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CHAPITRE III

ClIAPITHE 111

LA LJATAILLE POUR LA LIBLRTE DE L ENSLIGXLMLM

Ce qu'on lira dans le chapitre qui va suivre, trouve sa [)lace ici. moins à cause de la dérensc catholique', dont il l'oiuK^ un épisode très inqK)rlanl, quen considération de \euillot. dont cet épisode l'ut l'école.

En\isagée du point de \ue de ce li\re. l'histoire de la hataille li\iée poui- la liheilé de r<Miseiiineinent, est l'histoire de la rupture produite entre lui et les libéraux. Celte coidraternité d'armes les maintint rapprochés tout le temps (|ue dura cette bataille : ce c|ui les séparait, découvert à la lin dans l'échec réel de leurs elïorls. termina ce c<^mpaanonnage, et mit en liberté l'action dont \'euilh3l portail en lui \i' ressort : action bitMi aiitrcMuent entière et décisive quo celle (pie l'accord gardé a\ec Montalembert lui permit d'abord d'exercer.

i\on seulement cet accord uéna les manil"estali()ns d'un génie (|ue j'ai montré dans l'origine si dil't'é-

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rent du génie libéral ; mais il eut pour effet de le soumettre aux influences les plus capables de l'é garer. Pendant cette périod-e de sept ans, un observateur attentif pourra s'apercevoir que Veuillot, par les nécessités de la lutte parlementaire, par les fréquentations peut-être, par la contagion des méthodes que l'acceptation de la constitution imposait à sa controverse, se rapprocha du libéralisme. Ainsi peut-être convient-il d'expliquer que la révolution de 1848 ait exercé ses séductions sur un esprit de ce mérite et de cette trempe. Elle le trouva penchant vers le libéralisme, un moment on peut dire qu'ell-e l'y précipita. Enfin, les journées de Juin, qui ne causèrent à d'autres que de la frayeur, l'instruisirent. Il était redevenu lui-même quand s'exécuta le Deux Décembre : son instinct revivait, armé de lumières nouvelles. Le mensonge de la loi Falloux trouvait en lui un homme averti déjà, et désabusé pour toujours.

Nous avons dit qu'en 1843 la cause de la liberté d'enseignement voyait ses défenseurs en marche et le gouvernement en défense.

A la lettre adressée par Veuillot à Villemain, succéda une brochure de Montalembert lui-même : du Devoir des Catholiques dans la question de la Liberté d'Enseignement. Comme Mgr Prilly, évêque de Châlons, dans une lettre à Veuillot, avait blâmé l'Univer-

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site, le ministre oso traduire ce prélat devant le Conseil d'Etat. Un autre évêque, Mgr Parisis, de Langres, que la bataille catholique devait illustrer, prit la tête de son corps dans une troisième brochure : Liberté d'Enseignement ; examen de la question au point de vue constitutionnel et social.

Il ne serait pas sans intérêt d'analyser ces trois ouvrages, et, donnant à cette histoire pour support une comparaison des idées, de juger la campagne sur ces principes. Ici comme pour Lamennais, s'offre un chemin plus court ; il consista dans l'examen des actes. A la riposte officielle du pouvoir les organes amis du monopole en joignirent une bien remarquable : ils se jetèrent sur les Jésuites. Michelet, Génin, Libri, trois hommes considérables, savants, professeurs, commencèrent à diffamer ces Pères dans des écrits de cii'constance. On peut, on doit juger de la campagne catholique, par la manière dont elle fit front là-dessus.

Je laisse de côté l'apologie de la Compagnie ; j'envisage les effets que l'attaque et la défense dont elle devenait l'objet, entraînaient pour la cause que servaient les catholiques. Cette cause était liée aux Jésuites, elle y était liée de deux manières.

L'une tient à l'effet moral d'une diffamation de ces Pères. Leur nom était de ceux qu'une campagne bien conduite pouvait aisément rendre impopulaire.

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et d'une impopularité que l'on grossirait à volonté. Comme cette impopularité devait travailler contre l'Eglise, c'était le devoir pressant d'une action vigilante de parer ce coup dès l'origine, d'empêcher l'adversaire de prendre cet avantage.

