CUSSET
Nous entrâmes à Cusset, petite ville plus remarquable par sa situation pittoresque, entre
deux rivières, le Sichon et le Jolan, au pied des dernières ondulations des montagnes du Forez, que par ses rues et ses édifices qui n’offrent rien à la curiosité du promeneur.
On y voit cependant de belles plantations et de jolis jardins occupant les lieux où étaient autrefois les tours et Les fossés qui défendaient la ville. +;
L'origine de la ville date de l'établissement d’une métaierie, vers l’an 826. Elle faisait partie du comté d'Auvergne et des propriétés de l’abbaye de Saint-Martin de Nevers. Eumenus, évêque de cette dernière ville, en fit l'acquisition en 886, pour y établir un couvent de religieuses dont le Sichon venait presque baigner les bätiments. Cette fondation fut confirmée la même année par lettres de Charles-le-Chauve, et cette maison prit le titre d’abbaye royale. Elle était de l’ordre de Saint-Benoît. L'empereur l’exempta de toute espèce de censives et de décimes, moyennant la redevance annuelle d’une livre d’argent qu’elle devait payer à l’évêque le jour de la Saint-Martin ; mais aussi ce dernier n'avait pas le droit d'y changer l’ordre monastique, ni de leur donner, sans leur consentement, d’abesse tirée de toute autre maison que de la leur.
Il faut remarquer, dit de Coiflier, que, malgré le titre d’abbesse donné dans la charte qui fait mention de ces priviléges, la fondation n'était que celle d’un simple couvent, et ce n’est qu’en 1256 que Hugues de Clermont l’érigea en abbaye de filles nobles, et Jui accorda de grands priviléges. Aïnsi il était défendu sous peine de mort de violer cet asile. L’abbesse partageait la justice avec Le roi. C’est elle qui nommait le chantre et les dix-sept chanoines du chapitre de l’église de Notre- Dame, qui était contiguë au couvent ; etavant que la clôture füt de rigueur pour les religieuses , elle avait le droit de prendre la première place daus le chœur des chanoines (a).
Cette abbaye conserva long-temps son importance ; en 1572, elle avait trente-six religieuses outre l’abbesse, etsa composition était à peu près la même en 1789. Philippe-Auguste, saint Louis et Louis XT avaient confirmé tous les priviléges de cette abbaye.
Les sires de Bourbon possédaient Cusset dès l’an 1100, et peut-être avant; car l’abbaye de Cussoy est comprise dans l'hommage rendu par Archambaud V à l’évêque de Nevers.
(1) De Coiffier, Histoire du Bourbonnais , tome 2, p. 92.
Les habitations se groupèrent bientôt autour du couvent ; les serfs avaient alors besoin de défenseurs, et ils ne les trouvaient qu’en courbant la tête sous la lourde épée des seigneurs, ou en fléchissant le genou devant les priviléges des abbayes.
Cusset augmenta peu à peu; au couvent succéda le village, puis vint la ville avec ses murailles, ses tours et ses larges fossés où venaient croupir les belles eaux du Sichon.
La ville devint indépendante des seigneurs voisins ; les rois y instituèrent un bailliage royal où étaient portés Les cas royaux du Bourbonnais et de l'Auvergne; et des lors Cusset prit sa place parmi les villes du royaume.
C’est à Cusset qu’eut lieu l’entrevue du dauphin, qui fut depuis Louis XI, avec son père Charles VIT.
Après avoir soumis unepartie de l'Auvergne et du Bourbonnais, le roi s'était emparé de Vichy, de Varennes et d'autres places du voisinage , sur les princes et seigneurs révoltés, dont le dauphin, son fils, faisait partie, Quoique les révoltés eussent déjà violé le traité fait à Clermont quelques jours auparavant, se voyant battus de tous côtés et sans espoir de succès, ils tentèrent de nouvelles voies d’accommodement;ils députèrentauprès
du roi qui était à Roanne, le comte d'Eu, pour proposer à sa Majesté de se rendre à Cusset, et que là, dit Berri, dans son Histoire de Charles VIT, monseieneur le dauplun et monseloneur de Bourbon viendraient se mettre à sa miséricorde (1). Ce dernier avait déjà fait des tentatives de séduction près des habitants deCusset,etilavait obtenu pour toute réponse des habitans qu'ils serviraient volontiers le dauphin, mais non contre son père.
Les sollicitations du comte d’'Eu furent assez pressantes pour déterminer le roi à se rendre à Cusset, où le duc de Bourbon vint le trouver avec le dauphin. Ils implorèrent sa clémence, se jetant à genoux et criant trois Jois merci. Loys , lui dit son père , vous soyez le bien venu, vous avez moult longuement demouré, allez-vous-en reposer en votre hôtel pour aujourd hui, et demain nous parlerons à vous.
Il reprocha aussi au duc de Bourbon ses méfaits précédents et finit par lui pardonner. Après plusieurs paroles et démélés en toute humilité, ils ftrent grande chere ensemble , et firent publier la paix dont tout le peuple fut réjoui.
Le roi fit expédier des lettres datées de
(1) Dulaure, Description du Bourbonnais.
