CHAPITRE II
COMMKM VRUILLOT Y PRIT SA PLACE.
Chacun sait que X'euillot ne se trouvait dans l'Eglise que par l'etïet d'une conversion récente. Le bienfait de cette conversion avait suivi de quelques années son entrée dans la carrière des lettres. Ainsi l'éducation de son intelligence, pas plus que le monde dans lequel il était né, ne tenait rien des milieux catholiques du temps. Ajoutons qu'il était du peuple, ce qui l'ait une troisième originalité.
Son père était tonnelier à r>oynes, dans le Câlinais Orléanais ; c'est dans cet endroit que \ euillot naquit. Il connut Paris de bonne heure : son père s'y étant lait marchand de vin à Bercy. D'honnêtes sentiments de iamille réglaient seuls les mœurs de cot intérieur, où la religion n'était pas pratiquée. On le lit clerc d'avoué à treize ans, au sortir de l'école primaire, à cause de ses dispositions, qu'on trouxait extraordinaires. L'étude de cet avoué fut pour Veuillot l'antichambre de la littérature ; il y eut pour compagnons .\atalis de VVaillv, Damas-Hinard. Barbier,
le poète des ïambes, Emile Perrin. L'avoué était Fortuné Delavigne, frère de Casimir : cette parenté valait à l'étude nombre de gens de lettres pour clients.
Le jeune homme, naturellement sensible à l'excitation des lettres, en reçut dans ce milieu une impression nouvelle et vive. Il lut beaucoup, suivit les cours de la Sorbonne, et reçut d'Henri de Latouche, l'éditeur posthume d'André Chènier, connu chez Fortuné Delavigne, des conseils qui devaient marquer dans sa carrière. Latouche fit passer de sa prose au Figaro ; Yeuillot vit George Sand chez lui. En 1832, âgé de dix-huit ans, le jeune homme enfin quitta le métier de clerc d'avoué, pour être journaliste à Rouen.
Il faut remarquer de quelle conséquence tout cela devait être pour la controverse catholique, dans laquelle Veuillot s'engagea. J'ai dit ce qu'elle avait été ; au moment de la voir se r-elever par la présence d'un homme nouveau, une comparaison s offre na turellement entre la formation de Veuillot et celle de ses aînés. Le défaut capital d'éducation chrétienne devait être réparé bientôt ; hors de là on devra convenir que la plupart des autres avantages sont de son côté.
Le plus sensible de ses avantages est d'avoir été préservé des influences romantiques. Cette préser-
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\ation n'était pas absolue; les clercs de Fortuné helaxigne recevaient ces influences comme toute la jeunesse d'alors, et le prestige de l'auteur des Messéliiennes, qui dut se faire sentir chez eux, n'est pas de ceux qu'on ait pu rei^arder comme favorisant la tradition. Veuillot lut des claqueurs d'H-ernani. Mais il ii"a\ail alors que dix-sept ans ; et quelle comparaison y a-t il d'une faveur passagère soulevée dans un jeune homme par l'excentricité d'Hugo, avec l'action profonde d'un Chateaubriand, avec l'empire dont jouissait cet auteur sui- l'imagination des catholi(fues d'alors, avec le tumulte soulevé par Lamennais dans leurs consciences? Le malheur d'échapper aux influences chrétiennes, valut à Veuillot l'avantage d'être protégé de certains égarements. Chez le marchand de vin de Bercy, la défense catholique et son libéralisme étaient ignorés profondément ; le Génie du Christianisme n'y avait point de lecteurs. Chose bien remarquable, Henri de Latouchc, qui fut son maître, était de l'école classique traditionnelle : dans le débordement d'emphase de Rousseau, il conservait les traditions littéraires de Voltaire et de tous les classiques.
