CHAPITRE V
Xous entrons maintenant dans l'histoire ifune troisième période de défense calliolique.
Elle diffère de la précédente, en ce ((u'elle fut menée par un journal seulement, et non pas par un parti. Xulle action n'y fut jointe dans Tordre politique ; nulle machine de gouvernement ; le parlement, qui devait manquer bientôt, lui fut dès le principe étranger ; elle ne s'adressa qu'à l'opinion. Ce journal était YUnivers : ainsi \ euillol fut lo maître de cette action. Aucun membre des Chand)ros ne lui fit plus la loi ; lui-même, ne commandant aucune tactique de Chambre, ne fut assujetti à nulle nécessité étrangère à sa controverse. 11 en résulte que rien de si pur et de si net quant aux idées, ne fut i>eutôtre vu dans tout le siècle.
A l'esprit vigoureux de Veuillot, à l'ascendant do sa polémique, ces conditions devaient ouvrir un champ presque infini. L'effet en réalité fut immense, non grûce ù aucune conversion, (juil ne (ut
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jamais de son ressort d'obtenir (l'Egli&e a pour cela ses saints et ses pasteurs), mais à cause de la cohésion et de l'assurance communiquée par lui à l'opinion catholique. Cette cohésion et cette assurance la portèrent à un degré de puissance qu'elle n'avait point encore connu, et dont on ne l'eût pas cru capable. L'étonnement des contemporains, rapporté par vingt témoignages, et dont la mort du maître est venue réveiller pour nous l'extraordinaire écho, est une preuve de l'importance du fait.
On en verra les conséquences ; il importait ici d'en marquer la nature. Il n'importe pas moins de connaître les principes qui furent donnés à cette direction de l'opinion, et, pour cela, de définir le point ou sept ans d'action publique avaient mis les idées de Veuillot.
Tout penchant au libéralisme, toute indulgence pour la démocratie était de sa part abjuré.
Ce penchant et cette indulgence, j'ai dit qu'il s'y était surtout abandonné lors de la révolution de Février. Ce qu'il écrivait alors dispensera de revenir sur ce que le voisinage de Montalembert et de Lacordaire avaient auparavant tiré de lui en ce genre.
(( Il faut, disait-il au mois d'avril qui suivit la révolution, que nous apprenions, sous peine de mort ou d'esclavage, à pratiquer la liberté, c'est-à-dire à
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la respecter dans les autres autant que nous voulons qu'on la respecte en nous... La vraie, la sincère liberté, la liberié chrétienne, celle qui se fonde sur le respect scrupuleux et [ralernel de la liberié d'aatrul^ est notre unique moyen de salut. »
Voilà pour le libéralisme, et voici pour la démocratie.
« Nous croyons (ju'il n'y a de vrais démocrates que les vrais chrétiens, et cette thèse nouvelle est la formule de notre adhésion à la République. » Nouvelle est mis par ironie : l'abbé Maret et O/.anam ayant remarqué, non sans apparence, que VUnivers se rapprochait de la Révolution. Veuillot réplique que « les catholiques ne sentaient on eux rien qui les éloignât des idées républicaines, qu'ils avaient depuis longtemps le sentiment de la fraternité, la pratique de l'égalité, le goût de la liberté ».
Cela était écrit le 24 février. Ajoutons ceci, où l'éloge de la Révolution, quoique présenté en termes indirects, est formel :
« Nous sommes les pionniers d'une civilisation nouvelle et d un monde nouveau. Nous défricherons le sol à la sueur de nos fronts, mais nos enfants y circuleront à l'aise. La révolution de 89 et celle de 1830 ont été plus favorables que nuisibles à la cause de l'Flglise ; j'espère qu'il en sera de môme de celle de 18i8. »
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On ne saurait aller plus loin dans l'expression. Ceux qui ne connaissent Veuillot que dans Tensemble de son œuvre, empreinte de la haine de la Révolution et de la résistance aux nouveautés, seront très étonnés de ce qu'ils viennent de lire. Justement jious en sommes un point de notre récit où tout cela venait de changer chez lui. Veuillot lui-même, sans faire de ce changement une confession formelle et générale que personne ne lui demandait, n'a pas laissé de l'avouer en détail.
