il y a de tout cela dans le merveilleux accueil qui fut fait à Veuillot à Rome en 1859, cinq ans après le voyage où il dut plaider sa cause contre l'archevêque de Paris. Il menait avec lui sa sœur Elise. « Tout est magnifique, écrit-il à son frère, le temps et l'accueil, et au delà de toute prévision... Ma première audience, donnée avant d'être sollicitée, a duré cinq quarts d'heure. Le Saint Père a été tendre. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est des nôtres entièrement, comme nous sommes des siens. »
La seconde audience est ainsi décrite : « Je n'ose vraiment pas te décrire l'air du Saint Père e^ ses paroles, lorsqu'il faisait mon éloge à Elise. Il s'appuyait sur moi et nous avions tous trois les yeux
humides. Il s'est informé en détail de notre ménage particulier, et il a dit à Elise qu*elle était la monaca di casa. Le nom lui en est resté... Elise a reçu un camée en pierre dure, et moi un autre. » Et il ajoute non sans malice : « Les cadeaux ont fait sensation, non moins que la durée de l'audience. Nous n'avons plus d'ennemis, et nos vieux amis sont dans l'allégresse. Mérode est parfait et nous a déjà donné deux fois à dîner. Hier, avec Mgr Lacroix, il nous a promenés à Ostie. Antonelli, Bérardi, Fioramonti, sont charmants. Elise obtient toutes les permissions qu'on donne aux ambassadrices. »
Jamais simple écrivain, jamais journaliste, n'avait été traité ainsi. Ces prévenances, ces honneurs, étaient destinés à répondre aux contradictions de Paris, à les effacer dans le passé, à les prévenir pour l'avenir. A l'égard de l'épiscopat français, ils conféraient à la plume du journaliste une espèce de privilège, ils le constituaient pour ainsi dire en pouvoir relevant directement de Rome, assurant ainsi sa liberté. C'est ainsi qu'au profit de Veuillot, pendant tout le temps que dura l'Empire, fut tranchée la question de la presse catholique.
On peut dire que la grande affaire de cette presse fut de défendre le pape menacé dans Rome. Cette cause ouverte par la révolution romaine en 1849, aggravée par la guerre d'Italie, tint pour Veuillot
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dans ces dix ans la place qu'avait tenue précédemment celle de la liberté de l'enseignement.
Du côté des affaires intérieures, où la Révolution s'était développée, les polémiques se succédaient, à propos d'événements divers. Elles se livraient contre trois sortes d'ennemis : ceux de l'Université, dont le dédain superbe reléguait au rang des arriérés, des ignorants, des fanatiques, les fidèles à la foi simple et entière ; ceux des cabarets et des boutiques, qui n'admettaient de croyance qu'en la loi naturelle, sous le regard distrait du Dieu des bonnes gens^ tel que le chanta Déranger ; enfin le clergé libéral. Les premiers avaient pour organe le Journal des Débats; les seconds, le Siècle; les troisièmes, diverses feuilles qui jamais ne purent vivre, et à l'occasion le Correspondant. J'ai nommé déjà Ni\. SS. Maret et Dupanloup, qui menaient l'attaque de ce côté ; au Siècle c'étaient Jourdan, Labédollière et autres compagnons d'Havin ; au Journal des Débats ce furent Hippolyte Rigault et Prévost-Paradol.
Du côté des catholiques libéraux, l'attaque la plus violente vint du fameux pamphlet de VUnivers jugé par lui-même, production clandestine faite de citations diversement rapprochées et sollicitées. Comme il y avait dans le bagage du journal, aux environs de février 1848, plusieurs traits de l'illusion libérale qui troubla toutes les cervelles alors, la tâche de
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ceux qui le dépeignaient comme révolutionnaire en fut facilitée. Cependant Veuillot a pu écrire sans craindre d'être démenti, que les conclusions qu'on en tirait « ne pouvaient recevoir un semblant de preuve que par la fraude ». Un abbé Cognât en prit la responsabilité devant le public, mais l'ouvrage indigne (suprême honte) émanait de Mgr Dupanloup. L'abbé Maynard, dans son livre sur la Vie de Mgr Dupanloup en a rassemblé toutes les preuves, reprises et complétées par M. Eugène Veuillot, au troisième volume de la Vie de son frère. La copie avait été mise au net au séminaire même d'Orléans, de la main des séminaristes, par ordre de leur évêque.
Contre Prévost-Paradol comptent au nombre des passes les plus brillantes, les articles réunis sous ce titre : Contre les Miracles. Ils eurent pour occasion la vie de saint Joseph de Cupertino, élevé au-dessus de terre dans ses extases :
« Il est très aisé, disait Veuillot, de faire rire une foule ignare ou dégrossie, en lui racontant un fait surnaturel ; l'esprit même n'3^ est pas nécessaire, il n'y faut que la permission des autorités et un petit appointement.
