UE X?UI* SIÈCLE
Au dix-huitième siècle , les grands principes qui avaient agité les époques précédentes touchent à leur fin. Les réactions catholiques , les guerres religieuses sont complètement remplacées par le commerce, qui est la puissance de l’époque ; il décide de la guerre et de la paix ; il resserre les liens desétats ; il est le ressort principal de tous les mouvemens politiques. Après la destruction du féodalisme tout devait s’acheter ; les rois devaient soudoyer le gouvernement et l’armée ; ils contractaient des dettes publiques ; ils avaient
en principe ce qui détruisait le patronage des nobles dans leurs terres , ce qui décentralisait le féodalisme en le ruinant au profit dé l’industrie. Ensuite on établit comme axiome que l’industrie est la seule source des richesses nationales ; c’était atteindre l’agriculture , la véritable source des richesses aristocratiques. Puis on attaqua les fidéicommis , les fiefs ; on les accusa d’entraver la circulation des richesses , c’était accuser tout ce qui constituait les nobles dans une caste. Smith régularisa toutes ces attaques en une science. En montrant le travail comme le seul principe créateur de la richesse , il mit la terre et les propriétés foncières au même niveau que les capitaux et les machines. 11 fonda la prospérité de l’état sur la liberté individuelle la plus complète ; il apprécia toutes les classes , toutes les conditions d’après une utilité commerciale, et il réduisit tout le système social à un ordre admirable de vendeurs et de chalands , de salariés et de capitalistes qui enchaînent tous les hommes, depuis le moindre des contribuables jusqu’au premier employé de l’état. Le désir d’améliorer son sort , l'espoir de parvenir à tout prix , voilà le grand mobile de la civilisation ; les arts , les sciences , les inventions , sortent de ce chaos d’efforts solitaires où chacun travaille à la baisse des produits, au perfectionnement des machines, aul>ien-être général , tandis qu’il tâche de ruiner ses concur-
rens. Smith a borné le gouvernement au rôle purement négatif d’écarter la violence et les crimes; il a démontré qu’il n’avait rien à faire, puisque la richesse de la nation n’était que la richesse des particuliers , et que tout l’échafaudage des lois prohibitives et des corporations n’était qu’àutant de privilèges et de monopoles créés en faveur de quelques individus contre la nation. Smith combattait mieux que personne contre le système féodal , contre le système des corporations qui était mie image des proteetious féodales , et contre toutes les tyrannies qui empêchaient la circulation des richesses , et il poussait aussi loin que possible la démocratie du commerce et de la liberté individuelle.
Bentham acheva la pensée de Smith en analysant le rôle négatif que celui-ci avait indiqué au législateur. Toutes les lois , pour Bentham , ne sont que des garanties du travail ; elles ne font que protéger l 'attente qui anime l’industrie , et prévenir toutes les violences qui jettent l’alarme dans la société. Le crime n’est rien en lui-même ; il ne devient punissable que parce qu’il détruit les garanties du commerce ; le code pénal n’est qu’une guerre savante et préventive contre les passions qui attaquent la sûreté de la société considérée au point de vue commercial. Toute loi qui ne garantit pas l’attente est mutile , par conséquent nuisible ; toute loi qui trouble l’alteule
est elle-même un crime ; toute loi qtii détruit une classe d’espérances légitimement conçues est un attentat aussi coupable qu’une violence ouverte. Bentham a étendu avec Une logique extraordinaire le principe de l’utilité ; il y soumit toute la législation, toutes les règles les plus abstraites de la jurisprudence, toute l’organisation judiciaire, et il arriva au résultat immense d’ériger en crime toute la partie féodale des législations modernes. Les propriétés territoriales , déjà réduites par Smith à l’état de simples capitaux immobiles, pour Bentham , deviennent aussi mobiles que les marchandises ; elles ne tiennent ni à l’occupation, ni à la personnalité, ni à l’état; elles ne sont qu’une sorte d’attente assurée par la loi qui permet de tirer tous les avantages possibles d’une terre qu’on possède , et qu’on transmet aux conditions requises par la législation. Ce n’est pas tout : en s’occupant de garantir la libre concurrence , Bentham l’étendit à ses dernières conséquences, jusqu’à proclamer la liberté des colonies ; jusqu’à la porter dans les réglemens des assemblées constitutionnelles; et, d’après lui, on voit avec étonnement que les lois qui dirigent les ventes et les achats sur les marchés sont celles qui règlent le jeu de la pensée et de l’improvisation dans les discussions politiques. Un mauvais réglement gêne la liberté de la polémique dans la chambre , et crée un monopole en faveur de
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quelques individus , comme une loi prohibitive gêne la production et la circulation des richesses au profit de quelques privilégiés.
