‹ Vichy sous Napoléon IIIChapitre 4 sur 23 · HUBERT CLERGET DEL ET HTH · texte numérisé non relu

HUBERT CLERGET DEL ET HTH

Imp Becquet à Paris .

BOUGAREL FILS EDITEUR.

CHÂTEAU DE Rade s.

ICHY se trouva, en 1559, sur le passage de Marguerite de France, fille de François 1 er , qui se rendait à Nice, où elle devait épouser Emmanuel-Philibert, duc de Savoie. Michel de 1 Hospital, chancelier de la princesse, l’accompagnait. Né à Aigueperse, sur les confins du Bourbonnais et de l’Auvergne, il se complaît, dans le récit de ce voyage, à vanter les gâteaux au miel et à décrire les sites de ce beau pays.

De même que François 1 er avait son fou d’office, nommé Triboulet, Marguerite avait emmené de Blois, pour se distraire en route et cà la cour de Turin, Rogomare, son bouffon ordinaire, et Tcrtulle, son vice-bouffon.

Moulins reçut la royale fiancée en pavoisant les portes des maisons et le portail des églises. Les boutiques étaient fermées et la foule, accompagnant la députation des notables, s’était portée au-devant de la princesse. Un messager de la cour était arrivé quelques jours d’avance pour faire marquer, selon l’usage, d une croix blanche les maisons qui devaient loger l’escorte de la princesse et pour inviter les habitants à lui faire bon accueil.

Marguerite visita aux environs de Moulins un des domaines qui avaient été confisqués au connétable de Bourbon. « Villeneuve, dit l’Hospital, nous fit voir les jardins et les possessions d’une famille éteinte. Des arbres venus d’Asie et chargés de leurs fruits nous ont émerveillés. Les fontaines sembloient s’enorgueillir du passage

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de la duchesse : on eût dit que leurs eaux couloient plus abondantes et jaillissoient plus près du ciel. Nous avons séjourné ici cinq jours pour attendre que les rivières débordées par suite de la fonte des neiges et des grandes pluies fussent rentrées dans leurs lits. Nous avons ensuite traversé les villages de Bessay et de Varennes et sommes arrivés aux toits enfumés de la Palisse. Là un arc de triomphe élevé sur sept colonnes de marbre, et offert au sire de céans par les Génois, nous indique l’entrée du château, tout resplendissant d’ornements et de dorures. »

Pendant une des haltes de ce voyage en Bourbonnais, un incident comique eut lieu aux environs de Vichy. Rogomare étant tombé malade, Tertulle dut le suppléer. « Ce maître fou, dit FHospital, s’étoit couvert le visage de farine, et, agitant une peau de renard, il dansoit le pas des satyres, pour imiter la bourrée des paysans; puis il continuoit le divertissement en s’asseyant sur un bâton. Comme il n’avoit jamais usé d’un pareil siège, il lui fut impossible de s y tenir et de garder l’équilibre. Les spectateurs voulurent l’imiter; mais ils tombèrent les uns après les autres comme des capucins de cartes, aux éclats de rire des habitants des villages voisins. »

Marguerite de France continua son voyage par la route de Roanne. Son cocher faillit la verser dans un des précipices que côtoyait alors la route du Forez, à la descente de Tarare. Elle en fut heureusement quitte pour la peur. Le grave chancelier fait observer que, dans cette passe dangereuse, ce fut l’ivresse du cocher qui leur sauva la vie. Il y a un Dieu pour les ivrognes.

Une autre Marguerite, célèbre aussi par son esprit et ses galanteries, la reine Margot, vint aux environs de Vichy, où elle reçut les honneurs dus à son titre de reine de Navarre. Elle s’y rencontra avec Catherine de Médicis, puis avec Élisabeth d’Autriche et la veuve de Henri III, qui eurent tour à tour comme douaire le duché de Bourbonnais.

Vichy eut beaucoup à souffrir des guerres de religion. Les habitants de Cusset, au lieu de se liguer avec leurs voisins pour se défendre contre les bandes de partisans qui désolaient le pays, étaient eux-mêmes en hostilité continuelle avec la cité thermale. Ils lui disputaient la possession de la source d’eau vive qui devait alimenter plus tard la fontaine des Trois-Cornets. En 1566, dit un chroniqueur, ceux de Cusset rompirent les tuyaux de conduite qui amenaient les eaux à Vichy, et ce fut un sujet de noise et de procès entre les deux villes.