X'euillot a détesté Rousseau jku' dessus l-out ; dans une page de ('à et Là, il marque pour Chateaubriand toute son aversion légitime : je cherche l'écri- \ain, dressé aux écoles catholiques de 1830, qui nous
eût SU donner ce témoignage salutaire. Dans le secret empoisonnement auquel il faut bien convenir que ces écoles étaient en proie, la recrue d'un converti étranger à cet inconvénient, fut un gage de santé et de rajeunissement d'une conséquence incalculable.
Que si l'on demande autre chose, j'ajout-erai ceci. Le romantisme, celui de 1830, a été un mouvement bourgeois, petit bourgeois même, un mouvement des 'boutiques. Ce qui s'y ralliait du peuple, n'a fait que suivre par faiblesse ; au contraire les cervelles solides issues de ce niveau social résistèrent.
Le métier de journaliste en province, auquel Veuillot acheva de se dress-er, a de quoi étonner à pré sent. 11 dirigeait le journal. Le choix d'un si jeune homme pour de pareilles fonctions, atteste la rareté des sujets, et l'extrême besoin qu'en avait 1-e régime : à la guerre des partis, à Thiers contre Guizot, il fallait partout des organes. Veuillot resta deux ans ù Rouen, s'y fit remarquer par des traits vifs, mordants, par sa fermeté et le bon cru d-e sa langue, par son audace et sa belle humeur ; il y eut un duel, amèrement déploré par lui depuis sa conversion. En 1833, il vint à Périgueux, plus tard décrit j dans ses ouvrages sous le nom de Chignac avec dcj plaisantes couleurs. En 1836 enfin, à vingt-trois ans.
il revint à Paris pour rédiger la Charte de 1830, laquelle soutenait Guizot redevenu ministre.
M. Eugène Veuillot a dépeint celte époque comme pleine de promesses pour son frère. Il paraît bien que ceux qui l'employaient, appréciaient en lui plus qu'un talent d'é<îrire : une vigueur de caractère et des lumières pour l'action. Guizot tomba. Veuillot se vit pressé de passer au parti de M. Thiers, ce qu'il refusa toujours. Toute sa vie il respecta Guizot et méprisa Thiers. Comme on tenait à faire quelque chose pour lui, le ministre le chargea d'une mission à Home. C'est au cours de cette mission que, sous plusieurs influences qui se firent sentir là-bas, Veuillot abjura l'indifférence et rentra dans le giron de l'Eglise.
Si l'on demande comment fut préparé ce retour, il faut répondre que ce fut une grande clarté d'esprit, qui l'obligeait de choisir dans une mêlée de partis également détestés. Il haïssait l'emphase démocratique, il n'avait presque pas moins d'aversion pour ce qu'il a appelé depuis la « stupidité conservatrice. » Les lendemains de sa conversion débordent de reconnaissance de n'avoir plus à faire son choix dans une alternative si vile, d'avoir trou\é une cause digne d'être défendue, que ne saurait déshonorer même l'infériorité de ses partisans. A cela se joignaient des causes morales profondes,
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qui font de la conversion de Veuillot une des merveilles du siècle écoulé.
« J'étais plein de jugemeni sévère, dit-il, contre tout homme et tout nom (|ui passait sous mes regards ; puis je me disais avec accablement : Je ne vaux pas mieux. » L'ardent besoin de se relever l'emporta. Un de ses compagnons de chez Fortuné Delavigne, Gustave Olivi-er, l'accompagnait. Il l'adressa au P. Rosaven, jésuite, pour quelques entretiens, qui l'éclairèrent ; la lecture dun sermon de Bourdaloue l'acheva. Chose remarquable, il n'y eut dans cette conversion ni rêverie ni archéologie : point d'arceaux gothiques, ni de clairs de lune, point d' « art chrétien » ; tout ce qu'on y trouve en ce genre n'est qu-e l'impression générale de Home, de (( ses basiliques de marbre et d'or » et de ce qu'on pourrait appeler, émanée de ses palais et de ses églises, l'impression de la catholicité.