« Il est certain, écrit-il neuf ans plus tard, pour ce qui me concerne, que je n'ai pas toujours lu dans l'avenir, et que les faits ne sont pas toujours arrivés infailliblement comme je les avais annoncés et comme je les avais désirés. Plus d'une fois ils s^ sont contredits et m'ont forcé à me contredire moimême » Et encore : « M. de Falloux n'a pas plus qu'un autre le droit de ne rien passer aux circonstances et à r improvisation. »
Ce que Aoici est très important, comme étendant l'aveu au delà de la folie de 1848, jusqu'aux pratiques suivies par lui sous Louis Philippe. Mieux encore, ce dont Veuillot s'y accuse n'est rien moins que l'indifférentisme ; cette confession pourrait être d'aujourd'hui :
« En matière de choix électoraux, le comité et ['Univers professaient largement, trop largement
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peut-être, ce que l'on a depuis appelé le scepticisme politi(jue. Ils pressaient les catholiques d'accorder leurs suffrages sans distinction de parti aux candidats qui voudraient s'engager pour la liberté d'enseignement... Ce fut ainsi qu'aux dernières élections du gouvernement de .Tuillet, les catholiques votèrent à Paris pour un d^s chefs du protestantisme... Cette route était scabreuse. La révolution nous en tira. ))
Rien n'était si contraire à ce genre de pratiques que le caractère de Veuillot, tel que je l'ai montré plus haut : entier, généreux, ami des situations nettes. Mais l'incertitude des principes engendre inévitablement les compromissions dans l'action. Il ne suffit pas d'être brave pour ne rien céder ; il faut encore avoir la fermeté de l'esprit, laquelle suppose une pensée bien formée.
Telles furent les erreurs de Veuillot, tels ses aveux: on va voir de quelle manière il se ressaisit. Mais je dois appuyer sur un point : c'est qu'en tout temps, le système démocratique fut l'objet de sa méfiance et de ses restrictions.
\'euillot, libéral et républicain, refusait cependant à la démocratie des suffrages formels. Il est vrai qu'il cherchait à pallier ce différend, mais les avances (pi'il fit en ce sens ne furent jamais (jue des accommodements. Son frère donne à entendre qu'il
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approuva le système. Mais «aller à la démocralie », qui est le mot dont se sert M. Eugène Veuillot, si gnifie peu de chose, s'il s'agit seulement, comme il dit, de « s'appuyer sur les démocrates et se donner aux réformes sociales ». Cependant M. Eugène Veuillot va plus loin ; il va, parlant de son frère, jusqu'à écrire « adhésion », adhésion à la démocratie. (( S'il voyait là du bon... » continue-t-il. ■ — Non pas. Pas une ligne de Veuillot ne marque qu'il ait vu du bon dans la démocratie. J'ai cité plus haut les propos favorables qu'il adressait à la démocratie, mais il s'agit d'en bien connaître le sens. Qu'on examine cette phrase : « Il n'y a de vrais démocrates que les vrais chrétiens », et l'on verra qu'elle ne signifie pas que la pratique de la démocratie soit le chef-d'œuvre de la vie chrétienne, mais que le seul sens permis de la démocratie consiste dans l'égalité chrétienne. Or, dire cela ne s'appelle pas approuver, mais proposer une explication favorable d'une cause avec laquelle on est en désaccord.
Avant pas plus qu'après les émeutes de Juin, Veuillot n'a dépassé ces bornes. Toute la différence est celle-ci : avant Juin, ceux qui tenaient pour la démocratie bénéficiaient de son indulgence ; après Juin, ces attaches furent rompues. Tout ce qu'on lui voit écrire depuis à leur décharge (septembre 1848), n'est qu'un effet de l'intention générale de ne
pas recommander de régime politique ; ce n'est qu'un laissez-passer délixré par Tindiftérentisine politique :
« Que les démocrates soient bons, justes, craignant Dieu : la Démocratie est le plus beau gouvernement (jue puissent donner les hommes ; que les démocrates soient méchants, orgueilleux, impies : la société qu'ils formeront ne différera de l'enfer qu'en ce que l'enfer est éternel. C'est ce qui se peut dire de toutes les combinaisons essayées parmi les hommes pour concilier le droit nécessaire des gouvernants et le droit inaliénable des gouvernés : elles ont été bonnes ou mauvaises selon que les uns et les autres ont eu plus ou moins le sentiment de leurs droits et de leurs devoirs réciproques. »
Rien de plus clair : cela signifie que, comme tout autre système politique, et ni plus ni moins que tout autre, la démocratie est indifférente. On ne peut absolument pas dire qu'un tel propos soit une approbation ; au contraire, ce qu'il exprime, c'est le refus de doimer aucune approbation. Aussi ne s'élonnera-t-on pas du reniement formel introduit par Veuillot plus tard, dans son Histoire du Parti Catholique, à l'égard du parti démocratique. Ce reniement étend sa portée jusqu'à l'époque de la révolution même :
« L'Ere Nouvelle (d'Ozanani) plaidait pour l'ai-
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liance du catholicisme et de la démocratie... Il y avait sans doute des nuanc-es, mais en somme, le parti catholique, englobé et peut-être un peu disséminé dans le parti de l'ordre, était tout entier antidémocrate. »
Venons au libéralisme. De c-c côté c'était plus que des imances auxquelles Veuillot s'était abandonné ; il y avait eu de sa part une espèce d'engagement ; aussi la reprise est-elle plus remarquable.