Les théories de Bentham sont le dernier terme de ce travail de critique commerciale qui commença avec le dix-huitième siècle ; il produisit des codes; il désarma les lois pénales des vieilles monarchies , et finit par flétrir comme des crimes certaines choses qui n'étaient auparavant que de simples institutions. L’aristocratie persécutée, pourchassée de lois en lois, perdit sa considération ; on arriva à la démonstration logique de son inutilité , et , une fois les choses réduites à ce point , il ne manqua plus qu’une occasion pour lui livrer le combat définitif.
Au dix-septième siècle la religion était sourdement attaquée par les libres penseurs ; au dixhuitième, l’insurrection devint générale : on considéra le christianisme comme une institution sortie du moyen âge avec le féodalisme; on rapprocha de lui toutes les nouvelles découvertes qu’il avait persécutées, et l’on finit par faire tout une science populaire d’incrédulité et d’athéisme. Le commerce était encore le critérium de cette doctrine. Le christianisme proscrivait le luxe, la vanité , l’égoïsme ; le commerce ne vivait que de luxe , d’émulation ; il repoussa donc une religion qui contrecarrait les principes de sa prospérité. Le catholicisme prêchait l’humilité , l’obéissance
passive; le commerce voulait avoir le droit de contrôler le pouvoir : il vit donc dans le clergé l’appui le plus solidedudespotisme. Le christianisme était une religion exclusive ; il avait persécuté les juifs, les païens , les hérétiques ; il avait commandé de longues guerres , des massacres ; les souvenirs de là révocation de l’édit de Nantes étaient encore palpitans , et l’on frémit à ‘la pensée de cette intolérance qui aurait pu anéantir l’industrie de l’Europe. On dénombra toutes les victimes du christianisme, on s’apitoya sur le sort de tous les vaincus, ou leur appliqua les idées modernes, on examina Moïse et les patriarches avec les principes du code civil , et alors on méconnut la mission de la religion; on ridiculisa les mythes de la Bible , et on considéra tout le christianisme comme la conséquence de deux épouvantables absurdités, du péché originel et de l’enfer.. Les voyages venaient de compléter l’histoire ; on rapprocha donc de l’Évangile le Sadder, les Vedas , les livres de Con-Fou-Zée ; on dénombra toutes les incarnations de Bouddha , de Crichna , de Samanacodoin ; on regarda mieux le pape, on y vit une copie du Lama ; on remarqua des ressemblances entre les bonzes , les brahmanes et leurs confrères d’Oecident , et dès lors le christianisme ne fut plus regardé que comme un plagiat fait à l’Asie. En même temps que la physique Combattait la cosmogonie^ de Moïse , la géologie
reculait dans une myriade de siècles passés la formation de la terre ; l’arithmétique politique trouvait impossible la propagation du genre humain telle qu’elle était affirmée par la Bible ; le synchronisme des histoires chinoise , indienne , égyptienne, démentait la chronologie chrétienne; et toutes les sciences , toutes les idées conéouraient à la ruine de la religion. Les proteslans avaient proclamé les droits de la raison individuelle, l’affranchissement de toute autorité ; les catholiques avaient répondu que la raison individuelle est une abstraction ; qu’il est impossible aux individus d’examiner et de comparer les livres sacrés, les traditions , etc. Les philosophes s’emparaient de cet argument pour démontrer que le genre humain avait toujours cru sans raisonner, que l’autorité n’était que le règne du hasard ; qu’on naissait Turc à Constantinople et catholique à Borne , et qu’il était temps de s’insurger contre cette organisation de mensonges établie au profit des aristocrates. Bayle , Saint-Évremond , Maillet, Boulainvilliers, Fréret , du Marsais, Gordon, Warburton, Toland, Taylor, Tindal , Collins , Bolingbrooke, Swift, et maints autres écrivains, furent les champions de cette polémique anti-religieuse, résumée, assaisonnée et popularisée par Voltaire. Dans la fougue du combat , on alla jusqu’à se demander s’il fallait préférer une nation d’athées ou une nation de catholiques, si les chré-
liens étaient meilleurs que les païens, si le Christ était supérieur à Socrate ; et l’on ne manquait guère d’observer que les païens n’avaient jamais songé aux guerres religieuses , et (pie les athées n’auraient jamais établi l’inquisition.