Homme de lettres, partant homme public, Veuillot n'était pas d'un caractère à tenir sa conversion privée : cet événement reçut aussitôt la publicité de ses talents ; le livre de Rome et Lorette en fut l'histoire. Il écrivit les Pèlerinages en Suisse, remplis de spiritualité et de pages d'apologétique, Pierre Saintive, roman de moralité chrétienne. Cette déclaration d'un si profond changement ne pouvaft manquer de contrarier sa carrière, en refroidissant
ses protecteurs, el pnr rnrdeiif (|iril ressentait à se retirer de la voie battue ftour prendre la défense de lEglise. (^eux qui t)lus tard osèrent écrire ciue celle retraite devait le servir, en mettant en lumière une persoiinnlité qu'on n"eûl pas aperçue ailleurs, n'ont pas Irop bien su ce (|u'ils disaient. La vérité est que, dans un siècle où tout tendait à ménager les \oi<fs du désordre et de l'erreur, un ennemi déclaré de celle-ci ne devait rencontrer que des éléments hostiles. Xolcz (|ue même auprès des catholiiiues (el c'est aujourd'hui la même chose) la profession de catholique public lie j)ou\ait être une reconnnandation, il cause de la persécution que son alliance eût attirée sur eux : les catholiques n'obtenant de tolérance qu'à proportion qu'ils répètent et font croire que leur religion se renferme dans le ior intérieur.
Ainsi la conversion de Veuillot. ses consétiuences, furent un renoncement total à la carrière que ses talents lui j)romettaient. Ouelque lenq^s on le \it souschef au ujinistère de rintéri-eur. puis secrétaire de Rugeaud en Algérie. En 1839 sa situation n'est plus (|ue rédacteur à VUnivers. le dernier des journaux de Ei-auce. 11 ;dlail <mi (|Ui'l(jues années en faire un des premiers de l"lùn"0|)e.
Il y rédigea d'abord des notes \ariées, sous le nom de Propos divers. Connue le journal manquait d'argent, \euillot (il plusieurs voyages à travers la
province pour s'en procurer. Son mérite d'une pari, les services rendus de l'autre, lui donnèrent le pas dans la maison. Les directeurs étaient Bailly et l'abbé Migne ; Melchior du Lac, qui fut son compagnon constant et qui n'est mort qu'après la guerre, y représentait la bonne doctrine. Au collège, du Lac avait été l'ami de l'abbé de Salinis : ils mettaient en commun leur zèle, dans ces chaleureux entretiens de l'adolescence, d'où s'engendrent tant de force avec tant d'illusions. « La presse purement et absolument catholique, écrit Veuillot, naquit de ces entretiens. » Il n'ajoute pas que sa propre entrée en scène était nécessaire au succès.
La présence de du Lac au journal avait du moins une signification. Rouergat comme Bonald, il était royaliste : entier sur le principe, dépris seulement de l'action par le mécontentement que lui causaient les personnes. Il avait été novice Bénédictin, et dans cet état avait reçu les leçons d'un maître aussi renommé par la doctrine que par le caractère, Dom Pitra, depuis cardinal. Migne aussi était théologien. Ainsi l'esprit était bien différent de ce qu'on avait vu à Y Avenir.
J'ai dit ce que Veuillot y ajoutait de sa part, d'indépendance envers les influences régnantes. Il faut remarquer autre chose : c'est le peu d'habitudes révolutionnaires rapportées de son ancien état. Aux
catholiques de l'espèce de Lamennais, qui la regardaient du camp adverse, la Révolution présentait l'attrait du fruit défendu : de là venaient les coquetteries, les complaisances, enfin les complicités qu'ils lui marquèrent. Avec toute licence de l'épouser, Veuillot la vit d'un œil plus froid ; une intelliscence de race la lui fit bientôt mépriser. Dégoûté des partis divers, son dégoût fut cependant plus fort à l'égard de l'opposition. Il était Guizot contre Tliiers ; libre de servir l'un ou l'autre, il avait mieux aimé rester conservateur ; il fut contre l'amnistie du ministère Mole. Au service de la cause catholique il n'apportait donc pas un seul des préjugés de l'opposition ; ni démagogue, ni démocrate, telles étaient ses dispositions.
