CHAPITRE IV
A LOI FAT.LOUX.
On a communément représenté cette loi comme une louable conquête du parti catholique, dont il n'y axait qu'à se féliciter. Le préjugé courant la dépeint comme le couronnement légitime de dix ans de combats, livrés pour la liberté de renseignement, comme le trophée chèrement acquis par des athlètes de la plume et de la tribune, en qui l'Eglise, lière d'une génération dont on ne devait pas revoir la pareille, salue avec fierté ses défenseurs.
Même ceux qui parlent a\ec moins d'assurance, l)arce qu'ils savent l'histoire de i)lus près, ne nous ont pas pourtant habitués à des plaintes. Ils avouent que la loi est incomplète, ils en font tort aux libéraux, ils ajoutent cette erreur de croire que le parti était armé pour dépasser ce résultat : tel quel ils ne laissent pas de le déclarer heureux, de regarder comme féconde l'action qui le pi-é[>ara. La loi Fal loux ])asse à tours yeux pour une manifestation de
la force des catholiques à cette époque, pour un avantage clans l'avenir. Ce qu'on va lir-e est écrit pour les détromper.
Mais d'abord remarquons qu'en fait de résultats, ici comme ailleurs, il est inévitable que le bien soit mêlé au mal : les pires choses ne vont pas sans quelques bons effets. Que la loi Falloux ait produit quelque bien, c-ela ne fera pas qu'il convienne de s'en féliciter. Avouons donc ce bien : cette loi a permis aux prêtres et aux religieux de tenir des collèges ; elle a mis sous leur influence une partie de l'enfance et de la jeunesse studieuse ; cela est bon, personne n'en peut douter. C'est ainsi que la loi de Séparation aura eu de son côté quelques bons effets : elle aura soustrait le choix d-es évêques à des fonctionnaires francs-maçons. Pourtant cette loi n'est pas bonne pour cela. Pourquoi ? C'est qu'elle contient d'autres dispositions qui nuisent plus à l'Eglise que celle-là ne la sert. Il en est de même de la loi Falloux. Ceux qui la prônenl tombent dans l'erreur de AI. l'abbé GajTaud, qui dit une messe d'actions de grâce le jour où la Séparation fut votée.
Pour comprendre non seulement rinsuITisance de lo loi de 1850, mais encore le mal qu'elle devait causer, il faut appuyer sur un point. Cette loi, quoique forçant l'Université à partager son privilège de tenir école, quoique donnant aux prêtres et aux reli-
gieux le droit d'en faire autant, n'a pas donné à ceuxci l'enseignement libre, elle n'a pas ôté à l'Université la propriété de l'enseignement. L'Université en est restée maîtresse ; elle Test restée de deux manières : par les programmes et par les grades. A elle seule, avant comme après la loi, la collation des grades est restée confiée ; et pour les examens qu'elle fait toujours passer, c'-est toujours elle qui dit ce qu'il faut apprendre ; mieux encore, elle gardait l'inspection des collèges, en sorte que. dans quelque mesure, elle a continué de dire comment il fallait l'apprendre. Qu'on considère l)ien ces trois choses, on sera forcé d'avouer que c'est fausser le langage que d'appeler un pareil régime, la liberté de l'enseignement : ce n'est qu'une liberté des personnes de prendre part à l'enseignement, c'est une liberté d'enseigner.
Qu'on ne dise pas (juc celte liberté, l'Eglise allait en faire usage. Non pas l'Eglise ; des prêtre'^ seule ment : l'Eglise n'était reconnue que dans les séminaires ; ailleurs ses membres étaient tenus pour de simi)les particuliers ; agrées maîtres en tant qu'individus, ils ne représentaient aucun corps, aucune institution. Cela sera sensible par un exemple. L'Université a mis à son programme les Provinciales, livre condamné par l'Eglise : les collèges catholiques auraient-ils été reçus à l'exclure de leur en
seignemenl? Certainement non, s'ils aspiraient aux grades. La liberté de l'Eglise n'était donc pas reconnue, la loi Falloux laissait le droit de la violer. Cela peut être montré de vingt maiiières.