La jurisprudence philosophique , en se dégageant du droit romain , au dix-septième siècle , s’était bornée à des considérations abstraites sur le droit naturel et sur la constitution de la société; au dix-huitième siècle elle embrassa l’ensemble de la civilisation; Du centre de la nation française Montesquieu plongea son regard pénétrant sur les lois de tous les peuples ; et le premier il voulut explique? ces tableaux si divers que lui présentaient l’Orient, la Grèce, Rome, le moyen âge et les monarchies modernes ; sa passion fut de comprendre le rapport des institutions politiques avec les lois , les mœurs, les idées , la religion. Montesquieu est toujours calme et impassible comme doit l’être tout observateur ; c’esfeà peine s’il laisse entrevoir sa prédilection pour la monarchie française ; il dépasse tous ses contemporains quand il dévoile l’harmonie civile qu’il y a daus les différentes législations d’Athènes , de Rome, du moyen âge, de l’Europe moderne. L’observation de Montesquieu conduit à l’explicaliou des faits, et de là à la justification de presque toutes les lois ; il ne se déconcerte jamais , même devant les institutions barbares du moyen âge.
S’agit-il üe l’épreuve de l’eau bouillante , il remonte à l’état de barbarie ; il s’oriente au milieu de cette société , où la vertu était la force , où le vice était la faiblesse ou la mollesse, et il affirme que l’accusé qui sortait innocent de l’épreuve de l’eau bouillante devait naturellement être un homme vertueux , un homme fort , incapable d’une lâcheté. En présence des luttes religieuses, Montesquieu conserve le même esprit d’observation : il voit que le catholicisme s’allie à la monarchie , le protestantisme aux républiques , la religion de Mahomet au despotisme. S’il propose une amélioration , il la prend dans les harmonies sociales; il proclamera que la religion doit s’accorder avec la politique , et ajouter les peines de l’enfer aux lois de la société. C’est pourquoi il blâmera le catholicisme et le brahmanisme, qui absolvent arbitrairement les crimes condamnés par les lois politiques. Les défauts de Montesquieu commencent précisément où finissent ses justifications historiques. 11 s’est expliqué les époques de l’histoire sans s’expliquer l’histoire elle-même ; il a étudié les différons tableaux de la société humaine sans arriver à connaître le mouvement qui les enchaîne dans une succession inévitable ; il a bien apprécié dans les faits la raison de leur existence, mais il a méconnu le mouvement qui les engendre et les détruit. S’étant arrêté à l’art politique, il a toujours devant lui Phi-
lippe 11 , Attila , ou Charlemagne , comme si le spectacle de leur grandeur pouvait épouvanter de nouveau l’Europe modéré. Par cette ignorance de l’enchaînement des faits , il en est plusieurs qui , dans son système , restent sans explication. Ainsi il blâme injustement l’intolérance religieuse : il ne voit pas que la guerre est nécessaire à la propagation des idées, car' il faut des forces matérielles pour réorganiser sur de nouveaux principesles intérêts matériels. Presque aveugle devant le progrès des révolutions, il n’a vu dans ses harmonies sociales enfantées que l’œuvre des législateurs ou des politiques ; pour lui , c’est la raison éclairée de quelques individus qui a fait la Chine ; c’est Mahomet qui a façonné les musulmans. 11 laisse trop souvent les peuples à la merci des individus , et il ignore presque toujours que ce sont les peuples qui commandent par la voix des législateurs, et que les hommes de génie entreprenans ne font qu’exprimer la volonté des masses. C’est par les influencesdu climat qu’il a clos les divisions de ses tableaux historiques : il a complètement remplacé par là la succession naturelle des époques et le mouvement propre de l’histoire. Pourquoi y a-t-il tant de liberté en Europe , tant d’esclavage en Asie? Pourquoi trouve-t-on en Asie tant d’états stationnaires? Comment se fait-il que dans l’Inde il y ait tant de mollesse, et dans la Chine tant d’activité?
Pour quelle raison y a-t-il eu tant de conquêtes en Asie, et si peu en Europe? Le climat s’offrait naturellement pour expliquer tous ces problèmes ; il donnait une raison insaisissable et sans contrôle à toutes les variétés humaines ; il attachait à la terre tous les tableaux de l’histoire , et il prêtait même une cause à toutes ces différences si frappantes entre les états de l’Asie et ceux de l’Europe. Otez l’idée du progrès , ou supprimez le travail intérieur de l’esprit humain , et l’histoire tombe en lambeaux, s’enracine à la terre, et elle ne sera plus produite que par des circonstances accidentelles et par la raison individuelle ; c’est-à-dire par le climat aidé de quelques législateurs , par l’ homme-plante et par Yhomme- Dieu; de sorte qu’à ce point de vue l’histoire , même, pour le génie historique de Montesquieu, flotte entre les hasards de la physique et ceux de la raison.
