‹ VeuillotChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le moment est venu de toucher à l'existence privée de Veuillot. Quoique l'objet de ce livre soit différent, assez de traits de- cette existence ont été mêlés à la vie publique, pour qu'on n'ait pas le droit de les omettre.

Il fut marié à trente-deux ans. Deux GUes nées de ce mariage, ont vécu : Agnès, qui fut la femme du général Pierron, et Luce, qui devint religieuse. La femme de Veuillot mourut après sept ans, le laissant seul en face des soins du ménage et de la paternité. D'autres deuils accompagnèrent et suivirent celui-là. Un de ses cinq enfants mourut avant la mère ; il en perdit deux autres dans la suite.

Cependant ni le soin de pourvoir à l'éducation de ceux qui lui restaient, ni le besoin de consolation, ne le firent songer sérieusement à se remarier ; il vécut dès lors entouré des siens. Son frère, M. Eugène Veuillot, lui rendait les plus grands services à la direction de VUnivcrs, et, dans les négociations im-

portantes, il était un autre lui-même. C'était un homme de grand talent, dont la rédaction de Y Univers après la mort de Veuillot a montré l'esprit un et vigoureux. Drumont signale en lui ce mérite, que, dans la presse, personne mieux que M. Eugène Veuillot « n'a connu la valeur d'un mot ». Tout porte témoignage de l'importance de son rôle auprès d'un aîné, dont le génie a laissé peu de loisir de distinguer les mérites qui l'entouraient.

Mais personne n'a tenu près de Veuillot de place comparable à sa sœur Elise, morte l'année dernière (1911), après avoir entretenu près de trente ans la survivance de son souvenir. A voir à quel point ce souvenir composait toute son existence, on pouvait prendre l'idée du rôle que pendant trente autres années, de 1852 à 1883, elle avait joué près de lui : celui d'une compagne de tous les instants, mêlée à toutes ses affections, à tous ses intérêts, à toutes ses pensées.

Elle tenait son ménage, elle éleva ses enfants, et les batailles qu'il livrait dans la presse l'avaient pour spectatrice ardente et attentive. Elle en suivait tous les détails, en partageait toutes les inquiétudes, s'exaltait à tous les succès. Personne ne mérita moins qu'elle, le nom et le soupçon de femme de lettres. D'opinion entière sur ce point, elle professait qu'une femme ne doit pas écrire ; dans la vie

intellectuelle de son frère, il ne semble pas même (ju'elle ait eu part de conseil. Son rôle était moral ; elle se mêlait à tout, seulement pour qu'il ne fût seul nulle part, et qu'il trouvât près d'elle, à chaque tournant du chemin, l'espérance et le réconfort.

On doit imaginer ce que ce fut, par la reconnaissance que Veuillot en a marquée. Sa correspondance est remplie de témoignages de l'aiTection qu'il portait à cette sœur, et l'on en voit l'allusion dans ses livres. Il considérait en elle comme une épouse. Et en effet elle tenait cette place, par les soins, par le dévouement, par l'intérêt d'esprit et de cœur. Son admiration pour lui était absolue : ne mettant rien au-dessus de son talent, ni aussi de son caractère, que la dévotion lui faisait chérir à proportion de l'amour qu'elle portait à Dieu même et à l'Eglise. Elle en voyait en lui le défenseur éclatant, et en même temps persécuté : sources de charme égales pour le cœur d'une femme. A ce charme se mêlaient les plus doux sentiments. Voici en quels termes, dans un passage souvent cité de Çà et Là, Veuillot la payait de retour :

« J'esquisserai ici ton noble et doux visage, embelli à nos regards comme aux regards des anges par les soucis qui l'ont fatigué avant le temps ; toi qui par amour de Dieu t'es refusée au service de Dieu, et qui par charité te sèvres des joies de la

