‹ VeuillotChapitre 7 sur 15 · I.A TOI FALLOIJX · texte numérisé non relu

I.A TOI FALLOIJX

au lycée, ne conservant que la direction de l'étude : cela ne fait pas disparate davantage. Tant il est vrai que la loi de 1850 n"a été el ne pouvait être, à l'égard des prêtres qui en profiteraient, qu'une loi d'asservissement, quelque chose comme un enrôlement chez l'ennemi.

-\'e doutons pas de reit'et capital de ces choses. La défection intellectuelle d'une partie du clergé dans les derniers dix ans, en a été le terme naturel. Les prêtres adonnés à l'étude ne devaient pas cesser, sur tous les terrains profanes, de so rapprocher de l'ennemi. Dans les milieux où les examens se préparent, on a pu depuis trente ans observer ce mouvement et en suivre les progrès.

Cet examen de la loi Falloux était nécessaire à mon sujet. L'erreur du parti catholique dont elle termine l'histoire, se reflète dans ce misérable fruit de ses travaux. Il croyait assurer la liberté de l'Eglise, en réclamant la liberté ; il eut seulement la liberté des prêtres, la liberté pour les prêtres d'enseigner, la liberté des particuliers d'être enseignés par des prêtres. Complice de l'nidividualisme, il oublia de mettre son espoir dans les seules institutions ; une défense levée lui parut uu gage suffisant de l'avenir. Il y a autre chose. Une dévotion mal placée a fait se représenter la tâche de l'édu cateur chrétien comme consistant principalement à

développer l'enseignement religieux. On n'a pas paru croire qu'il y en eût une seconde : enseigner les matières profanes en harmonie avec la religion. C'est ce que la loi Falloux maintenait impossible, en laissant ces matières à la merci de l'Etat. Un public averti eût reconnu cela tout de suite, et surle-champ proclamé ce que valait la loi dont on lui faisait présent : rien, et, comme on l'a vu, moins que rien.

Tel fut le cas général : erreur non pas malice. On se trompait sur les moyens, on omettait de prémunir l'opinion, on se privait soi-même des lumières qui eussent fait reconnaître à temps et dénoncer, sinon vaincre, le complot qui termina tout.

Ce complot fut le fait d'hommes avertis, qui sacrifiaient la liberté de l'Eglise. Le parti de l'abandon existait du côté des catholiques dès l'origine. Soit prudence, parce qu'ils craignaient de ne pouvoir obtenir davantage, soit acceptation de principe, on trouve ce parti agissant dès le temps même où le projet Villemain fut déposé. 11 s'étendait à la plus grande partie de l'épiscopat, dont la lutte religieuse contrariait l'apostolat dans les diocèses.

Mgr Affre, archevêque de Paris, Mgr Mathieu, archevêque de Besançon, négociaient avec le pouvoir sur les bases du projet Villemain, dont ils demandaient l'adoucissement. C'est ici le lieu de remar-

quer ce dont ks catholiques ne se doutent guère, que ce projet, qui sert aux historiens d'introduction et de point de comparaison avec ce qu'on obtint dans hi suite, accordait l'ouverture des collèges catholiques, tenus par des ecclésiastiques. Ce point, regardé comme l'essentiel de la loi de 1850, ne saurait donc passer pour une conquête : il était offert avant le combat. Villemain y avait joint des mesures de surveillance étroite, et défendait l'enseignement aux ordres religieux qui n'étaient pas autorisés : cette disposition s'adressait aux Jésuites.

Il serait à souhaiter qu'un maître de l'enseignement libre, expert en ces matières, fît la comparaison technique de ce projet avec la loi Falloux, et en publiât les résultats. On y verrait le peu que sept ans de défense catholique gagnèrent.

Longtemps le parti de la transaction se renferma dans des démarches particulières. L'opinion n'en était pas avertie. Enfin l'abbé Dupanloup le tira de l'ombre et en prêcha les mérites en public. C'était en 1846, un nn après l'échec de l'action catholique marqué par la suppi^ssion des Jésuites. Tant il est vrai que cette suppression opérait un recul dans tous les sens. Une brochure, qui portait ce titre, VEtai de la Question, fut publiée par lui. Il y ex- . posait le sens de raccommodement en ces termes : (« Fous les hommes les plus éminenls conviennent

qu'il faut enfin, en conservant à l'Université son existence et ses privilèges, et à VEtat son intervention tutélaire, donner aux pères de famille pour l'éducation de leurs enfants une liberté véritable. » Depuis lors, il fui constant qu'une contre-action publique s'était formée auprès de celle du parti. Tandis que le parti catholique demandait la fin du monopole, la contre-action, au nom des catholiques, osait en réclamer le maintien. L'abbé Dupanloup en fut l'organe, elle trouva dans Falloux son chef.