Un engagement pareil venait d'être renoué entre les ennemis de V Univers et le parti de la Révolution. Comme Falloux, parlant au nom de ces ennemis, objectait qu'au temps de la monarchie de Juillet, Veuillot lui-même avait prôné la liberté, celui-ci répliqua en faisant la distinction élémentaire en ces matières, et qui défie toute équivoque. J'ai fait plus haut cette distinction, et montré que, faute de s'y fortifier, Veuillot, si peu libéral de nature, s'était vu attirer sans cesse sur le terrain de Montalembert. Il semble par moment que cette distinction fût au bout de sa plume : en fait, la gravité des événements seule réussit à l'en faire sortir :
« Examinons les conditions de l'alliance contractée (en 1850) par quelques débris de l'ancien parti catholique avec ce qu'ils appellent la liberté. D'abord cette liberté n'est plus la même. Notre liberté à nous, c'est essentiellement la liberté de VEglise. »
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Dites-le donc ! car elle rétait en fait, et vous ne combattiez que pour l'Eglise ; mais votre vocabulaire, qui n'en faisait pas mention, avait trompé jusqu'à vous-même. Votre défense de l'Eglise en l'ut anéantie, et quand vint la révolution, le mot de liberté eut |)Our effet funeste de vous y rallier contre le bon sens. Après une telle déclaration, pareille chose était impossible. La liberté de lErjUse proclamée, le terrain où se plaçait la défense catholique, allait être sa préservation, sa sécurité et sa force.
Il faut maintenant dire ce que Veuillot faisait de rindifférentisme politique, qu'il a\ait jusque-là scru puleusement gardé.
Il continuait de tenir au principe : aucune cause à ses yeux n'étant la vérité et n'imposant de devoir a'bsolu ; mais la part qu'il allait bientôt prendre à l'établissement de l'Empire, et rpii sera traitée au chapitre des rapports de \'euillot et de Xapoléon III. prouve que les événements publics avaient maintenant en lui autre chose qu'un spectateur indifférent. Toujours ne connaissant que l'intérêt de l'Eglise, cependant il n'abdiquait plus le discernement de ce qui, en politique, sert cet intérêt ou le détruit. Les événements dont on sortait, axaient forcé à reconnaître deux choses : Tune, qu'entreprendre le service de l'Eglise Sî^ns s'attacher à aucune cause terrestre était vouer le fruit de ses efforts au caprice
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des révolutions ; l'autre, que le salut de la société, qui réclame Tapostolat chrétien, demande aussi des appuis physiques sur l'urgence desquels la presse catholique ne saurait se dire indifférente.
Ce dernier point est exprimé d'une manière aussi vive qu'imprévue dans un article sur le Régime Parlementaire, de 1851. La monarchie de Juillet bénéficie de la remarque, sous le nom consacré de la meilleure des républiques.
« Ce que la meilleure des républiques, dit Veuillot, avait encore, et ce que la simple république n'a pas et ne peut pas trouver, c'est une forme d'autorité, une apparence de sécurité, une espérance raisonnable de solidité. On n'était pas tout à fait livré à l'imprévu ; on n'avait pas substitué la mobilité comme loi suprême de l'Etat. Il restait encore quelque contrepoids, quelque équilibre dans les pouvoirs, quelques garanties de lumière et de moralité, quelque possibilité de former des hommes capables, quelque jour de faire triompher la raison. La société était sur le bord, mais non pas encore sur le penchant de l'abîme, où il faut qu'elle tienne maintenant, exposée à tous les caprices populaires. »
Ainsi la question de l'ordre est abordée, de l'ordre non en tant qu'explicitement chrétien (quoique on suppose qu'il le doit être) ; et le soin de répondre à cette question impose des préférences sur le terrain
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politique. L'aveu de ces préférences, qui suivait de trois ans l'adhésion de Veuillot à la République, porte condamnation de ce gouvernement : en sorte que l'hisloire de la pensée du maître à cette époque pourrait se résumer ainsi : indiilérence, ralliement, monarchie.
