‹ Vichy et ses environs, ou description des eaux thermales, et des sites pittoresques quio les entourent; avec quelques considérations sur l'action médicale des eauxChapitre 26 sur 30 · LE SAUT DE LA CHÈVRE ET LE GOUR SAILLANT · texte numérisé non relu

LE SAUT DE LA CHÈVRE ET LE GOUR SAILLANT

Cusset ne nous avait intéressé que par ses souvenirs historiques, et nous nous y arrêtämes très-peu de temps. Reprenant les bords du Sichon, qui coule dans la ville sur de larges assises calcaires, nous continuâmes de remonter son cours,et en quelques instants nous retrouvâmes ses bords fleuris, ses aulnes et ses peupliers. Nous arrivames bientôt au pied des collines de terrain primitif, qui s'élèvent audessus de Cusset, et nous pénétrâmes dans une vallée étroite que le Sichon semble s'être creusée au milieu des roches porphyriques.

Déjà il ressemble à un petit torrent de montagne, il coule dans un lit profondément encaissé; et ses eaux rencontrant de nombreux obstacles, blanchissent et bondissent en écumes sur les quartiers de roches qui s'opposent

( 106 ) à leur passage. Le terrain parait en couches verticales dans quelques endroits, et la rivière a poli les angles de ses assises,

Après avoir passe un petit moulin, nous arrivèmes près d'un rocher de porphyre qui s'élève à gauche sur le bord du chemin. A droite, coule la rivière à l'ombre de grands arbres dont elle baigne continuellement les racines. Nous étions au Saut de la Chèvre, localite illustrée par une romance, une légende et la visite annuelle des trois quarts de la population étrangère de Vichy. Une jeune fille qui faisait paître une vache sure bord du chemin, nous raconta fort naïvement l'aventure de la pauvre chèvre ; et comme notre historien ne savait ni lire ni écrire, nous fümes certains de recueillir une tradition orale.

« Bien avant que ma grand'mère ne vint s au monde, nous dit-elle , il y avait près du s moulin que vous avez vu tout à l'heure, une » petite maison qui servait de demeure à une » pauvre femme qui n'avait plus d'enfants; ils » étaient tous morts ; elle etait bien malheu-

y» reuse, car, dans ce temps-là , Les messieurs

s et les belles dames de Vichy n'osaient pas » venir se promener dans cette vallée; il y » avait des loups, et l'on n'avait pas encore

» inventé les fusils. Cette pauvre femme avait

une chèvres.qu’elle menait paître, tantôt » d’un côté, tantôt de l’autre; mais elle ne » pouvait la tenir avec une corde comme » Jetiens ma vache, parce que la chèvre vou- » lait monter pour manger des herbes sur » le rocher, et cette femme était trop vieille » pour la suivre. Mais comme elle ne vou- » lait pas contrarier sa chèvre, elle lui lais- » sait faire ce qu’elle voulait. Un jour, elle » était occupée à brouter sur le rocher que » vous voyez au-dessus de votre tête; elle ne » pensait à rien, pas plus que la pauvre » femme qui était allée s'asseoir un peu plus » bas. Voilà qu'un loup qui l'avait vue de » très-loin est venu bien doucement, bien » doucement, puis tout d’un coup il allait » s’élancer sur la chèvre, quand celle-ci qui » l’aperçut futsaisie d’une si grande frayeur, » qu’elle sauta de la pointe du rocher juste > à l'endroit où vous êtes. Le loup voulut en » faire autant, mais il tomba sur un rocher » qui était sur le bord de Îa rivière, et se > cassa Les jambes, tandis que la chèvre n’eut » aucun mal. Le loup qui était blessé, hurla » si fort de douleur et de rage d’avoir man- » qué sa proie, qu on l’entendit de bien loin » et qu'on vint le tuer. Ma grand’mère m'a

( 168 ) » dit qu'elle avait vu du sang sur ces roches, » mais je n’en ai Jamais trouvé; et mainte- » nant ma grand'mère est morte, la chèvre » aussi, ainsi que la vieille femme, de faim » peut-être; pourvu que ma pauvre mère » et ma sœur, et... »

Nous avions écouté avec trop d’attention pour ne pas comprendre la dernière phrase de cetté histoire qui fut interrompue par nos remercimens, dont l’objet était de retarder au moins pour quelque temps la crainte que la jeune fille avait semblé manifester.

Nous cotoyâmes encore les îles et les méandres du Sichon , jusqu’au hameau des Grivats, qui est presque entièrement formé par les dépendances d'une belle filature de coton.

Nous visitûmes cet établissement qui semble fermer la vallée dans cet endroit, et qui, outre la force motrice que lui offre le ruisseau, emploie encore près de trois cents ouvriers.

Là se termine ordinairement la promenade des malades ou des curieux. J'engage ces derniers à ne pas borner leur excursion aux Grivats, car au delà seulement commencent les sites sauvages des bords du Sichon , les belles prairies qu'il arrose, les bois qu'il traverse, et les rochers dans lesquels il a tracé son lit. Au delà des Grivats paraissent ces scènes de paÿ-

sages agrestes que le promeneur ne retrouve plus aux environs de Vichy, à moins qu'ilne veuille se rendre au Mayet-de-Montagne, ou sur la cime arrondie du puy de Montoncelle.