Voilà l'insufTisance de la loi ; en voici le mal positif. Jusqu'à la loi de 1850, ce même livre défendu n'entrait dans l'enseignement que présenté par l'ennemi ; désormais il devait y entrer présenté par les maîtres ecclésiastiques eux-mêmes. La loi tolérait leur présence, sans les admettre à la direction de leur action ; elle les admettait sans tenir compte du corps et de Tinstitution à laquelle appartient chez eux cette direction ; membres de l'Eglise, ce qu'on leur accordait était de devenir organes de l'Uni versité, organes libres en ce sens que la police des collèges et la distribution des études de religion leur revenaient, mais asservis, quant aux matières profanes, de la manière que j'ai fait voir.
Ils devaient l'être d'une autre manière encore. C'est que l'enseignement d'Etat ne devait pas régner sur eux seulement par la sanction des lois, mais encore par le prestige, pour deux raisons : l'une que, l'Etat restant le maître, jouirait nécessairement de l'ascendant moral qu'entraîne une prépondérance de fait ; l'autre, que l'absence d'autonomie rendait inférieur l'enseignement libre. Livré à des programmes, soumis à des épreuves, gêné par un contrôle
hétérogène à ses aptitudes, à son vœu naturel, à son génie, il était connnne inévitable que cet enseignement végétât, coinnie un reflet imparfait de celui qu'on lui imposait pour modèle. Le sentiment delà supériorité des maîtres de l'Université devait s'établir au sein des collèges libres, chez les professeurs mêmes de ces collèges et les préparer à en recevoir l'influence. Est-ce tout? Mon pas. En ne prévoyant rien du côté des ordres enseignants, en laissant leur sort au caprice du gouvernement et des partis, la loi Falloux omettait de rien constituer. Elle était presque uniquement négative. La preuve est faite que seuls des corps autonomes, fortement concentrés, soutenus d'une discipline et de traditions spéciales, peuvent donner l'essor à l'enseignement. De plus il s'agissait de tenir tête à l'envahissement de l'Etat : les Jésuites dissous manquaient à cette tâche ; on ne parut pas se douter qu'il fallait y pourvoir ; le parti ennemi de ces Pères n'était même pas capable de discerner l'oftice qu'ils tenaient, et de songer à les y remplacer.
Ainsi le résultat fut pour l'Université la main mise d'avance sur tous les collèges qui s'ouvriraient. Ea fameuse liberté pour les pères de famille d'avoir des maîtres catholi({ues, ne s'étendit pas jusqu'au point d'en recevoir un enseignement catholique. Des maî très ecclésiastiques donnèrent désormais l'enseigne-
y» LA LOI FALLOUX.
ment que l'Etat voulait qu'on donnât. J'accorde toutes les précautions prises pour adoucir et balancer cet effet, tout ce que le zèle apostolique, l'ingéniosité, la compétence, ont obtenu de succès partiels ; le résultat général était marqué d'avance, assuré en vertu du système.
Au fait, on en voit les effets. Nous n'avons pas à l'heure qu'il est, nous n'avions pas il y a quinze ans, un enseignement catholique en France. En France, où il est avoué que l'Etat mène la guerre contre l'Eglise, l'enseignement donné par des ecclésiastiques n'était pas, n'est pas substantiellement différent de celui que les organes de l'Etat distribuent. En littérature, en histoire, ces enseignements sont k peu près les mêmes. Dans l'un comme dans l'autre, les principes de la Révolution sont loués, le romantisme de 1830 est représenté comme avan tageux. Les maîtres ecclésiastiques défendent délire Musset, et dépeignent Fouquier-Tinville comme un monstre ; mais quant aux grandes lignes l'accord a lieu.
Tout un ordre enseignant a eu pour règle d'admettre que les chaires de ses collèges fussent occupées par des professeurs de l'Université ; on n'a pas remarqué que l'enseignement chez lui détonnât beaucoup avec ce qu'il était ailleurs; des maisons tenues |)ar des ecclésiastiques mènent leurs élèves