D'une manière plus matérielle encore, la liberté de l'-enseignement d'Eglise avait affaire de la Compagnie de Jésus, par la raison que cette Compagnie était seule en mesure de recueillir l'héritage qu'un abandon du monopole devait laisser. Seule elle avait la science, le crédit, les méthodes, dans un degré suffisant pour cela. Demander une lib-erté dont on n'eût pas usé, la demander en supposant que l'usage en était facile, mépriser l'enseignement d'Etat au point d'espérer le remplacer par la première improvisation ecclésiastique venue, était inepte. Malheureusement ce genre d'ineptie régnait. Les Jésuites furent défendus, mais mollement, et seulement en paroles. On ne prit aucune sûreté, on ne chercha point de sanction, on ne mit en mouvement nulle machine. Encore Montalembert et Veuillot furent-ils les seuls à prendre cette défense en face de l'opinion; Lacordaire était pour qu'on les abandonnât : en fait, ce qui se passa ne fut pas fort différent.

L'ensemble du parti vit surtout l'embarras que cela causait, et le danger d'une complication. Il s'empressa de remarquer que l'existence de la Com-

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pagilie n"csl pas essenlicllo à ri:]î4lisc. Ht en rlf<>l elle ne Test pas, elle ne l'est, pas |)lus que celle de la royauté légitin)c. Il fut comme entendu (juc la campagne ne se chargeait pas de celle cause-là. que lout ce qui n'était pas liberté de l'enseignement serait négligé, que hors de là, pour mieux assurer le succès, on se résignait d'avance à tout.

A ce trait il est facile de voir que ce qui dominait dans le parti était l'ospril de concession libérale, l'esprit d'illusion parlementaire, l'aire fi des ra}>ports existants dans les choses, composer un pro gramme de réalisation comme on compose un discours, pour la montre ; croire qu'un minimum de revendications est toujours plus aisé à atteindre : mettre au premier rang de l'habileté le soin d'éviter de faire crier les gens : céder, pour des raisons (|u'on donne aux catholiques et qui ne sortiront j^as de chez eux, des points dont l'ennemi interprète l'abandon comme une trahison essentielle : c'était hier, c'est aujourd'hui le sublime de cette tacti(|ue-là : alors comme aujourd'hui on en \it les effets.

La campagne d'anticléricalisme fil des progrès rapides dans la voie (pie préparait la vieille infamie janséniste et la renommée des Provinciales. La liberté de l'enseignement se présentait devant l'opinion avec un certain avantage ; le nom en était populaire: excepté dans les cercles avertis de la doctrine

révolutionnaire, cette cause obtenait au moins l'hésitation : c'était une infériorité, qu'en soufflant la haine du Jésuite, l'adversaire eut bientôt rattrapée. On avait mis en cours contre le parti le nom de néocatholique, afin de le décrier: l'appellation de Jésuite, une fois remplie du sens qu'il était facile d'y mettre, fut d'un secours bien plus efficace.

Jamais, pour les leçons de la conduite aujourd'hui, les catholiques français n'étudieront assez les duperies de ce temps-là. Avec une netteté d'expression remarquable, vigoureux parce que l'instinct parlait, Thiers, si redondant et si mou, avait dit : « Il faut mettre l-m main de Voltaire sur ces gens-là. » Le Constitutionnel commit à Eugène Sue le soin de corser la campagne : il publia le Juif errant. L'appel aux calomnies cruelles et meurtrières, l'alliance des derniers goujats de l'écritoire, ne choquait pas ces doctrinaires ; gens du monde et de la rue, illettrés et savants, modérés et sauvages, toute la Révolution fît bloc.

Veuillot sentait le danger mieux qu'il n'était en mesure de le définir précisément. De plus la direction des choses lui échappait : Montalembert en avait l'enseigne : l'épiscopat ami en tenait une partie. Enfin, le parti tout entier se laissait amuser par le tapage mené sur son terrain. Le bruit qu'il y faisait, empêchait de bien entendre celui que l'ennemi