Tel était VUnivers. lorsque les catholiques, dans le dessein d'obtenir la liberté de l'enseignement, se formèrent en parti. La chose était nouvelle : elle parut excellente. L'école de 1830 n'avait agi que sur l'opinion ; celle de 1840 ambitionna de remuer pour ses desseins les ressorts du gouvernement, l'allé voulait aboutir, et. mettant par principe tout programme politi(|ue de côté, n'envisageait en fait d'action que celle que les institutions existantes permettaient. Il n'y avait en ce genre que l'action parlementaire : le parti calliolique se forma donc en vue de vaincre au parlement ; il fut parlementaire,
électoral ; un membre du parlement, orateur, fut son chef. Ce fut Monlalembert, condamné de V Avenir, et libéral impénitent.
Ceux qui voudront comprendre la défense catho lique dans cette seconde phase de son histoire, son succès devant l'opinion, son échec lamentable dans la législation, devront considérer l'alliance qui s'y forma de ces éléments contraires : une presse interprète des grandes thèses de l'ordre intégral, catholique et traditionnel ; une action pu'J)lique libérale, parlementaire et oratoire.
Comment on put vivre ensemble et s'entendre, c'est une explication que d'illustres ruptures, survenues dans la suite, font trouver difficile : les conditions d'alors pourront, je crois, la donner.
Reconnaissons d'abord que le nouveau converti abordait la bataille dans des dispositions modestes et conciliantes à l'égard de ses aînés. Tout montre que l'examen de leur orthodoxie fut longtemps ass^z loin de sa préoccupation. Non qu'il n'ait dû bientôt sentir les inconvénients de la pratique libérale et parlementaire, qu'il avait pour rôle d'appuyer ; mais il les sentait en détail, la tare de fond n'était pas remarquée, soit à cause de son inexpérience, soit en conformité avec la discipline qu'il fit longtemps scrupule d'enfreindre.
De plus un objet commun, en groupant les efforts.
tendail à confondre les volontés. Le but concret et regardé comme prochain, de la destruction du monopole, faisait l'essentiel de l'union. A vrai dire l'Eglise ne pouvait voir dans ce but ce que Montaiembert y voyait : l'Eglise réclame .sa liberté, Monialembert s'y enflammait de la défense de la liberté. Différend capital, dont l'événement devait découvrir les conséquences, mais qu'on no voyait pas alors, et dont on de\ait se soucier d'autant moins, que ceux dont le principe n'était que la liberté, la demandaient, en fait, dans l'intérêt de l'Eglise. Les organes de l'Université rendaient cette situation sensible, en traitant de jésuite Montalembert : cela ne le détrompait pas de la tactique libérale : mais du côté de Veuillot cela aidait à l'union.
Enfin il faut compter l'accord fourni par l'équivoque de l'indifférentisme politique. Les (juinze dernières années nous ont rendu distinctes bien des manières de le pratiquer ; alors les lumières étaient moins avancées et ces manières étaient confondues. Pour l'intelligence de cette histoire il n'en est i)as moins nécessaire de faire la dilférence des intentions de chacun.