En 1568, Montaret, gouverneur du Bourbonnais, apprenant que les huguenots, commandés par les seigneurs de Ponsenac et de Verbelai, s’avançaient du côté de Gannat au nombre de trois mille hommes et de huit cents chevaux, fit appel à la noblesse catholique du pays. Montmorin de Saint-Hérem, gouverneur d’Auvergne, le baron de Lastic, les seigneurs de Gordes et d’Urfé, prirent les armes; l’évêque du Puy, endossant la cuirasse et le haubert, se joignit à eux. Ils rencontrèrent la troupe de Ponsenac près de Cervière, où ils remportèrent un premier avantage. Un combat plus décisif fut livré le 6 janvier sous les murs de Cognât.

L avant-garde protestante était commandée par Claude de Lévis et par le capitaine la Boissière; la cavalerie, par le baron Paulin, qui avait sous ses ordres les gendarmes de Bourniquet, de Lavignat et de Montamor : elle venait de Vichy, où elle avait son campement. L’armée catholique avait pour chef le seigneur de Cognât, Motier de la Fayette. Celui-ci, voulant défendre son château, tomba dans une embuscade où le seigneur de

Bressieu, chef de sa cavalerie, fut tué; lui-même resta sur le champ de bataille : l’église du village fut pillée et brûlée. Les bandes de Bourniquct se rabattirent sur Yichy et saccagèrent le couvent des Célestins ; elles n’épargnèrent qu’une chapelle fondée par les seigneurs de la Vauguyon.

Les reîtres et les lansquenets venus d’Allemagne au secours des huguenots de France exercèrent à leur tour leurs déprédations sur les bords de l’Ailier. Ils rallièrent en 1576 l’armée du prince de.Condé près de Yichy, dont le pont rompu par les catholiques fut rétabli par les troupes du prince palatin. La ville fut encore rançonnée et mise au pillage. La Ligue vint ajouter aux calamités du Bourbonnais. Vichy et Varennes, occupées par le duc de Nemours, furent reprises en 1590 par Chazeron, gouverneur de la province.

La même année, Charles de Valois, comte d’Auvergne, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, revendiquait la possession de Vichy et vint mettre le siège devant la place; mais le capitaine Beauregard, retranché dans le couvent des Célestins, s’y défendit pendant trois semaines. Le canon des assiégeants fit une trouée dans l’ahbaye et abattit la muraille de l’église. Charles de Valois, apprenant que le marquis de Saint-Sorhn venait au secours de Vichy, leva le siège; mais les troupes de Beauregard avaient eu le temps de ruiner la ville qu’elles étaient chargées de protéger.

Henri IV rétablit l’ordre et la sécurité dans le pays; mais il s’occupa moins des habitants de Vichy que des moines célestins. Il confirma en 1594 leurs privilèges, les exempta de la gabelle, du péage, du logement des troupes, des tailles, des corvées, etc. Quant au pauvre peuple, il ne pouvait pas encore, malgré le vœu du Béarnais, mettre chaque dimanche la poule au pot. Le seul service que Henri IV ait rendu a Vichy est la création des intendances thermales, qui eut lieu en 1603, et qui mit un terme aux abus dont le service des bains était alors l’objet. L’unique source où l’on se baignait s’appelait la fontaine des Laveuses, parce qu’on y lavait le linge, la vaisselle et les ustensiles de ménage. Les palefreniers y conduisaient leurs chevaux malades pour leur faire prendre des.bains de jambes. Les bœufs et les vaches, alléchés par la saveui alcaline des eaux, traversaient l’Ailier pour venir boire aux sources.

Un ancien intendant des eaux de Vichy, Claude Mareschal, a fait la description suivante de la masure où l’on prenait alors les bains :

« La Maison du Roy, dit-il, est un petit logis tourné au midy, contenant deux chambres quarrées de plain-pied pour la commodité des malades, entre lesquelles sont deux galeries d’une toise de largeur, avec portes par le milieu d’icelles, tant pour aller de l’une à l’autre que pour entrer auxdites chambres, et depuis lesdites portes-jusqu’au bout desdites galeries, du côté de bise, sont deux baignoirs quarrez, profonds de quatre pieds, ayant huit degrés pour y descendre au milieu, et dans lesquels baignoirs, d’hauteur de quatre pieds et demy, l’eau coule des fontaines, portée par canaux, conduite par-dessus le pavé desdites chambres; qui se vuide au besoin par autres ouvertures qui sont au fond dans un autre bain descouvert qui est derrière le logis, pour la commodité des pauvres, d’où, finalement, par un autre canal elles sont déchargées contre la rivière d’Allier. A costé des bains des pauvres est un autre bain aussi descouvert, lequel par un canal particulier reçoit l’eau immédiatement des puits et se décharge comme le précédent. Il y a cinq ou six maisons particulières autour de ces bains, dans lesquelles les habitants du lieu