charité. Tu n'as pleinement ni la paix du cloître, ni le soin des pauvres, ni l'apostolat dans le monde, et ton grand cœur a su se priver de tout ce qui était grand et parfait comme lui. Tu as enfermé ta vie en de petits devoirs, servante d'un frère, mère d'orphelines. Là tu restes, comme l'épouse la plus attentive et la mère la plus patiente, te donnant tout entière et ne recevant qu'à demi. Tu as donné jeunesse, liberté, avenir, tu n'es plus toi-même, tu es celle qui n'est plus, l'épouse défunte, la mère ensevelie, tu es une vierge veuve, une religieuse sans voile, une épouse sans droits, une mère sans nom. Tu sacrifies tes jours et tes veilles à des enfante qui ne t'appellent pas leur mère, et tu as versé des larmes de mère sur des tombeaux qui n'étaient pas ceux de tes enfants. Et dans ce travail, et dans cette a'bnégation et dans ces douleurs, tu cherches et tu trouves pour repos d'autres infirmités encore à secourir, d'autres faiblesses à soutenir, d'autres plaies à guérir. Oh î sois bénie de Dieu comme tu l'es de nos cœurs ! »

Depuis plusieurs années déjà M"® Elise Veuillot avait assumé cette tâche et pris cette place, quand en 1859 son frère la conduisit à Rome. On a va plus haut quel accueil elle trouva avec lui près du Pape. Elle aima Pie IX comme son frère l'aimait, et elle aima d'autant plus son frère. Le Pape, qui

les voyait ainsi unis, n'avait pas une faveur pour l'un, qu'il n'y joignît quelque attention pour l'autre. Ainsi un des effets de l'affeciion de Pie IX fut de les rapprocher davantage.

Dans ces devoirs rendus au Pape, M"* Elise Veuillot eut l'art de se préparer une intendance particulière, convenable à son sexe et à la modestie dont elle ne se départit jamais, car elle n'avait d'orgueil que pour son frère. Elle fut auprès des amis de Veuillot et de VUnivers la quêteuse du Denier de Saint Pierre, que ce journal avait relevé. En 1862 fut faite dans ce but une immense loterie, dont les bureaux étaient au palais Borghèse, et qui se ramifiaient dans toutes les contrées d'Europe. Pour sa part M"® Elise Veuillot ne plaça pas moins de soixante-sept mille billets. On peut juger par là de la peine qu'elle sut prendre, et aussi de la manière étroite dont son frère l'associait aux relations étendues que sa situation lui donnait.

Tel fut le ménage de Veuillot. Il faut dire maintenant quel fut son caractère, dont son œuvre reçoit le reflet.

Tous les lecteurs ont remarqué l'assemblage de mélancolie et de belle humeur qui s'y découvre. L'une lui venait d'affections cruellement éprouvées, l'autre tint sans doute en partie aux consolations que le dévouement lui prodigua. On a mille fois cité

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les regrets louchants qu'il a rimes dans la pièce du Cyprès :

Et vous trésors de Dieu, trésors qu'au moins je pleure, Biens que j'eus un instant et dont j'ai su le prix, Doux enfants, chaste épouse, ô gerbe moissonnée, 0 mon premier amour et ma première née. Anges que le ciel m'a repris,

Mes pas suivent encor le char qui vous emporte ; Dans la fosse mon cœur tombe encore par lambeaux.

Cependant il ne fléchit point. Jusqu'au bout une certaine allégresse de vivre, qui ne se distinguait pas de l'allégresse de combattre, s'entretint chez lui et étincela.

Mais voici un trait plus profond. Au fond de cette allégresse il faut chercher la peine, la vraie douleur que Veuillot conçut de la guerre menée contre l'Eglise, dont le monde lui offrait le spectacle. Cette affection du cœur passe dans son style. Il a souffert des insolents triomphes remportés sur tout ce qu'il chérissait et vénérait. Chose notable, en souffrant des triomphes matériels, en vrai moraliste qu'il était, il a peut-être plus souffert encore des triomphes remportés dans l'opinion, et de la complicité offerte par celle-ci aux forces des sectes qui dépouillaient le pape. Ce sentiment chez lui fut des plus vifs. Ilj allait jusqu'à la détresse intérieure, jusqu'à l'angoisse.

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On n'y prend pas garde en le voyant plein d'ardeur, réchauffé de nobles enthousiasmes, attendri de vénération et d'amour pour les nobles objets de son culte ; on l'oublie quand on le voit s'abandonner si librement au persiflage, et pousser tant de francs éclats de rire au nez de la mauvaise foi et de la sottise.