Comparez Montesquieu à Yico, vous trouverez que celui-ci a fait une science de l’histoire, tandis que l’autre s’est borné à grouper les faits d’après un art politique. Yico n’a vu ni grands hommes, ni législateurs , ni climats , ni circonstances accidentelles ; il n’a vu qu’une histoire idéale, éternelle, c’est-à-dirc, des époques, des castes, des révolutions inévitables, et çà et là quelques individus donnant leur nom à une des phases de l’histoire éternelle. Montesquieu
n’a vu que des faits détachés qui surgissent entre la force du climat et la raison toute puissante d’un législateur. L’art devait précéder la science ; l’étude des faits devait précéder celle de leur succession,et par conséquentMontesquieu 1ht accepté avant Vico , parce qu’il n’avait pas eu l’immense talent de concevoir un cadre à toutes les grandes innovations du dix-neuvième siècle. En revanche, Montesquieu accable Vico de toute la supériorité de l’Europe du dix-huitième siècle sur l’Italie du seizième. Il est dépouillé de toutes les vieilles convictionsde la science gréco-romaine ; ilestoccupé à saisir une à une toutes ces grandes variétés qui échappentà Vico; il les juge toutes au point de vue moderne, avec la science du commerce européen. Si Vico avait écrit Y Esprit des lois, il aurait détesté le luxe, méconnu les ressorts du commerce, l’influence du climat ; il n’aurait jamaissu trouver un contrôle au despotisme ; il se serait borné h Répéter Machiavel ou à commenter Tacite. Quelques Italiens ont dit que Montesquieu a copié Vico (1) : c’est une sotte calomnie ; ils n’ont compris Ai le représentant du dix-huitième siècle , ni le penseur excentrique de Naples, ni le mouvement géométrique de la Science nouvelle fondé sur les
(1) Voyez Lomanaco, qui a fait même une petite histoire de Montesquieu allant à Venise, et empêchant la réimpression de la Science nouvelle, pour. s'emparer des idées qu’elle contient.
lois de l’esprit humain , ni le spectacle fractionnaire , mais immense , de'Y Esprit des lois. Peutêtre Montesquieu aurait-il eu trop d’esprit pour accepter Yico : il est certain que celui-ci se serait perdu devant les problèmes de l’Esprit des lois. Si au milieu de tant d’oppositions entre les deux génies on trouve quelques ressemblances , il est inutile d’y faire la moindre attention ; ce ne sont que des rencontres bizarres et accidentelles qu’on voit toujours dans les systèmes engendrés par les principes les plus contraires.
Montesquieu est presque au-dessus du mouvement critique du dix-huitième siècle; mais le publiciste qui lui succède touche déjà aux dernières limites de la démocratie ; Rousseau veut reconquérir la liberté de l’homme , dût-il sortir de la civilisation. Plusieurs écrivains , au commencement du siècle , n’avaient senti le mouvement progressif que dans le développement du luxe , dans la riÿne des nobles , dans ces folies qui jetaient en circulation les richesses des aristocraties. Mandeville avait préludé, en quelque manière , au système de la libre concurrence en faisant l’éloge de l’égoïsme et l’apologie du vice : pour lui , la civilisation était une guerre de tous contre tous, moins l’effusion du sang ; les inventions, les arts, l’industrie sortaient de l’envie de nuire à nos semblables ; la prospérité des sociétés n’était que le triomphe de l’égoïsme. Le
grand coup de théâtre qu’il ménageait à son lecteur était la suppression de tout ce qu’il y a de plus sale dans la nature humaine. 11 n’y a pas de peste , pas de famine , pas de cataclysme , qui pût produire la moitié des malheurs qu’entraînerait à sa suite l’amélioration morale de l’homme ; ce serait la fin du commerce , la cessation de l’industrie ; il n’y aurait plus de raison pour travailler, des milliers d’ouvriers mourraient de faim , et la société tomberait dans la vertueuse barbarie de Sparte ; et encore il n’y aurait plus ni les ambitieux pour la diriger, ni les prêtres pour la tromper. Voilà le tableau de la civilisation fait par Mandeville. Un jour Rousseau vit que toute cette complication de vices, de religion et de commerce n’avait enfanté que l’esclavage des hommes , et dès lors il combattit la civilisation comme une maladie du genre humain , comme un monstrueux écart qui- avait troublé le bonheur de l’état de nature. On s’est récrié sur les paradoxes de Rousseau ; mais une fois la dignité de la nature humaine et l’indépendance originelle des individus établies , il fallait sortir de la civilisation pour aller à la liberté ; les droits des hommes isolés étant une fois posés, il fallait un pacte pour revenir à la société ; si on voulait l’indépendance absolue , il fallait renier toutes ces sociétés où le commerce est esclave du luxe, et où tous les hommes sont asservis par