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ont toujours tenu des cuvettes, tentes et autres choses nécessaires pour baigner et cornetter les malades... S’il avoit plu à Dieu de nous donner la paix, les places circonvoismes de ces bains sont déjà entreprises pour y construire de beaux bastiments plus propres et parfaitement disposés a recevoir, bien traiter et soigneusement baigner les malades. »

On se baignait alors à Vichy, comme à Plombières, dans une piscine commune, et l’on avait pratiqué à la Maison du Roi une étuve pour faciliter la transpiration : elle était chauffée par la vapeur des eaux thermales.

Sous le régné de Louis XIII, un nouveau couvent, celui des Capucins, fut fondé, en 1614, près de la Maison du Roi. Ces religieux devaient se consacrer au soin des malades; mais ils pensèrent, comme les Célestins, que charité bien ordonnée commence par soi-même. Leur verger et eur jardin a la française, planté en quinconce, offrait une agréable promenade aux moines et aux privilégiés qu’ils voulaient bien y admettre.

La contrée eut à souffrir, à cette époque, du passage des troupes que Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, conduisait au secours du connétable de Montmorency. Elles traversèrent le pays comme une bande affamée, et, après avoir été saluées de quelques canonnades par le château de Cusset, elles séjournèrent a Vichy ; puis, a bout de ressources, elles se jetèrent sur la Limagne, où elles vécurent de pillage.

Sous la Fronde Vichy eut encore une alerte. Ayant appris l’arrestation du prince de Condé, Coligny-Saligny, un de ses partisans, traversant 1 er a la tete de sa compagnie pour se rendre à Rellegarde en Forez, s’empara de Vichy sans coup férir. Il ne faisait que devancer le décret

royal qui donnait le Rourbonnais comme apanage à la maison de Condé, qui le gouverna depuis 1661 jusqu’en 1789.

Le régné de Loms XIV, si glorieux pour la France, devait contribuer à la prospérité de Vichy. Le roi, qui avait dès sa majorité réprimé les menees duparlement et pris les rênes du pouvoir, fit bientôt sentir son autorité d’un bout à l'autre du royaume. Les grands-jours d’Auvergne tenus en 1665 a Clermont-Ferrand, contribuèrent à rétablir l’ordre dans le Rourbonnais.

Pendant ces redoutables assises, où la justice royale fut si sévère contre de grands criminels, un jeune abbé, attaché comme précepteur à la ,™' e de “■ de Ommartin, maître des requêtes, vint à Vichy. Il parle avec enthousiasme de cette ville d’eaux, et raconte dans un style charmant les mœurs de cette société frivole et mondaine qui venait déjà y chercher des distractions autant que la guérison de ses maux

Nous ne rééditerons pas les Mémoires de Fléchi^ ils sont aussi connus que les Lettres de M- de Sivigni: nous ne ferons que glaner dans ces œuvres tant moissonnées déjà par les compilateurs. Le capucin de Fléchier qui allait de bain en bain pour confesser de jeunes et jolies pénitentes pendant dans le celestin qui s’etait laisse embraser aux regards d’une grande dame de la coterie de la marquise de Sévigné.

Il est à regretter que le cadre restreint de cet ouvrage ne nous permette pas de raconter en détail l’histoire de cette adorable maladie qui a en Rret ? Spir " Uelle ’ S1 si ™ie »™e peinture de mœurs. C’est dans son château des Rochers, près de Vitré,

2 T* . u T reSSenUt l6S PremièreS atteinteS d " rhuma,ismc 5“ deïait l'amener aux eaux de Vichy. Son médecin, le docteur

de Orme, intendant des eaux de Bourbon, prêchait pour son bain et voulait l’y envoyer, mais la malade s’y refusait :

« Je lui désobéis un peu, écrit-elle à sa fille; mais le bon air et point tant de monde, tout cela m’envoie à Vichy. » Le point tant de monde s’explique par le séjour que M me de Montespan devait faire à Bourbon. Le carrosse de la marquise suivit pendant le voyage celui de la favorite royale. «Nous nous faisons conter partout, écrit-elle, ce qu’elle dit, ce qu’elle fait, ce qu’elle mange, ce qu’elle dort. Elle est dans une calèche à six chevaux, avec la petite de Thianges; elle a un carrosse derrière attelé de même, avec six femmes; elle a deux fourgons, six mulets et dix ou douze hommes à cheval, sans ses officiers : son train est de quarante-cinq personnes. »