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menait de son côté. Le procès de l'abbé Combaloten lui un épisode fameux. Ce prêtre, ancien Mennaisien, dressé à l'éloquence de celte école, avait écrit un Mémoire sur la guerre laite à VEglise cl à la Sociélé par le Monopole universitaire : on lui fit son procès ; le jury le condamna à quinze jours de prison et à quatre mille francs d'amende ; celle offensive généreuse fut célébrée comme elle méritait de l'être. Veuillot n'y fut pas le dernier, quoique il eût demandé de corrig«er dans le mémoire, quel(|ues parties moins nettes que bruyantes. Il écrivit le fameux : « Continuons. » En même temps Monlalembert. rentré à la Chambre des Pairs après une absence, rei)renant la i)arole après deux ans de silence, jelait dans le monde parlementaire un retentissanl discours sur la liberté d'enseignement. Ce discours finissait sur cette antithèse qu'on trouva belle : « Xous sonnues les fils des Croisés, nous ne reculerons pas devant les fils de X'oltaire. » Puis VUnivers, qui venait de publier le procès de l'abbé Combalot, fut poursuivi lui-même et condamné.

Cela se passait en 1844, aux mois d'avril et de mai. Pendant ce temps la contre-attaque poussait sa pointe. Comme j'ai fait voir, elle enrôlait tout le parti de la révolution. Villemain, Cuvillier-Flemy, Dupin, y donnaient la main ù Quinet. Celte unanimité ne fut pas une leçon ; le parti catholique fut

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si loin de la coiiipreiidre, qu'il refusa même d'approuver les ripostes que l'opinion lui suggérait.

Un certain nombre de catholiques marseillais avait demandé que Michelet et Quinet fussent avertis par le ministre de cesser l'insulte à l'Eglise qu'ils prodiguaient publiquement dans leurs cours, depuis que la suppression des Jésuites était prise à foriail chez eux. La pétition parut à la Chambre des Pairs le 14 avril 1845. Un lecteur d'aujourd'hui ne s'étonnera pas peut-être de la conduite tenue par Montalembert en cette rencontre : nous savons à présent ce que valent les Chambres, et le sérieux des com'bats que les fils des Croisés y livrent contre les fils de Voltaire. Montalembert demanda que la pétition des catholiques de M.arseille fût repoussée, comme contraire au principe de la liberté de l'enseignement. Veuillot dans V Univers loua le discours en gros : des réserves étaient de fait impossibles, et il n'est pas défendu de croire cju'il était au moins entraîné.

Comment ne l'aurait-il pas été ? Le parti qu'il soutenait demandait la liberté, lui-même la réclamait sans plus d'explication ; l'effet de ce faux })rincipe ou de ce mauvais langage pesait sur lui : rien ne pouvait empêclier que la liberté de Michelet ne fût, comme celle des maîtres ecclésiastiques, la liberté. Il est pourtant certain que la conduite des chefs

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causait à X'euillot du malaise : cela se connaît à des échappées comme celles-ci :

(( Ce qu'il faut faire, mon cher Maurice (de Foblanl, sou ami)? Prier le bon Dieu d'abord... Pour ce qui concerne nos chers frères, aviser le plus tôt possible à les faire rouer de coups, car ce n'est qu'alors ({u'ils se défendront et qu'ils se souviendront qu'ils sont ici l'Eglise militante et non l'Eglise croupissante. Quand je vois les évéques supporter l'Université, les iaï(iues ne songer iju'à leur potbouille, les ordres religieux niour'ir d'inanition au milieu de celte jeunesse qui na rien à faire et qui se met à enlieienii- les pauxies i)arce que cela coule moins que les danseuses et que c'est plus honnête, je dis qu'il n'y a plus qu'un péril, c'est de laisser les choses sur ce pieddà. » Et ceci : « Sa\ez-vous une chose ? Je me persuade que nous aurons plus fait pour la réconciliation en montrant les dents pendant huit jours, qu'en supportant avec patience tous les mauvais procédés pendant deux ou trois années. »

M. Eugène Veuillot conte qu'alors une espèce de complot se forma pour s'emparer de la direction de VUnivers. Les auteurs de ce comjdot étaient Lacordaire, le P. de Ua\ignan, l.enormant. professeur en Sorbonne, et l'abbé Dupanloup. M. Eugène Veuillot signale dans ce dernier, alors directeur du petit séminaiie de Paris, l'instigateur de l'entreprise, mais

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il n'explique pas comment Montalembert, qu'aucune dissidence avouée n'avait encore séparé de Veuillot, en fit parti. Elle échoua par la fermeté de ce dernier, qui refusa de céder la place. En fait c'était une menée libérale ; elle suffirait à indiquer que, si du côté de Veuillot on discernait mal les disparates dont pâtissait l'action commune, les libéraux les voyaient au contraire et s'efforçaient de les unifier en se rendant maîtres de la campagne.