(^he/, Montalembert cet indilïérentisnie tenait du négativisme de V Avenir et aussi au peu d'attachement qu'entretient pour la inonarchif^ légitime, l'amour, le besoin, la passion de la [»ara<lo parle-
mentaire ; chez Veuillot la tolérance du régime de la Charte était de fait. M. Eugène Veuillot écrit qu'il l'acceptait, ainsi que du Lac, « par obéissance aux enseignements de l'Eglise sur le pouvoir. » Mais cette manière de parler est empruntée aux controverses de 1893 ; on n'en trouverait dans tout Veuillot ni le texte ni l'équivalent. Voici comment à trente ans de distance, en 1872, il expliquait ses sentiments :
(( Je voyais (dans V Univers) une politique prudente et large, une conduite équitable à tenir entre le gouvernement et les partis, la part qu'il était possible de faire aux choses modernes, les legs précieux qu'il fallait conserver du passé. Je trouvais le journal religieux beaucoup plus conservateur que le gouvernement et tout le parti conservateur, beaucoup plus avancé que les partis avancés, incomparablement plus logique et plus indépendant que les uns et les autres. Il me parut qu'il avait vraiment ^ne cause, et que cette cause étail vraiment la cause de tous. »
Nulle mention d'un devoir imposé par l'Eglise ; il n'est pas même question d' «. accepter » le régime, mais positivement de se tenir à l'écart du gouvernement, comme des partis. Tout ce qu'il accorde de faveur à ce régime, est de n'en pas réclamer le changement. Peut-être objectera-t-on qu'il s'expri-
mail ainsi dans un temps où, devenu royaliste, il devait tendre à voir dans ses anciens principes un minimum de différence avec ceux qu'il avait ralliés. Mais non, \'oici le texte d'une lettre écrite à M. O'Mahony au lendemain des Pèlerinages en Suisse, cité au livre même de son frère :
<( Je respecte profondément la famille déchue, ce n'est pas assez dire : je l'aime, mais non ]>as comme vous l'aimez... Je ne puis avoir cette foi légitimiste... Peut-être faut-il, dans l'ordre des événements futurs, entre cette famille et la masse si profondément aveuglée du peuple français, cette génération de nouveaux chrétiens qui. comme moi, ne savent où se prendre entre tant de compétiteurs, mais qui, en définitive, sincèrement attachés à la religion, seront toujours prêts h se mettre du côté du bon droit. Cinquante années de combats, où tout le monde a eu des torts, nous placent dans une position bien terrible, et il faut des médiateurs, de quelque côté que soit l'avantage, toujours peu durable, des événements. Je vous assure que je ne considère pas sans une terreur profonde la masse du parti qui entoure les exilés, et je puis vous le dire, car vous n'êtes pas de ceux qui m'effraient dans ce parti-là. J'ai peur de ce triste débris de la noblesse... C'est là une race, je le crains bien, absolument perdue, qui s*est laissé convertir h je ne sais quel libéralisme
menteur {|ui la déshonore, et qu'elle n-e peut abandonner pourtant sans se déshonorer. »
Cette délicatesse d'explications nous met bien loin d'une simple abjuration de la cause royale : une conception de la légitimité à la fois historique el pratique la domine. J'y vois clairement ceci, que, s'il y a un avenir pour la monarchie traditionnelle, ce sera par la formation d'une élite catholique, qui la reconnaîtra nécessaire et la présentera aux partis. Qu'on mette élite nationaliste à la place d'élite catholique, et qu'on fasse de la création d'une pareille élite la besogne immédiate, ce sera le programme de l'Action Française.
Veuillot croyait hors de portée ce programme ; à défaut des moyens d'y atteindre, il croyait la bataille pour l'Eglise efficace : c'était là son indifférentisme. Cet indifférentisme n'était pas de principe, mais de fait, et provisoire de sa nature.
Tel quel, il ne laissa pas de le mettre d'accord avec ceux qui le professaient dans un point de vue différent ; cela fut d'aulant ])lus aisé, que le différend dynastique manquait alors de retentissement. Nous l'avons vu il y a vingt ans commander toute la controverse catholique : ralliement pour une grande partie a signifié libéralisme ; en même temps il engageait les gens dans la pratique parlementaire. Mais alors il s'en fallait bien qu'on séparât le par-
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loiiioiilni'isnie des souvenirs de la iiioiiaicliie légitime ; la iicslauralioii de 1815 en avait paru eiu poisonnée ; d'autre i)ai i entre catholiques et royalistes le gallicanisme mettait, d'autres distances. En revanche la lolcrance du régime de la Charte n'emportai! aucun ménagement à l'égard des nouveautés religieuses; (jréooire X\'I avait dit : « Je suis content de Louis Philipixî », et n'en avait pas moins condamné V Avenir.