Ce fut le lundi 18 mai 1676 que M me de Sévigné fit son entrée à Vichy. Elle y fut reçue par la duchesse de Brissac, la chanoinesse de Longueval et M me de Saint-Hérem. M. de Saint-Hérem, M. de la Fayette, l’abbé Dorât, Planci et. d’autres personnes suivaient sa voiture en carrosse ou à cheval. Elle alla souper chez M rae de Brissac et s’installa dans le pavillon que son séjour a immortalisé.

Le lendemain, elle entend la messe et dîne chez M. de Saint-Hérem; puis elle s’occupe de sa santé et commence la cure. Elle fait dabord la grimace en buvant le tiède et âcre liquide du puits Carré; mais cette grimace a toute la grâce d’un sourire, tant il y a de charme dans le récit de son noviciat thermal.

Elle savait poétiser jusqu’aux vulgaires douleurs d’entrailles : «M me de Brissac avoit aujourd’hui la colique; elle étoit au lit, belle et coiffée à coiffer tout le monde; je voudrois que vous eussiez vu l’usage qu’elle faisoit de ses douleurs et de ses yeux, et des cris, et des bras, et des mains qui traînoient sur sa couverture, et les situations, et la compassion qu’elle vouloit qu’on eût : chamarrée de tendresse et d admiration, je regardois cette pièce, et je la trouvai si belle que mon attention a dû paroître un saisissement dont je crois qu on me saura bon gré. » Après la comédie de la colique, la duchesse de Brissac donna celle d’une convalescence pleine.de langueur, tant il est vrai que les femmes savent mettre de l’élégance et de la coquetterie dans les détails les plus prosaïques de l’existence.

La marquise n’était pas indifférente aux divertissements populaires. Elle avait remarqué, comme 1 abbé Fléchier, la jeunesse bourbonnaise se trémoussant le dimanche et se livrant avec entrain à l’exercice salutaire de la dégognade. « Il y a ici, dit-elle, des femmes fort jolies : elles dansèrent hier des bourrées du pays qui sont en vérité les plus plaisantes du monde ; il y a beaucoup de mouvement, et les dégognades n y sont point épargnées. Si on avoit à Versailles de ces sortes de danseuses en mascarades, on en seroit ravi par la nouveauté, car cela passe encore les bohémiennes. Il y avoit un grand garçon déguisé en femme qui me divertit fort; sa jupe étoit toujours en l’air, et l’on voyoit dessous de fort belles jambes. »

Le récit des tortures de la douche telle qu’on la prenait alors dans l’étuve-piscine de la Maison du Boi fait venir la chair de poule. M™ de Sévigné avait quelque peine à s’habituer à cet état où l’on conserve à peine une feuille de figuier pour tout habillement : elle causait derrière un rideau avec un médecin de Gannat, que son amie M™ de Noailles lui avait recommandé. Lorsque la séance se prolongeait, elle le faisait lire ou lui raconter les histoires de Vichy. C’est par son médecin qu’elle apprit une vertu particulière à la source de la Grande-Grille, et elle

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s’empresse d’en donner à sa fille l’explication : « Qu’on mette une herbe ou une fleur dans cette eau, elle en sort aussi fraîche que quand on la cueille, et, au lieu de griller et de rendre la peau rude, cette eau la rend douce et unie : raisonnez là-dessus. » Elle se garde bien de chercher le pourquoi de ce phénomène, et elle n’a pas tort.

Ce qui lui plaît à Vichy, c’est la nature et ses merveilles : elle se croit, par instants, une des héroïnes du roman pastoral de YAstrée : « Je vais être seule, écrit-elle, et j’en suis fort aise; pourvu qu’on ne m’ôte pas le pays charmant, la rivière d’Allier, mille petits bois, des prairies, des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée dans les champs, je consens de dire adieu à tout le reste : le pays seul me guérir oit. »

Quel joli tableau cette charmante description inspirerait au pinceau pastoral de Rosa Bonheur!