« Le méchant, dit Maistre, n'est jamais comique. » Le don du comique est chez Veuillot, parce qu'il n'a ni méchanceté ni haine. Cela n'empêche pas la colère, et cela n'empêche pas l'ironie. On remarquera que Veuillot a peu de l'une, et qu'au contraire il a beaucoup de l'autre. Sa réprimande comme son persiflage, sont remplis d'ironie partout. Elle s'étend chez lui jusqu'à l'exposition :

« Néron, cet infâme, ce perfide, cet histrion, c'était un maître tel que le paganisme pouvait l'enfanter. Il était souverain pontife, dieu lui-même comme Auguste et tous les empereurs ; il avait des temples, des prêtres, des sacrifices, et c'était le plus respecté des dieux, même des dieux empereurs. L'époque qui voyait de tels dieux n'était pas la barbarie, etc. »

Tour continuel chez lui, quelquefois obsédant, et qui donne à des articles entiers, conduits dans le sérieux de l'exposition didactique, un tour épigrammatique singulier. M. Jules Lemaître note dans les

dernières années cpt « abus de l'antithèse et des facettes, du parallélisme verbal et même de l'allitération », sa « trépidation » et son « halètement. » Nisard l'a rapproché de Sénèque, et le rapprochement est juste par ce côté. Dans la raillerie, Sainte- Beuve a remarqué qu'il avait « la touche flétrissante ». Cela tient à l'ironie qui chez lui sur^ibonde.

Veuillot en a avoué lui-même la cause dans la préface des Odeurs de Paris, en des termes graves, profonds et presque pathétiques.

« J'ai parlé comme j'ai senti, dit-il. Je ne m'accuse ni ne m'excuse de l'amertume de mon langage. Encore que je n'aime guère le temps où je vis, je reconnais en moi plus d'un trait de son caractère, et notamment celui que je condamne le plus : je méprise. »

Le mépris, telle est la cause secrète de tout ce qu'on vient de remarquer. C'est le mépris qui mêle son amertume, tantôt à l'invective, tantôt au persiflage, tantôt aux plus hauts enseignements de la sagesse et de la politique. Ce n'est pas, comme des sots venimeux ont peu le front de le répéter, la haine.

(( La haine n'est point entrée dans mon cœur, mais le mépris n'en peut sortir. Il est cramponné et vissé là, il est vainqueur quoi que je fasse, il augmente quand je m'étudie à l'étouffer, il désole

mon âme en lui montrant comme un effet de la perversité humaine, cette universelle conjuration contre le Christ, où l'ignorance a peut-être plus de part que la perversité. Ma raison, non moins révoltée que ma foi, acca'ble ce que je voudrais conserver d'espérance, et me dicte des paroles acérées qu'il me semble que je ne voudrais pas écrire. J'en viens à croire que c'est ma fonction, de faire entendre aux persécuteurs quelque chose de cet indomptable mépris par lequel se vengent la conscience et l'intelligence qu'ils écrasent, et de leur montrer dans un avenir prochain l'inexorable fouet qui tombera sur eux. Je suis cet homme qu'une force supérieure à sa volonté faisait courir sur les remparts de Jérusalem investie, mais encore orgueilleuse, criant : Malheur ! Malheur î Malheur à la ville et au temple î Et le troisième jour il ajouta : Malheur à moi! et il tomba mort, atteint d'un trait de l'ennemi. »

Ces réflexions âpres et éloquentes conviennent parfaitement au livre auquel elles ser\'ent d'introduction, livre d'invectives exaspérées ; en général et partout ailleurs, il convient d'en garder le souvenir, si l'on veut savoir quel aiguillon le presse, quel genre de passion humaine, mêlée au zèle pur de la foi, soutient Ihonime dans la guerre que le chrétien livrait.

L'en reprendrons-nous ? A Dieu ne plaise. Ce

serait se tromper étrangement que de croire que tant de constance et d'ardeur pussent être mises dans une tâche aussi ingrate que celle à laquelle Veuillot s'attacha, sans l'aide de quelque saillie de tempérament, sans que le caractère s'en mêlât.