Le 2 mai, la Chambre des Représentants vota que les Jésuites seraient dispersés. Devant celle des Pairs, Montalembert parla. Personnellement ils l'avaient pour ami. A ses sentiments particuliers ainsi qu'à la justice, il paya le tribut de cette manifestation. Elle ne pouvait être que stérile : les Jésuites furent dissous.

Mais c'était peu de l'emporter devant les Chambres. Le gouvernement se flatta d'obtenir la sanction de Rome. Rien ne prouve mieux l'incurie que le parti catholique avait pratiquée sur ce point, que le succès obtenu par le ministre près du pape. En ces rencontres ordinairement la curie romaine n'oppose de refus, que quand une opinion catholique certaine et publique, une action commencée, lui promettent un appui en France. Le gouvernement déclarait, si Rome n'approuvait pas la suppression de la Compagnie, qu'il ne répondait pas des excès de

Topinion, et quil ne pourrait empêcher le renouvellement des scènes du pillage de l'Archevêché. A Home ces arguments ne l'ont pas toujours peur ; mais il entre dans la diplomatie de laire semblant de les prendre au sérieux ; de toute nécessité il y faut une réponse, dont seule l'opposition catholique française pouvait fournir les éléments. Grégoire XVI devait craindre qu'on ne l'écoutàt pas, s'il ne motivait une résistance sur l'état de cette opposition. Hossi, plus tard assassiné, ambassadeur de France, qui faisait alors à Rome le jeu, et du gouvernement, et des catholiques libéraux, celui de ihiers et celui de l'abbé Dupanloup, n'avait garde de changer cette note. Le pape consentit à la dissolution des Jésuites: on annonça que la Compagnie delle-mème opérait cette dissolution.

Ce double coup porté à Paris et à Rome devait être excessivement ressenti. L'irréligion comprit l'étendue de sa victoire. Dans le parti catholique régnait un aveuglement tel, que de bien intentionnés trouvèrent des avantages à cette défaite. Mgr Parisis, mêlé alors et depuis à tant de glorieuses campagnes et dont nul catholique français ne saurait écrire le nom avec indifférence, écrivait cependant ce qui suit : « Maintenant que le gouvernement ne peut plus nous confondre avec les Jésuites, s'il continuait à forger des chaînes pour nos consciences,

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combien notre résistance en deviendrait plus manifestement légitime, noire position plus puissante et surtout nos réclamations mieux comprises ! »

Il se peut qu'un dessein de relever les courages, d'arrêter ce qui pouvait se faire jour de récriminations contre Rome, ait conseillé cette sorte de propos ; l'historien délivré de ces raisons du moment, est obligé de reconnaître un fait. Désormais et quoi qu'il arrivât, la partie jouée par les catholiques contre le monopole était perdue.

On la tint cependant, mais dans des conditions qui rendaient la bataille même importune. Vainqueur dans la campagne formée contre les Jésuites, Tennemi tourna aussitôt les mêmes armes contre le parti catholique lui-même, et nommément contre VUnivers. Il entreprit d'en faire interdire la lecture, . par le Pape dans ses Etats. Rossi mena l'affaire ; avec quels appuis de France, c'est ce qu'il est impossible de dire.

Le pape Grégoire XVI n'appréciait pas VUnivers, il redoutait l'action des laïcs dans l'Eglise. Les inconvénients que j'ai marqués, d'une presse et d'un l)arti uniquement catholique, avaient toute leur importance à ses yeux. Montalembert plaida la cause. Il écrivit au nonce un mémoire armé de fortes raisons, qui peut-être sauva le journal d'un blâme formel. Le cardinal ministre répondit par une lettre

OÙ le ton d'avertissement du moins n'est pas voilé. C'est dans le même temps (|ue Grégoire XVI disait au comte de Mérode, cette parole : « Votre beaufrère (Montalembert) parle bien, mais il parle trop. » La lettre du cardinal était un dégoût de plus, dans une lutte si pénible, si tiraillée, si décevante.