Il n’y a pas de bonheur parfait aux eaux sans un peu de médisance; la marquise, si bonne, si bienveillante qu’elle fût pour ses amis, n’avait . pas pour cela renoncé à tourner en ridicule les travers de l’espèce humaine, même chez son sexe :

«Nous avons ici, écrit-elle, une M me la Baroir qui bredouille d’une apoplexie : elle fait pitié; mais quand on la voit laide, point jeune, habillée du bel air, avec de petits bonnets à doubles carillons, et qu’on songe de plus qu’après vingt-deux ans de veuvage elle s’est amourachée de M. de la Baroir, qui en aimoit une autre, à la vue du public, à qui elle a donné tout son bien, et qui n’a jamais couché qu’un quart d’heure avec elle pour fixer les donations, et qui l’a chassée de chez lui outrageusement (voici une grande période); mais quand on songe à tout cela, on a extrêmement envie de lui cracher au nez. »

Je regrette que la marquise, si délicate sur le point d’honneur, n’ait pas fustigé de sa blanche main le vilain personnage qui, pour fixer les donations, avait joué l’ignoble comédie qu’elle raconte si plaisamment. M me de Sévigné n’est guère plus indulgente pour une autre de ses connaissances des eaux, M me de Péquigny, qu’elle surnomme la sibijlle Cumée.

« Elle cherche, dit-elle, à se guérir de soixante-seize ans dont elle est fort incommodée : ceci devient des Petites-Maisons... Je crois que ce seroit une chose possible si c’étoit ici la fontaine de Jouvence. C’est une machine étrange : elle veut faire tout comme moi, afin de se porter comme moi. Les médecins dici lui disent que oui, et le mien se moque d’eux. Elle a pourtant bien de l’esprit, avec ses folies et ses foihlesses; elle a dit cinq ou six choses très-plaisantes. C’est la seule personne que j’aie vue qui exerce sans contrainte la vertu de la libéralité; elle a deux mille cinq cents louis qu’elle a résolu de laisser dans le pays; elle donne, elle jette, elle habille, elle nourrit les pauvres; si on lui demande une pistole, elle en donne deux-: je n’avois fait qu’imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu’elle a vingt-cinq mille écus de rente et qu’à Paris elle n’en dépense pas dix mille : voilà qui fonde sa magnificence. Pour moi, je trouve qu’elle doit être louée d’avoir la volonté avec le pouvoir, car ce sont deux choses quasi toujours séparées. »

Voilà un bien mince éloge pour tant de critique. La marquise n’épargnait même pas toujours sa bonne amie M me d’Escars, et un jour que

celle-ci la faisait souvenir de ce qu’elle avait dit à la duchesse de Brissac à propos d’un père célestin qui s’était épris d’amour pour une grande dame, elle lui répondit un peu durement : « Vraiment, Madame, vous avez tiré de bien près ce bon père; vous aviez peur de le manquer... Elle fit semblant de ne pas m’entendre, ajoute malicieusement la marquise, et je lui dis comme j’avois vu brûler le bon célestin : elle le savoit bien, et ne se corrigera pas pour cela du plaisir de faire des meurtres. »

En quittant Vichy, M me de Sévigné fait de ses eaux le plus bel éloge : « Je reviens à ma santé, écrit-elle à sa fille ; elle est très-admirable : les eaux et la douche m’ont extrêmement purgée, et, au lieu de m’affoiblir, elles m’ont fortifiée. Je marche tout comme une autre . je crains de rengraisser, voilà mon inquiétude, car j’aime à être comme je suis. Mes mains 11 e se ferment pas, voilà tout; le chaud sera mon affaire : on veut m’envoyer au mont d’Or; je ne veux pas. Je mange présentement de tout, c’est-à-dire je le pourrai quand je ne prendrai plus les eaux. Personne ne s’est si bien trouvé de Vichy que moi; car bien des gens pourroient dire :

Ce bain si chaud tant de fois éprouvé M’a laissé comme il m’a trouvé.

Pour moi, je mentirois; car il s’en faut si peu que je fasse de mes mains comme les autres qu’en vérité ce n’est plus la peine de se plaindre. » Obéissant à la prescription des médecins qui veulent que l’action des eaux soit consécutive, M me de Sévigné revint à l’automne de 1 année suivante faire une seconde saison à Vichy; elle y retrouva quelques personnes de son monde parisien, le marquis de Termes, le chevalier de Flamarens, M. de Jussac, M. de Champlâtreux et le docteur Vincent. La présence de tout ce beau monde avait mis en révolution la coquetterie féminine. « Dès six heures du matin, écrit la marquise, tout est en l’air : coiffure hurlupée, poudrée, frisée; bonnet à la bascule, rouge, mouches, petite coiffe qui pend, éventail, corps de jupe long et serré; c’est pour pâmer de rire : cependant il faut boire, et les eaux leur ressortent par la bouche et par le dos. Je n’eusse jamais cru voir à Vichy les chiens de visages que j’y vois. »

