LES BORDS DU SICHON
S: l’on regardait bien dans ce pays, disait madame de Sévigné en arrivant à Vichy, je crois que l’on y trouverait encore des bergères de l’Astrée. Si quelqu'un voulait s’occuper de cette recherche, je l’engagerais à visiter d’abord les rives du Sichon , et si l’on n'en rencontrait pas quelques-unes sous ses ombrages épais ou dans les vertes prairies qu'arrosent ses eaux , il faudrait renoncer à les trouver ailleurs. Rien n’est plus frais ni plus pittoresque que cetie jolie promenade que nous fimes au mois de juin, par un de ces beaux jours d’été qui invitent d’une manière si pressante à s’élancer dans la campagne, et à respirer l’air embaumé du matin.
Cinq heures venaient de sonner ; les buveurs les plus diligents couraient déjà aux fontaines, et nous arrivions sur le bord de notre Jolie rivière, bien décidés à remonter son cours, aussi loin que la journée pouvait nous le permettre. Le rossignol chantait en-
(155 ) core, et les fleurs des prairies couvertes de rosée se pressaient mutuellement sous l’influence d’une active TÉedation- Le feuillage des peupliers s’agitait sous LÀ brise du matin, et le parfum des plantes qui ornaient les bords des ruisseaux ajoutait encore au charme de cette délicieuse promenade. Au chant des oiseaux venait se mêler le bruit confus de diverses fabriques et le murmure loïintain de la rivière. Nous vimes d’abord de grandes prairies que des lignes de saules, d’aulnes et de peupliers divisaient en nombreux compartiments, sur lesquels se projetaient d’un côté les ombres allongées produites par lesoleil levant. Cà et là, un bras du ruisseau s’épanchait sur ces beaux tapis de verdure, baïgnant les nombreuses graminées qui les formaient, et les fleurs dorées des renoncules étaient réfléchies dans une eau pure et transparente. D’espace en espaces, les deux rives du Sichon se trouvaient réunies par de petits ponts de bois qi conduisaient sous des allées ombragées, et à chaque instant nous étions tentés de quitter notre route pour errer à l'aventure dans ces nouveaux Champs Elysées. Bientôt nous nous trouvâmes en face d’une fabrique où l’on sciait des pierres du pays, espèce de marbre blanchâtre et pre-
nant difficilement le poli. Un petit pont, un lavoir et une de ces jolies avenues que nous avons citées tout à l'heure, se présentèrent successivement à nos yeux. Le Sichon coulait à pleins bords, et de jeunes pousses de menthe sauvage, des épilobes aux fleurs roses et régulières, et les rameaux flexibles de la douceamère, s'inclinaient sur ses eaux, et souvent iouchaient leur surface. Près de là quelques champs de blés descendaient jusqu’au bord du chemin que nous suivions , et déjà les bleuets et les coquelicots s’y mêlaient aux fleurs roses et blanches du liseron des champs.
Nous nous arrêtämes un instant pour dessiner une seconde usine dont une large roue faisait mouvoir les rouages ; le trop-plein formait une jolie cascade!, et de peuites gerbes d’une ‘blancheur éclatante s'échappaient de toutes les fissures qu'offraient les planches mal jointes de la prise d’eau. Une petite maillerie s'élevait à côté, et des bouquets d’arbres cachaient en partie la fabrique et le ruisseau. Nous arrivämes à une longue allée de peupliers à l’entrée de laquelle nous vimes deux grosses pierres d’origine volcanique, ce qui nous frappa d'autant plus qu’il faudrait aller loin de là pour rencontrer des pierres demême nature, On a donné à cette belle avenue un
eceq Dai
Lath de Desrosiers à Moulin,
Une Fabrique sur le bord du Sichon.
nom (Avenue de Mesdames) qui rappelle le séjour que firent à Vichy, en 1785, Mesdames Adélaïde et Victoire de France. C’est à ces princesses que l’on doit les premières plantations qui furent exécutées le long de la jolie route que nous suivions.
Nous renconträmes encore plusieurs fabriques. L'une était munie de deux grandes roues à palettes, et d’une petite garnie d’augets destinés à monter l’eau dans l’usine où elle entrait par une croisée.
Près de là le chemin commence à monter; il est encore garni de nombreux peupliers, puis il s’élargit. Nous passämes près d’un moulin à farine; nous laissâmes derrière nous quelques maisons; à droite étaient de beaux vergers, des chanvres, des blés et des habitations. Deux petits poteaux munis d’une chaîne ferment ici le chemin à volonté, et s'opposent au passage des voitures.
La rivière coulait toujours à notre gauche, et les larges fleurs jaunes de l'iris sauvage s'épanouissaient sur les bords, près des tiges grimpantes du houblon et du chèvre-feuille.
A droite, nous vimes un petit château moderne avec un jardin paysager; puis encore une fabrique dont les roues sont abritées sous un hangar, et à laquelle on parvient au moyen
“ht
Ca56) d'un petit pont de pierre à deux arches, dont le pilier central est muni d'un éperon.
Au delà de toutes ces fabriques le Sichon se partage en plusieurs branches, et quelques vannes seulement distribuent ses eaux pour arroser les prairies. Enfin, libre d’écluses, il s'élargit, les branches des aulnes s'étendent à sa surface, et ses bords sont ornés des pa-
naches blancs de la reine des prés, et des
grappes régulières du plantain d’eau. Alors on y voit des iles toutes couvertes de verdure, entourées de saules et bordées de trembles aux feuilles mobiles, à l'écorce luisamie, et de saponaires aux fleurs roses et découpées.
Nous étions alors bien rapprochés de Cusset; des vignes, des plantations, des jardins, des coteaux cultivés nous annonçaient sa proximite ; et en effet nous étions arrivés à une grande fabrique qui. fait partie de la ville. C’est une papeterie qui doit encore au Sichon tous ses avantages, et qui en revanche anime la contrée et donne du travail à de nombreux ouvriers.