une immense complication d'intérêts. Rousseau déduisait une à une, avec une logique inflexible, toutes les conséquences de ce criticisme juridique commencé par Grotius. Il abolissait les droits de la conquête , le droit de race , comme une tyrannie absurde fondée par la force : tout gouvernement non consenti pour lui était une violation des droits de l’homme; il accordait le droit d’insurrection pour sortir de toute société où le contrat social était violé. Le commerce, l’histoire et l’Europe ne Tépondaient guère à ces idées de liberté et d’indépendance. Rousseau s’insurgeait contre l’histoire et la civilisation européenne. Sa Nouvelle Hcloisc place le bonheur dans la solitude; son Ëmile arme l’individu contre la société , ou du moins le rend indifférent à la civilisation ; son Contrat Social est une guerre contre tous les grands états de l’Europe , où tout se fait par masse, et où l’individu n’est rien. Rousseau invoque l’indépendance de la petite république ; il veut que le peuple fasse ses propres affaires sur la place publique. « Les Anglais , dit-il , ne sont libres que lorsqu’ils nomment des représentans ; dès que la représentation existe , ils sont des esclaves. »
Montesquieu avait expliqué l’histoire et la société, Rousseau protesta contre l’histoire et contre la société européenne : ses protestations furent acceptées par le peuple fatigué de toutes
les tyrannies de la vieille Europe , et , vers la fin du siècle, il dut nécessairement exercer bien plus d’influence que les paisibles explications de l'Esprit des lois. Quelques Italiens ont commis la lourde méprise de revendiquer pour Vico l’état de nature de Rousseau ; nous saisissons cet étrange rapprochement pour signaler l’immense opposition qui existe entre Vico et Rousseau. La grande entreprise du premier est de tracer un Droit historique né avec la société , se développant dans toutes les histoires , justifiant toutes les institutions , toutes les lois , tous les gouvernemens. Rousseau a pris son point de départ chez l’adversaire de Vico ; comme Grotius, il a voulu fonder la société en partant des droits de l’homme individuel ; il les développa mieux que personne , et, à la fin de sa méditation , il se trouva de nouveau à son point de départ, à l’homme individuel , à l’état de nature. Vico eût été glorieux de connaître cette conséquence du système de Grotius; il s’en serait emparé pour se confirmer dans son Droit du genre humain , et pour attaquer le droit des philosophes comme un symj)tôme de la dissolution des sociétés. Cependant il faut convenir que cela aurait dérangé tout son système , toute sa conciliation entre la philosophie el l’histoire , toutes ses images historiques du Droit philosophique , toutes ses causes occasionnelles qui réveillent l’humanité dans l’hom-
me ; de sorte que l’état de nature de Rousseau ne tient à Vico , ni comme point de départ , ni même comme terme de dissolution ; il est pris dans un camp opposé à celui de Vico ; il se déploie à travers des idées qui dépassent le système de la Science nouvelle : il s’harmonise avec toute la critique individuelle et épicurienne du dix-huitième siècle. Smith proclamait la liberté absolue de tout commerçant isolément considéré, parce que la ruine des faillites et des mauvaises spéculations était bien préférable aux entraves du système prohibitif ; les incrédules se demandaient s’il ne fallait pas préférer l’athéisme au christianisme. La politique à son tour se demanda avec Rousseau s’il fallait préférer l’état sauvage à celui de civilisation , puisque dans le premier il n’y avait ni les vices , ni l’esclavage , ni l’égoïsme des sociétés civilisées.