Cusset, du 24juillet 1440, par lesquelles, pour prévenir la continuation des hostilités, il annonce àses peuples la soumission du dauphin et du duc de Bourbon. Le duc d'Alençon, instruit de la démarche des princes dont il avait été le complice, envoya aussitôt à Cusset un député pour offrir sa soumission au roi, qui pardonna à tous les chefs de la révolte, mais qui refusa la grâce de quelques seigneurs moins puissants, tels que Chaumont, La Tremouille et queiques autres. Le dauphin lui ayant représenté qu’il avait engagé sa parole, et que, sans le rappel de ces seigneurs, il ne pouvait rester à la cour, le roi lui répondit fièrement qu'il était libre de se retirer, que les portes étaient ouvertes, et que si elles ne suflisaient pas, il ferait abattre vingt toises de murs pour le laisser passer à son aise.
Malgré ces humiliations, le dauphin, lorsqu’il monta sur le trône, accorda à Cusset de nouveaux priviléges ; il le déclara « ville royale du domaine de la couronne, incommutablement inaliénable d’icelle. » Sa municipalité, sa milice, etc., sont sous la sauvegarde immédiate du roi. Elle devint le siége de deux bailliages (1). Déjà, parses ordres, les
mms
(1) Chabrol, Coutumes K& Auvergne.
fortifications de Cusset avaient été terminées. Il avait chargé de cette mission Jean Doyac, né à Gusset, qui, du métier d’espion, devint le favori du roi et gouverneur de l'Auvergne. Ce fut aux dépens de cette province et du Bourbonnais qu’il entoura sa ville natale de tours et de hautes murailles ; et bientôt après, en 1484, pour punition de ses exactions et de son insolence, il fut fouetté de la main du bourreau à Paris et à Montferrand ; il eut Ja langue percée, et on lui coupa successivement les deux oreilles. Voici, dit de Coiffer, la description de Cusset dans le seizième siècle; destinée à faire connaître ce qu’il était alors, et l’idée que l’on avait de ses fortifications.
« La forme de la ville est carrée, ayant quatre bonnes portes, nommées Doyac, la Mère, la Barge et Saint-Antoine, entre lesquelles il y a quatre grosses tours fortes, bien percées et flanquées; savoir, la tour prisonnière, la tour Saint-Jean, la tour du Bateau et la tour Notre-Dame, appelée la Grosse-Tour, laquelle a de diamètre au haut trente toises ; et d’épaisseur de murs à fleur de terre, vingt pieds de roi. Cette tour est une des plus belles et mieux bâties qu'il se voie, car au dedans elle est propre à loger un roi ou un prince; outre cela, plusieurs belles et industrieuses case:
fuites et éanonnières, mais le logis ést de:
meuré imparfait.
=» La ville est tout enceinte de grosses ét hautes murailles, en dedans de douze pieds de roi d'épaisseur ; et par derrière tout à l’entour sont garnis de canonnièrés et casemates souterraines par lesquelles on va près de l’eau; et est flanquée ladite ville de toutes parts, tant par le moyen des porteaux que des tours qui sont distantes l’une de l’autre par égale portion ; et Les fossés, qui sont profonds et larges, sont à fond de cuve et tout pleins d’eau.
» Dans ladite ville passe partie de la rivière de Chizon (Sichon), par le moyen de deux canaux mis à travers sur les fossés sur pilotis de bois, l’üun à l’endroit de la tour Saint- Jean, et l’autre à la tour du Bateau, et par le moyen de ladite eau mouillent (tournent) en la ville huit roues à moulin à blé. — Tes fortifications de ladite ville, laquelle est bien accommodée d’eau tant de puits que de fontaine, ne se peuvent si bien décrire qu’il ne manque encore quelque chose, étant si bien composées et si superbes, qu'il faut inférer que toutes lesdites fortifications n’ont pas été faites sans raisons ; la cause est la guerre du bien public. S'étant soulevés et bandes, les ducs de Bouïgogne et Berri, les comtes de Toulouse et
(164) Provence, et le duc de Bourbonnais comte d'Auvergne, contre le roi Louis XI, lequel trouva par son conseil être le plus expédient pour se garantir de telles élévations, de faire fortifier entre lesdits duchés, villes fortes qui étaient seulement de la couronne de France, comme était et est la ville de Cusset. — Doyac y aida grandement. — Les fortifications furent faites par son invention aux dépens des pays d'Auvergne et du Bourbonnais. »
Les fortifications du seizième siècle restèrent long-temps autour de Cusset, qui, depuis cette époque, n'eut plus de guerres à soutenir. Nous en cherchâmes les ruines, etnous vimes seulement quelques fossés encore existants et convertis en jardins, une petite portion de muraille et les restes de la Grosse-TL'our , propre à loger un roi ou un prince, et qu'un bourgeois de Cusset trouverait certainement moins commode que sa maison. Ces restes de l’ancienne enceinte de la ville contiennent de grosses masses de pierre volcanique noire, qui contrastent avec la couleur blanche des autres matériaux, et qui semblent avoir été disposés avec une certaine symétrie. Ce luxe a dû coûter des sommes considérables,.-car il n'existe aux environs de Cusset qu'un seul point volcanique qui est situé à une grande lieue de la ville.
Nous traversimes quelques rues et plusieurs promenades bien ombragées ; nous vimes l'église de Saint-Saturnin, la seule des trois églises de Cusset qui ait été conservée, et nous visitâmes l'hôpital dû à la munificence de Guérin de Champagnat, qui mourut à Paris en 1706, légant sa fortune à ceux de ses concitoyens que le malheur atteindrait.