Il pensait là-d^essus de même, avec plus d'insolence, ce qu'il ne sera pas inutile de remarquer. Voici ce qu'il écrivait quelques années plus tard pour justifier le refus que sa loi oppose aux lib-ertés de l'Eglise : « Gardons-nous que l'homme au sortir de la jeunesse ait jamais à rougir de ses maîtres... Elever des jeunes gens au dix-neuvième siècle comme s'ils devaient, en franchissant le seuil de l'école, entrer dans la société de Grégoire VII ou de saint Louis, serait aussi puéril que d'élever à Sahit-Cyr nos jeunes officiers dans le maniement du bélier et de la catapulte en leur cachant l'usage de la poudre à canon. » On souffre à constater que ces venimeuses sottises scellaient l'alliance de ces deux hommes. Ils furent liés l'un à l'autre, comme, dans l'action contraire, Montalembert était lié à Veuillot. V Univers répendit à la brochure en termes

nets, mais sans vivacités. Cette précaution devait être inutile. Nous avons vu que l'hostilité de Dupanloiip contre Veuillot tenait à bien autre chose cfu'à des formes.

Comment Dupanloup et Falloux l'emportèrent, c'est ce que je vais maintenant raconter. Il faut en redire les tristes circonstances, et pour l'intérêt qu'elles excitent et pour la convenance qu'elles offrent, avec le résultat qu'elles préparaient. Il faut avouer que des circonstances de ce genre ne sont pas rares dans l'histoire des partis : au moins est-il certain qu'elles appartiennent à l'espèce la plus désolante.

J'ai dit comment le Prince président avait fait de Falloux son ministre, et comment celui-ci, qui succédait à Villemain et à Salvandy, avait déposé à son tour, lui troisième, au sujet de la liberté de renseignement, un projet plus ou moins adouci de ceux de ses prédécesseurs. Contrairement à ce qui s'était passé pour eux, il fut entendu cette fois que l'opinion catholique avait contentement. La loi passa, et la guerre qui durait sur ce point depuis dix ans, fut finie.

Après ce que j'ai fait voir, il n'est que juste de demander ce qui cette fois rendait l'opinion catholique contente. D'abord évidemment les adoucissements apportés au maintien du monopole, et aussi

l'abrogation des mesures contre les ordres religieux enseignants. Mais est-ce assez pour expliquer cet accueil ? Il faut compter d'autres raisons. L'une, c'est que le ministre auteur de la loi était cette fois un catholique ; il avait fait partie de l'opposition, en sorte que son présent n'était pas suspecté. Une autre, au moins égale, est qu'il y avait parmi les catholiques un parti pour s'en contenter.

Ce qui peut paraître étonnant, c'est que tout c-e qui n'était pas de ce parti, n'ait pas donné à son mécontentement plus de retentissement, qu'on en ait comme perdu le souvenir, que dans le temps même il n'ait osé s'exprimer qu'à peine. Cependant ceux qu'on mécontentait, étaient le parti catholique même. A eux revenait tout l'éclat de la campagne et toute son efficacité, à eux le succès devant l'opinion ; la cause se résumait en eux. Terminée contre eux, en dépit d'eux, c'est à peine si on les a vus se plaindre ; leur défaite fut de celles auxquelles l'ennemi trouve moyen d'ôter jusqu'à l'honneur. Cela, dis-je, est étonnant, et cela aussi ne s'explique que parce qu'on sut les jouer. Qui s'y employa ? M. de Falloux.

Je ne juge pas ici son caractère privé ; je me borne à faire l'histoire de ses actes publics. La commission chargée d élaborer la loi eut pour principaux membres, pour membres dirigeants, Thiers,

Falloux et Dupanloup. Le projet qui lui lut soumis, trouva ces trois hommes d'accord. De cet accord Thiers expliquait la base, quand, répondant aux reproches qui lui venaient du côté de l'Université, il répondait ces paroles mémorables : « Le projet laisse à l'Université la juridiction, la collation des grades, l'inspection, le gouvernement tout entier de renseignement^ et vous \ ous plaignez ! » Tel était le projet que Falloux et Dupanloup étaient unis pour présenter; tel était l'homme d'accord avec lequel ils le présentaient. Présenter un pareil projet sous les auspices d'un pareil homme, voilà ce qu'osaient, à la face de l'opinion catholique, ces catholiques. Jai dit que c'était une trahison. 11 semble qu'une fausseté de vues jointe à des suggestions engendrées de la haine du parti en fut oausc chez l'abbé Dupanloup: chez M. de Falloux le goût de la transaction et l'aptitude à tromper dominèrent. Il avait exclu de la commission Veuillot; chose plus remarquable, Mgr Parisis lui-même avait été omis, ce fut l'Assemblée qui l'y fît entrer.