« On parle des « ascensions de saint Cupertin. » Voilà le public en belle humeur dans tous les cabarets où l'on fait tourner les tables. Mais que prou-
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vent ces bouffonneries et ce rire ? Qu'est-ce que cela vaut confre la raison, contre l'histoire, contre la simple idée de l'infinie puissance de Dieu ? Quel est, devant l'intelligence humaine, le poids de Voltaire contre les BoUandistes, le poids de M. Jourdan contre Fénelon, le poids de M. Paradol contre Bossuet, le poids des pauvres diables du Charivari contre la moindre action d'une sœur de charité ?
« M. Paradol ne veut voir la Divinité que sous la {igure d'un professeur de philosophie dissertant, argumentant, posant des syllogismes, et contre lequel l'homme peut à son tour disserter, argumenter et surtout équivoquer. Sans abandonner ce moyen, Dieu, dans sa miséricorde, a daigné en employer de plus courts et de plus convaincants. Il a eu pitié de l'orgueil des hommes, si prompts à se perdre dans leurs sophismes, et il les a plus volontiers instruits comme maître, comme ami et comme père, que comme professeur de morale. »
Contre l'esprit du Siècle et Béranger, contre Alphonse Karr et Lamartine, qui prenaient la défense de ce dernier contre lui, il mena quelque temps la querelle du Mercaniilisme littéraire. Un officieux, M. de la Guéronnière, s'y jeta sous le prête-nom de Brémond, et VUnivers se tourna sans pitié contre lui. Plus tard La Guéronnière pesa dans la décision qui fit supprimer le journal.
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Voici quelques morceaux cueillis au courant de cette polémique.
« M. Karr appartient à l'élite du Siècle ; il est en grand renom d'originalité dans les boutiques. C'est le sourire de M. Havin et le côté galant de M. de Labédollière. Il exploite depuis quelque trente ans une vingtaine de bons mots qui ne sont point dépourvus de tout sel, et un certain bouquet d'herbes d'Allemagne qui ne sont pas dépourvues absolument de saveur. A ce fond, il a ajouté un assez joli talent de mise en scène personnelle. On a toujours entendu parler de son jardin, de sa barque, d'un soldat qu'il a tiré de l'eau, d'un dogue qui voulut le manger, d'une dame de lettres qui voulut l'occire. »
Lamartine rime à Alphonse Karr une épître où il se fait voir au bain :
Quand ma lampe jetait sa dernière lueur
Et qu'un bain de ma veille étanchait la sueur.
« Le pauvre petit peuple, riposte Veuillot, est condamné à cela, et il a le défaut de s'y plaire. » De tout temps les auteurs ont trouvé le moyen de se faire lire en découvrant au public l'existence intime des personnes illustres ; « mais il s'agissait de rois, de grands seigneurs, de grandes dames ; on dépeignait des magnificences, on racontait de vraies aventures, et enfin ces hauts personnages ne prenaient
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pas eux-mêmes la peine de tenir le public au courant de leurs actions. Nos gens de lettres sont leurs propres Dangeaux, et c'est à qui nous révélera plus avant les mystères de son cœur, et ceux de sa cuisine, et ceux de sa toilette, et pis encore. Nous avons le récit circonstancié de leurs noces, le menu de leurs festins. Voici qu'il ne nous est plus permis d'ignorer qui était là quand M. de Lamartine prenait son bain, ni ce qui se disait en ces augustes rencontres. »
Le sujet de fond est l'esprit de lucre, dont Lamartine (avant Zola) osait alors faire l'éloge, comme d'une chose honorable aux écrivains et aux poètes.
Tout honiiiie avec fierté peut vendre sa sueur,
Je vends ma grappe en fruit comme tu vends ta Heur.
« Que devient, dit Veuillot, la dignité de l'esprit, la dignité des lettres?... Toute sueur n'est pas glorieuse, toute fleur n'est pas à vendre, et, quoique le proverbe dise qu'il n'y a pas de sot métier, encore y a-t-il des métiers qui ne supportent pas, ni qu'on en fasse en même temps un autre, ni qu'on les rabaisse en leur demandant au delà d'un certain fruit. ))
L'auteur de Jocelijn veut outrer ce fruit sans mesure. « Beaucoup d'or », dit-il assez bassement,
Beaucoup d'or pour payer beaucouj) de lil>orté.
