DE L'ANCIEN ÉTAT DU SOL AUX ENVIRONS DE VICHY
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A Les on considère Vichy, comme nous venons de le faire, avec sa population étrangère , ses fêtes et ses plaisirs, on a peine à concevoir l'état primitif de cette contrée avant que la nature l'ait rendue accessible à l'homme. Jetons un regard sur le passé, étudions les faits tels qu'ils se présentent actuellement,et pent-être pourrons-nous faire quelque pas vers l'avenir. Personne n'ignore que la terre que nous habitons n'a pas toujours été ce qu'elle est aujourd’hui. Après sa création, des forces puissantes agissaient encore, et de même que nous voyons les grandes rivières former à leur embouchure de vastes deltas dont l’homme vient s'emparer, de même à une époque très-reculée parurent des conunents entiers sur lesquels la vie vint bientôt s'étendre.
Vichy, par sa position géologique, est lié à l'Auvergne et fait partie de cet immense bassin que l’on nomme Zimagne. Là existait une
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(52) grande nappe d’eau, comme celle qui au jourd’hui vient baigner les murs de Genève, et qui a conservé son vieux nom de Jéman; qui offre tant d’analogie avec le précédent.
Tout, en effet, autour de Vichy annonce l’action des eaux qui durent pendant longtemps couvrir les parties basses de l’Auvergne ét du Bourbonnais. Des cailloux roulés et arrondis, sembiables en tout à ceux qui forment les plages de l’Allier, se retrouvent aux environs, et forment des couches puissantes qui témoignent de l'ancien séjour du fleuve. Des assises calcaires placées au-dessous renferment des débris de coquilles dont les formes encore conservées nous montrent des animaux qui habitaient les eaux douces, et nous prouvent par conséquent que la mer n’a pas couvert cette riche campagne qui se développe si belle et si riante par un beau jour d'été. L'examen le plus minutieux des terrains des environs de Vichy, montre que toutes les couches qui composent le sol se sont déposées dans un liquide qui emplissait alors un vaste bassin. Des montagnes de natures” différentes en formaient les bords, qui toujours intacts nous dessinent maintenant sa forme et nous montrent ses anciennes limites. Des porphyres, des granites et des roches
(35) primitives ont résisté à l’acuon du temps et aux éfforts des eaux. On Îles voit derrière Cusset, on les retrouve près de Gannat. Une nappe d'eau de cinq lieues d'étendue couvrait l'espace quisépare aujourd'hui ces deux villes. Le bassin allait se terminer en pointe au fond de l'Auvergne, à trente lieues de Vichy, et s’ouvrait ensuite dans la plaine du Bourbonnais, atteignant alors une largeur de, vingt lieues. Dans quelques endroits il offrait plusieurs étranglements dont on peut facilement signaler la position. Etait-ce un grand lac, comme ceux qui existent dans l'Amérique septentrionale, ou bien uné immense rivière rassemblant les eaux du haut plateau de l'Auvergne, alimentée par une foule de lacs et bassins secondaires, et proménant majestueusement son cours jusque dans l'Océan bien moins éloigné qu'aujourd'hui ! l’Amérique qui semble une terre moins vieillie que la nôtre, nous offre encore de nombreux exemples de ces grands fleuves qui s'élargissent à leur embouchure, et conduisent vers les flots de la mer une énorme masse d’eau qui lutte inégalement contre eux. La Limagne fut peut-être un jour dans l’état actuel du lac Erié, qui verse ses eaux dans le lac Ontario, et entre lesquels se trouvent
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les fameuses cataractes de Niagara. Déja depuis les temps historiques le saut du fleuve a reculé de douze mille mètres, et le temps qui n’est rien pour la nature, amènera nécessairement la chute sur le bord du lac Erié, dont les eaux épancheées iront grossir et faire déborder celles d’Ontario. Le lac Erié offrira alors un bassin vierge dont la végétation ne tardera pas de s'emparer. De vastes prairies et d'immenses marais occuperont les parties basses; des bois se développeront sur ses pentes, et la verdure cachera les couches alluviales que les flots compriment maintenant de tout leur poids. Le fleuve Saint-Laurent, traversant ce bassin, ira sortir à travers l’ouverture creusée par les cataractes, comme nous voyons le Rhin s'échapper de l'Alsace par l'échancrure qui s'étend de Bengen à Bonn, comme l’Alliertraverse la Timagne, comme un filet d’eau sillone la vase d’un étang dont on a rompu la digue.
Les géologues qui considèrent la Limagne comme le fond d’un ancien lac, ont essayé de marquer les limites qui contenaient ses eaux, et plusieurs ont placé sa digue à une petite distance de Vichy, s'appuyant des noms de Creuster, Saint-Germain-les- Fosses, pour ramener aux temps historiques le grand évé-
nement qui dut émerger la plus belle partie de l'Auvergne ; nul doute que de vastes marais n’aient COnservé, Jusqu'à notre époque, les preuves irrécusables du séjour de l’eau sur ces terres fertiles , qui leur doivent naissance; mais nulle part on ne peut placer les limites d’une digue assez Penngiet pour fermer cé grand és
Quelque idée qu’on adopte à ce sujet, il n'est pas moins évident que cette plaine immense qu'on découvre de la côte de Saint- Amand ou du château de Busset, a été entièrement submergée. Une mer intérieure en couvrait toutes les parties, et le soleil qui maintenant mürit de riches moissons, se ré- fléchissait tout entier sur ce vaste bassin.