Maintenant voici de ((uelle manière Falloux s'était mis en puissance de tout oser. Ce fut, comme j'ai dit, un complot, mené avec une singulière adresse contre l'imprudence dos catholiques.

Le (ïrand art de M. de Falloux fut de faire peu parler de lui avant d'atteindre aux premiers rangs.

L'opinion, qui ne le connaissait pas, n'avait pour le juger que les notes que les salons catholiques lui donnaient. Il entra dans les Chambres, comme beaucoup d'autres, au lendemain de la révolution. Il était ami de Persigny : cela le désignait pour jouer un rôle entre les catholiques et le prince Napoléon.

Mais il n'était pas du parti catholique, il désapprouvait même qu'il y en eût un, et vis-à-vis de l'opinion catholique, sur le sujet de l'enseignement, il représentait une dissidence. Dans ces conditions se faire chef de ce parti, et mener à ses fins l'opinion catholique au moyen de la loi qu'il proposerait, quel paradoxe ! M. de Falloux l'entreprit. Il le réalisa, en apparence, sans peine.

Montalembert était découragé. Il désespérait d'à boutir ; ses moyens parlementaires, son éloquence étaient à bout ; les querelles avec Y Univers achevaient d'épuiser sa patience. Son défaut de principes et de vrai tempérament le laissait sans direction devant le nouveau régime, il ne voyait que des embarras. Un discours qui ne réussit pas lui fit désirer le silence. M. de Falloux obtint le lendemain de prendre la parole à sa place. Il crut dire la même chose avec plus d'habileté. Bref il fut entendu qu'il avait réussi où Montalembert avait échoué. Par une sorte d'accord tacite, où personne ne pouvait se tromper, il recueillit sa succession. Il était

incapable de la tenir ; mais il ne la prenait que pour la liquider : très habile au reste pour supprimer l'effet des réclamations que cet événement devait soulever chez les gens avertis.

Le Prince fut élu président le 10 septembre. On offrit à FailoTix le ministère. Il crut d'un bon effet de consulter là-dessus ses amis politiques des deux sortes, légitimistes et catholiques. X'euillot lui conseilla de refuser. Il accepta. Voici comment Veuillot raconte les circonstances de l'eifacement de Montalembert :

« Dans la discussion d^ la constitution, à l'occasion de l'enseignement, M. de Montalembert avait prononcé un discours qui fut l'une des rares thèses \ raiment sociales que la Constituante ait entendues. Ce discours ne plut pas au parti de l'ordre; quelques catholiques le trouvèrent imprudent, ei enlin le lendemain, avec beaucoup de dextérité, M. de Falloux parut à la tribune pour le défaire, et le défit. L'abnégation de M. de Montalembert nous empêcha de protester. Mais dès lors un doute profond se forma dans notre esprit sur cette sagesse, qui doutait de la force de la vérité. Nous vîmes en M. de Falloux un politique qui ne serait jamais notre homme, quand même M. do Montnlondiorl aurait la volonté de se le substituei' : cl lel était en effet le dessein ou la tendance de Tillustro orateur.

« Il avait sondé à fond l'assemblée ; il la voyait froide ou inintelligente dans les questions mères et capitales. Ne se sentant pas assez de vocation pour les longues tactiques, éprouvant peut-être de la répugnance aux concessions que l'on disait nécessaires, il subissait l'atteinte du découragement. Il se demandait s'il avait véritablement quelque chose à faire, avec sa vérité catholique dont on ne voulait pas, au milieu de ces navettes qui couraient en tous sens pour arriver par des compromis fallacieux à des combinaisons éphémères. Le silence et l'étude le tentaient; il songeait à son histoire interrompue de saint Bernard. Ceux qui l'ont approché dans ces heures de trouble, pourront avoir à se plaindre de lui ; mais, quoi qu'il fasse, ils ne lui retireront jamais leur cœur. Ils ont vu dans le sien de trop nobles combats ; ils y ont admiré la volonté de prendre le parti le plus généreux et de s'effacer lui-même au profit de la cause.