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Veuillot répond que « la liberté des lettres » est « une fîère liberté d'honnêtes gens qui servent en volontaires toutes les grandes causes publiques, et qui aiment mieux donner leurs idées que remplir leur bourse. » Il oppose en exemple les écrivains passés : « A la fois plus modestes et plus fiers qu'aujourd'hui, les gens de lettres avaient assimilé leur profession à celle des armes, à la magistrature, au sacerdoce même, à toutes les carrières austères où l'on ne fait pas fortune. Ils ne négociaient pas, ils ne trafiquaient pas ; ils préféraient être pauvres, et plus ils étaient pauvres, plus ils s'estimaient li'bres et plus ils l'étaient. »
Ainsi porté pour la défense d'une cause aussi généreuse que raisonnable, il n'y avait pas à craindre que Veuillot fût vaincu. Tout le crédit moral de Lamartine, tout le renom d'esprit d'Alphonse Karr, toute la brutalité du Siècle, ne faisaient, comme on dit, que blanchir. La défense s'élevait d'elle-même, se dégageait des réponses et montait au-dessus :
« Vous avez beau dire et beau vous targuer : l'art est quelque chose de haut, et à certains égards de divin, qui veut un homme tout entier. Il ne livre que lentement ses mystères même à ceux qui pour les trouver ont du feu et des ailes. Ars longa. C'est la noble condition de l'artiste... de se plaindre de la brièveté de la vie, qui ne lui permet pas de tra-
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vailler encore, de prolonger les fatigues et les délices d'un combat si beau. Quand vous êtes vigneron, quand vous êtes jardinier, quand vous êtes un mercenaire qui fabrique des livres pour vendre des livres, vous n'êtes plus artiste, vous descendez... Le Juif qui fait fortune en quinze mois est plus grand artiste que vous. »
Il n'entre pas dans le dessein de ce livre de rapporter toutes les occasions où VUnivers fut engagé, et qui composaient sa vie de chaque jour. Ce sera assez d'avoir montré de quelle manière la bataille était conduite.
Cette bataille était perpétuelle. L'ennemi, tel que Veuillot le sentait, ne lui laissait guère le temps de souffler. Dans les sujets même profanes et d'apparence indifférente, sa clairvoyance le dépistait. Dans les emphases du romantisme, dans les gentillesses du boulevard, il trouvait à combattre les alliés naturels de toutes les mauvaises causes, immédiates ou prochaines. Cela rendait le journal exclusif. Mais dans cet exclusivisme, Veuillot puisait la force. Il maintenait son lecteur intact h l'égard des influences mauvaises émanées, sous forme de pensées triviales, d'un ordre de choses essentiellement ennemi. Ainsi, tandis qu'ailleurs la résistance au mal était minée d'avance et dissoute, l'opinion rassemblée autour de VUniven* était toujours prèt€ n faire front, toujours
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fraîche, toujours exercée, toujours en éveil, et réfractaire sur tous les points aux tentatives menées contre l'Eglise.
Des pointes poussées dans le domaine de l'art, de la littérature, de la simple morale, de la doctrine politique pure, des affaires étrangères, préparaient ce résultat. Veuillot sentait vivement ce que les consentants de la loi de 1850 n'avaient connu à aucmi degré, qu'on ne saurait compter sur des catholiques fermes, si, dans les matières mêmes que l'Eglise laisse libres, on ne veille à leur donner des idées raisonnables.
Cela supposait beaucoup d'efforts et une compétence universelle. Le rédacteur de V Univers l'empruntait de quelques collaborateurs, dont les idées se répandaient dans ses propres articles mêmes. Du côté de la théologie, ce fut l'admirable Dom Guéranger, moins collaborateur qu'ami et conseiller ; dans la science historique Coquille. D'autres fournissaient des avis d'un moment.
Un trait qui montre les intentions de Veuillot à cet égard, fut l'essai d'une collection d'ouvrages tenté aux environs de 1850, sous le nom de Bibliothèque Nouvelle. On y vit une Philosophie de Y Histoire de Roux-Lavergne, la Hollande Catholique de Dom Pitra, VEglise et VEiat de Du Lac, une Astronomie de Charles de Brémont, l'Education de Vhomme de
l'abbé Martinet, et surtout le fameux Essai sur le Catholicisme, le Libéralisme et le Socialisme, de Donoso Cortès. Une partie de réfutation était prévue dans cette collection, et Léon Aubineau écrivit en ce genre un Augustin Thiernj. Cette tentative échoun. Le plan avait le défaut d'être conçu trop au hasard. Il fallait, dans une pareille guerre, ménager les ressources de talent et d'argent, et ne pas aborder un sujet qui ne portât. Une partie de ceux qu'on vient de lire, brûlaient la poudre de l'entreprise aux moineaux.