D'autres plus sensibles suivirent, engendrées de la guerre que déclarèrent enfin les éléments libéraux du parti. Montalembert en voulait à Veuillot, moins peut-être de l'échec de l'entreprise formée sur la direction de V Univers , que des froissements ressentis depuis trois ans dans ce contact de deux tempéraments hostiles. X'euillol s'efforçait de les pallier, sans y réussir toujours assez. Leur éloquence était d'un genre dont les effets se contrariaient : le ton de fermeté dans l'un, le persiflage et les rudes paroles dont il châtiait l'adversaire, traversaient la tactique de l'autre, son ton de plaidoyer, l'appel aux sentiments, dont un orateur compose ses discours. L'effet produit sur ce dernier fut tel qu'en 1846, il écrivait parlant de VUnivers, à Dupanloup : « C'est la croix, l'humiliation, la honte du catholicisme. »

Il en était venu à croire que ce qui compromettait le parti, ce qui le compromettait lui-même, était la polémique de VUnivers. Dans son mémoire de Tannée précédente, tout en prenant fortement sa défense, il l'avait blâmé largement. Dans un renouvellement

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de conjonctures pareilles, il ne donna plus de place qu'à ce blâme.

Dupanloup était alors à Rome, dans l'intention formelle d'obtenir une condamnation de V Univers. Grégoire XVI était mort en juin 1846. L'avènement d'un nouveau pape parut favorable à l'intrigue. L'intervention de Mgr Parisis la fit cesser ; mais elle avait percé partout. De plus elle devait se renouveler aussi longtemps que l'orientation définitive du nouveau règne, scellant l'alliance de Veuillot et de Pie IX, n'aurait pas achevé de décourager d'ennemi.

Depuis la machination ourdie contre la direction de VUnivers, Dupanloup, dit finement M. Eugène Veuillot, « se jugeait offensé, parce qu'il n"avait pas réussi. » Des sentiments d'envie se joignirent certainement à Ihostilité doctrinale qu'il professait envers Veuillot. L'affection que toute une partie du clergé vouait à ce dernier, lui semblait un tort fait à lui. Il aurait voulu tenir cette place ; il s'en croyait capable, il la jugeait due à son caractère de prêtre, à sa qualité de professeur. Seul à ses yeux, Veuillot l'en reculait : deux fois répréhensible, et par son intrusion, et par le ton d'une polémique que Dupanloup trouvait funeste et qui plaisait.

J'ai dit que la campagne continuait. Môme elle ne manqua pas en plusieurs circonstances d'un asi)ect brillant. Les élections de 1846 grossirent beaucoup

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le parti catholique dans les Chambres, des pétitions ouvertes dans les provinces en faveur de la liberté de l'enseignement, recueillaient partout les signatures. L'enthousiasme renaissait chez les champions de la cause. Veuillot parlait plus haut et plus tort que jamais : il se scnti^it sui\ i, il avait un public ; on le comprenait et on Taimait ; entre lui et ses lecteurs était noué ce va-et-vient d intelligence et d'amitié, qui devait être un des traits les plus originaux de sa carrière et de son journal. V Univers prospérait, et si l'œuvre commune de la défense catholique courait dès lors à l'insuccès, il n'en était pas de même de l'œuvre spéciale du maître. Dès ce moment, après vingt ans d'essais, la presse catholique était l'ondée.

On ne peut omettre un mot de l'affaire du Sonderbund, dont s'émut et fut partagé le parti catholique français. On sait ce que fut cette ligue, formée entre les cantons catholiques de Suisse [>our conserv<M\ au moins chez eux, sur leur territoire particulier, les ordres religieux proscrits par la Diète huguenote. L<3s Jésuites encore étaient au fond de colle cause.

Il n'y en avait pas de plus évidemment juste. Les libéraux trouvèrent des raisons de la blâmer. Le Sonder'bund, écrasé dans une guerre inique, eut contre lui Lacordaire et tout ce qui en France s'était

accommodé de la suppression de la Compagnie. On imagine aisément le crédit qu'un parti qui tenait cette conduite envers les principes, pouvait garder.