« Pour nous, qui n'avions ni à monter ni à descendre, et que le bonheur de c-ette obscurité mettait à l'abri de tout calcul avec les malveillances de ce monde, nous disions à M. de Montalemb-ert qu'il ne pouvait pas en conscience se retirer ; que sa retraite nous laisserait sans parole publique, sans défense contre Vesprit d'accommodement. Nous ajoutions que M. de Falloux ne serait jamais le chef du parti

catholique, pour deux raisons : la première parce qu'il ne saurait marcher dans notre voie, la seconde parce que nous ne saurions le suivre dans la sienne. »

Ces représentations ne lurent pas écoutées. Montalembert ne parla plus et Falloux demeura le chef. Historiquement Veuillot datait ce changement de direction de ce jour-là. « L'ancien esprit du parti catholique, dit-il ailleurs, tel qu'il s'était manilesté" une dernière fois à la tribune dans le discours de M. de iMontalembert sur la constitution... »

Il n'y eut plus dès lors sur la scène politique de représentant de la défense catholique que Falloux. Le reste était journaliste, evêque, ou simple poussière d'opinion : le parlement ne connaissait que lui. Or il n'avait été formé que pour combattre le parti de la défense catholique, il ne le représentait que pour le livrer. Substitué à ses chefs, il put l'anéantir sans qu'il parût avoir le droit de se plaindre. Un coup certain fut de donner au parti la loi qu'il réclamait, n'ayant que cette raison d'être. Cette loi obtenue, le parti catholique cessait d'exister. (Juant à dire que cette loi n'était qu'une ombre, qui le croirait, quand celui qui la donnait était le chef du parti même, avoué de la dévotion, reconnu de la politique, triomphant partout par l'intrigue ?

L'opinion s'insurgea, mais d'une manière éparse, tumultueuse, incompétente. Ceux qui eussent pu

parler avec autorité, sentaient l'inconvénient de le faire publiquement, après le fait accompli d'une ruse si bien conduite. Yeuillot, en exprimant ses regrets, l'accepta. Je ne sache rien de plus triste à lire que les termes de sa résignation. Quoiqu'il y ait inscrit l'espoir en même temps que l'obéissance, il est tout à fait impossible de n'y pas trouver l'épilogue d'une campagne telle que je l'ai fait voir, condamnée à périr par la disparate des principes, par l'inconsistance des instruments. C'était la fin de la seconde défense catholique, aussi stérile que la première, empoisonnée d'erreur comme elle ; mais elle avait un avantage, c'était d'avoir formé Veuillot.

Elle le forma par l'expérience même de l'échec encouru, et aussi par celle des difficultés dont la bataille fut traversée. Le chapitre suivant fera voir comment il s'y déprit de toute espèce de libéralisme. De plus, l'échec même l'affranchit, en rompant l'alliance qu'il avait fallu contracter avec les survivants de VAvenir.

Ainsi que Falloux l'avait prévu, le vote de la loi termina l'existence du parti. En conséquence les éléments dont il s'était formé redevinrent libres. C'en était l'effet naturel, auquel les circonstances donnèrent un caractère encore plus décidé.

Motalembert, dont l'événement était indirectement

l'ouvrage, puisqu il avait admis Falloux pour successeur, ne pouvait s'en plaindre : il vota donc la loi. Il la vota avec une mauvaise humeur, dont on peut supposer qu'une des causes secrètes l'ut la médiocrité de la loi, mais qu'il tourna tout entière contre ceux (jui la trouvaient médiocre. Il aiïccta d'en faire l'éloge, il la vota avec esclandre, l'appelant « œuvre sacrée », « concordat » ; déclarant qu'elle scellait la concentration du parti de l'ordre, qu'il fallait terminer les haines et « songer surtout au salut de la société. »

C'était se renier lui-même deux fois, puisque d'une part il avait demandé la fin du monopole, et que de l'autre il avait maintenu un parti catholique distinct. C'était se renier en Falloux. Ainsi l'abdication qu'il avait consentie aux mains de ce dernier, il l'expliquait, la fourberie triomphant, avec hauteur, avec éclat. C'était trop au point de vue du devoir politique, et même de la simple loyauté. Ne chargeons pas trop l'homme pourtant : il était inconsistant et faible, il était vain, il était orateur; il tenait en cela la conduite, vingt fois revue depuis, du chef qui, ayant mené, excité, soulevé l'opinion cathohque, la renonce et se relire du combat, sans a\ouer de responsabilité, sans se croire tenu à plus d'excuses que d'un changement de conduite dans le privé. Il prit les plaintes qu'on faisait pour des preuves d'injus-

tice, et dénonça avec amertume les journalistes qui osaient le faire passer « pour un traître ou pour un imbécile ». Cela s'adressait à Veuillot ; cela était dit à la tribune ; cala parut au Moniteur ; ainsi la rupture fut complète.

Veuillot, dans son Histoire du Parti Catholique, résume parfaitement la situation qui s'ensuivit de tout cela en ces termes : « Le parti catholique, par la présentation de la loi d'enseignement, s-e trouva divisé contre lui-même, et, par le vote de la loi, se trouva comme désœuvré ». Ces divisions laissaient VUnivers libre, nous verrons ce qu'il sut faire de ce désœuvrement.

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