La philosophie résuma dans ses généralités la guerre que l’on faisait au passé ; Locke combattit cette image du système théologique que l’on entrevoyait dans Leibnitz et Descartes ; il détruisit les idées innées, et fit table rase de l’intelligence. Pour lui, la réflexion ne fait qu’arranger, comparer, généraliser les idées; mais celles-ci ne dérivent que de la sensation ; la pensée n’est qu’une image des objets extérieurs , on ne sou[>çonne même pas ce que l’on n’a jamais vu. Dès que Locke eut soumis lame à l’empire de la phy-
sique, la psychologie devint une branche de la physiologie , et l’homme prit sa place dans l’échelle du règne animal. Condillac acheva la pensée de Locke en régularisant son système sur le principe unique de la sensation ; il réduisit la réflexion à une simple habitude , et il attribua à laparole tout ce qu’on avait expliqué par le jeu de l’intelligence. Les mots , dit-il, fixent les idées; ils peuvent réveiller de longues associations d’idées ; c’est par eux que l’on dispose de tout le. trésor de la mémoire , et que l’on maîtrise les événemens avec les réminiscences. C’est le langage qui juge , compare , généralise ; dès que la statue humaine peut parler, les sensations pensent ; les sciences , les arts, les civilisations commencent à se former, tout le passé se fixe dans l’intelligence , et sert à exclure le hasard de la société humaine. Mais si le langage est le levier de la pensée , il est aussi la source des erreurs , car il met des mots à la place des choses ; il égare dans un monde de fictions et de généralités, et en élevant l’homme au-dessus de la sensation , il l’éloigne de la vérité. Comment donc peut-on combattre l’erreur? En s’approchant de la sensation , en décomposant toute idée complexe dans ses idées simples , enfin, en réduisant toute jpensée à de pures sensations. C’est là le rôle de l’anal vse ; elle nie ce qui n’est pas de la physique ; lie se méfie des élaborations intérieures de l’es-
prit ; elle ne voit la vérité que dans la sensation, qui est le véritable état de nature de la psychologie. Le successeur de Condillac, Destutt deTracy, a cherché dans les raisonnemens du nouveau-né les preuves de l’existence des objets extérieurs ; il a trouvé que chez les enfans il devait y avoir plus de vérité, car ils sont moins éloignés de la nature , et pour lui , la source unique de la civilisation , la réminiscence est la véritable cause de toutes les erreurs qui se multiplient dans les sociétés humaines. 11 n’a pas vu que l’erreur était au point de départ de la civilisation, et non pas dans le progrès. Hume accepta la philosophie de Locke et de Condillac ; mais il trouva que l’association , ou la réminiscence , ou l’habitude, n’était qu’un caprice de l’entendement humain ; qu’elle était purement subjective ; qu’elle n’avait pas le droit d’imposer ses liens factices aux phénomènes de la nature , et que par conséquent toutes nos connaissances entre-liées par l’habitude ne sont qu’un assemblage arbitraire de sensations. Ainsi l’analyse , après avoir anéanti l’intelligence, isola les sensations ; il ne resta plus aucun lien légitime pour passer de l’une à l’autre ; la loi de causalité ne fut plus qu’une fausse apparence de l’habitude , et tout le spectacle de la nature ne fut plus qu’une apparition dont nous ne connaissons ni les lois ni l’essence. Kien ne nous assure que demain
il ne puisse y avoir une révolution dans les lois fondamentales de la nature et des corps. A quoi donc se réduisent les connaissances humaines? A une illusion peut-être passagère fondée sur les deux illusions permanentes delà sensation et de l’habitude. Hume appliqua son scepticisme à la religion; il la traita en métaphysicien et en physicien dans ses deux ouvrages de la Religion naturelle , et de l’Histoire naturelle de la religion. En métaphysicien il brisa le lien de la causalité par lequel on voulait remonter de la création à Dieu; il nia cette notion de Dieu, qui n’est pas même un phénomène , et il montra que le passage de la nature à son auteur n’est pas même une succession légitimée par les analogies de l’expérience. En physicien , il ût l’histoire de cette erreur de la Divinité , la vit naître au milieu des sauvages dont l’ignorance et les faussés analogies peuplent la nature de génies et d’hommes invisibles pour en expliquer les phénomènes. Ces dieux émigrent avec les civilisations , peu à peu ils se soumettent à l’empire d’un seul Dieu , et enfin ils se fondent dans la divinité unique des philosophes : mais même aujourd’hui le peuple ne croit à la religion que...parce que la pluie ou la sécheresse nuisent aux moissons, et il considère Dieu comme un tyran invisible cl fantasque qu’on pe peut apaiser qu’à force de prières et d’offrandes.