Si la bonne compagnie était déjà un peu coudoyée à Vichy par le demi-monde, il ne faut pas s’en étonner. Les mœurs du siècle de Louis XIV ne valaient pas mieux que celles du temps présent. Beaucoup d’aventures galantes ont dû se passer sur les bords enchanteurs du Sichon et du jolan, qui n’ont rien à envier à ceux du Lidon. Les rives de l’Ailier, plus boisées alors qu’aujourd’hui, offraient des rideaux de peupliers et de saules aux Galathées qui se dérobaient aux regards après avoir laissé voir où elles allaient chercher l’ombre et le mystère. Le bruissement de la brise dans le feuillage couvrait les bruits compromettants : on pratiquait déjà la maxime mondaine : « Péché caché est à moitié pardonné. »

Des institutions de bienfaisance venaient aussi racheter les péchés mignons de cette société frivole. L’hospice de Vichy, créé par Louis XIV en 1696, s’enrichit par de nombreuses donations qui permirent de le transférer, en 1747, à la place Bosalie, où il se trouve actuellement.

M. Délabré, alors curé de la ville, donna le terrain. Les constructions furent faites avec l’argent des donateurs et au moyen d’une redevance de 18 deniers par bouteille, prélevée sur l’exportation des eaux, au profit de l’hospice.

En 1774, le couvent des Célestins fut supprimé : ce fut à l’occasion d’un abus du droit d’asile, que ce monastère possédait, entre autres privilèges. Un lieutenant aux gardes, ayant tué son capitaine, se réfugia dans le couvent. Mais le prévôt du roi força la clôture abbatiale et livra le criminel a la justice séculière. L’abbaye fut supprimée et ses biens donnés à l’évêque de Clermont. Les six religieux qui vivotaient dans ce couvent reçurent chacun 1800 livres de pension : il y en eut un qui vécut encore un quart de siècle et ne mourut qu’en 1802, à Vichy.

La suppression de ce monastère fut une calamité pour la ville thermale. Les pauvres y perdirent des bienfaiteurs, les riches des distractions, les lettrés une conversation agréable et une riche bibliothèque.

En 1785, Mesdames Adélaïde et Victoire de France, filles de Louis XV, firent une saison à Vichy. M. de Lassone, premier médecin du roi, avait mis ces eaux à la mode en publiant, en 1753, dans les Annales de l’Académie des sciences, un mémoire sur les eaux de la Grande-Grille. Les princesses logèrent aux Capucins, dans de modestes appartements qui leur furent préparés par le supérieur de la communauté. Elles assistaient tous les matins à la messe célébrée dans la chapelle du couvent par les nombreux ecclésiastiques que leur présence attirait. Elles visitaient les malades, selon le précepte de l’Évangile, et distribuaient d’abondantes aumônes aux indigents. Leur promenade favorite était celle des bords du Sichon. La trouvant peu ombragée, elles la firent planter d’arbres, bienfait dont elles ne devaient pas profiter, mais dont les promeneurs des générations suivantes leur ont gardé une vive reconnaissance.

La Maison du Roi était alors affermée à un fermier qui devait tenir deux lits à la disposition des pauvres qui prenaient la douche : c’était un remède bien insuffisant pour tant de souffrances. Les malades lisaient avec terreur sur la porte de ce modeste établissement ces mots du Christ au paralytique : Leva te et porta grabatum (Lève-toi et emporte ton grabat). Le dix-huitième siècle n’était pas celui des miracles, et l’on ne pouvait pas dire a cette epoque : C’est la foi qui sauve. On se baignait alors pêle-mêle dans les étuves communes, et l’on était hébergé tant bien que mal dans de chétives auberges.

Touchées de cette détresse, les princesses usèrent de leur influence auprès du gouvernement. Elles obtinrent des fonds, et c’est grâce à elles que fut construite, sur les plans de l’architecte Janson, la galerie nord de l’établissement actuel, qui mit à l’abri des intempéries les baigneurs attendant leur tour de bain et les buveurs qui se pressaient autour du puits Carré. En souvenir de ce nouveau bienfait, on donna le nom de Mesdames à la source qui occupe un des angles de cette galerie, et le portrait des augustes bienfaitrices de Vichy a été conservé dans un des salons de l’établissement thermal.

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