En effet, l'origine de cette attitude nouvelle fut la faveur que nous avons vu qu'il accorda à la république de Février. Sous sa plume même, cette faveur prend le nom d' « adhésion ». Ainsi les séductions de la révolution le tirèrent de l'indifférentisme, et il ne devait pas y retourner ; quand le charme cessa, ce lut pour laisser la place à une condamnation politique expresse du régime pour l'amour duquel il avait changé d'attitude.
Au reste n'examinons pas si, décidé sur les principes, Veuillot eût fait en pratique la guerre à tout gouvernement qui n'eût pas été la monarchie. O qui doit marquer ici, c'est qu'il exprime un choix en matière de gouvernement, et qu'il l'exprime du point de \ue de l'ordre général, comme citoyen.
Comme catholique, Veuillot témoigne qu'à la même épo(jue « on était pour rétablissement d'un [>ouvoir tort et héréditaire ». Cela va de soi ; l'Eglise n'a de confiance que dans un régime où l'ordre est assuré ; ce dont le citoyen s'alarme, ne peut laisser indifférent le cro}ant. On désirait la monarchie chré-
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tienne. « Dans les moments les plus périlleux, dit-il, nous nous sommes bornés à désirer le pouvoir monarchique héréditaire, suivant les conditions fonda mentales du sacre des rois de France, avec la plus grande liberté de l'Eglise immédiatement et toujours. »
Tout ceci, important en soi, ne l'est pas moins par comparaison. Il s'oppose aux principes de conduite qui étaient en vigu-eur dans le parti catholique depuis Lamennais. L'ultramontanisme négatif, imposé par lui, y est renié. Pour l'amour de Home même, on distingua dès lors le bon et le mauvais dans le régime d'Etat. On ne fut ni Bonaparte, ni Bourbon, ni républicain par profession, mais la pratique des alliances positives avec l'un ou l'autre fut ouverte ; on traiterait avec des régimes que jusque-là on avait eu pour principe de subir.
Après ce qu'on vient de lire, quelqu'un demandera peut-être comment il se fait que Veuillot ne devint pas légitimiste.
Cela évidemment a tenu à deux choses : au mauvais renom de libéralisme de quantité de royalistes en \ ue ; à un mirage de révolution et de catastrophes providentielles, qui faisait regarder comme naturelle l'improvisation d'une dynastie.
Quant au premier point, il faut s'imaginer l'effet qua pu produire sur Veuillot l'esprit politique d'hom-
l' ATTITUDE DE VEUIIIOT FIXÉE. 127
mes comme Berryer, sans omettre Fnlloiix et Dupanloup. Ces trois noms comptaient parmi les plus célèbres : ils incarnent l'esprit parlementaire, c'està-dire la transaction en fait, l'erreur en principe. Ajoutez que le souvenir de la Restauration semblait confirmer cette impression. Ce que ce souvenir apportait, était des images de tribune, de joute oratoire, de presse politique en tumulte, de bataille des partis. A des hommes qui venaient de naître au discernement politique par la nécessité de détendre l'Eglise et sous le coup des révolutions, ce souvenir ne disait rien. Ils respiraient la dictature. Ils la respiraient d'autant plus, qu'ils demandaient la monarchie chrétienne, de qui la dictature imite le principe absolu. Parlons mieux : ce principe autorise l'usage de la dictature, il le prévoit, il l'organise, contre le péril des révolutions.