Le contrecoup de la guerre du Sonderbund eut un bon effet sur un point ; il réconcilia Montalembert, toujours fidèle en pareil cas, et qui prit la défense des cantons catholiques, et Veuillot. On aurait tort de croire que l'éclat survenu entre ces deux hommes les eût brouillés sans remède. Quoique la confiance n'y fût plus, le journaliste regardait comme son devoir d'assister le chef du parti, et celui-ci, dans l'impossibilité de trouver ailleurs un journal qui tînt l'opinion en haleine, se prêtait aux raccommodements, que de nouvelles querelles suivaient.

Il était écrit que tant de maux qui minaient la cause et préparaient sa ruine, n'opéreraient pas sans l'instrument trompeur qui, au moyen d'une ruse bien conduite, devait escamoter cette ruine et en étouffer jusqu'à la plainte.

Alors grandissait peu à peu, portée par la réputation d'une fidélité dynastique et par le crédit de la dévotion, couvée par le salon de la célèbre M""® Schwetchine, la fortune de M. de Falloux. C'était le coryphée de ce salon, dont on sait quelle fut l'influence. Quoiqu'elle fût due au souvenir de Maistre, dont M""^ Schwetchine passait pour la fille spiri-

tuelle, Tesprit du maître y avait subi une décadence assez profonde, pour que, sous le passe-port d'un ton de grande spiritualité, le libéralisme y fût chez lui.

On ne songe point à taxer ce ton d'hypocrisie ; du moins il n'était pas exempt d'affectation. Un zèle exagéré du salut du prochain, le style amphibie d'un sermonnage laïque, la confite arrogance d'un commentaire dévot accaparant le moindre fait du jour, le composait. Ce ton a beaucoup déteint, et de façon déplaisante, sur la piété de fort honnêtes gens que nous rencontrions dans le monde aux environs de notre vingtième année : on se sent d'autant moins porté à le pardonner maintenant, qu'il aura couvé la trahison.

Comme l'abbé Dupanloup, Falloux était légitimiste, parlementaire et libéral ; on devait un peu plus tard le trouver partisan de la fameuse fusion de l'Orléanisme et de la Monarchie légitime. Comme Dupanloup, il détestait l'action vigoureu&e du parti : il la détestait comme libéral ; comme royaliste il critiquait sa profession d'indifférence. Il désirait la fin du parti catholique, non pas pour en tourner les forces vers une offensive dynastique, mais pour en composer une droite du vieux parti conservateur, ralliée en fait, quoique proclamant \o droit monarchique en principe. Tel ét^it M. do Falloux, mais avec une

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souplesse bien différente de l'emportement de Tabbé Dupanloup. Cette souplesse le rendait capable de s'accommoder à toutes les situations, et de fréquenter sans froissement ceux qui voyaient en lui l'ennemi.

Lk3S circonstances allaient le porter au premier rang. En attendant, le gouvernement continuait à amuser les réclamations du parti. Son S3^stème était de gagner du temps. On avouait qu'il fallait changer le statut de l'enseignement en France, on reconnaissait que la Charte l'exigeait ainsi ; mais il était certain qu'on ne céderait jamais ce que le droit de l'Eglise exigeait : un établissement indépendant. Peut-être on comptait que la campagne s'userait, et c'est merveille qu'elle ait duré sept ans. On la sapait cependant, non sans succès ; pour faire front, on avait les projets hypocrites que les ministères présentaient. En 1847, Salvandy en déposa un nouveau devant les Chambres. Pas plus que celui de Villemain, il ne devait satisfaire ; Montalembert le combattit ; ï Univers applaudit son chef; les évêques amis protestèrent. C'est au milieu de ces circonstances que février 1848 survint, apportant la révolution.

Comme celle de 1830, elle jeta tout le monde hors des gonds ; les catholiques que leur action signalait à l'attention publique, ne furent pas les derniers à déraisonner. Les Mennaisiens fêtèrent l'événement

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par un rajeunissement de leurs anciennes chimères. Montalembert professa publiquement la souveraineté nationale, et le « droil divin » des nationalités. Cela pour Lacordaire n'était pas assez. « Tu es fini, dit-il à son ami, ta campagne du Sonderbund, ta passion pour les Jésuites, ton entente avec les rétrogrades te condamnent à disparaître. » Tel était en ces temps bizarres, le langage d'un moine Dominicain. Quelque chose de moins supportable devait cependant voir le jour. Ozanam, respectable par sa science, autant que louable par sa piété, mais en matière d'action publique toujours rare par l'extravagance, fonda l'Ere nouvelle, journal de dévotion et de propagande républicaine, dont le programme consistait, dit très bien M. Eugène Veuillot, à « faire de la république une doctrine politique et religieuse s'imposant à tout vrai chrétien. » Dans le monde des catholiques, ces sortes de théories représentaient quelque chose de pareil à celle de Pierre Leroux dans le parti contraire.