Puis il faut reconnaître que l'outillage manquait, moins peut-être par un défaut d'hommes particulier à VUnivers, qu'à cause de l'état général des idée? et des connaissances. Aux unes manquaient une expérience et des essais préparatoires, aux autres des recherches qui n'ont été faites que depuis. Ni Fustel de Coulanges, ni Taine en histoire, ni Le Play en matière de science sociale, n'avaient paru : de l'affreux chaos intellectuel engendré de la Révolution, on était encore à se tirer. Les catholiques en étaient encore à discerner sur plusieurs points ce qui leur était ami ou ennemi : l'assurance qu'ils y ont h présent, étant précisément l'effet des efforts menés par la génération de Veuillot.
Ainsi les idées qu'on professa sur des matières profanes et accessoires, manquèrent en quelques cas,
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soit de justesse, soit de suffisance, soit d'à-propos. On ne peut omettre de rapporter celui du débat des classiques latins, introduit par l'abbé Gaume contre les méthodes de l'Université. Ce prêtre croyait l'étude des écrivains païens fautive de la diminution de la foi, il voulait en purger l'éducation de collège. VUnivers le soutint. On était au lendemain du vote de la loi Falloux : c'était comme l'occasion offerte de se prolonger sur le terrain où l'on campait depuis dix ans. Cependant la thèse était mauvaise. Elle permit à Mgr Dupanloup de prendre quelques avantages, qu'il n'eût jamais trouvés ailleurs, et qu'il perdit bientôt. Le pape termina la querelle sans bruit. On s'aperçut bientôt que l'offensive sur ce terrain ne menait à rien.
Cependant le vigoureux esprit de Veuillot n'avait pas laissé d'y faire quelques bonnes prises. Dans deux articles intitulés l'un le Français de VUniversitéf l'autre le Latin de VUniversité, il a fait tout le procès de la Sorbonne de Villemain, Sorbonne oratoire et frivole. C'est la critique de deux discours, l'un de distribution de prix, l'autre de concours général, ce dernier d'Auguste Nisard. Cette critique est parfaite, menée avec l'ampleur d'un homme de goût, et la précision d'un grammairien :
« La vérité est que M. Etienne, professeur de rhétorique, ne possède pas les premiers éléments de
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l'art d'écrire, fort essentiel à l'art de raisonner. Jamais il ne rencontre le mot propre ; il n'a ni nombre, ai élégance, ni syntaxe... »
Suit un passage recopié de ce discours, avec le morceau refait en marge par Veuillot. La correction est une merveille de finesse et d'exactitude, en même temps que de satire enveloppée. Elle charme et elle fait rire. On se rappelle en la lisant, le commentaire de Malherbe sur Desportes, les critiques de Boileau ù Perrault sur ses traductions d'Homère et de Pindare, et aussi ces délicates remarques sur la langue, le choix des images et la syntaxe, dont Sainte-Beuve accompagne ses meilleures études.
Pour le latin, dont la critique est plus scolastique encore, quoique non moins vive et brillante, Veuillot avoue dans une note de son recueil qu'il s'est fait aider. « Livré à mes propres lumières, dit/-il, je n'aurais pu qu'admirer profondément M. Nisard. » Mais il est entré dans les remarques que son collaborateur lui fournissait, et, par son instinct d'écrivain, s'y est vraiment donné part d'auteur.
Tels sont les épisodes de dix ans de controverse. Que le lecteur veuille bien considérer une chose. Pour le curieux de lettres, l'homme de goût, pour le fidèle de loisir, ces épisodes font tout ; ces morceaux excellents ont leur fin en eux-mêmes. Ils donnent du plaisir, ils instruisent ; par des voies plus
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ou moins directes, ils fortifient la foi, ils inspirent la fierté d'obéir à l'Eglise. Dans l'économie des événements, dans la conduite générale des choses, il faut les voir différemment; il faut considérer la fin, il faut concevoir l'effet auquel ils aboutissent : la constitution d'une autorité morale au profit de V Univers, d'une force d'opinion derrière Veuillot.
J'ai déjà touché ce point ; il faut le rappeler et en sentir l'importance. Le ministre Billault le marquait, dans une audience accordée à Veuillot après la suppression du journal : « Vous avez formé en France, disait ce ministre, une école hardie, un parti redoutable. Nous avons dissous cela. »
Là est pour l'historien l'intérêt de cette période. On vit bientôt que Billault se vantait, et que l'Empire n'avait rien pu dissoudre. L'autorité de Veuillot subsista : la force qu'il avait créée continua de trouver en lui son centre. Comme cette force et cette autorité devaient se faire sentir au milieu de conjonctures qui comptent parmi les plus graves du siècle, elles établiront l'éloge du journaliste, auprès de celui qui revient à l'écrivain ; j'entends par journaliste l'auteur d'une action publique efficace, obtenue par la voie de la presse.
Cette action fut en 1860 la défaite des spoliateurs du pape devant l'opinion catholique ; dix ans plus tard elle devait assurer la popularité du concile et de la proclamation de l'infaillibilité.