Tout ceci ne serait pas complet, si l'on ne mettait en compte l'impression favorable que fit sur les personnes notables du parti, l'éclat des talents de Veuillol, la vigueur loyale de son génie, lallégresse (Mitraînante de son éloquence. En attendant les divergences que le temps devait accuser, un concert de paroles amies, un cortège d'ardents témoignages, accueillit ces débuts de l'écrivain. « Votre admirable lettre à Villemain, lui écrivait Montalembert, m'a transporté d'enthousiasme et de sympathie pour vous. » Lacordaire ne l'accueillit [)as moins. Ouand. en songeani à ce (pii devait s'ensuivre, on relit ces expressions de l'amitié perdue, on est porté à répéter les regrets si souvent entendus à propos de ces ruptures et d'autres qui leur ont ressemblé, l'iiion touchante et l)ient*aisanl(' : ae pouvait-elle dui'cr? Hélas, non. EWo venait de rinq»ression d'un moment, elle niiUKiuait de la uaiantit^ (pie donn<^
l'unanimité de doctrine. C'est la leçon qu'il en faut tirer, plus utile que tous les regrets.
Et maintenant représentons-nous Veuillot en ce commencement de notre récit : il faut connaître son tempérament, l'ardeur de sa foi, son courage.
Ce tempérament qu'on retrouve ailleurs, maté, gradué, rangé à la méthode, était naturellement d'une impétuosité dont une lettre à son ami Foisset donnera l'étonnante mesure :
« Je n'ai à faire nul effort pour croire les autres plus sages que moi. Si je vois que je ne puis prendre l'alignement, je m'abstiendrai, ne demandant pas même à servir en tirailleur. Après cela je puis franchement vous avouer que je pense comme vous, que j'appréhende la mollesse, le louvoiement, les longs discours pour ne rien dire, les choses déguisées jusqu'à n'avoir plus de vertu, enfin la monotonie. Ce que j'ai trop, j'ai peur qu'on ne l'ait pas assez... Je suis trop ignorant pour n'avoir pas de violence ; il leur manque du sang, de la haine contre une société où ils ont leur place et dont les velours et les dentelles les empêchent de voir les plaies et de sentir les corruptions. Ils ignorent ce qui se passe dans la rue, ils n'y ont jamais mis les pieds ; moi j'en viens, j'y suis né, et pour tout dire j'y demeure encore. »
Cela était écrit au sortir de la Chambre, où le
polémiste de Lieiile ans avait vu l'Eglise attaquée i\ propos du budget des cultes. Un catholique, M. de Carné, avait blâmé, pour loule réponse, les excès de la presse religieuse. L'anticléricalisme avait foncé, Dupin avait repris posément les critiques, et le ministre avait conclu d'un ton patelin que les évêques se donnaient trop souvent le tort de manquer à la charité. « Je dis, ajoutait Veuillot, que j'ai vu la France cracher sur l'Eglise catholique, et il résulte pour moi de cette séance que la religion n'est que tolérée. Si cela convient à mes frères, je n'ai rien à dire, mais en mon âme et conscience je ne puis me soumettre aux conditions que l'on nous présente et je ne m'y soumettrai pas. Ce sera beaucoup que je me taise. »
Si maintenant l'on veut avoir l'expression de sa foi brûlante, voici de quoi la faire sentir ici. Ozanam l'avait accusé de manquer à la charité, de décourager les conversions, enfin lavait menacé de finir comme Lamennais. Veuillot riposte :
« x\ous \oulons bien que les blasphémateurs sauvent leur Ame, mais nous ne voulons pas qu'en attendant ils en [>erdent d'aulres ; et si nous ne pouvons leur arracher nos frères sans leur inspirer une haine éternelle contre le nom chrétien, nous en sommes fâchés. 11 importe sans doute qu'ils se sauvent, mais il importe aussi qu'ils cessent de nous
perdre. Leur ame n'en vaut pas deux, et encore moins en vaut-elle cent ou mille.. Nous voudrions d'ailleurs savoir, au point de vu^ de l'éternité, quel tort nous leur faisons en les empêchant d'augmenter la somme du mal qu'ils auraient commis.