Comment Veuillot et VUnivers se tinrent au milieu de cette tempête, j'en donnerai plus loin le détail. C'est une partie très importante de la psychologie de ce livre. Son frère écrit qu'il fut, cette fois encore, catholique avant tout. Je ne crois pas rabaisser, ni le caractère de Veuillot, ni la portée de son œuvre, en remarquant que l>nlraînemenl gêné-

rai le portait assez au delà de ce terme. En détail il se ressaisissait, et conservait dans chaque application le caractère propre de la défense catholique, décidément noyée partout ailleurs dans la revendication de la liberté.

Ce but abstrait confondait tout. Jusque-là il n'avait été que sur les lèvres et dans les cervelles, 1848 le fil passer dans les cœurs ; l-e zèle des libertés de l'Eglise en fut tué. Il fut tué d'autant plus sûrement, qu'on en croyait la flamme vivante au sein de l'incendie qui consumait les âmes. Mais enfin Juin survint ; le brasier s'éteignit dans le déluge. L'épouvante des révolutions régna seule sur la nation glacée, et l'on vit poindre la dictature.

Ces deux révolutions de Février et de Juin survenues coup sur coup, moins comme des faits de l'homme que comme des cataclysnies de la nature, apportaient aux catholiques de France les grandes leçons de la Providence. La première faisait éclater leur folie d'avoir subordonné la défense de Dieu même aux règles d'une constitution que l'émeute emportait en deux jours ; la seconde les avertissait de ne pas douter de l'efficacité des principes. On avait craint de les présenter sans voiles, de faire à la face de la nation le procès intégral de la Révolution ; on n'osait accuser publiquement d'anarchie des idées et des hommes fardés du zèle de l'ordre ; et ce fard tom-

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bait tout à coup, et le brusque saut des événements déchirait toutes les apparences. Les faits parlaient, sans que les catholiques eussent le bénéfice de les avoir prédits.

Les aveugles ne devaient rien voir; mais l'école de V Univers comprit, et de cette intelligence sortit la magnifique campagne qui devait illuslrer le journal sous le pontificat de Pie IX. Autrement préparé, peut-être le parti même eût pu reprendre une offensive, 'brisée depuis l'abandon de la Compagnie de Jésus. Février lui avait été funeste ; Juin lui fut favorable en jetant la terreur chez les défenseurs du monopole. Pendant un temps ces malheureux ne connurent d'autre mobile que la peur, et l'on pouvait tout leur imposer. Cousin abordant Rémusat devant le palais Mazarin, lui dit ces paroles souvent citées : « Courons nous jeter dans les bras du clergé. »

Mais on n'était en mesure ni de comprendre, ni d'agir. On laissa passer l'heure ; bientôt la grande duperie du Prince président commença. Les catholiques de ïUnivers penchaient naturellement pour la dictature. Napoléon rallia les autres par l'appât des demi-mesures et des transactions, que l'apparence de cette dictature couvrait. Montalembert résista parce qu'on renversait la tiibune et qu'il voulait parler ; mais Dupanloup se rallia, et Falloux fut ministre, le 10 décembre 1848.

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Par ses soins la loi d'enseignement réclamée depuis dix ans fut faite. Ce but qu'on avait cru si loin, on y toucha tout à coup ; le régime qui se préparait crut nécessaire de donner ce gage. Seulement on s'arrangea pour n'en faire qu'une feinte ; le parti de l'abandon et de la transaction fut chargé de l'administrer. Elle fut votée le 5 mars 1850. C'est l'honneur de Montalembert de n'en avoir pas été l'auteur, ce sera son reproche étemel d'avoir, comme chef du parti catholique, cédé sa place à l'homme dont elle allait porter le nom.

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