Adroiteetau-dessusdela fabrique, lacolline est couverte de bois taillis qui se prolongent très-loin, et au pied desquelsnous traversämes des prairies couvertes de fleurs. Nous vimes encore quelques moulins; puis la vallée s’élargissant tout à COUp, nous nous trouvames dans une enceinte de verdure resserrée à ses deux extrémités, et dont le fond, formé de cailloux roulés par les eaux et couverts d’une active végétation, était celui d'un ancien lac.

Une lisière de hautes fougères bordait les bois qui couvraient les versans de cette enceinte, et leur élégant feuillage se mêlait aux fleurs des scabieuses et des centaurées. Un sentier très-étroit nous permit d'entrer dans un taillis très-épais et principalement formé de charmille, d'érable et de noisetiers. Les pentes des collines se rapprochaient et formaient un passage rétréci qui nous conduisait encore dans un autre cirque qui fut aussi un lac comme le précédent. On voit facilement, en faisant cette promenade, qu'avant de se rendre dans la Limagne et de se jeter dans l'Allier, le Sichon traversait autrefois une

série de bassins ovales que ses eaux remplissaient ; en sorte que les lieux couverts defleurs et d’arbrisseaux où nous marchions alors, étaient une série de lacs qui se déversaient les uns dans les autres par des conduits étroits, mais qui, ayant enfin usédeurs digues, avaient répandu leurseaux et s'étaient desséchés. Nous ne tardämes pas à trouver encore une gorge resserrée dans laquelle Le Sichon s'était ouvert un passage, et nous savions d'avance que nous allions voir un nouveau bassin; mais ici le chemin était fort étroit, et des rochers qui étaient tombés dans la rivière attestaient ses anciens efforts et son ancienne puissance. On remarquait dans l’eau et sur les bords, de grosses masses de pierres arrondies et liées par un ciment, roche à laquelle les Anglais ont donné le nom expressif de poudingue, qui a maintenant passé dans notre langue, tandis que celle qui formait les montagnes, était un schiste qui se divisait en feuillets comme les ardoises, et qui semblait avoir les plus grands rapports avec cette dernière substance. Au reste, cette roche n'était découverte que sur le bord de l’eau, car partout ailleurs la végétation la faisait disparaitre.

Au-dessus des grandes fougères dont nous avons déja parlé, s’élevaient en guirlandes

6.14) allongées les tiges sarmenteuses de la clémaute sauvage; près de l'eau se balancaient les épis dorés de la belle lysimaque; l’eupatoire et la digitale attendaient la fin de l’été pour épanouir leurs fleurs.

Après avoir franchi cet étroit passage, nous montâmes à gauche à travers les jeunes chênes et la charmille ; un sentier plus étroit que nous rencontrâämes un peu plus haut à notre droite, nous conduisit dans un endroit moins fourré , et à une certaine élévation au-dessus du Sichon. Nous étions presque en face d’une de ses cataractes, si l’on peut donner ce nom à la petite chute d’un faible ruisseau.

Après avoir arrosé déjà une grande étendue de prairies, le Sichon rencontre des masses de rochers, qui pendant long-temps ont dû s'opposer à son passage; mais Le temps que la nature ne compte pas, a détruit en partie ces obstacles , et ses eaux glissent entre deux murs verticaux dont elles ont poli les surfaces, s'élancent et retombent en écumant sur les roches qu’elles ont amoncelées sous leur chute. Le Gour-Suillant est le nom que l’on donne à cette cascade. L'eau descend de rocher en rocher, se divisant sur les angles, ou s'arrondissant en lames transparentes sur les degrés naturels qu’elle a formés, et con-

| (172) tinue long-temps encore à blanchir de son écume les rochers accumulés dans le lit du Sichon. Près de la chute principale existent plusieurs gouffres creusés par les efforts réitérés de cette masse liquide qui amortit son impulsion de chaque instant contre des schistes tendres et facilement attaquables. On voit même plusieurs cavités arrondies, occupées chacune par un caillou qui semble y avoir établi sa demeure. Le mouvement que l’eau lui imprime a été suflisant pour qu'il puisse user lentement la matière pierreuse sur laquelle il étais déposé, et agissant comme un marteau qui frappe sans cesse, il a creusé autour de lui une cavité assez spacieuse qui s’est re plés d’eau, et dans laquelle il est resté lui-même à l'abri des fortes crues! qui ne peuvent l'entrainer.

LeGour-Saillant estsituéau milieu des bois les arbres descendent jusqu'au bord de l'eau, et leurs branches, étendues au-dessus de la chute, sont continuellement arrosées de vapeurs. Ï] était près de midi quand nous y arrivâmes, et nous profitimes avec plaisir de la fraicheur que nous offraient les bords de la cascade ; nous descendimes avec précaution dans la gorge profonde où elle se précipite , et, à l'ombre d’un groupe de trembles, assis

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