Il est assez chrétien pour garder la mesure. Sainte-Beuve écrit : « Il la voit tellement bête, tellemen basse, cette pauvre humanité, qu'il a bien besoin à la fin du crucifix et de la charité pour ne pas la conspuer tout à fait. » Oui, mais ajoutons que chez Veuillot le crucifix et la charité sont partout et que ce n'est pas à la (in qu'ils viennent. Aussi de ce mépris et de cette impatience ne sortil rien qui ne soit bon. De leur mélange avec une grande tendresse, une humilité vraie, une piété ardente, des vues sublimes, se forme un caractère d'écrivain et d'homme des plus admirables et des plus attachants.

Dans un domaine où le cœur est moins engagé, il y a beaucoup d'analogie entre ce mélange et celui d'où naît la satire de Boileau.

C'est elle qui, m'ouvrant le chemin qu'il faut suivre, M'inspira dès quinze ans la haine d'un sot livre.

Veuillot estimait fort Boileau. Il reconnaissait en lui quelque chose de lui-même. Dans une des pièces de vers où il prenait son délassement, il éerit, en signalant lui-même l'allusion :

Ma foi ! cela m'irrite et je brûle d'écrire

Et n'est-<îe pas la même inspiration qui dicte les traits acérés de la satire à mon Esprit, et cette strophe fameuse des Couleuvres ?

Pour embellir la rue on plante de faux arbres ; Les femmes d'un or faux parent de faux cheveux; On couronne de faux ouvrages vertueux ; On taille en style faux des socles de faux marbre, Où trônent à foison faux héros et faux dieux.

Tel était l'homme aux mains duquel la presse catholique avait pris une si grande importance. On a vu que cette importance allait au point de faire de la suppression de l'Univers un événement. Renouons ici notre récit.

L'Univers supprimé eut pour premier effet de faire beaucoup parler de Veuillot, et de le rendre plus cher au Pape. Sa notoriété s'accrut, en même temps que l'autorité qu'il tirait de l'approbation de Rome, chaque jour plus incontestable.

Au lendemain de l'événement, étant parti pour Rome, il fut reçu par Pie IX avec les témoignages de la plus vive tendresse. Un sacrifice si rude, encouru et accepté pour la défense du Saint-Siège et de l'Eglise, le mettait dans un rang unique. On voit que le pontife lui parlait en ami. Souffrant lui-même de rudes combats, Pie IX lui disait familièrement :

« Je prie Dieu de m'assister sans cesse, car si je prenais confiance en moi, je tomberais. »

On demanda à Veuillol ce qu'il voulait. Le souci d'argent le menaçait, car il n'avait de ressources que le journal. Dans les charges de l'Etat Romain il eût obtenu de quoi vivre ; d'autre part le banquier juif Mirés lui offrit une place dans les finances. Le projet qu'il eut quelque temps de refaire VUnivers à Bruxelles ou à Genève, fît tout refuser ; et quand plus tard ce projet fut abandonné, l'écrivain s'était aperçu qu'il était en mesure de vivre de sa plume, seulement en composant des livres.

Un bref du Saint Père remercia publiquement VUnivers de son dévouement. De la plus grande partie de l'épiscopat français, des catholiques notables, de la foule des fidèles, de quelques adversaires même, les témoignages d'estime et d'admiration lui furent adressés en abondance. La correspondance de Veuillot d'alors et les récits de son frère attestent la vivacité des émotions par lesquelles il passait ; mais sa sérénité ne se démentit pas, et la bonne humeur couvrait tout. Comme il rentrait en France, la police impériale fit saisir ses papiers, où se trouvaient des lettres adressées au nonce par le Pape. Il y en avait aussi de sa main.

« M. Billault était jurisconsulte fort expert. L'idée me vint, écrit Veuillot, de savoir de lui si je ne

pourrais pas intenter un procès en restitution de ces papiers. Je le priai de me donner une consultation d'avocat. — Tout de suite, me dit-il. Et sans désemparer, il m'expliqua que je devais d'abord présenter requête au conseil d'Etat pour obtenir l'autorisation d'actionner M. le Préfet de police, après quoi je n'aurais qu'à plaider comme tout le monde, devant les tribunaux de tout le monde. — Mais, observai-je. Votre Excellence croit-elle que j'obtiendrai cette autorisation ? Moi je ne le crois point. — Ni moi, dit-il avec un sourire plus fin et légèrement ironique. »

Ce passage et le reste fait le commencement des Odeurs de Paris. En conservant ces papiers, le ministère voulait laisser peser sur lui la menace d'un procès politique, qui le rendît prudent dans ses écrits à venir. D'autre part, en se gardant d'entamer ce procès, on donnait à croire à l'opinion que Yeuillot avait fait son accord avec le gouvernement. On le mettait aux entraves, et on le compromettait.