Quel tableäu majestueux devait alors présenter l'Auvergne, lorsque des plantes et des animaux entièrement différents de ceux qui peuplent sa surfacé, et dont les débris, se trouvent enfouis dans le sol de la Limagné, animaient des lieux que l’homme n'avait jamais foulés. Des palmiers aux larges feuilles, des fougères arborescentes, penchaiens sur les eaux leur feuillage étranger ; de pesants crocodiles se vautraient dans la fange au milieu de roseaux d'espèces inconnues ; l'éléphant, le rhinocéros, la hiène et le tigre habitaient
nos climats où les hivers étaient encore in connus. De grands végétaux herbacés formaient sur les montagnes d'épaisses forêts, retraite de cerfs nombreux et de légers antilopes. Là se présentaient alors ces grandes scènes de vie de la zone torride, scènes où les animaux régnaient en l'absence de l’homme.
Là aussi sans doute l’atmosphère fut le théâtre de majestueux phénomènes. Des nuages éleciriques durent souvent se grouper au-dessus des eaux; le-vent de la tempête a dû les agiter, et les flots soulevés en vagues mugissantes durent rouler avec fracas sur ces plages limoneuses , où le bourdonnement de nos fêtes et l'agitation demotre courte existence ont remplacé ces grandes harmonies de la nature.
Des torrents de pluie s’échappèrent de ce choc des nues, et des orages dont ceux de 1855 pourraient nous donner une faible idée, charriaient au milieu des eaux les débris des montagnes et les dépouilles des corps organisés. C’est dans cet antique musée que je cherche aujourd’hui les pages de mon récit. D’autres phénomènes se passaient dans les profondeurs du Léman d'Auvergne. Denombreuses fissures en communication avec le centre du globe, amenaient incessamment des eaux calcarifères qui se répandaient dans toute la masse du
lac, et qui se déposaient ensuite en couches plus ou moins épaisses, plus ou moins pures, plus ou moins étendues ; les sources de Vichy durent alors fournir leur contingent, une vive ébullition a certainement signalé leur présence , et leur acide devait s'élever en bouillonnant pour se perdre dans l'air.
Quelques oiseaux aquatiques, dont les œufs enveloppés par les dépôts calcaires sont parvenus jusqu’à no us.(1}, sillonnaient les eaux du Léman et faisaient seuls retentir les échos de leurs cris discordants. C’est à la fin de cette période que se développèrent sur les bords du lac, sur ses îles et dans tous les lieux peu profonds, des myriades de petites coquilles, et une quantité innombrable d’insectes analogues à ceux qui vivent aujourd’hui sur le bord des étangs et des ruisseaux. [ls ressemblaient à ceux que l’on connaît maintenant sous le nom de Phryganes, et qui le soir voltigent en groupes près des lieux où ils viennent d’éclore. Ils devaient obscurcir l'air de leur nombre prodigieux ; leurs larves habitaient l’eau. Elles s’y construisaient, at
(1) On peut voir à Cusset, chez M. le docteur Giraudet, un groupe d'œufs fossiles extrêmement remarquable, et provenant
d'une carrière située près de cette ville,
moyen de quelques fils de soie, un tuyau qui leur servait d’abri, et qu’elles entouraient de grains de sable, de petites pierres, ou des petits coquillages que la mort des animaux avait rendus vacants. Dès lors le niveau du lac commença à baisser. Les phryganes qui d'abord n’avaientparu qu'au sommet des îles presque émergées, ou.sur les côtes placées à fleur d’eau , suivirent graduellement l'abaissement du bassin ; elles formèrent des groupes serrés, sui lesquels les eaux déposèrent leur limon. calcaire, et des couches puissantes reauleigues du double travail de ces insectes et des sources incrustantes qui percaient de ous côtés. Les coteaux de Creusier et de Saint-Germain., la-butte de Billy, celle de Montgacon , tous lesenvirons de Gannat, sont couronnés de ces masses concrétionnées , qui plus tard se formèrent aussi dans les bas-fonds, et couvrirent biemôt une partie des plaines du Bourbonnais.