« Mais ils auraient pu se convertir, donner un grand exemple : déjà nous les attendrissions et ils promettaient les meilleurs sentiments. — Oui, c'est ainsi que vous l-es voyez. Nous les voyons, nous, dans les écoles, au milieu d'une jeunesse qu'ils abreuvent sans scrupule de tous les venins de l'erreur ; ils ont l'audace sur le front, la raillerie à la bouche ; ils nous permettent de croire qu'ils ont l'athéisme au cœur. Nous comptons par centaines leurs victimes, et dans nos âmes mêmes s'agite un l'esté d-e leurs poisons. Puisse Dieu les convertir demain ! Notre affaire est de leur échapper au jourd'hui.
(( Mais il ne faut pas manquer à la charité. — Ne pourriez-vous pas d'a'bord être plus charitable envers nous? Quelle est donc cette étrange modération qui vous pousse à nous reprocher en quelque sorte de n'être pas chrétiens ? Lisez-vous dans nos cœurs, ou faut-il absolument que nous paraissions manquer de charité, pour que vous puissiez ne pas vous accuser de manquer vous-mêmes de zèle ? Si vous nous trouvez imprudents, venez
nous le dire. Si vous ne nous trouvez pas charitables, taisez-vous. »
Ce qui suit fera sentir son courage :
« En deux années et plus la haute littérature catholique aura donc laissé comme témoignage de son zèle et de son pouvoii-, les quatre ou cinq brochures publiées par 01i\ier. Crijisons nos bras, reposonsnous durant quelques années, vaquons à nos petites affaires, à nos petits voyages, ù nos petits volumes, connus de trois ou quatre cents lecteurs pieux et de quelques milliers de petites filles ; nous a\ons assez fait pour les condjats du \nm Dieu... il s'agit maintenant d'aller dau'^ les taudis [>orter des bons de soupe. Une heure de temps et \ingt sous d'aumône toutes les semaines paieront à Dieu, à nos frères et à la société, la dette de notre inlelligcnce, de nos loisirs et de notre amour... Ils ont raison de donner du pain aux i)auvres. //.s ont tort de ne pas donner la lumière aux riches ; et je ne leur impute pas à ignorance, mais à couardise et à lâcheté, le peu de souci où ils demeui^nt sur ce |>oint. Celui qui ne fait pas tout le bien (ju'il |><)uii'ait faire, c'est (lu'il n'aime pas tout le bien cju'il doit aimer, comme il le faut aimer... Il sera dil dr ce temps ((u'il n'a [»n produiic^ un liche assez intelligent et assez dévoué poui- se mettre entièrement, corps et bien, au service de l'Eglise. Quoi ! toujours et par
tout de la prudence humaine, pas un homme, pas un riche, pas un lettré, qui se montre transporté de la folie de la Croix, et qui compte absolument sur Dieu ! Il faut que ces grandes tâches incombent toujours à des jeunes gens, ou mal pourvus d'expérience, ou dénués de fortune, ou manquant d'une certaine abondance nécessaire des dons de l'esprit, et il ne se rencontre pas enlin trois ou quatre hommes pour former, en mettant en commun ce qu'ils possèdent, l'homme qu'il faut ! Ilélas, de quelle façon aimons-nous Dieu ! »
On sait maintenant quel allait être dans la presse le champion de la défense catholique nouvelle, dans l'histoire de laquelle nous entrons.