Or l'opinion légitimiste d'alors rejetait précisément le principe de la dictature, et confondait dans un mémo anathème ce mode bienfaisant d'autorité et le Bonaparte qui l'exerçait. Contre lui elle s'armait de ridée de la liberté prise au sens révolutionnaire, libéral et parlementaire. C'était de quoi faire renier à tous les catholiques, la cause que servait une opinion de ce genre. Falloux faisant l'hisloiro du parti catbolique, s'amuse à rei)rocher à X'euillot d'avoir pris la dictature de ce parti. Veuil-
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lot répondit : « C'est un beau crime, et peu de gens, l'ayant commis, ont sujet d'en rougir. La dictature a toujours de son côté des forces légitimes, dont les principales lui sont fournies par le bon sens. Lorsqu'on accuse un homme d'avoir pris la dictature, on s'accuse soi-même de l'avoir laissé faire, et le dictateur est déjà justifié. »
Ce qui reluit dans de pareilles saillies, c'est une politique réaliste, le dégoût des récriminations juridiques, le sentiment vif et profond de la nécessité d'aboutir.
Ce sentiment eut le défaut de se tromper d'adresse, de ne pas compter avec la légitimité ; mais ce qu'on opposait alors communément dans l'autre camp, faisait pitié. « L'ancien parti catholique, disait M. de Falloux, avait fait alliance avec la liberté, VUnivers lui a brusquement substitué le culte du despotisme. » Mots bien faits pour rallier tous les Français impatients de l'anarchie bavarde, comme de l'anarchie émeutière, tous les catholiques affa mes d'ordre et d'autorité tutélaire, à la cause de l'usurpation. Ces libéraux objectaient à Veuillot que les principes de 89 étaient admis par le nouveau gouvernement; il répondait avec entrain, non sans ironie, à leur adresse : « Si le gouvernement les admet, il y fait des retouches qui nous consolent ».
Ainsi, dans ce qui retint Veuillot de tourner du
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côté du roi le renoncement de son indifférence, on trouve des raisons dignes d'éloges. Les autres, moins sages, s'expliquent aisément, si l'on se représente le milieu catholique d'alors et les influences qu'il subissait.
Bien différent de Chateaubriand, ceci venait en partie de Maislre : de Maistre mal suivi et sans doute insuffisamment pénétré. A son explication des affaires du monde, Maistre mêle incessamment des retours sur la Providence. C'est un point délicat pour l'historien, dont le devoir professionnel est de n'omettre en aucun cas les causes secondes, de ne se contenter en aucun cas des desseins de Dieu pour expliquer les événements. Bossuet écrivant l'histoire ancienne, ne tombe jamais dans cette erreur; les plans de la Providence mis à la place qui convient, ligurent chez lui en forme de synthèse des explications particulières. Maistre garde la même précaution, ce qui est peut-être plus méritoire, car il commentait les événements du jour, où le zélé religieux sent bien autrement de pente à faire intervenir Dieu même, en vengeur des partis, dans le train des affaires. Mais il connaissait les affaires pour y être mêlé, il en savait le détail, il voyait les mille causes, ou il les devinait à l'œuvre : cela le gardait d'erreur ù cet égard.
Sans détriment de Ihistoire et de sa méthode
Veuillot. Q
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propre, Maistre a su déployer dans toute son ampleur le point de vue divin dans des événements que l'on touchait du doigt. Sa philosophie religieuse de la Révolution est admirable ; cependant elle ne coûte rien à la vraisemblance humaine; édifiante pour le chrétien, elle ne prive le politique d'aucune leçon. Ce parfait équilibre ne devait pas être gardé par ceux qui dans le cours du siècle, séduits du tour biblique de la synthèse maistrienne, ont manqué des notions particulières nécessaires pou* la soutenir.
Remarquez que ce déi'aut n'aboutit pas seulement à vider l'histoire de son cont-enu, elle en fausse encore les conclusions, à cause de lincapacité où nous sommes de deviner les plans de la Providence d'après quelques événements principaux.
Il faut entrer dans le détail, pénétrer le sens intime des faits, surtout sentir ce que l'événement recèle d'incessant changement et, grâce à la complication des ressorts, de plasticité véritable. Dans ces caractères se rend présent le mélange de dessein divin et d'initiative humaine, que Maistre a tant de fois défini avec une variété d'exemples qui montre à quel point il en était saisi. Il faut craindre de ne mettre à la place, en principe, que la fatalité d'une providence rigide, et, dans l'application, que les fantaisies du préjugé.
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Ces fantaisies, quand elles prennent naissance chez un auteur doué pour l'éloquence, revêtent aisément une magnificence et une majesté qui donnent le change ; elles passent pour des oracles, la confiance que l'auteur et ses lecteurs leur accordent, participe du respect de la religion elle-même : cependant ce ne sont que des suggestions frivoles.