On a peine à concevoir l'existence de cette prodigieuse quantité de coquillages et d’insectes qui habitèrent alors le bassin de ce grand lac. Des plantes moins différentes de celles qui vivent actuellement aux environs de Vichy, commencaient à partager avec les autres un so] dont elles devaient plus tard les
exclure. Les espèces animales avaient aussi changé comme le climat, et les derniers dépôts se formaient lentement autour des sour ces minérales qui plus tard devaient en partie tarir. |
Plusieurs siècles s’écoulèrent ainsi; mais des phénomènes d'un autre genre étaient sur le point d’éclater. Les volcans n'avaient pas encore paru ; de puissants filons de roches à base d’amphibole, des porphyres.et quelques granites modernes avaient déjà frayé leur passage et préparé la sortie de leurs laves. Des secousses violentes ou un simple frémissement du sol avaient déjà changé le niveau du lac ou fait onduler ses eaux. De larges nappes de lave s’épanchèrent au midi, le mont Dore parut à l'horizon, et quelques-unes des longues coulées qui percèrent ses flancs descendirent jusqu’au bord de l’eau ; des produits ponceux, des quartiersde rochers entraines par de puissants courants, vinrent couvrir sur certains points les couches calcaires déjà formées, entraïnant avec elles les derniers débris de races éteintes et anéanties dans ces grandes convulsions du globe, De tels changements ne pouvaient s'accomplir sans violentes secousses, sans de longs ébranlements qui, soulevant ou disloquant les ter-
(ho) rains, durent contribuer à baisser encore les digues qui retenaient captives les eaux de la Limagne. Tout annonce pourtant que le lac exista pendant la longue durée de l’émission des laves. Des ilots volcaniques parurent audessus des eaux, souvent battus par les flots, et quelquefois ancantis par eux, comme l'ile Julia le fut, dans ces dernières années , par les vagues de la Méditerranée. Aujourd’hui mis à nu par la retraite des eaux, ces îlots forment les pics de basalte situés entre Clermont, ssoire et Pont-du-Château. Leur apparition a dü déplacer un volume d’eau considérable, et contribuer ainsi à répandre audehors une partie du Léman ; cependant ses flots balancèrent leurs débris, et de nombreux fragments usés par le roulis gisent maintenant bien au-dessus des plus grandes crues de l'Allier (1). | Üne dernière convulsion devait agiter encore le sol que nous foulons aujourd’hui ; la terre fut encore ébranlée ; des vagues énormes furent soulevées, et, chassées avec violence du bord occidental du bassin, vinrent se briser sur le rivage où Vichy s’est élevé sur les dé-
(1) On traverse un banc puissant de ces galets en sortant de Cusset pour gagner la côte de Justice.
(4) bris de l'Auvergne. D'épaisses colonnes de fumée bornaient l'horizon, puis retombant sur elles-mêmes descendaient à la surface de l’eau. De grandes lueurs éclairaient, comme des torches gigantesques, ce bassin qui luttait contre l’incendie, et qui peut-être alimentait ses foyers. Des gerbes ardentes s’elevaient de temps en temps au-dessus des montagnes de fumée et des nuages de cendres, disparaissaient sous ces vapeurs épaisses, et s'éteignaient sous les zones de pluie qui descendaient à leur rencontre. Quelque étendue que Dieu ait donnée à l'imagination de l'homme, il ne pourra jamais se représenter la magnificence et l'horreur de ces scènes de la nature primitive , auxquelles il ne lui permit pas d'assister. Quel spectacle imposant devait alors offrir cette contrée, quand une ligne entière de soixante bouches à feu éclairait ces grandes nuits de destruction, et doublait son image sur les eaux d’un lac agité; quand des fleuves de feu, comblant les vallées, venaient opposer leurs flots de lave aux tourbillons de vapeur que l'air saturé refusait de recevoir. Que de bruits confus d'animaux entraînés, d'arbres brisés, de forêts enflammées ; quelle lutte effrayante d'éléments des-
(4) tructeurs, dont la force et la puissance resteront si long-temps inactives !
De nouvelles montagnes avaient surgi; le puy de Dôme les dominait ; leurs laves coulaient encore, mais le sol avait été bouleversé, les eaux abandonnèrent la Limagne.
Une rivière en traversa toute l'étendue, recevant de tous côtés les affluents qui descendaient des montagnes.
Les sources qui, pendant si long-temps, avaient versé dans ce grand bassin les matières calcaires qui s’y déposèrent, furent bientôt obstruées par les produits qu’elles formaient autour d'elles. Celles de Vichy, qui étaient des plus puissantes, ont créé de vastes amas sur lesquels la ville entière est bâtie. Le filet d’eau qui forme maintenant la source des Célestins a eu la-puissance de produire le rocher dur et compacte au pied duquel elle s'échappe , ne pouvant soulever la masse énorme qu'elle a déposée.
Ainsi s’éteignirent successivement tous ces phénomènes de création dans la contrée qui doit nous occuper.
À peine échappées à la violence des feux souterrains et à la fureur des flots, les terres d'Auvergne et du Bourbonnais, déjà cou-
vertes de verdure et de troupeaux , devinrent le théâtre de guerres sanglantes et acharnées. Le feu des hommes remplaçca celui des volcans ; les bêtes fauves s’enfuirent effrayées de leurs nouveaux adversaires, et cette fertilité si connue de la Limagne, elle la doit au limon dont elle fut formée, au sang dont elle fut pétrie, aux larmes et à la sueur dont elle fut arrosée.