Ce calcul honteux fut déjoué. L'écrivain fut assez heureux pour exprimer ce qu'il continuait de penser sur les événements d'Italie, sans équivoque, quoique avec assez de prudence pour qu'on ne pût l'empêcher de paraître. La brochure jouissait de quelques libertés ; c'est en cette forme cju'il publia le Pape el la Diplomatie, écrasante pour la poli-

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tique de l'Empereur, écrasante pour La Guéronnière, qui venait de s'en porter défenseur dans une brochure du même genre. La réussite tint à la qualité de la pensée, capable de se surveiller sans s'affaiblir, et à la tenue du style, mordant et piquant sans insulte. Un passage de La Guéronnière raillait. « Je me permets, dit Veuillot, de rappeler à monsieur le conseiller qu'il est né pour le genre sérieux. »

La brochure fut soufferte, et lue immensément. On en vendit vingt-cinq mille exemplaires. Celle de Waterloo devait suivre, en attendant le Fond de Giboyer. Tout le temps qu'il fut privé du journal, Veuillot n'eut que ce moyen de soutenir la controverse. C'était peu ; et l'on ne doit pas douter qu'en le réduisant à cette condition, l'Empereur n'eût atteint en partie ce qu'il souhaitait. Seulement l'état de la défense catholique se trouvait assez avancé, pour qu'il pût être permis d'attendre.

D'un autre côté et dans un autre genre, il faut ajouter que les affaires de cette défense faisaient des progrès. L'écrivain se mit à faire des livres, qui consacrèrent sa renommée. Jamais ce qu'il publia n'obtint autant d'écho et ne se vendit mieux qu'alors. Ce qu'il a depuis possédé de fortune lui échut surtout dans ces sept années. Il venait de publier Çà et Là en 1859, et ces deux volumes de

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fraîches peintures, mêlées de satire sociale, avaient beaucoup plu. Il réinipriniait ses principaux articles sous le nom de Mélanges, depuis 1856 ; il y mit alors la dernière main, et termina les deux premières séries, qui comptèrent ensemble douze volumes.

Il écrivit le Parfum de Rome, dont le premier tirage, qui dépassait cinq mille, fut épuisé en quelques jours. On réimprima à la hâte. Ce succès, qui le surprit, fut le premier symptôme du retentissement sur lequel il pouvait compter dans l'avenir. Celui des Odeurs de Paris dépassa tout.

Ecrivant à Dom Guéranger, l'auteur en attribue modestement l'excès aux persécutions de la police :

« Vous deviez être servi le jour de la mise en vente ; mais la police ayant montré, son museau, l'empressement est devenu tel pour ce que l'on croyait du fruit défendu, que la boutique de Palmé a été vraiment mise au pillage. La première édition a été enlevée le premier jour, les premières heures. Palmé s'est mis à se piller lui-même. Il a éventré les ballots préparés pour la province et il a tout jeté dans Paris : il y a jeté mes exemplaires, et depuis lors on réimprime, on broche, on vend, sans désemparer, et on ne peut suffire. Voilà près de vingt mille volumes dans les mains du public, il en faut encore... Jamais librairie catholique ne s'est vue à pareillo fête. »

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Il ajoute : « Ce feu de paille tombera. » C'était mal connaître les choses. Quant à ce qu'il dit de la police, il faudrait l'étendre, et convenir que ce grand succès était favorisé par la curiosité du demi-silence auquel le gouvernement avait réduit Veuillot. Comme toutes les causes fortement établies, et qui ont reçu un avancement suffisant, celle de Veuillot devait tirer avantage de la persécution qu'il essuyait, celle de l'Univers devait profiter de sa suppression même.

Cela devait se rendre évident quand le journal reparut ; mais dès ce moment-là on pouvait le prévoir. Depuis 1850, Veuillot apparaissait comme une des grandes forces de l'Eglise ; en 1866, la figure de Veuillot s'imposa à l'opinion de Paris.