Kant chercha la certitude dans les forces de Fintelligence humaine , puisque la sensation et le monde physique ne pouvaient plus tenir devant la critique de Hume. 11 revendiqua toutes les facultés intellectuelles méconnues par l’école sensualiste; et après ce travail préliminaire sur les forces de la raison pure , il aborda les grands problèmes de la métaphysique ; écartant toute la science de Locke comme un empirisme dénué de toute certitude absolue. Mais cette fois la raison resta seule dans le monde avec ses forces ; elle se vit encore dans l’impossibilité de sortir d’elle-même , trouva que Dieu et la nature n’étaient que possibles; et tout en arrachant h l’empirisme les deux notions de l’espace et du temps , elle n’arriva qu’à des résultats négatifs. Kant démontra que toutes les fois que la raison humaine avait voulu décider si l’espace est divisible à l’infini , s’il s’étend à l’infini , si le temps a commencé , si l’univers a des limites , si la volonté humaine est libre ; la raison humaine n’avait fait que céder à l’illusion de croire à l’entité absolue des choses qu’elle voulait discuter. La raison a toujours donné de fausses décisions là-dessus , parce qu’elle a appliqué ses formes absolues à des choses qui n’existent pas absolument. Le moi étant le seul point donné dans l’univers, il ne pouvait rien décider ni sur
l'infini ni sur le fini : s’il voulait croire à l’infini , à l’espace sans limites , au temps éternel , etc», il était lui-même la fin de cet infini ; s’il voulait croire au fini , en partant de lui-même , il manquait de moyens pour arrêter la succession du temps et de l’espace. Impossible de se tirer de là : toute l’histoire de sa philosophie flotte entre ces deux fausses apparences , et , par scs Yains efforts pour arrêter son choix , elle atteste la nonentité de ces choses extérieures. Quand le philosophe allemand arriva à la morale, il voulut sortir de ce scepticisme géométrique ; mais il ne déduisit pas les lois pratiques des lois rationnelles ; au contraire , il ne fit que reconstruire par la volonté, par l’impérieuse nécessité d’agir, ce qu’il avait détruit par la raison , par l’impérieuse nécessité de la critique. A ce point de vue, son système est la contradiction la plus savante , la plus généralisée , la plus hardie de toute la philosophie du dix-huitième siècle. Cette contradiction s’était développée avec la philosophie de Locke ; dans les théories dévergondées de Mandeville et de Lamétrie , elle niait la morale et se moquait de la vertu ; dans le Contrat Social , elle mettait en opposition l’état de nature et l’état de civilisation ; ailleurs , la* science et le sens commun. Toute la philosophie écossaise ne fut qu’un travail pour sauver la morale en arrêtant l’analyse dans le monde physique. Mais elle
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n’a pas trouvé le point de disjonction entre le moi et le non-moi , entre le monde moral et le physique ; on ne saurait donc comment autoriser une double méthode d’analyso extérieure et intérieure. Reid a mis en évidence des faits intérieurs négligés ou méconnus par Locke , mais il n’a donné aucune certitude apodictique ni à la morale , ni à la science. En définitive , le triomphe est toujours resté à l’analyse ; elle a constaté trois classes de faits : les physiques, avec Locke; les métaphysiques, avec Kant; les moraux , avec Reid ; mais personne n’a pu rétablir la certitude, partout ébranléo par les progrès irrésistibles de la critique.
Le dix-septième siècle , en croyant aux idées, innées , n’avait presque pas besoin de l’histoire ; Descartes put la mépriser, en abolissant l’autorité : le dix-huitième siècle, substituant la nature aux idées , se trouva obligé à développer par l’histoire les origines des connaissances humaines. Puisqu’on voulait tout réduire à la sensation , il fallait tout expliquer par la sensation. Les moins avancés ont recouru au fait primitif du génie individuel ; en remontant à l’origine du langage, ils ont imaginé l'homme muet, s’exprimant par des signe*?. Pour Lamétrie , il y a une longue suite de génies perdus dans la nuit des temps qui ont appris aux hommes l’art de la parole ; pour Maupertuis , le langage est une inven-
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lion, ou plutôt un contrat social. Il y a eu des philosophes qui ont compris que sans les mots on ne pouvait pas fixer la mémoire , classifier les objets, généraliser les idées; ils ont donc proposé un système de mots , et les peuples ont accepté cet expédient académique. Suivant M.aupertuis, le langage est une convention, et une convention si arbitraire , qu’il se demande comment une nation peut comprendre le langage stipulé chez une autre nation ; et il conclut qu’il est absolument impossible de traduire une langue dans une autre sans déranger les classifications établies par ses fondateurs. Cependant l’école de Condillac , en pénétrant plus avant dans la transformation du langage , en identifiant sa marche avec celle ^ do la pensée, en faisait l’histoire psychologique, et, par là, elle se passait de l’hypothèse impuissante d’une invention presque miraculeuse due aux grands hommes.