Lamennais a beaucoup donné dans ce travers, el le tour d'esprit quil a favorisé chez un grand uomTîre de ses contemporains, devait ouvrir le champ à cette espèce de sophisme. Dans la matière qui nous occupe, le sophisme a été d'abolir la considération de la légitimité.
On n'admirera jamais assez les jugements que, de ce point de vue, Maistre a portés sur Napoléon. Il s'oppose à ce qu'on le nomme un usurpateur, il encourt par là les reproches de plusieurs émigrés français. Cependant jamais il ne confond l'espèce de droit au nom duquel il règne, avec celui de la maison de France. Est-ce religion de la tradition ': sans doute ; mais c'est aussi connaissance des faits, sentiment des réalités, pénétration des éléments (|ui forment l'édifice de l'Empire, mesure exacte de leur solidité et de leur portée dans l'avenir. Les catholi(|uos de 1850 ne firent pas ces distinctions-là. Une expérience trop courte et l'instinct les portèrent. ( e qu'ils y ajoutaient de littérature, ne servit qu'à les
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abuser. C'était l'évocation abstraite et indistincte des volontés de la Providence.
Veuillot comme un autre mêlait cette évocation aux élans qui suivirent les journées de Février. ïl écrivait à l'abbé Chassay au mois d'avril : « Lorsque nous nous sommes rencontrés il y a peu de temps, nous disions bien que l'humanité était mûre pour des catastrophes immenses ; nous ne pensions pas encore dire si vrai. Dieu soit béni de tout. Voilà la grande charrue qui passe, renversant nos petits édifices ; mais elle creuse d'immenses sillons pour la vie éternelle. »
Après tout ce qui vient d'être dit, le lecteur sai sira parfaitement, je pense, la place que de pareils traits occupent dans l'économie d'une pensée catholique formé-e aux écoles de 1840. L'indifieren tisme politique, mieux encore, toutes les fantaisies, s'y affermissent et s'y rassurent de ce ton de prophétie et d'apocalypse. Cependant quel fondement fragile !
Oui, les révolutions annoncent la Providence, mais en quel mode l'annoncent-elles, et pour quelle fin ? Voilà ce qu'on ne devine qu'avec beaucoup de peine, beaucoup de science et d'attention. Rien n'est aisé comme de s'y tromper, quand on n'a pour le décider que l'inspiration du moment. En avril 1848 Veuillot pensait que Février creusait un sillon pour
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l'Eglise ; en 1851 ce n'était plus à ses yeux que l'abîme, au penchant duquel il fallait retenir la société. Aussi devait-il faire cet aveu : « Je n'ai pas toujours lu dans l'avenir ». Lui-même reconnaissait son erreur.
C'était cependant de cette erreur qu'allait profiter la cause de Napoléon.
Transportés en esprit devant les grands spectacles que donnent les écroulements d'empire, éblouis de ces magnifiques images de nations punies et sauvées, poussées tour à tour et retenues par Dieu dans les a oies mystérieuses qui mènent à des destins marqués d'avance et soustraits à l'effort des hommes, les catholiques français cessaient de distinguer les réalités politiques. La Providence mêlée sans discrétion au tableau des révolutions dont ils ressentaient les secousses, abolissait et recréait le droit royal. Napoléon se légitimait par la place que les événements lui faisaient, par l'espoir qu*on mettait en lui, par les feintes de l'expédition de Rome, par un mot tombé de ses lèvres, qui semblait comme providentiel. Le reste ne comptait plus.
Peut-être n'est-ce pas assez dire. Dans ces évocations grandioses, la notion même de la légitimité disparaissait, noyée dans l'arbitraire divin. Pour l'en tirer, pour rendre à l'action de Dieu dans le monde une forme définie et précise, il eût fallu les
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lumières de la politique ; lumières éteintes dans les esprits par vingt ans de profession d'indifférence.
Toutes les dispositions de Veuillot se bornèrent donc à désirer un pouvoir fort, garanti par l'hérédité. Il crut le trouver dans Bonaparte. Telles quelles ces dispositions, expression d'une sagesse nouvelle, mettaient le sceau à celles qui le désabusaient des erreurs du li'béralisme. En principe il reniait le régime politique auquel il voyait ces erreurs liées; il n'était plus républicain.
Au point de vue de sa controverse, c'était là le point essentiel. Ce qui depuis changea chez lui ne devait plus la modifier.