Rien ne différait autant que son œuvre de ce qui plaisait à l'opinion bourgeoise, artiste, mondaine et frivole d'alors ; rien ne sentait moins le boulevard ; cependant, d'une certaine manière, il est certain que le boulevard l'adopta. J'ajoute que ce résultat s'explique, si l'on considère ce que son génie contenait de dons saisissants et directs, capables de se faire entendre des foules et d'influencer l'opinion. Depuis quinze ans on en avait vu l'effet à l'égard du monde catholique ; on le vit cette fois en un instant à l'égard du monde tout court.

Villeraessant voulut l'engager. Il lui proposa

d'écrire au Figaro, offrant mille francs par semaine. Ëconduit par l'écrivain, Villemessant pria qu'on le présentât à M"* Elise Veuillot, espérant obtenir de son intermédiaire, ce qu'on avait d'abord refusé ; mais la sœur de Veuillot ne fut pas plus tentée. De pareils traits aident à suivre ce tableau. Dans un journal de caricatures qu'illustrait le dessinateur Gill, et dont les images coloriées attiraient le regard du passant à tous les kiosques du boulevard, il n'y eut pas, dans l'espace de cinq mois, moins de deux charges de Veuillot. Dumas fils, About, Courbet, Ilavin, Rochefort, Thérésa et Bismarck ne paraissent dans ce journal qu'une fois.

« Une des choses les plus comiques de ce tempsci, dit ce petit journal (la Lune), est le tapage qu'on fait périodiquement autour de M. Veuillot. Aussitôt (jue l'ancien rédacteur en chef de V Univers livre un volume nouveau à la publicité, Paris se divise en deux camps : d'un côté les fanatiques du saint homme, de l'autre les ennemis horripilés du défenseur de la foi. »

Et l'auteur reprend ces derniers de faire à ce qu'ils détestent une si belle réclame, tout en constatant « un talent de premier ordre ». On remarquera la portée de cet éloge, inséré comme négligemment : il n'y a pas de signe plus certain des complaisances

de la mode : tout ce qui prétendait à faire preuve de bon goût et de littérature parlait ainsi.

Il y eut là un moment unique dans la carrière de l'écrivain, unique dans l'histoire de la défense catholique, dont ce fut réellement l'apogée. Celte apogée s'étendit jusqu'à la guerre de 1870. D'une part toute la presse profane occupée de lui, l'at^ tention du grand public saisie ; d'autre part, du côté de l'Eglise, un crédit quasi officiel, et, en dehors du groupe déclaré de ses ennemis, les attentions de tout ce que le monde clérical et la société catholique comptaient de distingué et d'illustre faisaient à Veuillot une situation sans analogue au monde. Jamais laïc ne reçut chez lui et à sa table, autant d'évêques. Familièrement et dans leurs lettres, Veuillot et sa sœur nommaient les prélats par le nom de la ville épiscopale : ils écrivent Langres, Angers, Nevers. Une pareille habitude, qui ne tient rien de l'irrespect, accuse l'abondance de ces relations.

On imaginera aisément à quel point eette abondance portait ombrage. Dans le parti catholique libéral, on s'appliquait à lui donner la couleur d'une usurpation, on la dépeignit aussi comme compromettante. Jamais, du côté des libéraux, on n'avait imaginé qu'il pût y avoir de fréquentations de l'épiscopat «avec la république des lettres, autrement qu'en passant par les milieux académiques et en

Utilisant leur influence. Le contact des hiérarchies de l'Eglise avec un polémiste précisément exclu de ces milieux pour ses violences, contact affectueux, familier, empreint de tous les respects dont les Préfectures, l'Académie et le Journal des Débals voyaient l'envers, faisait scandale. Veuillot montrait dans ces rapports tout ce que son fort sentiment de Tordre était capable d'inspirer de déférence ; comme il montrait ailleurs ce que le même sentiment pouvait souffler de dégoût et de mépris. Cette comparaison achevait de jeter le parti dans un comble de rage : rage désespérée, depuis que la mode était venue dans le monde de l'Académie même, de déclarer Veuillot grand écrivain.

Veuillot, selon un mot célèbre, avait pour lui « le pape et la grammaire » ; et ce double appui fermait la bouche de gens, qui n'ayant jamais mis en avant que les formes, étaient forcés de subir l'ascendant même des formes dans les enseignes de l'autorité.

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