On remarque un même mouvement dans l’histoire des arts, des inventions et de la société. Buft'on, Temple et d’autres supposent qu’en voyant les astres , les hommeÿ sont devenus astronomes; qu’en éprouvant le besoin des arts, ils les ont imagiués ; qu’en sentant la nécessité de se réunir en société , ils se sont réunis avec les formes de gouvememens les plus convenables aux besoins des sociétés naissantes. D’Alembert écrit une histoire des sciences et des arts qui ressem-
ble tout-à-fait à un arbre logique des connaissances humaines ; en lisant son introduction à YEncyclopédie , on dirait que les première hommes se sont distribué les travaux scientifiques comme aurait pu le faire une académie de savans. Cependant Condillac , Hume et d’autres se croient obligés de rattacher à des besoins , à la sensation, au coure des associations intellectuelles , toutes les découvertes et les inventions ; par là ils sont conduits à distinguer l’ordre logique de l’ordre historique des idées. Malheureusement cette distinction n’est souvent , pour eux , que celle de la vérité et de l’erreur ; ils attribuent la première à la sensation, à l’analyse ; la seconde , au manque d’analyse , aux écarts de l’entendement qui perd de vue la réalité physique. Ils placent d’un côté les découvertes de la science, les inventions, tous les systèmes de philosophie qui ressemblent à celui de Locke , les meilleure gouvernemens , etc. ; de l’autre côté , ils mettent les religions , les gouvememens despotiques , tous les égaremens de l’esprit humain , toutes les philosophies spiritualistes, etc. De cette manière d’envisager les origines de la civilisation , il s’ensuit : 1 0 que l’histoire est réservée à l’erreur, puisque la vérité sort directement de la sensation ; 2° que le cours de la civilisation, complètement soumis à la sensation , c’est-à-dire à l’influence des circonstances extérieures, est livré
au hasard , et flotte continuellement entre l’erreur et la vérité ; 3° que les philosophes du dixhuitième siècle ne savent pas démontrer l’utilité de l’histoire ; ils se bornent , en effet , à la considérer comme un assemblage d’erreurs où nous pouvons apprendre à éviter les écarts systématiques de nos devanciers.
Malgré cela , au dix-huitième siècle , on commença réellement à rassembler tous les véritables élémens d’une philosophie de l’histoire : la psychologie sentit le besoin de l’histoire pour tout ramener à l’origine de la sensation ; la philosophie , proscrivant tous les systèmes , toutes les religions qui avaient dominé dans le passé , exigeait une explication historique , car l’errèur est éminemment historique ; l’archéologie et la philologie prenaient un développement immense par les travaux de Gébelin , Fréret , Bailly, Boulanger, Dupuis, etc. ; l’économie survint, éclaira le jeu des intérêts dans les institutions des peuples différens , et la géologie sonda pour la première fois le théâtre sur lequel s’était déroulé le grand drame de l’humanité. Les nouvelles découvertes sur les peuples de l’Asie s’unirent au nouveau mouvement philosophique pour arracher l’histoire à la tyrannie de la Bible et aux données de l’antiquité gréco-romaine ; on substitua les Atlantides , les Indiens , les Perses, les Chinois, aux trois fils de Noé ; on remplaça le déluge par un
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cataclysme précisé par des traditions et par des données géologiques. 11 va sans dire que les préoccupations du siècle , la philosophie du hasard , celte double scission entre l’erreur et la vérité , l’état de nature et celui de civilisation, sc reproduisirent dans l’archéologie. En cherchant à dévoiler l’origine des religions , Boulanger fit l’apothéose du hasard : le hasard d’un cataclysme effraya les hommes , dit-il , on observa les astres et on adora les dieux, pour se soustraire à une seconde catastrophe qui aurait anéanti l’espèce humaine. Les cérémonies religieuses , les fêtes , les craintes de tous les peuples à la vue des éclipses , se rattachent à l’événement du déluge , qui troubla l’imagination des hommes et enfanta la religion ; de là ces cultes savans qui tiennent à l’astronomie , ces nombres mystiques qu’on retrouve à des distances immenses dans les mythes, les légendes , et qui sont uniformes chez tous les peuples, parce qu’ils se rapportent au grand événement qui menaça l’existence des hommes et au cours des astres. Court-Gébelin , Bailly, Dupuis, reconstruisent ce monde primitif renversé par un cataclysme , et dont les débris furent assez puissans pour former les civilisations de l’Inde , de la Chine , de l’Égypte , de la Grèce et de l’Italie. La science épuisa toutes ses ressources pour y placer le plus grand nombre d’invenpons et de découvertes. Court-Gébelin y supposa de grands